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Faith No More

Ne croyez pas ce que racontent les journaux

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En 1989, Faith No More décrochait un hit :’Epic’, un rap-metal imparable. Trois ans plus tard, ‘Angel Dust’, album riche et complexe brouille les pistes sans altérer la popularité des Californiens. Mieux encore, tous leurs 1eurs concerts européens affichent sold-out. Pour en parler, place à Bill Gould, le bassiste ‘qui tue les enfants’. Sujet de la conversation également abordé : Guns’N’Roses, Metallica et Richet Said Fred. Après avoir joué aux Etats-Unis en lever de rideau, justement de Metallica et Guns’N’Roses, Faith No More s’est lancé dans une longue tournée européenne en compagnie d’L7 et sous le patronage d’MTV. Entre Glasgow et Paris, le quintet de San Francisco faisait escale à Deinze, pour la 2ème fois en un mois, dans un Brielpoort plein à craquer. Après avoir publié 4 albums, Faith No More s’installe parmi les forces majeures de ce début de décennie, aux côtés de Nirvana, Metallica et Red Hot Chili Peppers. Voués malgré eux à un succès planétaire, ces groupes produisent tous un rock féroce, viril et sans compromis.

« La musique, les goûts du public et l'industrie du disque ont évolués, mais je me demande si cette situation va durer ou si ce n'est que provisoire. Il est difficile d'analyser le succès d'un groupe comme Nirvana, tout comme le nôtre. Pourquoi sommes-nous si populaires? Je n'en sais rien. Le 45tours ‘Epic’ a servi de détonateur ; auparavant, personne n'avait entendu parler de Faith No More. Ce qui nous a permis de toucher un public plus large. Jane's Addiction et Red Hot Chili Peppers ont connu le même succès. Nous avons certainement ouvert des portes. C’est plus facile aujourd'hui pour un groupe de rock d'entrer dans le Top 40 qu'il y a 3 ou 4 ans. Les maisons de disques ont compris qu'il y avait une demande pour notre musique. Les radios américaines ont également changé leur fusil d'épaule: elles n'hésitent plus à passer du rock radical »

Maisons de disques et stations de radio ne sont pas les seules à avoir favorisé le succès de Faith No More. Il y a aussi la télévision, MTV plus précisément. La chaîne musicale sponsorise la tournée européenne du groupe et pour promouvoir celle-ci, elle n'a pas lésiné sur les moyens : interviews et clips chaque semaine, pendant un mois, dans le cadre de l'émission ‘Post Modern’.

« Je n'ai pas vu ce programme, précise Bill. On a réalisé toute l'interview en un seul jour. Elle a été découpée en plusieurs tranches pour le programme en question. Oui, je sais, il est agaçant de nous voir constamment à la télé? C’est du matraquage, je partage ton point de vue ; et à la longue, ça devient lassant. Toujours les mêmes questions qui reviennent. Mais bon, on n'a pas touché d'argent pour cette promo. Au contraire, c'est moi qui ai payé MTV: 3 heures de mon temps! Le tournage s’est déroulé en Finlande ; et franchement, j'aurais préféré me balader dans les rues d'Helsinki plutôt que de rester à l'hôtel pour me taper cette saloperie. »

Publics Ennemis

Depuis la sortie du single ‘Epic’ et la confection de l'album ‘The Real Thing’, est paru l’elpee ‘Angel Dust’, décrit en termes laudatifs par l'ensemble de la critique bien qu'étant moins accessible que le précédent opus, tant par la forme que par le fond. Etait-ce le seul moyen de se débarrasser des kids pubères et branchés?

« On ne veut pas enregistrer le même disque à chaque fois. Dès lors, il est normal qu'on touche plusieurs publics en même temps. Parmi nos fans, il y a la phalange pure et dure et puis les petits jeunes qui viennent au concert pour ‘Epic’, parce qu'ils l'ont entendu à la radio. Ceux-là, dans un an, aimeront probablement un autre groupe. Mais ce n'est pas notre problème. On a tourné en compagnie de Guns'N'Roses et Metallica, devant une bonne partie de leur public. Ce n’est pas nécessairement dérangeant. Les gens ont de mauvais goûts musicaux, de toute façon. Il faut être débile pour aimer Faith No More! (rires). Mon boulot ne consiste pas à analyser les motivations de nos fans mais plutôt de leur vendre des T-shirts! (rires) ».

Les reprises du groupe sont particulièrement significatives à ce sujet. « Lors de nos premiers concerts accordés à San Francisco, on nous reprochait de jouer du Black Sabbath, c'était impopulaire, un truc de hippies. Pour emmerder le monde, on a continué à en interpréter. Mais par la suite, les hard-rockers ont commencé à s'intéresser à notre musique et réclamaient constamment ‘War Pigs’. A leurs yeux, on était devenu heavy metal, simplement parce qu'on reprenait ce morceau. C’est pour faire chier ceux-là qu'on joue désormais ‘Easy’ des Commodores. C’est un clin d'œil. Et lorsqu'‘Easy’ aura fait son chemin, on choisira une autre chanson. On aime bousculer les habitudes. »

Sur les Roses

Pour Faith No More, la tournée américaine accomplie en compagnie de Guns'N'Roses et Metallica constituait avant tout l'occasion rêvée de se produire dans des stades, devant la toute grosse foule. Toutefois, Bill garde un souvenir amer de cette expérience: « Avec les Guns, on a joué devant 80 000 personnes en un seul jour. Il nous aurait fallu 40 concerts pour attirer une telle foule. Ce qui nous paraissait être une bonne idée au départ ; mais on s'est vite rendu compte que le public s'était déplacé uniquement pour voir Guns'N'Roses et Metallica. C’est un peu frustrant. En Europe, ce périple nous a aidés, parce qu'on y est moins connus. Le principal, c'est qu'un maximum de gens nous écoute. D'un point de vue humain, cette tournée s'est bien déroulée pour la simple raison qu'on ne s'est pas souvent côtoyés. Je n’ai rencontré Axl qu'une seule fois. Au début, on était attentifs à ce qu'on disait ; mais par la suite, on s'en foutait royalement. On les regardait jouer, sur le côté de la scène, en se payant continuellement leurs têtes. Après, il y a eu un froid. Ils avaient probablement lu dans la presse ce qu'on pensait de ces cons! »

Metallica, par contre, est un groupe que Bill apprécie énormément: « Ce sont de bons amis et j'aime ce qu'ils font. Au niveau metal, il n'y a que 2 groupes qui nous ont influencés: Slayer et Metallica. Avant qu'ils n'apparaissent, j'avais toujours détesté le heavy metal et ses hordes de poseurs. Je préférais le punk rock. Je ne supportais pas Led Zeppelin, par exemple, parce que c'était le groupe favori de mon père. Je l'associais à une certaine forme d'autorité. Moi, j'écoutais Black Flag et les Sex Pistols. Aujourd'hui, j'aime bien Led Zep parce que ce n’est plus une menace pour moi. »

Rumeurs

Les membres de Faith No More possèdent un sens de l'humour hors du commun. Ils adorent faire des blagues ou dire le contraire de ce qu'ils pensent. Malheureusement, leurs gestes et paroles sont souvent interprétés au premier degré. C’est le cas de cette histoire où Jim Martin, le guitariste expliquait à un journaliste anglais comment il avait fait sauter sa chambre d'hôtel à l'aide d'un flingue. Ce que le journaliste en question avait oublié de mentionner dans son papier, c'est qu'il s'agissait d'un pistolet en plastique! Bill a d'ailleurs un message à l'adresse de ceux qui liront cette interview: « Ne croyez pas ce qu'on raconte dans les journaux, ce n'est qu'un tissu de mensonges. Beaucoup de journalistes exploitent les musiciens afin de se rendre intéressants, en inculquant aux lecteurs des mythes qui n'existent pas! »

Ainsi, les choses sont claires. Quand on vous révèle que Bill a pour hobby d'uriner du haut d'un pont, on ne cherche qu'à se rendre intéressant. Mythe ou pas mythe, tentons d'élucider la question. Avec beaucoup de bonne volonté, Bill lève le voile sur les rumeurs qui entourent le groupe. Il est de notre devoir de signaler que certains passages sont susceptibles de choquer les âmes sensibles. Vous êtes prévenus.

Tout d'abord, cette collaboration avec Right Said Fred. Est-ce vrai ? Bill nuance : « C'est davantage une blague, mais si l’occasion se présentait, pourquoi pas? Bien que je n'ose imaginer le résultat! (rires). On serait peut-être les seuls à trouver ça drôle! Ils sont cools, Right Said Fred, pas prétentieux pour un sou ».

La maison de disques de F.N.M. s’est-elle finalement remise des frayeurs causées par le dernier album? Réponse de notre interlocuteur : « On a laissé supposer pendant longtemps que l'album s'intitulerait ‘Crack Hitler’ (titre d'un morceau) pour lui faire peur. Ce n'était qu'une blague de plus. Un autocollant a quand même été appliqué sur la pochette, pour mettre en garde les parents qui se soucieraient du contenu. »

Les musicos de F.N.M. seraient des misanthropes ! Réaction : « Ceux qui prennent tout ce qu'on dit au premier degré doivent nous prendre pour des misanthropes ; mais c’est parce qu’ils n’ont aucun sens de l'humour. Je ne pense pas qu'il faille toujours donner des explications sur tel ou tel morceau. Chacun y trouve ce qu'il cherche et tant pis pour celui qui est incapable de comprendre une blague. Je n'aime pas lever l'ambiguïté, mais je vais quand même avouer que personne parmi nous n'est misanthrope. Tu me trouves méchant, honnêtement? On aime bien jouer avec les pieds des gens, c'est tout. Ca nous amuse. Je trouve que les Européens perçoivent plus facilement notre humour que les Américains… »

Et clôturons cet entretien par la polémique sur les armes. Bill serait-il armé ? « Pas encore, mais je pense m’acheter un flingue dès mon retour aux USA. A San Francisco, il est moins dangereux d'avoir une arme que de ne pas en avoir. Ainsi si tu peux aussi tuer quelqu’un au volant d’une voiture ! » Ah bon, et quelle cervelle aimerait-il faire sauter ? « La mienne (rires). Non, sérieusement, celle d’un petit bébé. Et après, je lui pisserais dessus! » (rires) Et d’en remettre une couche : « Je tue des nourrissons, tant que je ne me fais pas prendre. Personne ne m’a encore jamais attrapé! (rires) La justice est impuissante, tu sais… »

Article paru dans le n° 8 du magazine Mofo de décembre 1992

The Godfathers

Il n’y a rien d’original à se servir du talent d’autrui

Écrit par

Bien que perpétuant la tradition rock'n rollienne de groupes tels que les Yardbirds ou les Kinks, les Godfathers réfutent  toute analogie avec le revivalisme sixties. Ce qui importe chez eux, c'est l'efficacité de leur musique. Une efficacité qui se manifeste d'abord sur les planches. Là, ils libèrent toute leur énergie, toute leur adrénaline, toute leur rage de s'exprimer. Les mauvaises langues diront que leur rock'n roll n'est plus d'actualité. A notre humble avis, ils auraient mieux fait d'assister à leur prestation qu'ils ont donnée dernièrement à Bissegem (De Kreun). Un petit club sympathique situé dans la banlieue de Courtrai qui pour la circonstance était plein comme un oeuf. Ce soir là, les Godfathers  étaient dans un état de grâce et nous ont gratifiés d'un set de Dieu le Père (!). A l'issue du concert, la bande aux frères Coyne nous a accordé une interview. Rien ne leur a été épargné, même pas les questions auxquelles ils se refusent, en général à répondre. Jugez-vous même du résultat...

Si je ne m'abuse, vous étiez cinq auparavant, qui donc s'est fait la malle?

Chris : Les deux guitaristes et le batteur originaux ont été remplacés. Chris (Burrows) est parti voici déjà quatre ans. Georges (Mazur) l'a suivi très rapidement. Quant à Mike (Gibson), son départ ne date que de Noël 91.
Kevin : Mon entrée chez les Godfathers remonte à novembre dernier. J'ai aussi participé aux sessions d'enregistrement de l'album "Unreal World", et puis je joue sur plusieurs titres du "live"...

Ah, c'est un ‘live’!

C. : Pourquoi, tu ne l'as pas reçu?

Ben non, je croyais qu'il s'agissait d'une compilation. (NDR : le CD nous est parvenu entre-temps, et nous regrettons qu'il n'ait pu bénéficier d'une promo plus conséquente).

Peter : En fait, nous avions engagé un second guitariste. Mais il s'évertuait à reproduire des clichés dont nous ne voulions plus entendre parler. Comme nous avions décidé de faire une croix sur notre passé, nous avons estimé qu'il était préférable de s'en séparer. Et puis, Kevin s'acquitte de son rôle à la perfection. Il joue bien et fort. Nous n'avons donc plus besoin de guitariste supplémentaire. La formule à quatre est beaucoup plus équilibrée. Elle nous permet de prendre notre pied sur scène...

Jouer ‘live’, c'est important pour les Godfathers?

P. : Absolument! Que ce soit devant 45.000 personnes ou dans un petit club comme ce soir, nous essayons toujours de créer un climat différent. Le nombre de spectateurs importe peu. Ce qui compte, c'est la qualité du set et la relation qui se crée entre la foule et le groupe.
C. : Je préfère quand même me produire dans des petites salles. C'est plus intime. Il n'y a pas de barrières entre les musiciens et le public. Et puis c'est plus pratique pour embrasser les jolies filles...

Pourtant vous semblez particulièrement violents et même irascibles sur les planches!

C. : Nous libérons de l'énergie sans plus. La colère est une valeur négative. Chez les Godfathers la violence véhicule une forme d'excitation susceptible de vous apporter une sensation de bien-être.

Cette succession de tournées n’est-elle pas trop pénible ?

Ali : Après plusieurs semaines d'exode, nous sommes contents de prendre un bon repas à la maison.

Vous aimez la nourriture anglaise? Le porridge par exemple? (NDR : Beurk!)

K. : Absolument! En hiver, lorsque le temps est froid, prendre une ration de porridge salée ou poivrée (NDR : Rebeurk!) est un excellent reconstituant pour la santé...
C. : Nous aimons beaucoup voyager. Ces tournées nous permettent de rencontrer beaucoup de monde, de voir du pays...

Pourquoi toutes ces tournées?

P. : Le succès est lié à l'argent et vice versa. C'est vrai que les tournées coûtent cher, mais si tu ne te fais pas connaître, tu ne gagnes pas d'argent. Et sans argent, tes chansons ne valent pas un clou. Il existe de nombreux groupes de rock. Certains gagnent beaucoup d'argent, d'autres moins. Nous n'avons pas à nous plaindre. Nous aurions tout aussi bien pu émarger au chômage!

Cela me permet de passer à un sujet qui touche particulièrement les Britanniques: la politique. La Grande-Bretagne souffre d'un taux de chômage particulièrement élevé. Pourtant, les insulaires continuent de voter pour les conservateurs. Pourquoi? Malgré le retrait de Margareth Thatcher, rien ne semble avoir changé...

C. : Cinquante-six pour cent de la population détestaient Maggie, mais quarante-deux pour cent la plébiscitait. Tout le monde n'a pas la chance de voter en Angleterre. Il faut payer la poll-tax pour pouvoir donner ta voix. Alors si tu es dans la dèche tu dis ‘merde’ aux élections. Ce n'est pas démocratique. Et puis il y a les paresseux qui oublient de voter. Enfin, les opportunistes qui prétendent défendre la cause des travaillistes ou tout au moins admettre leurs idées, et qui en dernière minute se rétractent parce qu'ils pensent à leur propre situation. Ils ne pensent alors plus du tout aux autres, ni à leur pays. Ils s'en foutent de la Grande-Bretagne et de ses sans-abris. C'est leur portefeuille qui compte! 

"Birth School Work Death", c'est une conception de la vie?

P. : Non, c'est le titre d'une bonne chanson!

Pourtant, vous êtes un groupe à thèmes. Dans l'étymologie de Godfathers (NDR : traduction littérale de parrain), on retrouve les mots "God" (Dieu) et Fathers (Pères), croyez-vous en Dieu?

P. : Nous sommes fondamentalement croyants. Mais chacun d'entre nous possède sa propre spiritualité. En ce qui me concerne, cette foi vit au plus profond de moi-même; j'espère simplement qu'elle m'aidera à sauver mon âme...

Pourtant la religion est une des principales sources des conflits qui gangrènent notre monde?

P. : Evidemment! Tu sais, la foi c'est quelque chose de personnel. La religion implique des dogmes. Et ces dogmes peuvent conduire à l'intolérance. Regarde en Angleterre, le football est devenu une forme de religion. Il a conduit au hooliganisme. Et dans notre monde, il y a tellement d'idéologies différentes, qu'elles finissent par devenir conflictuelles...

La politique, c'est un peu une autre forme de religion, alors?

C. : La politique est accusée de tous les maux de la terre. Mais, c'est un élément indispensable de la vie sociale. C'est encore une fois l'intolérance qui conduit à la destruction du tissu social. Le monde entier craint l'extrémisme; mais si tu fais ton examen de conscience, tu te rends compte que ton comportement fait le lit de l'extrémisme. Aux Etats-Unis, si tu as la peau noire, tu n'as pratiquement aucune chance de décrocher un job. Dans l'ex Allemagne de l'Est, on prend pour cible les immigrés qui seraient responsables du chômage. En France Le Pen n'a pas bonne presse, mais son crédit augmente de jour en jour. Là est le danger!

Pourquoi détestez-vous parler des sixties?

P. : Parce que ce sujet entraîne inévitablement des comparaisons rétrogrades. Il est vrai que les sixties constituent une période productive. Pas seulement pour le rock, mais également pour toutes les autres formes musicales. Productive et créative. C'est pourquoi tant de groupes y trouvent leur inspiration. Tu sais, les charts des sixties étaient beaucoup plus excitants. Ils étaient inondés de chansons plus formidables les unes que les autres. Et les bouleversements du Top Ten étaient uniquement provoqués par le renouvellement des hits. Aujourd'hui, c'est de la merde!...

La house, la techno et les samplings, ce n’est pas votre truc alors?

A. : Au départ, la house était intéressante, mais plus aujourd'hui. Elle étouffe complètement la mélodie. Il ne reste que du bruit sur lequel les kids doivent se droguer pour éprouver un semblant de quelque chose. C'est stupide!
P. : Le sampling n'est pas à priori mauvais. C'est son utilisation abusive qui est néfaste. Regarde Jesus Jones, sa consommation excessive de samplings rend sa musique dépressive. Et puis quel manque d'imagination de puiser dans le répertoire des autres pour le réinjecter dans ses propres compositions. Il n'y a rien d'original à se servir du talent d'autrui.

Pourquoi avez-vous quitté Epic?

P. : Nous sentions que ce label cherchait à nous manipuler. Et comme nous ne voulions pas devenir un autre groupe de pop merdique, nous avons préféré changer d'air...

Quel est votre voeu le plus secret?

A. : Etre heureux tout simplement!
K. : Vivre jusque 93 ans et voir que le monde se souvient encore des Godfathers...
P. : Mourir dans mon lit en faisant l'amour...

Et pour tout savoir à leur sujet, ils aiment... The Beatles, Iggy Pop, Sex Pistols, Gene Vincent, Elvis, Hendrix, les films classés "X", mais détestent... Sonic Youth, My Bloody Valentine, Mark E Smith, Guns 'n Roses, Prince, la vanité.

(Version originale de l'interview parue dans le n° 7 – novembre 1992 - de Mofo)

 

Lonnie Mack

Le père du Roadhouse blues

Écrit par

Lonnie Mack est l'un de ces artistes qui traversent les vagues sans être touché par ce qui l'entoure, un homme tout d'une pièce, assez bourru, somme toute typique du sud des Etats-Unis. Un musicien qui fait l’unanimité chez ses pairs. De son vrai nom McIntosh, Lonnie est né le 18 Juillet 1941, à Harrison, dans l'Indiana, près de Cincinnati, non loin de la frontière que forment les trois états de l'Ohio, du Kentucky et de l'Indiana. Il s’est prêté de bonne grâce à cette interview…

Tu fais figure d'influence majeure pour de nombreux guitaristes (Eric Clapton, Jeff Beck, Mike Bloomfield, Duane Allman, Stevie Ray Vaughan, etc.) Tu n'avais pourtant que deux ou trois ans de plus qu'eux ?

J'ai commencé à jouer très tôt, dans le milieu des années 50 et puis j'ai beaucoup enregistré au début des années 60 ; mes succès commerciaux, c'était en 1963, c'est-à-dire, bien avant que tous ceux que tu cites ne soient devenus célèbres.

Tes racines?

Mes racines, c'est la country music. Il n'y avait d'ailleurs pas grand-chose d'autre à l'époque ; mes pionniers étaient Merle Travis, Chet Atkins, Les Paul ou encore Hank Williams. Après, j'ai écouté du blues et puis le rock est arrivé, mais c'était déjà plus tard, dans les années 50.

Quand as-tu employé pour la première fois ta guitare ‘Flying V’ (en forme de flèche) ? Peu de bluesmen ont joué sur ce modèle de guitare hormis Albert King bien entendu. Elle est plutôt recherchée par les spécialistes du heavy metal...

Je joue sur cette guitare depuis 1958. C'était une des toutes premières ; d'ailleurs elle porte le numéro de série 7. Elle est appréciée chez les musiciens du heavy metal, parce qu'elle restitue un son très métallique. Je trafique le son au niveau de l'amplification par des systèmes de ventilation ; un ‘Leslie’ qui est une technique utilisée pour les claviers. Ce qui apporte ainsi un certain son d'orgue. J'ai repiqué certains de ces trucs à un musicien extraordinaire qui est malheureusement décédé il y a peu, Robert Ward. Ce type était l'influence majeure de Jimi Hendrix qui jouait souvent aussi sur la ‘Flying V’.

Tes premiers succès, c'était des instrumentaux très rock'n'roll, non?

J'ai commencé par être musicien dans les célèbres studios King à Cincinnati. J'ai notamment joué pour James Brown et Freddie King. Puis, j'ai pu enregistrer mes propres compos pour un nouveau label local, Fraternity. C'est par hasard qu'ils ont sorti ma version instrumentale de « Memphis », une face B d'un 45tours de Chuck Berry. Aux Etats-Unis, lorsqu'on joue de la musique un peu spécialisée (NDR : tout ce qui n'est pas de la ‘pop music’), il est difficile de te forger le succès commercial au niveau national. Par contre, tu peux réaliser les meilleures ventes dans certains coins spécifiques. C'est ce qui m'arrivait. Je jouais alors dans tous ces Etats qui voulaient bien de ma musique. J'étais tout le temps en route, c'est la raison pour laquelle on l’appelait le ‘roadhouse rock ou blues’. Les roadhouses ce sont ces gargotes que l'on croise le long des routes nationales aux States.

Est-ce la raison pour laquelle tu as participé aux sessions d’enregistrement de l'album « Morrisson Hotel » des Doors, pour le titre « Roadhouse blues »?

En fait, à cette époque, j'étais sous contrat chez le label Elektra, qui était aussi celui des Doors. Ils n'avaient pas de bassiste, c'est l'organiste Ray Manzarek qui assurait les parties de basse à l’aide de ses pédales. Je suis donc venu pour jouer la basse mais surtout pour accélérer le rythme des sessions ; car ils avaient tendance à mettre en boîte des dizaines de prises pour souvent revenir à la première. En débarquant, je pensais que les sessions allaient être menées rondement ; mais comme d’habitude, elles ont traîné. Morrisson, quand il arrivait, était complètement bourré. C'est pas un grand souvenir pour moi!

Quand es-tu (re)venu au blues?

Je ne suis pas venu au blues. Je ne suis pas un bluesman. Je ne me suis jamais considéré comme un bluesman. Je joue du rock et du rhythm'n'blues, c'est pas la même chose. Bruce Iglauer vient de la même ville que moi dans l'Indiana ; sa mère vivait près de chez moi. Une fois qu'il était dans le coin, il est venu m'écouter et m'a proposé d'enregistrer pour son label de Chicago, Alligator. Je ne connaissais pas cette boîte, alors il m'a envoyé quelques uns de ses disques, comme ceux d'Albert Collins, et ils m’ont plu.

Pourquoi avoir choisi Stevie Ray Vaughan comme producteur de ton premier album sur Alligator (« Strike like lightning ») ?

J'ai habité à Austin, au Texas, pendant quelques années, à la fin des seventies. C'est là que j'ai rencontré Stevie Ray, un gars fantastique. Le premier disque qu’il n’ait jamais acheté était « The Wham of that Memphis man » (NDR : le 1er LP de Lonnie). Je l'ai influencé mais en quelque sorte, il est devenu une influence pour moi aussi. Il a voulu produire mon album. On a vécu des moments magiques comme pour « Greo Cookie Blues », mon hommage à Merle Travis. Nous étions trois, Stevie, mon frère Bill et moi, assis sur le sol des studios avec nos guitares acoustiques. Un grand moment!

Est-il exact que ce sont les pays européens qui te réservent le meilleur accueil?

Nous aimons particulièrement jouer en Irlande, en Hollande, ici en Belgique et puis aussi en Norvège. Nous avons participé à quelques festivals, mais nous fréquentons aussi les petits clubs, c'est très bien ainsi!

Qu’est ce que tu écoutes, comme musique ?

J'écoute de la country bien sûr et puis des groupes de R&B comme les Allman Brothers, ZZ Top, des artistes qui jouent du ‘southern rock’ (NDR : il en est sans nul doute lui-même le précurseur). Il y a énormément de très bonnes formations aux States, au Texas, dans le Tennessee, à Memphis, mais ils ne sortent guère en dehors de chez eux. J'habite maintenant près de Nashville, la capitale du country.

(Article paru dans le n°7 de novembre 1992 du Magazine Mofo)

 

Catherine Wheel

Des chansons, pas du bruit…

Écrit par

Catherine Wheel n'est pas un groupe de noisy, pas plus qu'un ‘shoegazer’ ou qu'un membre de la ‘scene that celebrates itsef. Ses musicos ne veulent pas qu'on les qualifie comme tels, en tout cas. Et on les comprend. Mais rappelons d'abord la signification de quelques mots de vocabulaire. ‘Shoegazer’ qualifie les musiciens qui regardent leurs chaussures quand ils jouent. ‘The scene that celebrate itself’ concerne les groupes souvent shoegazers qui passent leur temps à se faire voir aux concerts des autres. ‘Hype’ est un terme qui désigne les formations ou artistes devenus rapidement chouchous du NME ou du Melody Maker, parce qu’à la mode ou dans l’air du temps. Aujourd'hui en tout cas, plus personne ne veut être traité de ‘shoegazer’. Un substantif à fuir comme la peste…  

Rob Dickinson : il y a énormément de pression, sur un groupe, quand il commence. On a souvent été comparés aux ensembles noisy, à nos débuts, catalogués dans la ‘scene that celebrates itself’ qui était plus sociale que musicale. C’est pourquoi nous n’y étions pas impliqués, car nous sommes issus de Londres. Ceux qui appartiennent à ce mouvement construisaient de gros mur du son ou essayent désespérément de se recréer. Ils ne comptent que douze mois d'existence et doivent déjà se réinventer! Moose a sorti un LP qui, pour éviter les critiques de shoegazing, s’est orienté vers le country & western. Ils essaient à tout prix de modifier leur style pour ne pas hériter de l’étiquette ‘shoegazer’ ! Notre son évolue mais ce qui était vrai pour Catherine Wheel, il y a deux ans, reste d'actualité. Notre musique est basée, avant tout, pour des chansons. Pas sur le bruit. On a effectivement franchi un pas entre nos premiers Eps et note création actuelle. Mais on n’a pas cherché à se renouveler, on n'essaie pas plus de suivre les modes. Notre démarche était en vogue, il y a un an ; elle ne l'est plus aujourd'hui. Des compos comme "Black Metallic" ou "Texture" ne découlent pas sur le bruit ; on pourrait les jouer sur des guitares acoustiques. Une attitude souvent adoptée lors de notre tournée américaine, pour les interviews radio et télé.

C'est précisément "Black Metallic" qui marque cette rupture, en révélant la véritable personnalité de Catherine Wheel ?

R.D. : Oui, « Black Metallic » incarne l'ultime rencontre entre une chanson à la structure assez classique et un bruit magnifique, sur le fil du rasoir. Marcher sur cette ligne entre la tentation d'être des songwriters –ce qui est une erreur, car on écrit nos chansons très naturellement, sans vraiment se soucier de leur donner une ossature– et produire un gros mur de guitares. Une ouverture qui permet, en concert, de construire quelque chose de différent. "Black Metallic" est la moelle de tout ce qu'on a essayé de créer, la cristallisation de Catherine Wheel.

Aujourd'hui, les ex-hypes de la presse anglaise (Lush, Chapterhouse...) se font démolir. On peut dire que vous avez eu de la chance de ne pas avoir subi le même sort.

R.D. : C'est vrai. Car dès qu'on a été une hype, on ne peut que décliner sans espérer remonter la pente. Ce groupe existe sur ce qu'on fait spontanément. J'ai grandi en lisant le NME et le Melody Maker. C'était la seule raison de se lever, le mercredi matin et durant la semaine. Le risque est donc grand de les prendre trop au sérieux et d'attraper la grosse tête car on se retrouve tout d'un coup, dans ces journaux, à notre tour. Je connais pas mal de formations qui écrivent leurs chansons, non pas pour eux-mêmes, mais pour la presse anglaise. Ils savent qu’en produisant un certain type de son ou en incarnant un certain modèle de groupe, on parlera d'eux dans la presse musicale. C'est assez étrange. On n'a jamais été une hype et c'est très bien ainsi, car cette situation nous a permis de grandir naturellement. Tout ce que nous avons accompli, à ce jour, relève de notre propre identité. Sans image préfabriquée, sans relations dans le milieu des stations de radio ou de la presse musicale. On y est parvenu grâce à nos chansons.

Et que pensez-vous de la dernière grande hype en date: Suede?

R.D. : Ils sont formidables. Vraiment très bons. Il est de bon ton de clamer qu'ils sont nuls ; il est très facile de les dénigrer, mais ils racontent des choses assez intéressantes. J'ai lu une interview où ils critiquaient certains groupes de la Scene, parce qu’ils avaient tous le même son. Je comprends Suede quand ils les attaquent ; il y a quand même une sorte d’abdication de votre identité de groupe. Ils produisent tous des paysages soniques qui n’existent que pour trois minutes. Une fois encore, c'est peut-être bien, mais je peux comprendre la frustration de ceux qui veulent des paroles, des riffs de guitare, un contenu créatif. C'est très facile de créer un mur du son très compact, qui va et qui vient! Suede se nourrit d'influences complètement différentes comme Bowie, T.Rex... Pas mal de musiques avec lesquelles j'ai grandi, d'ailleurs. Mais je ne pense pas que les gens prennent la presse musicale trop au sérieux. Ils savent bien que si le Melody Maker estime qu'un groupe est génial, il ne vaut peut-être rien. Ils lisent ces journaux, avant tout, pour se distraire.

Votre signature sur une major (Fontana) a-t-elle été bien acceptée ?

R.D. : Il existe un certain snobisme dans cette éthique ‘indie’. C’est totalement stupide. Nous sommes un groupe indépendant, on travaille de manière indépendante, personne ne nous dicte ce qu'on a à faire. On a eu la chance d'être dans une position assez forte, quand on a signé chez une major. On fait, sur Fontana la même chose que ce qu'on faisait sur notre petit label. Creation voulait nous recruter, comme de nombreux autres gros labels indépendants ; mais aucun n'était prêt à nous octroyer ce qu’on attendait. Seul Fontana voulait bien nous payer suffisamment tout en nous laissant une totale liberté. Les gens commencent enfin à comprendre que, ce qui compte, ce n'est pas le label qui vous héberge, mais bien la musique que vous enregistrez. Nirvana a réalisé un des meilleurs albums de ces 10 dernières années sur un major! En Angleterre, on veut en finir avec les charts indés, car ils ne représentent pas la scène indépendante. Il faudrait les remplacer par des charts de musique alternative ; ils ne seraient plus orientés sur le label mais sur l'attitude. Kilye Minogue relève d’un label indépendant! C'est un peu offensant pour la mémoire des Smiths et de Joy Division... Néanmoins, je crois que les labels indés seront toujours nécessaires ; ils permettent de sortir ses premiers disques sans l'obligation d'un succès immédiat. C'est très important pour les jeunes groupes.

(Article paru dans le n°7 du magazine Mofo de novembre 1992)

 

PJ Harvey

Comment piéger la P.J.?

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Mi-poétesse, mi-tigresse, à la fois fragile et brutale, vulnérable et provocatrice, Polly Jean Harvey est une jeune femme ambiguë qui ne manque pas d’éveiller la curiosité. Cette Anglaise du Dorset, élevée à la campagne, se passionnant pur la sculpture et les longues balades en forêt, est une des révélations de ces 15 derniers mois. En peu de temps, les deux simples « Dress » et « Sheela-Na-Gig » puis « Dry », un album aussi sec que rafraîchissant, l’ont propulsée du statut d’espoir à celui d’artiste reconnue et respectée. Qu’elle le veuille ou non, PJ Harvey est aujourd’hui un personnage public. Seulement voilà, elle est réservée, peu bavarde et refuse de s’expliquer sur les paradoxes qu’elle cultive avec un malin plaisir : elle tient à préserver son jardin secret tout en écrivant des textes à connotation sexuelle, naviguant constamment entre la pudeur et l’exhibitionnisme ; elle déteste faire parler d’elle, mais pose à moitié nue sur la couverture du NME et le verso d’une pochette. Pour mieux contrôler son image, elle choisit le silence, alimentant inévitablement la rumeur. Timide par nature, elle adore être regardée… Polley, le drummer Rob Ellis et le bassiste Steve Vaughn sont présents lors de l’entretien, mais seuls les deux premiers y participent…

Vous êtes trois lors des interviews, alors que Polly apparaît toujours seule sur les photos et les pochettes de disques. Une raison ?

Polly : Parfois je suis seule pour répondre aux interviews
Rob : Sur scène, on est toujours à trois, par contre.

Rob et Steve, faire partie d’un groupe s’appelant Polly Jean Harvey ne vous dérange pas ?

R. : Non, dans la mesure où Polly écrit tous les morceaux. On n’a pas trouvé d’autre nom, de toute façon. On avait pensé appeler le groupe ‘PJ Harvey and The quelque chose’, mais rien d’intéressant ne nous est venu à l’esprit.

Te sens-tu bien Polly, auprès de Rob et Steve ?

P. : Oui, il n’y a aucun problème. J’ai toujours préféré la compagnie des hommes à celle des femmes.
R. : On est les premiers à être venus la trouver, alors elle nous a gardés (rires).

Caractères

On t’a surnommée la ‘Madonna’ de la scène indépendante.

P. : Je la trouve formidable. Je suis différente, mais j’aimerais lui ressembler. Elle possède une réserve d’énergie incroyable qui lui permet de travailler sans cesse et de s’exprimer ainsi dans plusieurs domaines artistiques. En plus, elle a du caractère. Elle se fiche de ce que les gens peuvent penser de ses actes.

Comme elle, tu joues beaucoup avec l’ambiguïté, non ?

P. : Je suis contente que tu me le dises. Cependant, je ne ‘joue’ pas avec l’ambiguïté. Au moment où j’écris un texte, je n’ai aucune idée de ce qu’il peut suggérer. Mon inspiration est spontanée, naturelle voire inconsciente.

Dans tes chansons, tu mets en scène des personnages. Es-tu toi-même un personnage ?

P. : Tout le monde en est un, non ? Il y a des éléments autobiographiques dans mes chansons, bien sûr. Jusqu’à un certain point. Ils proviennent de mon expérience personnelle, de ma vie, qui n’en est qu’à ses débuts.

La plupart de tes personnages féminins semblent beaucoup souffrir.

P. : Mes chansons ne sont pas dénuées d’humour. Il n’y a pas que des femmes qui souffrent. Il y en a aussi qui se foutent éperdument du mal qu’on leur fait. Il ne faut pas dramatiser ! Beaucoup de gens ne perçoivent pas cette dimension humoristique, peut-être parce que ma technique d’écriture n’est pas encore tout à fait au point… Avant tout, je célèbre la vie. J’essaie de me rapprocher au maximum de la réalité. Je ne vois pas tout en noir et blanc.

Il t’arrive parfois de connaître des faiblesses ?

P. : Parfois, je dois faire des efforts incroyables pour rester forte. Les conséquences de cette exigence me font souffrir de temps à autre.

Penses-tu assumer des responsabilités vis-à-vis des jeunes filles qui écoutent tes disques ?

P. : Non, je ne me considère pas comme étant leur grande sœur. Je ne suis pas assez vieille pour ce genre de responsabilité. Moi-même, je me cherche, alors…

Féminisme et féminité

On t’a souvent reproché ton côté misanthrope, ou plutôt ‘misandre’.

P. : C’est faux, archi-faux ! Ce sont des saloperies qu’on lit dans la presse. Au contraire, j’aimerais bien être un homme.
R. : On aurait déjà quitté le groupe depuis longtemps si c’était le cas.
P. : Tu as probablement puisé cette info dans les journaux anglais. C’est ridicule ! Je suis sûre que je n’ai jamais tenu de tels propos dans aucune interview ; mais bon, je sais que pas mal de journalistes extrapolent, en prenant leurs désirs pour des réalités.

Tu n’es pas féministe non plus ?

P. : Absolument pas. De toute façon, ce n’est pas parce qu’on est féministe qu’on perd automatiquement sa féminité. On peut être jolie, sensible, pure tout en se battant pour une cause que l’on trouve juste. Les femmes ne sont pas là pour satisfaire les besoins de l’homme, il ne faut pas les réduire à de simples objets de contemplation et de désir.
R. : Les hommes peuvent aussi être beaux et innocents. Aucun sexe n’a l’apanage de telle ou telle qualité.

Penses-tu que l’image des filles qui font du rock a changé ?

P. : C’est difficile à dire, parce que j’ignore comment elle était auparavant. A l’heure actuelle, les groupes féminins n’hésitent pas à jouer fort, c’est peut-être là que réside la nouveauté. Personnellement, je sais ce que je veux. Je suis têtue. Ce qui me permet de contrôler la marche de ma carrière.

Les hommes peuvent-ils comprendre la musique ?

R. : Moi, je la comprends, à ma façon. Le sens des chansons est laissé à l’interprétation de chacun, ce qui n’est pas plus mal.

Nudité

Partages-tu mon avis, si je te dis que ta musique est nue ?

P. : Oui.

Est-ce la raison pour laquelle tu as posé nue à certaines occasions ?

P. : Oui. Ces photos reflètent ma démarche musicale. Mes chansons sont nues, dépouillées, c’est vrai. Je ne suis pas complètement nue, non plus. Sur la pochette de « Dry » (au verso), mon corps est plongé dans l’eau et en ce qui concerne la couverture du NME, je suis photographiée de dos. Je suis satisfaite des résultats. D’un point de vue strictement artistique, ces photos sont de qualité. Je ne me suis pas dévêtue pour vendre plus de disques, je peux te le certifier.

Tu ne veux pas qu’on viole ton intimité, tu es peu bavarde aux interviews ; ce qui ne t’empêche pas d’écrire des textes introspectifs et de poser nue. Ce n’est pas un peu paradoxal ?

P. : Je ne dévoile rien au sujet de ma vie privée. En fait, à partir du moment où tu t’ouvre trop aux autres, par excès de confiance, tu ne montres rien du tout. C’est une façon indirecte de se protéger davantage. C’est ainsi que je vois les choses. Au départ, il faut être forte et vraiment sûre de soi pour agir de la sorte ; et tout en s’exhibant, on se crée une défense naturelle.

Si tu as choisi ce métier, c’est pour communiquer quelque chose. Tu ne te contentes pas de jouer de la guitare seule dans ta chambre, tu te produis chaque soir devant des milliers de personnes. Qu’es-tu prête à donner à tes fans ?

P. : Je n’éprouve pas vraiment un besoin urgent de communiquer. Je ne me sens pas investie d’une mission particulière. Je suis plutôt égocentrique : j’aime me retrouver sur une scène et chanter devant plein de gens qui n’ont d’yeux que pour moi. Ca me plaît et ça leur plaît en même temps. Ma motivation première, c’est le plaisir personnel que je peux retirer d’un concert

Interview parue dans le numéro 7 du magazine Mofo de novembre 1992.

 

 

Ultra Vivid Scene

La technologie n’apporte rien à la musique, elle oblige à calculer, à trop réfléchir…

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Bien que « Joy 1967-1990 » soit sorti depuis deux ans à peine, une éternité semble s'être écoulée depuis la dernière fois où quelqu'un a mentionné le nom d'Ultra Vivid Scene. Mutisme médiatique et désertion des planches européennes ont contribué à faire oublier un groupe américain qui a pourtant beaucoup influencé la scène indépendante britannique actuelle. Derrière ce pseudo-groupe se cache un compositeur doué : Kurt Ralske. A 27 ans, ce New-Yorkais ne veut pas (encore) faire figure de musicien-culte. Et en publiant « Rev », son 3e album, il prouve que, même si elles sont toujours habitées par le psychédélisme des années 60, ses chansons restent parfaitement contemporaines...

On a tourné pendant neuf mois aux Etats-Unis. C'est à San Francisco, où j'ai passé un an, que j'ai écrit les compos l'album. Après quoi, je me suis enfermé dans mon studio à NY pour l'enregistrement. Au départ, je voulais faire subir aux chansons un traitement électronique. J'ignore pourquoi j'avais cette idée. Peut-être, par curiosité. Au bout d'un mois, je me suis rendu compte que cette méthode ne menait nulle part et je suis revenu à quelque chose de plus naturel. La technologie n'apporte rien à la musique, elle t'oblige à calculer, à trop réfléchir. Je ne pense pas qu'elle puisse donner de bons résultats. Finalement, on a enregistré "Rev" à la manière de ce qui se faisait dans les années 60 ; sans préméditation et en donnant libre cours à notre imagination.

Ultra Vivid Scene, est-ce un groupe de studio avant tout?

Oui, mais la prochaine tournée a toutes les chances d'être intéressante, car les musiciens qui m'accompagnent sont ceux qui ont pris part au travail de studio. Ils ont participé à l'élaboration de l'album, ils ont laissé leur empreinte dans le son. Ce qui se sentira sûrement sur scène.

Es-tu obsédé par la recherche de sons?

J'aime faire sortir une émotion des instruments, et créer des climats sonores. Mais pour qu'une chanson soit bonne, il faut d'abord la jouer sur une guitare acoustique. Après seulement, on travaille le son. Ici, pour ce disque, j'ai joué la carte de la simplicité, en tirant profit de l'apport de chaque musicien. Ainsi, on a joué ensemble en studio, sans traiter chaque instrument à part. Je ne voulais pas passer des heures sur des détails, à corriger quelques petites imperfections qui, tout compte fait, ont leur charme.

Tu as suivi l'évolution du rock depuis 1990. Que penses-tu du ‘grunge’ ?

Je n'ai jamais appartenu à une scène bien précise. Mais j'étais conscient qu'un vent nouveau soufflait sur les States. Sur « Rev », il y a quelques morceaux très durs, aux guitares agressives, comme « Slood and Thunder » qui dépasse les 10 minutes. Si j'ai choisi cette orientation, c'est pour me faire plaisir, pas pour copier qui que ce soit. Tu sais, je ne pense pas qu'il y aura un nouveau Nirvana. Peu de groupes sont capables d'atteindre un tel niveau de qualité. Il ne suffit pas de jouer le plus fort possible...

Tu n’as pas l’impression qu’aujourd’hui, toutes les maisons de disques veulent signer des groupes à tendance ‘dure’ 

Si. Perso j’étais persuadé que le single extrait de l’album serait « Cut Throat », un morceau accessible. Immédiat. A ma grande surprise, c’est justement « Blood and Thunder », un titre beaucoup plus dur, qui a été choisi. Je suis certain qu’un idiot s’occupant de la promotion s’est dit : ‘Genial, c’est plein de guitares, on dirait du Nirvana’.

4 AD est une boîte de disques comme les autres, alors?

Ce sont quand même des gens plus tolérants que ceux qui travaillent pour les firmes américaines. Le boss de 4AD a bon goût, il a l'art de dénicher des jeunes talents. Mais 4 AD fonctionne comme tous les autres labels. Ce n'est pas une religion, on n'y entre pas par vocation.

Crois-tu qu'il est encore possible d'être original de nos jours ? Le rock peut-il innover perpétuellement ?

Les Beatles, les Stones et le Velvet n'ont pas tout dit. Il faut connaître l'histoire de la musique avant de proposer ses propres créations. On a beaucoup exploré au cours de ces 30 dernières années ; mais on ne peut pas utiliser cette excuse pour justifier un manque d'originalité. On vit une époque différente, peut-être moins intéressante que la fin des années 60, mais il ne faut pas croire qu'il n'est plus possible de se renouveler.

A ce propos, Quelle était la signification du titre de ton album précédent (« Joy 1967-1990 ») ?

On pourrait y voir l'épitaphe inscrite sur la tombe d'une jeune femme, par exemple. Rassure-toi ce n'était pas la tombe du rock 'n' roll ! Enfin, qui sait ?

Que penses-tu de la réédition des 45 tours des Sex Pistols ?

C'est un peu ridicule, mais ces rééditions vont certainement satisfaire beaucoup de gens. C'est quand même triste d'exploiter commercialement des disques qui sont sortis il y a 15 ans. Récemment, j'ai jeté un œil sur les charts anglais, on y relève la présence de Mike Oldfield, Abba, Eric Clapton… Ils ne sont plus tout frais, ceux-là !

As-tu, comme la plupart des Américains, été influencé par les groupes anglais ?

J’aime le Velvet, les Beatles, T Rex, Love. Tu vois, il y a des Anglais et des Américains.

Te considères-tu comme un Américain typique?

Non, ma sensibilité s'apparente davantage à celle des Européens. Et puis, de toute façon, New York ne ressemble en rien au reste des USA ; c'est une île sur la côte Est de l'Amérique. On y rencontre des tas de cultures différentes. Dans ma ‘petite’ ville, il y a des Portoricains, des Ukrainiens, des Italiens ou encore des Chinois. Les Etats-Unis sont si vastes! Je crois qu'il y a beaucoup d'autosatisfaction aujourd'hui aux USA, alors que tout ne tourne pas rond ! Le rap, c'est peut-être l'équivalent du rock'n'roll de la fin des années 60. Pour les Noirs, c'est un véritable engagement politique. La vague ‘grunge’, elle, n'a rien de politique. Elle ne peut en tout cas pas changer les mentalités, parce que les Américains n'ont aucune conscience politique et sont souvent plongés dans l'apathie. Ils n'ont pas davantage une grande ouverture d'esprit et sont incapables de prendre du recul par rapport aux événements.

Tu as suivi l'affaire « Cop Killer », la chanson d’Ice-T ? Ton avis ?

Je ne commets pas d'actes violents. Je n'ai jamais tué personne et j'espère que personne ne me tuera. Cependant, je ne sais pas ce que c'est d'être Noir aux Etats-Unis, en 92. Donc je suis mal placé pour juger. J’imagine qu’Ice-T a eu de bonnes raisons d'écrire ce morceau. Et les gens ne s’en rendent pas compte. Si mon meilleur ami était tué par un flic, j'éprouverais certainement le besoin d'en parler. Il faut connaître le contexte d’une situation avant d'émettre un jugement.

(Article paru dans le n° 7 du magazine Mofo de novembre 1992)

 

 

Galliano

Musique sans frontières…

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Sous l'impulsion des labels ‘Acid Jazz’ et ‘Talkin' Loud’, l'Angleterre danse actuellement au rythme de l'acid jazz. On réactualise le jazz et le funk en leur insufflant une dose de modernisme, par le biais du ‘groove’ hérité de l'acid house. Parmi ses plus beaux fleurons, aux côtés des Brand New Heavies et autres Young Disciples, figure Galliano, une formation impressionnante comprenant deux Blancs (Rob Galliano et Mick Talbot, ex-Style Council) et huit Noirs. Enfant du melting-pot multiracial londonien, Galliano, en construisant un mur sonore où s'imbriquent jazz, funk, soul, rap et reggae, démolit les barrières culturelles, effort souligné par des textes prônant la paix et le bonheur. Un exemple à suivre. Pour en parler, la choriste Valérie Etienne et le chanteur-rapper Constantine.

Galliano prend toute sa dimension sur scène, non?

V.E. : Nos chansons sont jouées différemment sur scène, elles constituent le développement logique de ce qu'on enregistre en studio. Elles sont souvent plus longues aussi. Mais c'est important d'écouter les disques auparavant, quoi qu'en dise une certaine presse.
Constantine : On peut comparer l'interprétation live de nos morceaux au développement d'un bébé qui grandit progressivement, en tâtonnant. Tout dépend aussi de la réaction du public. S'il nous procure de bonnes vibrations, on aura tendance à pousser la musique le plus loin possible. Il y a parfois un fameux décalage entre la chanson d'origine et son traitement devant un public.

Une définition pour la musique de Galliano?

V.E. : Je n'aime pas l'étiquette ‘acid-jazz’.
Constantine : Le terme ‘acid-jazz’ vient du nom d'un label, d'une part, et des journalistes, d'autre part. L'acid-jazz est avant tout une attitude qui consiste à fusionner plusieurs formes musicales. Ce processus appartient à la culture londonienne. Tu peux aller en boîte là-bas et tu verras qu'on passe aussi bien des morceaux jazz, punk ou psychédéliques. On mélange inconsciemment différentes influences. C'est une démarche naturelle, liée à notre éducation. Galliano est un produit de la ‘club culture’ londonienne actuelle.

Vous aimez Stax et Motown, je suppose ?

V E. : Oui, les deux. J'aime le son Motown et j'apprécie beaucoup des chanteurs comme Marvin Gaye.
Constantine: Mick Talbot, bien qu'il soit blanc, a toujours préféré la musique noire. Son claviériste préféré, c'est Ray Charles. Il voue aussi beaucoup d’admiration au groupe Sly and The Family Stone. Londres est un melting-pot culturel, ce que notre musique reflète parfaitement. Il n'y a aucun problème entre Noirs et Blancs. On a une attitude progressiste d’un point de vue social. La musique n'a pas de frontières, elle est libre. On forme une grande famille qui a besoin de beaucoup d'espace ; en outre, elle est plus à l'aise sur de grandes scènes. D'un point de vue musical, on joue sur notre complémentarité. On ne se marche pas sur les pieds, au propre comme au figuré. En plus, le batteur, le percussionniste et le guitariste avaient déjà joué ensemble avant de rejoindre Galliano. Ils se connaissent donc très bien, ils n'ont pas eu de mal à s'intégrer. Quant à Mick Talbot, c'est Mick Talbot : tout le monde le respecte.

Vous n'avez pas encore décroché de hit, un problème ?

V.E. : Ce n'est pas parce qu'on ne figure pas dans les hit-parades qu'on va arrêter la musique. Tant mieux si le public achète nos disques mais ce n'est pas prioritaire pour nous. On n'essaie pas de plaire à tout le monde, on joue ce qu'on ressent.

Les paroles de vos chansons véhiculent-elles un message particulier?

V.E. : Certaines condamnent la pollution, d'autres le racisme, l'injustice sociale ou l'inégalité des chances. Ce sont des thèmes qui préoccupent la jeunesse d'aujourd'hui.

Le racisme est toujours d'actualité en Angleterre?

V.E. : Il n'a pas complètement disparu, en Angleterre comme ailleurs. Heureusement, les mouvements antiracistes se multiplient un peu partout. De toute façon, le racisme naît de l'ignorance et émane essentiellement de la vieille génération, pas des gens de notre âge. Les jeunes sont plus tolérants. À cet égard, Galliano est un bel exemple de cohabitation raciale. Si on peut contribuer à l'évolution des mentalités, tant mieux ; et je suis sûre que les jeunes qui viennent au concert en sont conscients. D'autres groupes comme B.A.D. (Mick Jones) agissent comme nous. Mêler différentes cultures à travers la musique, c'est intéressant, c'est tout simplement une preuve d'intelligence. Nos concerts en Allemagne et en Suède –où le public est presque entièrement blanc– ont attiré pas de mal de monde, ça fait plaisir.

Vous sentez-vous Anglais ?

Constantine: Non! (rires).
V.E. : Britannique? Peut-être, mais je suis aussi à moitié dominicaine. Je suis une Dominicaine britannique (rires). Linford Christie a brandi le drapeau de l'Union Jack après avoir remporté le 100 mètres à Barcelone, parce qu'il défendait les couleurs de son pays, mais il ne renie pas pour autant ses origines jamaïcaines.

(Article paru dans le n°7 du magazine Mofo de novembre 1992)

The Stranglers

Vraiment dans la nuit?

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Hugh Cornwell, chanteur et membre fondateur des Stranglers a donc décidé d'abandonner le navire. Une résolution qui aurait tout aussi bien pu se solder par le naufrage de l'ensemble. Pour pallier ce départ, Jean-Jacques Burnel, Dave Greenfield et Jet Black ont décidé d'élargir la formation à un quintette. Tout d'abord en engageant Paul Roberts, un illustre inconnu, pour remplacer Hugh au chant. Ensuite en confirmant à la guitare John Ellis, un musicien qui avait déjà participé à certaines sessions d'enregistrement des Stranglers. Et le groupe vient de concocter un nouvel album : "Stranglers In The Night" avant d'entreprendre une nouvelle tournée. C'est au candide Paul Roberts et au quadragénaire Jet Black qu'est revenue la périlleuse mission de répondre à notre questionnaire. Des Stranglers bien décidés à ne pas se laisser se laisser étrangler (!) par les vicissitudes du destin...

Paul, pourrais-tu nous éclairer sur ton passé musical. Comment es-tu devenu membre des Stranglers ?

Paul : J'ai fréquenté plusieurs groupes indépendants au cours des dix dernières années. J'ai également enregistré quelques disques en Angleterre et en Allemagne. En fait, je suis un fan des Stranglers depuis 1977. Aussi, lorsque j'ai appris que la formation cherchait un remplaçant pour Hugh, je n'ai pas hésité à poser ma candidature. J'ai même insisté pour décrocher le job. J'ai sans doute été suffisamment persuasif pour l'obtenir.

Jet : Je souhaiterais apporter un rectificatif. Paul n'a pas décroché un job chez les Stranglers. Il est devenu membre du groupe à part entière.

Quel sentiment as-tu éprouvé en te joignant aux Stranglers, Paul ?

P. : Fantastique ! Etre inconditionnel d'un groupe et puis devenir membre de ce groupe, c'est comme un rêve qui se réalise. Je suis ravi de pouvoir poursuivre l'œuvre des Stranglers.

Participes-tu à la confection des chansons ?

P. : Absolument. Chaque musicien du groupe est directement concerné par la composition. C'est une manière de travailler qui a fait ses preuves. Elle est propre aux Stranglers. Il n'y avait donc pas lieu d'en changer.

Faut-il cependant s'attendre à une nouvelle direction musicale de la part des Stranglers ?

P. : Compare "Rattus Norvegicus", "Black & White" et "Feline". Ce sont des albums totalement différents. "Stranglers In The Night" se singularise par un chant différent, un phrasé de guitare différent. Le résultat ne peut être que différent. D'autre part, des musiciens différents ont en général une approche différente de la musique. Heureusement d'ailleurs. La musique des Stranglers est en constante évolution. L'important, c'est qu'elle reste de bonne qualité, qu'elle conserve sa véritable nature. Mais entendre la musique n'est pas suffisant. Il faut savoir l'écouter. Malheureusement, l'auditeur ne prête pas toujours une oreille attentive à ce qu'il perçoit. Et cette règle est nécessaire pour apprécier le musique des Stranglers...

Quels sont tes artistes préférés ?

P. : Les Doors, Iggy Pop, Fishbone, Sly & The Family Stone, John Coltrane et puis surtout Roxy Music. Malheureusement, aujourd'hui, je n'ai plus beaucoup le temps d'écouter autre chose...

Quelles sont les principales caractéristiques de votre nouvel album ? Comment s'est déroulé son enregistrement ?

J. : Il s'agit certainement de la session la plus facile à laquelle le groupe ait été appelé à participer. Et nous sommes satisfaits du résultat.

P. : Je suis passé à la TV. C'est une première (rires). Je dois également souligner que les Stranglers ont engagé un cinquième membre, le guitariste John Ellis. Par rapport aux cinq albums précédents, il a été accordé plus d'importance aux parties de guitares.

J. : Et il y a plus de chant !

P. : Oui, plus de chant ! (Ah ! Ah ! Ah ! ....)

L'enregistrement s'est déroulé à Bruxelles?

J. : Non. Nous avons enregistré à Bruxelles à plusieurs reprises, mais celui-ci a été conçu dans un studio anglais; et c'est Mike Kemp qui l'a produit.

Pourquoi avez-vous changé de label ?

J. : Parce que nous n'avions pas le contrôle de notre création. Je m'explique. Nous ne voulions plus être subordonnés à une boîte qui détermine en fonction de ses états d'âme ce qui sera ou ne sera pas distribué. Nous désirions disposer d'un certain pouvoir de décision. Travailler avec une compagnie de disques, plus dépendre d'un label. Nous avons obtenu satisfaction. C'est la raison du changement.

Les chansons des Stranglers deviennent de plus en plus douces, est-ce intentionnel?

J. : Ce n'est certainement pas délibéré mais instinctif. Nous sommes incapables de déterminer à l'avance quel style de chanson nous allons écrire. Agressive ou romantique, tout dépend de l'état d'esprit du moment, du feeling...

De quoi se compose le nouveau répertoire des Stranglers 'live' ?

J. : Nous interprétons aussi bien les anciennes compositions que les plus récentes. Nous n'avons pas tracé une croix sur notre passé!

Rencontrez-vous encore Hugh Cornwell?

J. : Il y a plusieurs mois, voire une bonne année que nous ne l'avons plus vu. Il est très occupé, voyage beaucoup. Il devient de plus en plus difficile de le rencontrer.

Que pensez-vous du courant musical qui sévit aujourd'hui en Grande-Bretagne?

J. : Ces sons mécaniques destinés à la danse ressemblent à tout sauf à de la musique. J'avoue que ces sonorités préfabriquées ne m'emballent pas particulièrement. L'aspect mélodique est totalement négligé; alors que chez les Stranglers, il est primordial. Enfin je dois avouer que je ne dispose pas assez de temps pour écouter d'autres styles musicaux. Je suis suffisamment absorbé par les Stranglers...

Est-il exact que les Stranglers n'apprécient guère la critique négative?

J. : La presse est souvent négative. Ce n'est pas un grave problème. J'estime que ce sont plutôt les journalistes négatifs qui ont un problème. C'est bien dommage, car ils ne font pas preuve de beaucoup d'imagination. C'est également regrettable pour les lecteurs, car ils doivent se contenter d'immondes articles. M'enfin. Les journaux finissent également leur carrière aux immondices (Ah ! Ah ! Ah !)

Est-il exact que les Stranglers ne sont pas toujours faciles à vivre?

J. : Nous sommes des êtres humains comme tout le monde. Avec nos défauts et nos qualités. Lorsque tu es mal disposé, il arrive de t'emporter, puis sans doute de regretter ta réaction impulsive. Mais personne n'a le droit de porter un jugement sur qui que ce soit sans connaître le fond d'un problème...

Que pensez-vous des artistes qui refusent systématiquement d'accorder des interviews?

J. : Je suppose que c'est un choix! Il m'est difficile de critiquer quelqu'un qui refuse d'accorder des interviews. Personnellement j'aime communiquer avec les autres, donc ce problème ne me concerne pas. Pour certains comme Michael Jackson par exemple il s'agit ni plus ni moins que d'une stratégie de management. D'autres encore ne désirent pas s'exprimer, peut-être par paresse ou tout simplement parce qu'ils n'ont rien à dire. Il existe une multitude de raisons...

Vous sentez-vous concernés par la construction de l'Europe?

J. : L'idéal européen est merveilleux. Acheter ou vendre où bon te semble constitue une excellente perspective. Mais d'énormes difficultés enraient son processus. Trop de conflits, d'influences, de lois politiques et économiques sont en jeu. De nombreux britanniques pensent au fond d'eux-mêmes que l'union européenne est une bonne chose. Mais, ils se méfient des clauses cachées du Traité de Maastricht. Certains accords sont trop nébuleux, et on se pose des questions au sujet des répercussions que pourrait entraîner l'application de ces articles. Les Britanniques souhaiteraient s'exprimer à travers un référendum. Comme en France ! C'est plus démocratique!

(Version originale de l'interview parue dans le n° 6 - octobre 1992 - de Mofo)

 

 

 

 

Bob Mould

Sans casser de sucre sur le dos des autres…

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Il existait déjà les Sugarcubes, aujourd’hui place à Sugar ! Sugar ? C’est le nom du nouveau groupe de Bob Mould. Agé de 31 ans, c’est sans doute un des musiciens qui exercé le plus d’influence sur le rock des années 80, alors qu’il militait chez Hüsker Dü.

Ce nom n'a aucune signification particulière. C'est un mot simple, mais bizarre et très rock. On l'a choisi, parce qu'il fallait bien en dénicher un. Nous buvions du café autour d’une table. Sur laquelle il y avait du sucre. On a choisi Sugar puisqu'il existait déjà un groupe qui répondait à celui de Coffee! Mais on aurait pu en prendre un autre. Hüsker Dü, non plus. Il n'avait plus de signification. C'était stupide et ne disait plus rien à personne...

Sugar, c'est de nouveau un trio. Comme Hüsker Dü...

Même mes albums solos, on peut considérer qu'ils sont l'œuvre d'un trio! Je suppose que si j'y retourne toujours, c'est que j'y vois le format le plus approprié pour créer la musique que j'aime. J'ai accompli une tournée avec un deuxième guitariste. J'en ai essayé deux différents, tout deux d'excellents musiciens, mais ma manière d'approcher la guitare en ‘live’ m'est très personnelle. Je suis persuadé que je sonne franchement mieux quand je suis seul à en jouer! Pour dire la vérité, je crois que Bob Mould, tout seul, sonne mieux que Bob Mould avec Jimi Hendrix ou avec Buddy Holly (rires). Dans un trio, la relation entre les trois instruments est très pure. Pour Sugar, mes acolytes sont David Barbe, le bassiste, et Malcolm Travis, le batteur.

Après la séparation d'Hüsker Dü, tu avais déclaré que tu ne monterais plus jamais d'autre groupe...

(rires) Il doit y avoir quelque chose dans la bio qui raconte cette histoire, non? Tout le monde me pose la question. OK, je l'ai dit, c'est ce que je pensais, à ce moment-là.

Mais qu'est-ce qui a vraiment motivé la formation de Sugar, surtout après deux albums en solo?

Après Hüsker Dü, qui a été mon band pendant très longtemps, après mes albums solo, je me suis rendu compte que je n'avais pas de groupe. C'est un sentiment que j'ai ressenti, surtout après avoir tourné en solo et en acoustique, pendant 10 mois. L'idée de reformer un ensemble m'était agréable.

Tu veux dire que tu n'étais pas totalement satisfait, seul à la guitare acoustique?

Donner des concerts de cette façon-là, c'était chouette. Et je pense qu’ils étaient bons, pas traditionnels. Des shows acoustiques, mais aussi très agressifs... Mais cette formule n'aurait pas pour autant permis de réaliser un disque intéressant. Composer un album acoustique, à mon sens, prend énormément de temps. Il faut vraiment être méticuleux, utiliser une grande variété de matériel, changer la façon d’écrire. Tu es seul avec seulement ta voix et un instrument acoustique... Je suis intéressé d’enregistrer un disque acoustique dans le futur, mais je devrais écrire des chansons sur une longue période, pour réaliser quelque chose de valable dans ce créneau. Je ne peux pas m'asseoir et me dire: ‘OK, j'écris un album acoustique’. Ce n'est pas si facile que tu l’imagines...

Au lieu d’y consacrer un album entier, tu pourrais seulement y réserver l'une ou l'autre chanson de cette manière, non?

Il y a deux trucs un peu acoustiques sur le disque de Sugar, mais j'ai envie de dire que ma période acoustique est finie, à présent

Tu as quitté Virgin pour Creation.

Oui, j'ai demandé à Virgin America de me laisser partir! Je disposais d’un contrat à long terme chez eux (pour six albums, en fait). Après le 2ème disque, il est devenu évident que notre collaboration ne pouvait pas fonctionner. Il était impossible de concilier ce que je voulais faire et ce qu'eux pensaient que je devais faire. C'est surtout pour l'Europe que se situait le problème. Je suis un artiste américain, signé aux States, pour une distribution mondiale. Mais ici en Europe, les compagnies se disaient : ‘A quoi bon sortir ce disque?’ Visiblement on ne savait pas qui je suis, qui est mon public. Ce qui m'a fait perdre beaucoup de fans ici, parce qu'ils ne trouvaient pas mes albums. Par contre aux Etats-Unis, tout se passait bien ; j'ai vendu plus d'albums sous mon nom que sous celui d'Hüsker Dü!

L'Europe est donc une priorité pour toi?

Disons que dans mon esprit, c'est tout aussi important. Mais bon, j'ai eu d'autres ennuis. C'est la première fois que j'avais un manager. Il voulait que je tourne des vidéos à 18.000 $. J’estimais que c'était du gaspillage. Résultat : il allait raconter chez Virgin que je ne savais pas ce que je voulais ! Donc, je suis redevenu mon propre manager! Ce n'est pas un job difficile, il est même assez fascinant. Il faut juste quelqu'un qui réponde au téléphone pour toi, mais à part ça... Tu sais les grosses firmes de disques ne rechignent pas à dépenser de l'argent. Plus elles dépensent, plus elles ont le contrôle sur toi...

Tu as donc signé chez Creation. Tu aimes les artistes du label?

Pas tous, mais je vais parler uniquement de ceux que j'apprécie : Swervedriver, les Boo Radleys... Teenage FanClub, c'est bien aussi, mais leur premier disque était bien plus fort, bien plus fou que le deuxième.

Tu as entendu parler des problèmes entre My Bloody Valentine et Creation?

Oui, mais j'aime beaucoup les gens de Creation et j'aime beaucoup My Bloody Valentine. Alors, je ne vais pas en parler! Cela arrive à tout le monde de se disputer avec sa firme de disques...

(Article paru dans le n°6 du magasine Mofo d’octobre 1992)

 

Metallica

Nous jouons pour 20 types comme pour 20 000 !

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Metallica joue les grimpeurs! Parti d'un garage obscur en pleine jungle métallique californienne, il y a dix ans, le groupe, depuis l'illustre opus éponyme, délivré au monde civilisé l'an dernier, est arrivé tout en haut d'un building de 50 étages, avec vue sur le ciel bleu et le coffre-fort blindé. Metallica, super-groupe, association de mégastars, grosse légume au potager du heavy-metal! Pourtant, la grande gloire récente (4 millions de « Metallica » vendus, malgré la pochette d'un noir peu motivant), ne semble pas avoir altéré la tranquillité d'un groupe qui refuse obstinément de verser dans le syndrome Guns'N'Rosien, du genre ‘Allez vous faire foutre et ne me faites pas de l'ombre’... C'est mieux comme ça, non? Bassiste aux idées claires, Jason Newstead le confirme…

Notre progression a été graduelle. Pour nous, le bouche à oreille a été un élément prépondérant. Nous avons pu créer un climat de confiance vis-à-vis des gens qui nous approchaient et nous ne les avons pas déçus. Moralité: ils sont restés à nos côtés. Mieux même, ils ont incité d'autres personnes à nous écouter, qui eux aussi sont restés, etc., etc. Metallica est un groupe sûr et abordable. Nous ne crachons pas sur les gens, parce que nous ne nous sentons pas différents d'eux et apprécient cette attitude ! Je reconnais, aussi, que nous avons pu bénéficier, pour enregistrer l'album, d'un producteur qui a réalisé un travail magique. Bob Rock a idéalement cerné le vrai Metallica et l'a rendu plus authentique. Le son de cet album est le meilleur que nous n’ayons jamais eu.

Vous êtes, depuis plus d'un an, extrêmement présents médiatiquement et MTV vous a bien soutenus...

C'est venu naturellement. Nous n'avons pas envoyé de fleurs aux responsables des programmes de MTV. Ils ont réagi sous la pression du public, je pense. Nous jouons pour nous et pour nos fans, pas pour MTV.

Tu regardes souvent MTV?

Pas plus de cinq minutes par semaine. Cela me fait trop chier. Je me demande toujours comment on peut être assez con que pour aller brailler « Cherry Pie », d’un air convaincu et en montrant sa tronche à tout le monde (visiblement, Jason n'est pas inscrit au fan-club de Warrant). MTV a imposé des règles à pas mal d'artistes qui feraient n'importe quoi pour se faire voir et vendre des disques. C’est indécent.

Est-ce que votre public vous impose des idées ; son comportement influence-t-il vos choix?

Non, pas en ce qui concerne les décisions capitales. Nous avons toujours écrit et joué la musique que nous avons voulu faire et personne ne modifiera jamais cette philosophie. J'estime même primordial qu'il en soit ainsi.

Et lorsque certaines personnes te disent que Metallica les a déçus parce que vous avez ralenti la cadence et vendu votre âme au dieu dollars, que réponds-tu ?

Que c'est leur droit de ne pas nous suivre, mais qu'elles n'ont rien compris au groupe. Elles doivent se rendre compte que nous voulons évoluer, nous bonifier. Ce qui implique inévitablement certaines évolutions, certaines remises en question. Nous ne voulons pas jouer les mêmes trucs pendants dix ans. Et qu’elles sachent qu’on peut toujours jouer plus vite et plus fort que n'importe quel autre groupe mais que ce n’est pas essentiel. C’est la réponse que je leur adresse.

Plus on a de fans, plus on est attentif à ne pas être sous leur emprise. D’accord ?

Même pas. Pour nous, c’est naturel. Nous n'avons pas besoin de frein à main. Notre réflexe d'auto-défense est actionné automatiquement, car nous sommes honnêtes et sincères. Nous ne nous posons jamais ce genre de questions. Nous jouons pour 20 types comme pour 20 000 !

A propos, vous qui avez connu les bars enfumés, les scènes de trois mètres sur quatre et une assistance composée de trente kids dont quinze bourrés, êtes-vous à l'aise dans les stades?

Pas de problème majeur. Le truc, c'est de jouer pour le type qui te fixe dans les yeux du premier rang, exactement de la même façon que pour le gars qui se trouve à 80 mètres et regarde le show sur les écrans. Si tu t’investis autant pour ce gars-là que pour tous les autres, tu ne rencontreras pas de problème. Perso, j'ai remarqué qu'un stade peut aussi bien se lever pour chanter avec toi que le public d'un petit club. Mais quand ils sont 50 000 à gueuler, quel pied!

Vous tournez actuellement en compagnie de Guns'N Roses aux USA. Tu comprends leur attitude ? Les concerts annulés ou débutés avec deux heures de retard, sans oublier le reste. Tu acceptes?

Non, j’estime cette attitude non-professionnelle, enfantine et injurieuse à l’égard du public. La nôtre est aux antipodes. Nous n'annulerons jamais le moindre concert, à moins qu'un des membres du groupe ne tombe mort ou qu'un accident nous empêche de rejoindre la ville suivante. Quatre jours après ses brûlures –et crois-moi elles sont sérieuses– James, notre guitariste, voulait remonter sur scène! »

Comment va-t-il?

Très bien. Son état de santé s’améliore de jour en jour. On lui a déjà enlevé quelques bandages et il recommence doucement à jouer. Il s’est réservé les parties de guitare de « Enter Sandman », lors des deux derniers shows. Il récupérera toutes ses facultés, mais il a eu chaud, au propre comme au figuré...

Au sein de Metallica, tu utilises assez peu tes capacités de compositeur de chansons. Ce sont pourtant ces compétences qui t'ont pourtant valu d'être engagé par le groupe. Ne comptes-tu pas les utiliser en externe, pour réaliser un disque solo, par exemple?

Pas pour un album solo, mais je participe activement à la vie de deux autres groupes. Pour l'un de ceux-ci, on sortira sans doute un album dans pas trop longtemps –dès que j'aurai le temps de l'enregistrer, en fait– mais ce sera le disque d'un groupe et pas un ‘Jason Newstead solo album’.

Quels sont les projets de la formation, à moyen terme?

Et bien, il nous reste huit mois de tournée et puis nous prendrons du repos, avant d'enregistrer un nouvel album. Mais il ne paraîtra rien avant fin 93, au plus tôt. Entre temps, il est pratiquement certain que nous sortirons un ‘live’, pour marquer l'événement.

(Article paru dans le n° 6 du magazine Mofo d’octobre1992)

 

Sonic Youth

En général, les producteurs ne comprennent rien...

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Fin des seventies, début des eighties, la scène musicale new-yorkaise est frappée d'un mal mystérieux : la 'no wave'! Un syndrome anticonformiste, anti-commercial, qui touche également le monde artistique de cette cité cosmopolite, et prétend rendre la plus grande liberté d'expression à ses disciples. Un virus avant-gardiste qui pousse tous ceux qui l'ont contracté à saborder systématiquement tout ce qui pourrait être accessible. De cette période chaotique, mais particulièrement féconde en créativité vont naître toute une série de groupes novateurs dits 'underground': Live Skull, DNA, et puis surtout Swans et Sonic Youth. Deux ensembles qui vont rencontrer, tout en conservant leur propre style, une évolution musicale quasi parallèle. Comme par exemple en 1989, lorsqu'ils décideront de passer sur un label major ou lorsqu'ils vont se mettre à accorder une plus grande importance à l'aspect mélodique de leurs compositions ("The Burning World pour Swans et "Goo" pour Sonic Youth). Et puis à cause de cet esprit d'indépendance qu'ils veulent conserver par dessus tout. Sonic Youth vient donc d'enregistrer "Dirty", un album de noisy-punk complexe, savoureux, remarquable, un album qui avait été enregistré sous la houlette du producteur de Nirvana, Butch Vig. C'est Steve Shelley, drummer de Sonic Youth qui s'est  fait le porte-parole du groupe. Nous l'avons a rencontré pour vous...

Quel a été le rôle de la no-wave dans la genèse de Sonic Youth ?

Nous sommes issus de ce mouvement musical minimaliste. Un mouvement qui s'est produit à New York fin des seventies. Il  a donné naissance à des tas d'autres groupes tels que DNA, Lydia Lunch, etc.

Pourquoi les groupes new-yorkais migrent-ils de plus en plus souvent à Los Angeles ? Sonic Youth n'est-il pas tenté par l'aventure ?

Il est plus facile de vivre à l'extérieur de New York. Los Angeles baigne dans un certain confort, bénéficie d'un climat idyllique. Le soleil y brille en permanence. Ce n'est pas pour rien que les rock-stars britanniques s'y installent ‚également. Nous nous y sentons bien. C'est notre chez nous. Ce qui ne nous empêche pas d'aimer les voyages. Et les multiples tournées nous permettent de voir du pays. Quant à Los Angeles, elle est devenue notre seconde résidence parce que notre label s'y trouve. Au fils du temps nous nous sommes fait beaucoup d'amis que nous retrouvons régulièrement et avec plaisir...

N'est-il pas trop difficile de conserver son indépendance lorsqu'on appartient à un label major ?

Je ne crois pas. Nous maîtrisons bien notre sujet. Nous ne laissons le soin à personne d'autre de décider ou de vérifier à notre place. En particulier pour la réalisation de nos disques. Nous choisissons le producteur, l'ingénieur du son, le studio d'enregistrement, et les titres qui composeront l'album. Je pense même qu'il ne nous est jamais venu l'idée d'envoyer une démo à une firme de disques. Geffen se contente de signer les chèques et de payer les studios.

Est-ce que Sonic Youth se sent investi d'une mission bien spécifique ?

Composer, jouer, expérimenter. Composer parce que nous sommes, malgré la fuite du temps, toujours heureux d'enregistrer. Jouer parce que se produire sur scène est excitant. Et expérimenter parce que nous cherchons toujours à innover. Communiquer notre amour de la musique, c'est probablement notre mission.

La plupart des artistes estiment très souvent que le disque qu'ils viennent d'enregistrer est la meilleure création de toute leur œuvre. Pensez-vous la même chose de "Dirty" ?

Tous nos albums sont différents. Il est difficile de déterminer quel est le meilleur. Chaque disque reflète ses propres caractéristiques, des caractéristiques liées aux variations de notre état esprit et à des tas d'autres choses pas toujours évidentes à comprendre. "Dirty" a bien été enregistré. Et inévitablement je l'apprécie beaucoup. C'est tout ce que je peux affirmer.

Comment s'est déroulée la "Weld Tour" qui vous a entraîné dans le sillage de Neil Young, à travers les States? Ne pensez-vous pas avoir été  manipulés ?

La tournée s'est parfaitement déroulée. Neil Young est un musicien fabuleux. Nous avons assisté à ses prestations à plusieurs reprises. Je ne pense pas que nous ayons été manipulés. Nous avons apport‚ une bouffée de fraîcheur à cette tournée, et en retour, nous en avons retiré une fameuse dose d'expérience. Evidemment ce n'était pas toujours facile, car le public de Neil Young appartient à une autre génération, alors que le nôtre est plus jeune. Mais nous n'avons pas été manipulés. L'idée ne m'a d'ailleurs jamais effleuré l'esprit. Certainement pas par Neil Young!

Quel est l'impact de MTV aux States ?

MTV est une très grosse chaîne de télévision capable de diffuser 25 programmes en même temps. J'exagère, mais c'est pour vous donner idée de l'importance de cette institution qui détient un chiffre d'audience assez impressionnant. En fait, dans le domaine musical elle fait la pluie et le beau temps. Elle est capable de construire ou de détruire la carrière d'un artiste. Elle ne doit d'ailleurs pas se soucier de la concurrence, puisqu'elle est la seule sur le marché. Nous avons déjà eu la chance d'y apparaître. Pas très souvent, c'est vrai!

Pour l'enregistrement de "Dirty" vous avez engagé Butch Vig à la production. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de confier ce rôle à une personne extérieure au groupe ?

Auparavant, nous n'accordions guère d'importance au producteur, puisque nous assurions nous même cette fonction. Nous n'avons jamais rencontré de gros problèmes pour nous acquitter de cette tâche. Et puis il n'est pas facile de dénicher l'oiseau rare. En général, ils ne comprennent rien à ce que nous voulons. C'est tout juste si nous ne devrions pas leur enseigner comment ils doivent s'y prendre. Butch, lui est venu à la musique de la même manière que nous. Notre formation musicale repose sur les mêmes bases. L'entente ne pouvait qu'être bonne. Et le résultat est excellent!

Qu'est-ce qui différencie "Dirty" de "Goo" (NDR: le précédent album) ?

Le producteur (NDR: Butch Vig!). Le mixeur (NDR: Andy Wallace, personnage qui a notamment travaillé avec Henry Rollins et les Screaming Treess), et puis une équipe de techniciens dont le talent nous a permis d'œuvrer en toute décontraction, de gagner en spontanéité et en assurance. Et tout cela se ressent tout au long de l'album. En fait nous avons surtout voulu nous débarrasser des questions de coordination qui avaient pesé sur "Goo", pour mieux nous concentrer sur notre sujet.

Sonic Youth est-il un groupe violent ?

Non, pas du tout. Nous sommes plutôt des gens paisibles. Si la violence transpire à travers notre musique, elle n'existe qu'à travers l'esprit de celui qui la perçoit comme telle. Pour nous, elle véhicule une forme d'excitation typiquement blanche , une forme d'excitation bien plus vivace que celle qui tente de se manifester à travers la pop music.

Te sens-tu concerné par le phénomène du racisme qui frappe les Etat Unis? Los Angeles et New York en particulier? Comment as-tu vécu l'explosion de violence qui a suivi l'acquittement des policiers blancs inculpés pour avoir molesté un noir à L.A.? Le Ku Klux Klan exerce-il toujours sa violence xénophobe ?

Le racisme demeure encore et toujours un problème de société aux States, un problème qui fait encore aujourd'hui et malheureusement partie de l'existence de l'Américain. Je ne suis pas politicien, mais il m'interpelle. Les émeutes qui ont éclaté à L.A. nous ont quelque peu surpris. Nous étions à New York et avons suivi les événements à la TV. La faute incombe au gouvernement de Georges Bush qui n'a pas pu prendre ses responsabilités et qui a laissé pourrir la situation. A New York je ne crois pas que le phénomène aurait pu prendre une telle ampleur, car la violence est beaucoup moins liée aux problèmes raciaux. Elle existe mais sous une autre forme. Le Ku Klux Klan ? C'est un chapitre embarrassant. Je suis navré que ce type de secte existe encore...

Quelle est ton opinion sur le développement du SIDA, fléau qui semble toucher particulièrement le pays de l'oncle Sam ?

Le monde a dû adapter son mode de vie en fonction de la maladie. Cette affection est horrible... les membres de Sonic Youth ne sont heureusement pas du style à vivre dangereusement. Nous sommes très prudents et ne calquons certainement pas notre comportement sur l'archétype du groupe rock, c'est à dire dont les membres se droguent et mènent une vie sexuelle hyperactive... le danger est trop important!

Steve’s Sonics

L7 ? Elles sont stupéfiantes!

Fugazi ? Bon groupe américain qui conserve la tête sur les épaules!

Axl Rose ? Une plaisanterie!

Madonna ? Une plaisanterie, mais féminine!

Idoles ? Tom Waits, Leonard Cohen, Birthday Party, Neil Young

Vieux ? Un fait de la vie

Jeune ? Le plus longtemps possible

Sonic Youth ? Ma vie!


(Version originale de l'interview parue dans le n° 5 – septembre 1992 - de Mofo)

The Kitchens of Distinction

La plupart des chanteurs anglais sont ennuyeux…

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‘C'est vraiment passionnant, tout ce qui se passe pour l’instant, en Angleterre. Parce que tout le monde a l'air fatigué! Pour le moment, les grands groupes de guitares sont aux Etats-Unis : Nirvana, Pavement… On a complètement oublié les Ride, les Lush. Ils ne sont pas bons, de toute façon, ce ne sont que des hypes. Nous, on continue à faire ce qu'on veut faire. Et si, soudain, des gens commencent à s'y intéresser, tant mieux, mais on s'en fout! J'ai du mal à percevoir ce qui se passe vraiment. Je ne pense quand même pas que les gens vont changer leur état d'esprit au point de se dire que les Kitchens sont ce qu'il y a de mieux au monde. On a un certain nombre de fans hardcore qui nous suivent dans tout ce qu'on fait et si ce nombre augmente, c'est bien.’

Patrick, le chanteur/bassiste des Kitchens of Distinction –dont le nouvel album, « The Death Of Cool », vient de sortir– explique la situation particulière du rock indépendant en Grande-Bretagne. Normal pour un groupe anglais qui recueille son succès aux Etats-Unis!

Il n’existe qu'une station de radio qui passe du rock indé. Et seulement après 19 heures. C'est la BBC 1 et c'est grâce à John Peel. Mais il n'est présent que deux soirs par semaine. Donc, les auditeurs n'ont pas beaucoup d'occasions d'écouter cette musique. Par conséquent, ils n'y pensent même pas. Quand ils entendent notre nom, ils font la grimace. Mais aux Etats-Unis où on passe beaucoup notre musique à la radio, on vend pas mal de disques. Nous y sommes très populaires, à notre niveau, c'est-à-dire celui des ‘collège radios’. Bien plus qu'en Angleterre! Je ne sais pas quelle sera la suite, maintenant, aux U.S.A. car, entre-temps, le phénomène Nirvana a débarqué. Et les attitudes du public ainsi que de l'industrie du disque vis-à-vis de la musique ont changé. Tout comme celles de ceux qui achètent des disques.

Il est difficile, à la seule écoute de votre musique, de déterminer si vous êtes anglais ou américains. Notamment, à cause de ta manière de chanter qui est très différente des groupes insulaires habituels.

En fait, c’est parce que lorsque j'écoute un disque, j’accorde de l’attention au chanteur. J'aime les artistes qui savent chanter. Je ne chante pas très bien mais j'aime chanter. La plupart des chanteurs anglais sont ennuyeux. J'aime écouter des textes, j'aime entendre de bons textes et j'aime entendre un bon chanteur. Et si c'est démodé, je m'en fous.

Quels sont, pour toi, les grands chanteurs ?

Ian McCulloch, Julian Cope, même Jim Morrison... Patti Smith, grande chanteuse, elle parvient à faire passer une telle émotion. Et puis on arrive aux ‘vrais’ chanteurs: Ella Fitzgerald, Aretha Franklin, Billie Holliday.

Je ne peux m'empêcher de penser à Michael Stipe, de R.E.M., aussi.

(Il imite la manière de chanter de Michael Stipe). Si tu écoutes R.E.M. sur leur premier disque et ensuite, leur dernier, et que tu les mets l'un à côté de l'autre, manifestement sa voix a complètement changé... Et c'est très bien! Maintenant, il sait chanter. Parce qu'en huit ans, il a gagné de la confiance. Peut-être qu'après 8 ans, moi aussi je serai capable de chanter.

Dans le clip de « Drive That Fast » vous semblez tous tourner autour d'un axe invisible. Il correspond bien à la musique et me rappelle certains clips tournés par Siouxsie & The Banshees, notamment pour « Spellbound » et « Wheels On Fire ».

C’est inhérent à la rythmique. Tu tu tu tu tu, tu tu tu tu tu... Et quand tu l'as en stéréo via les haut-parleurs, tu obtiens cet effet circulaire qui permet d'emplir toute la pièce. Julian (le guitariste), s'il avait été là, te l'aurait très bien expliqué. Il faut dire que quand on voit ses doigts sur l'instrument et qu'on entend les sons qui en sortent, c'est incroyable. Je ne comprends pas comment il fait. C'est un garçon intelligent.

Les clips dont les images expriment la musique sont plutôt rares.

MTV veut des clips où le groupe joue live, au cours desquels le public hurle et des machines font du vent. C'est nul, horrible. C'est pourquoi on essaie de créer quelque chose de différent. Et ils nous rétorquent : ‘Non, on ne le passe pas. Il n'y a pas de jolies filles sexy dedans’. En Amérique, MTV ne diffuse que du heavy-rock. Les guitaristes y affichent des poses grotesques, alors que le chanteur est poursuivi par des filles. Alors, on ne veut pas reproduire les mêmes clichés. Jamais. Et c'est difficile. On essaie d'exprimer la musique visuellement. Julian, tout ce qu'il voudrait, lui, c'est mettre en son des nuages, des étoiles, la lune. Rien que la nature. Mais tu n’es pas libre de choisir. Tu dois apparaître dans le clip. Ce qui ne permet guère de créativité. Car, si tu passes six semaines sur un album, tu ne consacres qu'une demi-journée à un clip. C'est un medium formidable, mais on ne nous laisse pas l'occasion de l'exploiter. J'aimerais aussi réaliser un clip en ne me servant que des couleurs qui exprimeraient la musique mais, une fois encore, ce n'est pas possible. Les New Order peuvent se le permettre, parce qu'ils sont énormes et qu'on passera toujours leurs clips ; ou maintenant R.E.M., car c'est R.E.M. Mais à notre niveau, on ne peut pas faire ça. Les Replacements, qui détestent les clips, en ont fait un, où ils filment un haut-parleur dont ils ont enlevé la protection et on le voit bouger au son de la musique. Mais c'est très rare. House Of Love a également osé innover pour « Destroy The Heart ». C'est très lent ; on les voit jouer une chanson totalement différente. Mais sinon, quel est l'intérêt de voir le groupe?

Finalement, la vague acid house, techno aurait pu connaître davantage de débouchés car, la plupart du temps, il n'y avait pas vraiment de figure marquante.

The Orb a réalisé de grandes choses du style. Quand ils sont passés à Top Of The Pops, les deux membres du groupe jouaient aux échecs. C'est tout ce qu'ils faisaient. Ils avaient derrière eux une projection et c'est tout. On aimerait pouvoir faire ça. Mais, concernant le mouvement dans notre musique, il y avait une vague sur la pochette de notre album précédent et elle résume bien ce qu'on veut faire. C'est l'idée du flux et du reflux, de manière constante. Un mouvement circulaire, des mathématiques. Mais ça ne fonctionne pas toujours. Jouer, c'est comme atterrir dans un cercle... je ne peux pas l'expliquer, c'est tellement étrange. On a affaire à des effets circulaires et c'est assez excitant.

Est-il facile d'arrêter un morceau? On ne peut pas arrêter une vague ?

La chanson « Mad As Snow » (sans doute la meilleure de l'album), au départ, durait 15 minutes et on se disait que personne n'allait jamais l'écouter. Alors on l'a réduite à 8 minutes. Mais toujours elle veut continuer. Nous, on pourrait ne jamais cesser de la jouer. C'est comme aller dans un autre monde, vivre une sensation extraordinaire. Live, c'est formidable car on peut la terminer quand on veut. On aimerait, un jour, ne jouer qu'une seule chanson lors d’un concert. On commencerait le morceau et on déciderait de ne pas l'arrêter. Un jour, pendant un rappel, on a interprété une compo pendant 30 minutes, c'était fantastique. On était perdus dans son rythme. C'est le batteur qui a mis un terme au morceau. Il a interrompu son drumming nous signifiant ainsi que la chanson était terminée. Sinon, un bon concert, pour moi, doit alterner les rythmes, lents et rapides, revisiter tout le spectre des émotions, en 45 minutes. Mercury Rev semble y parvenir. Un jour, peut-être, quand on aura accompli de gros progrès, on pourra peut-être interpréter un seul morceau, sans susciter l’ennui. Mais on n'est pas encore prêts pour ça...

(Article paru dans le n°5 du Magazine Mofo de septembre 1992)

 

Motörhead

Je module ma belle voix…

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Bonheur ! Joie! Allégresse! Motörhead vient de sortir un nouvel album (« March Or Die », chez Sony), on va donc voir sous peu la grande carcasse imbibée de Lemmy pointer du nez et des chicots sur le Vieux Continent. Celui-là même qu'il a abandonné pour se réfugier à Los Angeles, il y a deux ans. Coup de fil au Néo-Américain. Révélation! Scoop ! Lemmy est amoureux de Slash ! On blague, of course, mais, quoi qu'il en soit, Lemmy n'arrête pas de parler de lui. Slash joue sur deux titres du dernier opus de Motörhead (« I Ain't No Nice Guy » et « You Better Run ») et Lem en est vachement fier. Il s’explique lors de l’interview…

Slash joue sur deux titres de notre album, tu le sais? Que penses-tu de sa prestation?

Je pense qu’il est très efficace, comme toujours ; ce qui ne m’empêchera pas de le trouver décevant, comme mec…

Hein! Pourquoi?

Je déteste la façon dont les Guns'N Roses, donc lui, se moquent de leurs fans. Ils annulent des concerts à la dernière minute quand ça leur chante, bâclent des shows, les débutent en retard. Ils se foutent du monde!

C'est pas Slash ça, man, c'est Axl ! Il a beaucoup de problème, Axl. Mais il faut lui pardonner. Ces types viennent de nulle part et on fait d'eux les maîtres du monde. Faut comprendre la pression ! Slash n’est pas comme ça. Il est cool. J'voudrais pas, par contre, être dans les pompes d'Axl. Je préfère mes vieilles bottes...

A propos de sentiments personnels, tu te plais à L.A. ? Tu vas voir les filles sur les plages?

Tu sais bien que je me fous des filles et du sexe, non? Yark ! J'vais les voir mais j'sais pas si elles me trouvent beau.

Ce sont elles qui t'inspirent pour tes ballades? Tu deviens romantique? Tu sers des ballades tout le temps !

Déconnes pas, j'en ai écrit trois en dix-sept ans!

Oui, mais trois qui figurent sur les deux derniers albums en date de Motörhead...

J'aime toutes les bonnes chansons et peu importe les genres (NDR : vous serez étonnés d’apprendre que Lemmy est fan d'ABBA et des Everly Brothers). J’aurais pu y mettre aussi une version acoustique d’« Eleonor Rigby»...

Motörhead ralentit un peu le tempo. « March Or Die » est même relativement pauvre en titres heavy vraiment rapides (« Stand » et « Name In Vain» sont pratiquement les seuls). Tu ne t’amuses plus autant des riffs qui tuent et des rythmiques qui mitraillent?

Tu ne peux pas faire la même chose tout le temps. Ce qu'on fait maintenant est mieux. Il est possible que « March Or Die » soit notre meilleur album. Je ne sais pas trop bien juger... Motörhead est meilleur qu'avant. Tout dans le groupe est meilleur. Je chante mieux, non?

Tu gueules moins!

Je savais déjà chanter avant! Je module plus ma belle voix, c'est tout! Yark !

A l’instar d’« Orgasmatron » et « 1916 », « March Or Die » se termine par un titre lent...

J'aime bien ces chansons. Faut lire les textes. « 1916 » est une chanson tragique. « March Or Die » stigmatise la connerie inégalable des hommes. On s'entretue sans arrêt, on laisse des gosses crever de faim mais on envoie des sondes spatiales prendre des photos de Mars à coups de milliards de dollars. Conneries!

Tu as vécu les événements de los Angeles en voisin?

Yeah. Faut pas en vouloir aux noirs. Ils ont voulu s'offrir la justice qu'on leur a refusée. Toute cette histoire est immonde. On a vu sur les films vidéo ces flics tabasser ce pauvre mec et après, aux juges, ces pourris ont osé prétendre qu'ils n'avaient rien fait. Les noirs en ont marre. Je les comprends.

Pourquoi Philthy est-il parti, à nouveau?

Ham... Il fait partie de ma famille, hein, je préfère pas trop parler de cette histoire, ok ? Il y a eu des différences d'opinion sur certains sujets. C'était mieux ainsi.

Sur la pochette de l'album, Mikkey Dee (le batteur) est présenté comme un invité... C'est lui le batteur de Motörhead, quand même?

Ecoutes, tu crois pas que j'aurais amené ce fils de p... à des sessions photos qui coûtent la peau des fesses, si je comptais pas le garder! On l'aime bien. Il reste.

Tu aimes bien Peter Solley, aussi, c'est encore lui qui a produit l'album...

On le garde parce qu'en plus de produire, il joue des claviers. On doit pas payer un claviériste, tu vois. A part ça, il a de bonnes idées. On le laisse faire.

Motörhead tournera en Europe bientôt?

En octobre. On va d'abord casser les c... des Ricains.

(Article paru dans le n°5 du magazine Mofo de septembre 1992)   

Throwing Muses

C’est comme si une chanson était quelqu’un

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Kristin Hersh et David Nareizo sont les derniers membres des Throwing Muses. Tanya Donelly la lead-guitariste, les a en effet quittés. Résultat : le groupe est réduit à un duo (chanteuse/batteur). Ce qui ne l’a pas empêché de sortir un nouvel album : le bizarroïde, lancinant et superbe « Red Heaven ». Rencontre avec une rouquine, frimousse et look Bécassine, et un personnage timide, myope aussi, retranché derrière des lunettes d'étudiant en médecine tout droit sorti d'une université américaine.

Pourquoi ce titre « Red Heaven» ?

D : Parce qu'on estime que c'est un bon titre!
K : Il n'a pas de signification particulière, il reflète bien l'ensemble des chansons figurant sur le disque.

Aucun rapport avec le départ de Tanya Donelly ?

D : Non, mais rien ne t'empêche de le croire, si tu veux...

Ce départ a-t-il exercé une influence sur la façon de composer la musique, d'écrire les paroles?

D : Kristin et Tanya écrivaient séparément. Les chansons de Kristin ont toujours constitué 80% de nos albums. Ces 80% sont restés intacts, le processus est le même. On est un duo (enfin un trio) à présent. C’est vrai que nous sonnons aujourd’hui un peu différemment, parce qu'il n'y a plus vraiment de lead guitar. Et quand il y en a, nous essayons de ramener cette partie au strict minimum ou de l'incorporer dans les partitions de la guitare rythmique.

Existe-t-il un lien logique entre cet album et le précédent (« The Real Ramona ») ?

D : Probablement, mais on ne s'est pas dit: ‘OK, maintenant on va faire ce type d'album!’ C'est venu naturellement. Nous n'avons jamais essayé de savoir s'il y aurait un lien ou pas avec le précédent.

Peut-on parler de lien inconscient?

D : Oui, ce sont toujours les chansons de Kristin. Un an s'est écoulé, et donc il y a eu, de toute évidence, une sorte de progression ou de réaction par rapport au passé.

Tu veux dire que ce sont toujours les chansons de Kristin, mais qu'elle est plus âgée?

D : Pas plus âgée, plus mature! (rires)

Est-ce que les mots ont de l'importance à tes yeux, Kristin?

K : Ils sont importants, mais pas au sens intellectuel. C'est leur côté viscéral qui m'intéresse, la fibre affective qu'ils font vibrer en toi, plus que leur sens littéral.

Quels sont les sujets qui inspirent tes chansons?

K : C'est seulement plus tard, après les avoir écrites que je me rends compte de leur véritable signification. Pour moi, écrire une chanson, c'est comme rencontrer une personne : la découvrir prend du temps, des années parfois. Mes chansons m'impressionnent continuellement, j'en apprends sur elles un peu plus chaque jour. Oui, c'est comme si une chanson était quelqu'un!

La façon dont vous écrivez vos chansons est vraiment particulière, fort éloignée des canons couplet/refrain/couplet... Que processus adoptez vous pour les écrire ?

K : On ne savait pas comment imiter les autres (puisque apparemment, ils font tous de la même façon). On parle le langage qui nous vient naturellement à l'esprit. Et puis, tout le monde nous dit: ‘Comment faites-vous? Vous êtes fous !’ C'est une réaction qui nous plaît: à partir de ce moment-là, nous savons que nous sommes dans le bon, que le résultat est valable, car il n’imite pas les autres.
D : Aussi longtemps que la structure d'une chanson vient spontanément, la place du refrain n'a aucune importance. Parfois, le morceau n'a que peu de dynamique, mais c'est très excitant : on élabore des constructions mélodiques hors-normes. Les chansons standard dont tu parlais tantôt me semblent creuses. Enfin, parfois, parce que de temps en temps, j'aime aussi savoir ce que je vais entendre! Mais, mes préférences vont quand même vers des musiques qui sont inattendues, qui m'apportent ce que je n'attends pas.

Des musiques qui ne sont pas conventionnelles?

D : Oui, mais pas intentionnellement. Un peu comme Roy Orbison : si tu écoutes ses chansons et que tu les compares à d'autres de la même époque, tu te rends compte qu'elles sont bizarres, mais elles ont leur propre logique et sont très significatives.
K : Elles sont organiques, elles viennent des tripes... Quand on écoute la radio aujourd'hui, on n'arrive pas à se souvenir de ce qui est passé : ça rentre par une oreille et ça ressort par l'autre.
D : C'est difficile d'imposer le type de chansons que nous aimons aux producteurs et aux ingénieurs qui ont l'habitude de traiter une chanson comportant un ‘sommet’ dans le refrain. Ils disent: ‘Ca démarre bien, mais là, tu aurais dû faire ceci ou cela’. Ils ne comprennent pas que c'est parce qu'elles ne démarrent jamais qu'on aime nos chansons.

Pourquoi avoir choisi un label anglais plutôt qu’américain?

D : Parce qu'ils nous offraient un meilleur contrat. On cherchait une firme de disques, on leur a proposé nos démos qu'ils ont adorées. Comme on s'entend bien, nous restons chez eux. Mais au départ, nous aurions préféré un label américain.

Pourquoi ?

D : Parce qu'initialement, on s'était dit: ‘On monte un groupe et on tourne aux States’. Jouer à l'étranger et y vendre des disques, c'était à nos yeux, seulement accessible aux artistes archi-connus.
K: C'est vrai que du point de vue ‘marketing’, ce n'était pas une bonne décision de choisir un label anglais pour faire sa place sur le marché US. Nos disques se retrouvent systématiquement dans le bac ‘import’ chez les disquaires et coûtent forcément plus cher. Mais on a d’excellents rapports avec 4AD: c'est le plus important!

Pourquoi avoir choisi Bob Mould (ex-Hüsker Dü, aujourd'hui chez Sugar) pour former un duo, lors de la chanson intitulée « Dio » ?

K : Il possède une voix très reconnaissable. J'aimais l'écouter quand j'étais adolescente. Il a bien voulu participer. Voilà!

On ne voit jamais de vidéo des Muses sur MTV...

K : Ils ne les programment pas ou alors au milieu de la nuit sur ‘MTV USA’ dans une émission de ‘musique alternative’.

Est-ce que le succès des Pixies vous fait rêver ?

K : On ne savait pas qu'ils avaient du succès! (rires) Non sérieusement, j'ai entendu qu'ils avaient pas mal de succès, ici. Aux Etats-Unis, ils récoltent le même succès d'estime que nous. De toute façon, on ne se plaindrait pas si on vendait un peu plus de disques. Mais je crois qu'il est plus sain pour nous d'être concentrés sur notre travail et de pas se laisser distraire par autre chose. C’est peut-être une formule ‘cliché’, mais quand tu enregistres un bon disque, c'est ce qui importe, le reste s'efface, pour autant que tu croies à ce que tu fais. Je sais que notre disque est bon et qu'il nous survivra.

De quel autre groupe de rock vous sentez-vous proches?

D : Je n'ai pas l'impression d’appartenir à la scène musicale rock. Aucun, à mon avis.

Il vous arrive d'écouter d'autres groupes?

D : Quand je suis chez moi, j'avoue que je ne m'intéresse pas à ce qui se passe! Mais quand tu es en studio ou quand tu pars en tournée, tu es quasi obligé de t'y intéresser. Constamment des gens te disent: ‘Quoi? Tu ne connais pas ça ? Tiens, je te file une cassette!’ Je crois qu'il n'existe qu'une poignée de groupes qui comptent vraiment...

Qui?

D : J'adore le Velvet Underground, j'aime les Pixies, les Sundays, X, les Violent Femmes... Ca fait une poignée, non?

Dernière question: pourquoi Tanya a-t-elle quitté le groupe?

D : Le groupe s'est séparé au moment où elle a décidé de continuer sa propre carrière. Kristin et moi avons décidé de recommencer ensemble. C'est très plaisant.

Mais vous êtes restés en bons termes?

En chœur : Oui, bien sûr!

(Article paru dans le n°5 de septembre 1992 du Magazine Mofo)

Extreme

Le plus beau jour de notre vie…

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A peu près 154 fois au cours de cette interview, Pat, le bassiste d’Extreme, un tatoué à la gueule d’ange nous répètera ‘You know’ ! Ce qui ne doit pas être loin d’un record. Le groupe hard de Boston qui nous a rendu visite au Torhout/Werchter, va publier un nouvel album qui inclut un morceau long de 20 minutes. Aux abris?

Est-ce que le succès planétaire de « More Than Words » a eu une répercussion négative sur votre réputation de groupe de scène ?

Non, parce que ce genre de ballades appartient à notre univers musical. Certains s'imaginent peut-être que nous ne sommes qu'un groupe acoustique, d'autres de hard. Ces deux tendances se combinent pour former le concept Extreme.

Quelles sont tes impressions après votre passage au Freddy Mercury Tribute ?

C'était le plus beau jour de notre vie! Si on m'avait dit qu'un jour, on jouerait avec les mecs de Queen –dont on est de grands fans– on ne l'aurait pas cru. C’était d’autant plus impressionnant que c'était à l'occasion de la mort de Freddy et qu'il fallait faire prendre conscience aux gens des dangers du SIDA. C'était donc à la fois émouvant et excitant.

Est-ce que cette opportunité vous a procuré davantage de crédibilité, notamment auprès de ceux qui ne voyaient en vous que le groupe d'un seul morceau?

On a interprété des compos de Queen, et on a ainsi prouvé qu'on avait suffisamment de planches pour y parvenir. Et c'est vrai que pour des ‘jeunots’ comme nous, être intégré à l'affiche au milieu de formations telles que Metallica et Gun’N’Roses apporte un supplément de crédit. Et en plus, être regardés par 500 millions de téléspectateurs! Mais personnellement, il était également terriblement palpitant de se retrouver au milieu de toutes ces stars du hard telles que Robert Plant et Roger Daltrey qui venaient vers nous pour nous saluer, nous féliciter et nous filer leur numéro de téléphone...

Vous êtes issus de Boston, où on y recense des grands noms comme Aerosmith et Boston (of course) ainsi que d'autres bands qui militent au sein d’univers musicaux différents tels que J.Geils Band, Pixies ou Throwing Muses. Comment expliques-tu ce foisonnement (what?), dans cette ville?

Boston est une ville universitaire, il y a une scène hard, une autre alternative, mais aussi du blues, de la dance et du rap... On y rencontre des tas de styles différents qui s'influencent l'un l'autre. C'est peut-être la raison pour laquelle les groupes de Boston ont un style bien à eux.

Quelles sont vos principales influences?

D'abord, les formations de hard issues des seventies : Led Zeppelin, Aerosmith, Van Halen, Queen. Et évidemment les Beatles...

Et pas de Boston comme le J.Geils Band ou Boston ?

Aerosmith est une référence pour notre musique mais en ce qui concerne le J. Geils Band, même si on les appréciait quand on était kids, je ne crois pas que ce soit le cas. Pour Boston, on a surtout été marqués par leurs harmonies vocales. Et les Cars, qui sont aussi de Boston, pour leur sens de la mélodie.

Votre nouvel elpee va sortir en septembre...

On y retrouvera toujours cet équilibre entre chansons heavy et ballades. La finale proposera un morceau épique de 20 minutes. Ce sera une surprise pour nos fans, car nous n’avons jamais osé tenter un tel projet dans le passé. En fait, ce sera un disque à trois faces ; la première inclura les morceaux heavy, la deuxième sera plus pop et la troisième reprendra ce long morceau enregistré à l’aide d’un orchestre...

Un peu comme Deep Purple au début des années 70 ?

Ah, bon? Je ne savais pas qu'ils avaient déjà réalisé cette expérience. Mais pour ce qui est de ce projet, on a plutôt pris exemple sur les Beatles.

Comptez-vous enregistrer un concept album dans le futur?

Je suis sûr que cette idée réapparaîtra ultérieurement, mais dire quand, je n'en sais rien.

(Article paru dans le n°5 du magazine Mofo de septembre 1992)

 

 

My Bloody Valentine

Creation nous a flanqués à la porte!

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Héritiers perdus de la ‘punktitude’, My Bloody Valentine incarne aujourd’hui une référence pour toute la scène noisy-pop (pensez à Ride, Chapterhouse, Blur, Lush, etc.). Pourtant, ce mythe s’est développé indépendamment de leur volonté. Et paradoxalement alors que leur création prenait une nouvelle orientation. Après trois années de relative léthargie, MBV s’est décidé à sortir « Loveless », un album ‘post-néo-psychédélique’ (et le mot est faible). Un disque qui joue avec les ondes mélodiques. S’ils sont particulièrement bruyants sur scène, les musiciens utilisent beaucoup le flou artistique lors de l’épreuve de l’interview. La formation est au grand complet, mais seuls le drummer Colm Ó Cíosóig et le chanteur/guitariste Kevin Shields (NDR : ce sont aussi les membres fondateurs) répondent aux questions…

Comment est née l’aventure My Bloody Valentine ?

Colm : Tout a commencé à Dublin. La scène rock y était tellement ennuyeuse que nous avons voulu lui donner un coup de fouet. Comment ? En montant un groupe, un groupe capable de faire du bruit, beaucoup de bruit, mais du bruit mélodique. Nous avons joué un concert, puis un autre concert… mais comme cela ne marchait pas très fort, nous avons décidé d’émigrer sur le Vieux Continent. Un périple aux Pays-Bas, puis surtout en Allemagne où nous avons enregistré un mini-album. Finalement, nous sommes revenus à Londres pour nous y fixer…

Pourquoi jouez-vous si fort en concert ?

Kevin : Au cours de notre adolescence, nous recherchions les concerts de rock qui faisaient le plus de bruit. Nous en avions marre de cette musique calme, sans punch, au sein de laquelle se complaisaient des artistes atteints par le syndrome de la nonchalance. Ceux qui fréquentent les night-clubs savent combien il est excitant et juvénile de se laisser inonder sous le flot de décibels… J’ajouterai même que les groupes qui pratiquent aujourd’hui le hard-core et le heavy metal ne sont pas assez bruyants. Nous prenons notre pied en jouant fort sur scène. C’est un exutoire face à la monotonie de la vie quotidienne. Et puis, nous ne voulons pas plaire à tout le monde. Nous visons un public bien spécifique, un public qui s’éclate autant que nous.

Pensez-vous qu’il soit possible de jouer plus fort que MBV ?

K. : Oui, pourquoi pas ? Nous développons un niveau de puissance appréciable, mais il est toujours possible de le dépasser. Nous pourrions d’ailleurs en faire la preuve ce soir (NDR : Help !)

Que pensez-vous de tous ces wagons ‘noisy’ qui restent accrochés à la locomotive ‘My Bloody Valentine’ ?

K. : La presse est responsable de cette façon de mettre des étiquettes. Tous les groupes sont différents, même si nous devons admettre avoir exercé une certaine influence sur certains d’entre eux. Etait-il vraiment nécessaire de transformer l’idée de base ‘noisy’ en scène homogène ?

Vous ne croyez pas à cette scène ?

K. : Elle ne concerne que Ride, Lush et Blur. Pas pour des raisons musicales, mais parce que leurs musiciens fréquentaient les mêmes clubs londoniens. Evidemment, les journalistes n’ont pas manqué l’occasion de photographier leurs rencontres, et puis, ils se sont mis à monter en épingle un concept…

Les Pale Saints nous ont raconté qu’il existait, quelque part dans les Midlands, une grande maison où les groupes de ‘noisy’ se rencontraient pour écrire des chansons ensemble. Est-ce exact ?

K. : Non, c’est une plaisanterie.
C. : Ou une légende, peut-être…

Pensez-vous qu’il soit encore possible d’inventer de nouveaux sons dans la musique rock ?

K. : J’espère que oui, mais je ne suis pas tout à fait sûr…

Qu’est-ce que la musique psychédélique représente pour MBV ?

K. : A l’époque, les groupes psychédéliques pouvaient se permettre de décrocher un hit tout en conservant leur originalité. Peu à peu, tout s’est déglingué, et au milieu des eighties les artistes rock ont même été forcés de se prostituer au marketing ou de suivre la mode pour espérer entrer dans les charts. Heureusement, les firmes de disques se sont enfin rendu compte que la musique alternative pouvait se vendre. Elles se sont mises à encourager la création. Faut dire aussi que le public en avait marre de se faire rouler dans la farine. Et puis la ‘house’ a donné une nouvelle impulsion à la pop. D’ailleurs, ceux qui n’ont rien compris sont tombés de très haut. Et ils ne sont pas près de s’en remettre. La house a permis une régénération de la création musicale…

Vous avouez donc avoir été influencés par la house ?

K. : Absolument. C’est même une influence fondamentale, surtout pour le rôle exercé par les guitares.

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps avant la sortie de notre nouvel album ?

K. : Nous préférons concentrer nos idées et notre énergie sur un seul album plutôt que de ressasser indéfiniment la même mixture. L’enregistrement de « Loveless » a nécessité sept semaines. C’est assez long, mais cela se justifie par les changements successifs de studio. Relativement peu onéreux, ils étaient le plus souvent de piètre qualité. Mais ce qui nous a vraiment assommés, ce sont les bobards d’Alan Mc Ghee (NDR : le boss de Creation). Il est allé raconter que nous avions exagéré les dépenses pour l’enregistrement de l’album. Il a avancé des chiffres largement exagérés. Non seulement nous avons dû bosser sur du matériel peu performant, mais cette opération n’a coûté que 14 000 £ (NDR : 21 000 €). Cette somme peut paraître importante, mais elle est dérisoire par rapport aux investissements engagés pour les autres groupes.

Vous n’étiez pas satisfaits de votre label ?

K. : Non. Creation a fait preuve d’un manque flagrant de professionnalisme. Et nous nous sommes exprimés en conséquence. Alan McGhee l’a très mal pris ; il s’est senti blessé dans son amour-propre et nous a flanqués à la porte. Pourtant, nous avons toujours beaucoup de respect pour les gens qui travaillent chez Creation. Ils sont tellement passionnés par la musique ! Mais beaucoup trop de leurs groupes se sentent frustrés parce que l’aspect promotionnel n’est pas suffisamment approfondi. Depuis notre départ, plusieurs labels nous ont proposé un contrat. Mais nous ne sommes pas pressés. Nous ferons un choix après mûre réflexion…

L’album ne serait-il pas à la hauteur de vos espérances ?

K : Il constitue une nouvelle étape dans l’évolution du groupe. Il a été produit par un DJ. Teenage Fan Club est trop vieux pour confier la finition de son travail à un DJ. Pas que ce soit mal d’être vieux jeu, mais avant de se remettre en question, sans prendre certains risques, il serait illusoire d’envisager le moindre souffle d’air frais sur la musique.

En Grande-Bretagne, les différences sociales sont particulièrement marquées. Pensez-vous que ces inégalités se reflètent à travers la musique ? Noisy d’un côté, groovy, baggy, de l’autre ?

K. : Effectivement, mais chez les ‘baggy’, cette différence n’est pas aussi marquée. Tous n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Quoique ! Peut-être Happy Mondays. Et encore ! Le père de Bez est officier de police. Ride et Chapterhouse correspondent probablement le mieux à la ‘middle class’. Mais la plupart des groupes sont composés de musiciens issus de tous les milieux sociaux. ‘Middle class’ ou ‘working class’, qu’importe ! Encore une fois, ces étiquettes ont été fabriquées par les médias. Par exemple, nous comptons de nombreux fans à Newcastle, une cité ouvrière…

Pourtant, votre style musical attire surtout les étudiants !

K. : Non, il n’y a pas d’âge pour apprécier notre musique. Aussi bien le concept visuel que musical intéresse les jeunes de quatorze (NDR : divisez par deux) à septante-sept ans. Lors de nos concerts, vous rencontrez des teenagers, mais également des quadragénaires qui retrouvent une certaine relation avec la musique des sixties.

Comment s’est déroulé la ‘Rollercoaster’ entreprise en compagnie de Dinosaur Jr, Jesus & Mary Chain et Blur ?

K. : Il est toujours intéressant de faire une tournée avec d’autres groupes. Mais pour la ‘Rollercoaster’, nous n’avons pas recueilli les fruits de cette expérience. La demande de tickets était tellement forte que nous avons été obligés de jouer dans des arènes (NDR : des endroits comparables au Cirque Royal de Bruxelles qui permettent de concentrer 2 000 à 3000 places debout). Ce sont des salles inadaptées qui empêchent toute communication entre le groupe et le public. En Angleterre, il n’existe pas de salle appropriée au-delà de 1 000 personnes.

Si vous deviez mettre au point votre propre tournée, quels groupes choisiriez-vous ?

K. : Certainement des groupes qui s’inspirent de notre démarche. Des groupes progressifs tels que Mercury Rev, Pavement. Nous allons d’ailleurs tenté de les engager pour notre tournée américaine.

Est-ce que les problèmes socio-économiques qui rongent l’Irlande vous touchent encore ?

C. : C’est une question qui concerne tous les Irlandais, et elle me touche personnellement. J’essaie de ne pas trop y penser, parce que la politique ne m’intéresse pas. Les exactions commises par l’IRA me répugnent. Il est quand même malheureux de voir les gens mourir pour des mobiles politiques. Je pense aussi à cette foutue guerre du golfe qui n’aurait jamais dû se produire. N’est-ce pas ridicule de faire la guerre pour imposer ses opinions.

Merci à Christophe Godfroid.

Interview parue dans le n° 4 du magazine Mofo de juin 92.

 

 

Boo Radleys

Nous avons de trop gros culs pour mettre des pantalons en cuir

Fondé à Liverpool en 88, les Boo Radleys possèdent la particularité de changer de style musical suivant qu'ils enregistrent en studio ou se produisent live. Plus noisy pop que pop, malgré d'évidentes références aux Beatles, « Everythings alright together », le deuxième album, avait poussé la critique à tracer un parallèle avec la ligne de conduite de My Bloody Valentine. Mais lors de sa prestation au VK à Bruxelles, le groupe a révélé une toute autre facette de son talent : plus brut, plus rock, plus ‘noisy-rock’, le quintette échafaude un véritable mur dans la lignée des très Américains Buffalo Tom, Dinosaur Jr et Band of Susans. Martin Carr et Tim Brown nous ont expliqué les raisons profondes du dédoublement de personnalité des Boo Radleys.

Quelle est la signification du patronyme du groupe ?

Tim : C'est le héros d'un livre américain que nous avons lu à l'école. Il s'appelle Boo Radley. Le nom nous a plu. Pas à cause du personnage ou de l'histoire racontée dons le bouquin, mais parce qu'il sonnait bien à l'oreille.

Pourquoi êtes-vous devenus musiciens?

T. : Parce que la musique représentait la seule solution. Nous serions incapables de faire quelque chose d'autre, nous sommes nuls pour le reste. Au cours de notre jeunesse, lorsque nous rentrions de l'école, nous écoutions sans arrêt de la musique. En lisant des livres sur la vie des musiciens et en regardant nos idoles à la TV, nous nous sommes mis à rêver. Un rêve qui est devenu réalité. Nous souhaitons laisser des traces dans l'histoire du rock, qu'on se souvienne de Boo Radleys.

Pourtant, vous n'aimez pas les vidéos, et puis votre look...

Martin : Le look on s'en fout! C'est la raison pour laquelle nous ne voulons pas figurer sur un clip. Les vidéos, ce n'est pas notre tasse de thé. Nous tenons à rester authentiques. Pas question de faire semblant ou de se soumettre au play-back pour les besoins de la promo. Le clip permet sans doute d'améliorer son taux d'audience, mais il ne change rien à la valeur intrinsèque de la musique

Quelle est voire conception du succès alors?

M. : Les Beatles incarnent notre idéal. Comme il est impossible à atteindre, nous ne sommes jamais satisfaits. C'est un problème, mais il est positif, car il nous force à nous remettre constamment en question, nous empêche de devenir paresseux, de basculer dans l'autosatisfaction. Il nous incite à entretenir notre soif de connaître, notre faim d'explorer. Les Beatles, nous leur devons tout. Sans eux, nous n'aurions jamais été contaminés par le virus de la musique. C'est le plus grand groupe de tous les temps !

Pourquoi « Everything's alright forever » ? (NDR : le titre de leur dernier album).

T. : C'est ce que nous pensons en écoutant un disque. Après une journée d'école ou de boulot harassant, tu te détends en passant un bon disque, tu te sens mieux et tu oublies tes soucis. Mais ce titre peut aussi être ironique, car le monde ne tourne pas toujours très rond. L'interprétation varie en fonction de la sensibilité de chacun. Nous essayons cependant de toujours prendre les choses du bon côté, même lorsque nous sommes confrontés à des problèmes ou lorsque nous rencontrons des moments plus difficiles.

Croyez-vous être représentatif du label Creation ?

M. : Je ne pense pas qu’il existe un archétype du groupe ‘Creation’. Toutes les signatures qui figurent sur ce label possèdent leur propre style, Silverfish et Sweverdriver n'ont rien à voir avec nous par exemple.

Et puis, vous ne portez pas de pantalons en cuir !

T. : Plus maintenant. Ces vêtements collent mieux à la démarche de Primal Scream ou de Jesus & Mary Chain.  Nous avons de trop gros culs pour mettre ces trucs là !...

Estimez-vous appartenir au mouvement noisy ?

M. : Ceux qui nous connaissent mal imaginent que nous pratiquons de la ‘noisy pop’, alors que nous sommes plutôt tournés vers le ‘noisy rock’. En fait, en studio, nous essayons d'appliquer des normes plus pop, en voulant sonner comme les Byrds par exemple, alors que sur les planches nous adoptons une démarche fondamentalement rock, en prenant pour référence Metallica, par exemple, car nous adorons ce groupe. Et puis, il faut avouer qu'il est plus facile d'être rock sur scène que sur disque.

Est-ce la raison pour laquelle l'univers le votre album est proche de celui de My Bloody Valentine, alors que votre set dégage la même intensité que les groupes ‘noisy’ américains ?

M. : Tout à fait! A l'origine, nous avions avoué apprécier My Bloody Valentine. Cette confession a entraîné un rapprochement qui ne correspondait pas à la réalité. Nous aimons surtout les groupes américains. Ils exercent une influence primordiale sur notre musique,

Est-il exact que la ‘noisy’ est réservée la classe moyenne?

M. : C'est une idée reçue qui vise globalement Slowdive et Chapterhouse. Le public se trompe lorsqu'il imagine que nous ne devons pas nous battre pour réussir ; et que les instruments nous tombent du ciel. Au cours des dernières années nous avons dû loger dans des endroits merdiques. La vie est dure pour tout le monde !

Qu'est-ce que vous écoutez?

T. : Au cours de notre jeunesse, nous étions plutôt branchés sur des groupes comme Human League ou ABC. Mais aujourd'hui nous sommes surtout attirés par la musique américaine : Buffalo Tom, Dinosaur Jr, Smashing Pumpkins, Public Enemy, Mercury Rev... Nous n’en faisons cependant pas une fixation. Nous aimons également Led Zeppelin, Deep Purple. La musique de danse, le rap, le reggae, le jazz, le punk aussi. Même la musique classique, surtout lorsqu'elle libère toute sa puissance. C'est beau d'assister au concert d'un orchestre philharmonique…

A part les Beatles, vous ne causez pas beaucoup des autres artistes de Liverpool tels que Julian Cope, Echo & The Bunnymen, et d’une manière plus actuelle de Drive ?

M. : Les musiciens de Drive ne nous aiment pas. Mais c’est un bon groupe. Nous avons cependant récemment sympathisé avec Dan, leur ex-bassiste. Quand à Echo, c’était une musique beaucoup trop froide. Reste Julian. Il ne possède plus le même charisme d’antan. « Saint Julian » constitue la dernière chose valable qu’il ait réalisée.

Pour cette tournée, vous partagez la même affiche que les Pale Saints. Que pensez-vous de leur musique ?

T. : Leur nouvel album est meilleur que le précédent. Ils font preuve de beaucoup de calme. Nous sommes très différents, plutôt turbulents.

Article paru dans le n°4 du magazine Mofo de juin 1992.

(Merci à Christophe Godfroid)

Les Négresses Vertes

Un bordel organisé…

Originaire d'Algérie, Stéfane Mellino a aussi vécu dans le sud de la France, avant de débarquer à Paris. Il est guitariste, compositeur et parfois chanteur (« Face à la mer ») du groupe français le plus connu et apprécié en Grande-Bretagne. Entretien avec ce grand admirateur des... Gipsy Kings (‘Les gitans, Django tout ça j'adore’) et des Tueurs de la Lune de Miel (‘Des très grands, les meilleurs même, bien mieux qu'Arno’).

Votre deuxième album s'intitule « Famille nombreuse », doit-on y voir une métaphore pour parler de la planète?

On peut le concevoir ainsi ; mais c'est plutôt une métaphore pour parler du monde des Négresses Vertes. Le but premier, c'est bien sûr de donner un titre à l'ensemble des chansons qui composent l’album. On le voulait simple, facile à comprendre. ‘Famille’, même à l'étranger, on comprend !

Tu parles du monde des Négresses Vertes. Décris-moi ce monde?

C'est un monde qui évolue. Au départ il était basé sur des feelings, des émotions, des descriptions de personnages. Maintenant, on parle plus d'amour ; on aborde des thèmes différents, on élargit notre rayon d'action. C'est un monde comme tous les mondes, mais celui-là n'existe que par ses chansons. C'est un monde qu'on reconstruit chaque soir sur scène. Si on ne jouait pas, il n'existerait pas.

Tu dis que vous avez élargi votre rayon d'action. Est-ce un processus réfléchi ou s’est-il développé naturellement?

C'est une évolution dont on avait envie. Et puis, elle s'est dessinée à force de travail. On ne peut pas continuellement faire la même chose.

Vous aviez l’impression d'être arrivés à une fin?

Pas du tout. Au contraire, on n'en est qu'au commencement. Sur le premier album, on avait déjà posé les jalons de ce qu'allait devenir la suite pour les Négresses Vertes. Après, il fallait garder ou non, cette inspiration. Je crois qu'il faut la faire évoluer au travers d'une instrumentation plus approfondie, plus maitrisée, plus aboutie. C'est ça le travail ! Nous évoluons, mais dans notre style

Au travers aussi d'un métissage culturel, toujours plus marqué...

Ca, c'est nous aussi. On ne le fait pas exprès. On ne s’assoit pas et on ne dit pas : ‘Si on faisait du métissage culturel !’ La musique, elle vient spontanément ! Et les gens nous reconnaissent dans cette musique, de plus en plus. On ne nous compare presque plus jamais aux Pogues !

Même en Angleterre, où vous êtes un des rares groupes français à avoir bonne presse?

Si les Anglais nous aiment, on va pas en faire un plat, hein ? Au contraire! Ce n'est pas parce qu'ils nous aiment, nous, qu'ils ne peuvent pas aimer d'autres groupes français. On n'est pas meilleurs, parce que les Anglais nous aiment. Ils viennent nous voir parce qu'ils trouvent qu'on est plus qu'un simple groupe de rock. Il y a une dimension spectaculaire et puis, notre apport musical est ancré dans notre époque. La génération actuelle connaît le métissage! Les jeunes d'aujourd’hui qu'ils soient anglais, turcs ou congolais se retrouvent au travers de notre musique... ils viennent pour faire la fête, pour s'éclater, pas pour voir de super-instrumentistes! Attention: la musique, on la joue bien, elle est propre, nette, mais elle n'est destinée qu’à faire passer un bon moment.

Musicalement, vous êtes perfectionnistes ?

Ah oui, on est des perfectionnistes. On est onze, si on n'était pas perfectionnistes, chacun à son niveau, ce serait le bordel ! Ce qu'on fait c'est un bordel, d'accord, mais c'est un bordel organisé.

Réunir onze personnes sur scène, c'est peu fréquent. Cette situation entraine-t-elle parfois des tensions, des discussions?

Non, c'est pas trop le genre de la maison. On fait de notre mieux pour préserver l’entente entre tous les membres du groupe. On est sur la route ensemble depuis trois ou quatre ans, maintenant. Mais c'est une aventure que la plupart d'entre nous avons désiré fortement. Et même si c'est dur parfois, on est quand même bien contents d'être là où on est. On fait quelque chose qui nous dépasse un peu : on est des ‘rien du tout’ et on a la chance de jouer pratiquement dans tous les pays du monde. D'autant qu'on sait jouer de la musique, mais qu'on n'est pas vraiment musiciens. On est des autodidactes, on a appris à la force du poignet. C'est déjà tout du bénéf' pour nous, ça.

Mais à onze, il se forme tout de même des sous-groupes, non?

C'est vrai qu'il existe des sous-groupes, mais ils changent souvent! L'important, c'est que lorsqu'il faut être tous solidaires, on l'est! Qu'il y ait des petits groupes séparés, c'est plutôt bien, ça permet de respirer un peu...

C'est donc plus facile d'être un groupe à onze qu'à trois ?

C'est sans doute un peu pareil. Les problèmes sont les mêmes. Disons qu'à trois, s'il y en a un qui se tire, c'est vraiment gênant, le groupe ne peut plus survivre.

Vous écoutez les groupes français qui vont un peu dans la direction que vous empruntez ? Les VRP, La Mano...

Oui, on achète leurs disques ou on nous les file parce qu'on les connaît.

Aujourd'hui, vous sentez-vous encore proches d'eux?

Plus ou moins. Proches par le délire, par la façon d'aborder la musique. Par le résultat, pas trop non. La Mano Negra réalise aussi une sorte de métissage, mais il est différent du nôtre.  Chez nous, c'est moins muselé, moins rock, plus flamenco, rumba, rythmes chaloupés, plus hispanisant, plus méditerranéen. La Mano, c'est plus anglo-saxon, malgré la présence des trompettes. La Mano ou les Négresses partagent pourtant un point commun : tenter de donner une version de la musique qu'on aime. C'est ça qui est important.

Il y a un aspect burlesque chez les Négresses. D'accord?

Je suis d'accord : il y a un côté Buster Keaton et un autre Charlie Chaplin. Triste, mais qui fait rire. On raconte des histoires tristes, pas rigolotes, proches de la vie. Mais observé par notre œil pétillant! Mieux vaut en parler, de toute façon.

Avez-vous l’impression que votre humour est typiquement français ?

Un humour plus francophone que franco-français. Il y a un humour, très jargon/argot, proche du langage parlé, c'est notre côté parisien. « Zobi la mouche » a beau être français, tout le monde comprend, même en Algérie, pas vraiment un pays francophone. Il suffit de trouver les mots pour communiquer avec les gens. Il ne sert à rien de faire des grandes phrases, quand on a trois mots qui sont bien sentis.

Tu peux imaginer que les Négresses continuent à tourner et à enregistrer des disques après l'an 2000 ?

J'espère bien. En l'an 2000, j'aurai 40 ans, je serai un homme mûr. Je ferai toujours de la musique, peut-être chez les Négresses ou tout seul. Je crois que la plupart d’entre nous enregistreront des albums en solo. Bien sûr on va tenter de préserver notre groupe le plus longtemps possible, parce que ce projet nous intéresse et est aussi ce qui nous fait vivre en premier lieu.

Tu évoques la possibilité d'enregistrer un disque en solo. Tu pourrais le réaliser en restant dans les Négresses ?

Je ne sais pas... Ce n'est pas mon seul projet : j'aimerais bien faire du cinéma, des musiques de films. Ca me plairait bien de tourner un film en compagnie des Négresses, où on soit les acteurs. Pourquoi les musiciens dans un coin et les cinéastes dans l'autre?

A ce propos, j'imagine que le tournage d'une vidéo doit donner des idées...

Bien sûr ! D’ailleurs on choisit les réalisateurs avec beaucoup de soin en fonction de ce qu’on a envie qu’ils nous apportent. Au départ, on a quand même une idée fort précise de ce que sera la vidéo. Comme on n’est pas trop cons et que les réalisateurs non plus, on arrive à faire exactement ce qu’on désire.

Vous ne vous sentez pas capables de le concrétiser vous-mêmes ?

On ne peut pas tout faire ! On imagine déjà le scenario, l’histoire. On ne peut pas être devant, derrière et au milieu. On fait déjà beaucoup : on produit nos vidéos, nos disques. Là, on va tourner une vidéo avec Nakano. On va lui expliquer ce qu’on veut : pas de décor, pas de figurants, faire des incrustations, etc. Ce qui ne l’empêchera pas de marquer le film de son empreinte : il a une vision ultramoderne de filmer. Ca cadre bien avec notre côté acoustique, pas rétro, bien que perçu comme tel par les gens. Moi, comme j'aime bien entendre des remix de nos chansons –parce que justement, ce sont nos chansons, mais retravaillées par d'autres– j'aime bien aussi qu'un réalisateur vienne apporter sa petite touche à la vidéo qu'on a élaborée.

Tu connais les vidéos de Madness ?

Oui j’aime bien Madness. On est fort proche de ce groupe, peut-être. Sans doute plus que des Pogues ! Les Pogues ont un côté folklo, comme nous. Mais les Négresses, c'est pas seulement folklo. Ce côté-là, il explose.

Tu as rencontré Shane MacGowan ?

Il est sympa, mais je te jure, il est explosé, ce mec-là. J'aimerais pas être comme lui. Il a 30 ou 35 ans. Il est déjà éclaté. Evidemment, il abuse…

C'est un peu le mythe du rock n' roll, non?

Des clichés qui font mal. La rock star qui boit, qui se défonce et j’en passe, c'est un mec qui meurt, enfin qui ne meurt pas, mais qui est très atteint, très malade. Si tu n'as pas la chance d'arriver à quarante balais, c'est assez dur, tu ne crois pas? Tout ça parce que tu chantes du rock… et que tu es fragile et soumis à la tentation! Shane a du mal à se délivrer du mal. Je crois qu’il y a des choses avec lesquelles il ne faut pas jouer : l'héro et tout ça. Je ne dis pas qu'on ne peut pas fumer un petit pétard, ça ne va pas tuer un homme, mais il faut faire attention.

Et l'alcool, jamais?

Si, un petit verre de whisky. Souvent avant de monter sur scène, pour se donner de l'entrain, du courage. Pourtant, je suis sûr que j'en ai pas besoin. Cela aide un peu à faire passer le trac. Mais je boirais pas au point d'être malade. Physiquement, c'est dur quand on est malade. Déjà quand on est en bonne santé, c'est difficile, alors quand on est malade, c'est l'horreur. Je veux bien être pauvre, mais pas malade

Comment réagirais-tu si un journal à sensations rédigeait des horreurs à ton sujet?

Il faudrait voir si ce sont des mensonges... Je crois que je réagirais conformément à la loi. Je leur ferais un procès, si j'estime que c’est justifié.

Vous regardez la télé?

Oui. Les émissions intéressantes, les films, les matches de foot. J’aimerais rencontrer des joueurs de foot qui ont mon âge. Mais qui vivent dans une atmosphère vraiment très différente de la mienne...

Vous vivez dans un pays où on parle beaucoup de Le Pen...

Il a été un peu calmé par le résultat des dernières élections. Il n'a eu qu'un siège sur 900...

Vous accordez davantage confiance à Bernard Tapie?

Ah oui.

Il y a le même côté démagogue chez les deux, non?

Je préfère la démagogie de Tapie à celle de Le Pen. Celle de Le Pen conduit à la guerre mondiale. Ce n'est pas ce dont j'ai envie. Bernard Tapie, c'est de la démagogie douce, ce n'est donc pas très dangereux.

(Article paru dans le n° 4 du magazine Mofo de juin 1992)

 

The Gun Club

Le surréalisme de Jeffrey Lee Pierce

Écrit par

In mémoriam Jeffrey Lee Pierce : 27-06-1958 - 31-03-1996

Jeffrey Lee Pierce, leader du groupe culte américain The Gun Club, est sur le point de sortir un album solo (« Ramblin’ Jeffrey Lee »). Marqué par le mouvement punk, ce Texan est très imprégné de la tradition littéraire du rock américain, à l’instar de Jim Morrison. Gun Club et les Cramps partagent, en outre, la paternité du psychobilly… Rencontre d’un Américain à Bruxelles… vivant à Londres mais rêvant d’Amsterdam. Chapeau noir sur lunette rondes, un visage à la Terry Gilliam sortant de Fisher King, les yeux de Robin Williams en prime.

Quelle est ta réaction quand on te dit que Gun Club est considéré comme un groupe culte ?

Ca ne me dérange pas. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons adorés par les critiques. En fait, je souhaiterai que plus de gens comprennent et s’intéressent à ce que nous faisons… Ce serait chouette d’être reconnus par un public plus large.

Tu rêves parfois d’une carrière à la Sonic Youth, c’est-à-dire être un groupe indépendant et atterrir sur un gros label ?

Mmm… Sonic Youth n’a pas changé d’attitude en passant sur un label major ; mais il n’a pas changé de public non plus. J’veux dire en nombre. Il est resté un groupe de rock ‘cool’. Au contraire de Nirvana ; qui a fort changé de style par rapport à ses débuts et ratisse un public bien plus large. Ce genre d’évolution me déplaît plutôt. Aujourd’hui, les ‘majors’ s’intéressent aux groupes indépendants, mais ce n’était pas le cas quand nous avons commencé en 1981. D’une certaine façon, nous sommes arrivés trop tôt…

The Gun Club est-il vraiment un groupe ou bien est-ce The Gun club Featuring Jeffrey Lee Pierce ?

Non, je crois que c’est un vrai groupe ; mais je suis le seul à écrire des chansons pour le ‘band’. Et puis, je suis l’unique survivant du line up original, bien que le batteur soit revenu entretemps. Donc, par la force des choses, je suis le leader, mais… d’un groupe.

Te considères-tu aussi comme un écrivain, à l’instar de Lou Reed, qui prétend l’être dans ses dernières interviews ?

Oui ! Comme un écrivain musical, un orchestrateur. Je suis d’accord avec Lou lorsqu’il dit ‘writer’, mais personnellement ce sont les notes qui m’intéressent, pas les mots. Je ne les utilise que lorsque leur sonorité me plaît ; je peux, par exemple, baser des ‘lyrics’ d’une chanson sur une seule phrase parce qu’elle me botte du point de vue mélodique. Je ne suis pas du genre Bruce Springsteen, qui raconte des petites histoires sur la vie quotidienne des gens. C’est d’ailleurs peut-être la raison pour laquelle j’ai moins de succès que lui (rires). J’aime les surréalistes. Marx Ernst, par exemple. Et son inspiration se base sur leur conception du monde, où les rêves et le subconscient occupent une place prépondérante… Mes rêves sont d’ailleurs la source première de mes chansons.

Un de tes albums, « Mother Juno » a été produit par Robin Guthrie des Cocteau Twins. N’est-ce pas étonnant ce choix, quand on sait que vous n’évoluez pas dans le même univers musical ?

Non, cela me semble normal. J’aime ce qu’ils font ; même si nous ne travaillons pas dans la même dimension musicale, on est assez proche dans l’esprit. Cocteau Twins est un groupe qui se fout éperdument des modes. Pour eux, ce qui compte, c’est de créer des impressions, des images musicales. C’est très surréaliste (rires).

Ces références au surréalisme c’est ta façon d’affirmer que tu te sens plus européen qu’américain ?

Oui, c’est vrai que dans un sens je me sens plus proche de l’Europe au niveau des émotions et de la façon de voir le monde ; mais mes racines sont américaines, du Canada au Mexique.

Quelles sont tes influences musicales ?

Je crois qu’on est toujours influencé par ses premières expériences. En ce qui me concerne, elles datent du début des années 70. A l’époque j’étais fou de Led Zeppelin et de Creedence Clearwater Revival. Ce qui explique aussi pourquoi la musique de Gun Club est également marquée par le blues. Mais ça ne m’empêche pas d’être à l’écoute de tout ce qui se passe maintenant, même si à mon avis, c’est moins bon.

Te plairait-il de jouer dans un autre groupe ?

Oui, bien sûr… Ca me permettrait de me concentrer uniquement sur l’écriture de partition guitare… Mais personne ne me le demande. Ils s’imaginent sans doute que je voudrais absolument m’accaparer le rôle de leader.

Article paru dans le n° 3 du magazine Mofo de mai 1992

 

Ian McCulloch

Le plus grand fan de Leonard Cohen au monde…

Écrit par

Après avoir quitté le navire en déroute, le capitaine des Bunnymen s'est lancé dans une traversée en solitaire. Premier opus mi-figue, mi-raisin, « Candleland » était un coup dans l'eau. Sur « Mysterio », Ian McCulloch aborde à nouveau les rivages magiques de son glorieux passé. Rencontre sur fond de nostalgie

J'ai passé la soirée d'hier au DNA... J'ai toujours de bons amis ici Bruxelles. On a eu de très bons contacts avec des Belges, comme Bert Bertrand (NDLR : figure de légende du journalisme rock belge, collaborateur à ‘Télémoustique’, ‘More’ et ‘En Attendant’). La Belgique reste un endroit particulier pour moi. On a joué ici pas mal de fois...

Le point culminant de la carrière des Bunnymen en Belgique était sans doute le festival de Torhout-Werchter... Tu en gardes un bon souvenir ?

Oui, l’édition qui accueillait Iggy Pop. L’atmosphère était très particulière. Ce n'est pas vraiment le genre d'endroit où j'aime me produire, mais c'était agréable. Je me souviens qu'il y avait quelques fans devant la scène, c'était chouette.

Comment était l'ambiance au sein du groupe à cette période? Ca sentait le sapin, non ?

Oui, c'était presque l’épilogue. Et c'est pourquoi ce genre de concert était agréable. C'était un divertissement qui nous permettait de ne plus être vraiment Echo & The Bunnymen. A la fin, tout ce qui me permettait d'échapper à la routine était bon à prendre... Des concerts que nous avons accordés ici, je me souviens surtout de ceux du Plan K. Notamment celui au cours duquel pour partagions l’affiche avec Teardrop Explodes. Nous avions joué à pile ou face pour savoir qui passerait en vedette. Et comme nous avions perdu, nous sommes passés en premier. Or, le public ne voulait pas nous laisser quitter la scène. C’était dur pour Teardrop... Chez les Bunnymen, de toute façon, on a souvent vécu la même histoire ; parfois on pouvait être fantastiques, parfois on faisait de la merde.

Il y a deux ans que ton premier album solo est sorti. Tu es resté assez discret depuis. Ces deux années ont été difficiles ?

Non, après ce disque, j'ai beaucoup tourné. Je n’ai pas été inactif pendant deux ans. Mon emploi du temps a toujours été chargé ; et puis j'ai une famille. J'ai juste passé trois mois à ne rien faire. Le reste du temps, j'ai bossé. J’ai assisté à pas mal de matches de football, aussi. A mon âge, je ne ressens plus l'envie de faire le forcing pendant un mois. Je veux être tout à fait sûr de ce que je fais. Si j'avais à nouveau le temps, je ferais « Heaven Up Here » autrement. « Crocodiles » autrement. Tout différemment.

Peux-tu te permettre de prendre ainsi ton temps vis-à-vis de ta firme de disques?

Oh non, ils n'aiment pas ça. Je n'aime pas trop non plus. Mais si ça doit prendre du temps, ça prendra du temps. J'aimerais pouvoir accomplir les choses très vite, mais ce n'est pas possible, surtout quand on tourne. Je dispose déjà d’une dizaine de chansons pour le prochain album, mais je ne sais pas si je vais les utiliser dans l'état actuel ou changer les textes ou certaines choses...

Qu'est-ce qui vient en premier d'habitude, les textes, les musiques ?

D'habitude c'est un riff sur une guitare. Les textes viennent s'ajouter seulement après.

N'as-tu pas été déçu par le relatif insuccès de ton premier album solo?

Il a été reçu bien mieux que le dernier des Bunnymen auquel j'ai participé. Pour moi, c'était un pas en avant. Et plus c'était en pleine période d'explosion des Stone Roses, des Happy Mondays et de toute cette vague.

C'était une mauvaise période pour toi ?

Non, je ne pense pas que c’était l'antithèse de ce que je fais. C'était complémentaire. Je sais à quel point j’ai –ou les Bunnymen ont– influencé des groupes comme les Stone Roses ou les Happy Mondays. Et puis, « Candleland » n'a pas trop mal vendu. Rien d'extraordinaire, mais beaucoup mieux que « Crocodiles » quand il est sorti. Donc je n'ai pas été déçu. J’ai pris les choses avec philosophie. Ce nouvel album va s’écouler beaucoup plus. Il plaira beaucoup davantage au public qui aime ce que je fais. Celui qui me perçoit comme un chanteur de rock sera agréablement surpris par des chansons comme « Damnation ».

C’est un clin d'œil adressé à Jesus & Mary Chain ?

Je ne crois pas qu’ils aient un jour écrit une aussi bonne chanson. C’est ainsi qu'ils devraient sonner. Ce qu’ils font aujourd'hui a été trop entendu. Perso, leur style actuel me rappelle les premiers Bunnymen et, de toute façon, les Mary Chain m'ont toujours fait penser aux débuts des Bunnymen. Ils étaient d' ailleurs nos grands fans. C'est marrant comme les temps changent ; aujourd'hui les journalistes me disent que je ressemble aux Mary Chain, alors que la vérité a toujours été inverse.

Tu as aussi bénéficié de diverses collaborations sur cet album...

Ce ne sont pas vraiment des collaborations, mais seulement de la production. Bien sûr, le travail d'un producteur est important pour superviser le tout. Je ne peux jamais m'astreindre à rester longtemps en studio. Je me rends souvent dans les pubs, pour prendre un verre. Je ne me concentre pas assez. Ils sont importants, parce qu’ils m'empêchent d'aller au pub.

C'est assez étonnant de voir le nom de Mark Saunders accolé au tien. Il est connu pour ses mises en forme dance...

C’est suite au traitement réalisé pour le « Never Enough » de The Cure, dont il mixé le dernier album. Il beaucoup bossé ces derniers temps. Ce n'est pas un fantastique producteur, mais ce qui me plaît chez lui, c'est qu'il m'a laissé m’exprimer. Contrairement à quelqu’un qui sait ce qu’il veut mais dont le produit fini lui ressemble. Les chansons qui lui incombaient restent mes préférées

Pourquoi avoir choisi de travailler avec Robin Guthrie, des Cocteau Twins ?

Après avoir confié quelques chansons à Mark, je voulais changer. Et puis nous sommes amis, Robin et moi. Nous partageons le même manager, aussi.

Tu aimes leur musique ?

Euh, en fait non (rires). Ce n’est pas que je la trouve nulle, mais elle m’ennuie un peu. J’aime bien certains aspects de leur musique. Surtout la voix de Liz Frazer qui est vraiment fantastique. En fait, c’est parce qu’il est un ami que j’ai travaillé avec lui. Même chose pour Henry Priestman, des Christians. Sa musique n’a pas grand-chose à voir avec la mienne, mais celle qu’il apprécie est très différente de celle qu’il écrit. Il aime beaucoup les trucs psychédéliques des sixties et ce genre de choses. Mais quand il écrit des chansons, elles ressemblent toujours à celles des Christians, c’est plus fort que lui… Je sais qu’il a une bonne oreille parce qu’il a travaillé sur « Lover », ma reprise de Leonard Cohen. On avait déjà accompli l’essentiel du boulot, mais il a apporté le ‘groove’ que je cherchais.

Mais pourquoi avoir choisi cette chanson de Leonard Cohen ?

Parce que peu de gens la connaissent et qu’elle n’a jamais été terrible sur disque. Live, Leonard Cohen en réalise une version géniale, on dirait du rap ! En 85 je l'ai vu à Londres, Birmingham et Dublin et à chaque fois cette chanson m'a foutu des frissons, elle possédait un groove naturel.

En compagnie des Bunnymen, tu chanté pas mal de reprises ; mais tu as déclaré, il y a deux ou trois ans, que tu ne reprendrais jamais de compo de Brel ni de Leonard Cohen, de peur de ne pas leur rendre justice. Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis?

Oui, je voulais rester un fan. Et puis est né ce projet de ‘tribute’ « I'm Your fan ». On me proposait de choisir la chanson que je voulais. Je n'étais pas très chaud ; mais comme je me suis toujours considéré comme le plus grand fan de Leonard Cohen dans le monde, particulièrement dans celui des musiciens, j'ai accepté. Je ne voulais pas qu'un disque pareil sorte sans moi. Et puis même si j’avais refusé, en me considérant au-dessus de ce projet, je l'aurais regretté à sa sortie. Mais j'aurais préféré qu’une face me soit réservée et l’autre à Nick Cave. En acceptant un tel challenge, je prenais aussi un risque. Pourtant, je suis plus fan aujourd’hui que jamais.

Et puis, oser des reprises, n'est-ce pas aussi une manière de t'affirmer en tant que chanteur ?

Oui, je pense que je dois pouvoir chanter une grande palette de styles. J'en suis capable. J'aime Tonny Bennett, Frank Sinatra mais aussi The Sugarcubes. C'est effectivement une manière de prouver que je suis apte à interpréter un autre répertoire que le mien.

Un phénomène demeure mystérieux chez les Bunnymen : vous aviez la voix, les chansons, le look, mais le groupe n'est jamais devenu l’égal de groupes comme The Cure, U2 ou même Simple Minds...

J'étais trop occupé –nous étions trop occupés– à vouloir rester le groupe le plus cool. Je crois que c'est une attitude spécifique aux gens de Liverpool. Tant qu’on est les plus cools, on est les meilleurs. Y compris pour un groupe ou un artiste. C’est pareil dans notre manière de supporter l'équipe de football de Liverpool : même si on était relégués en deuxième division, on considérerait toujours qu'on est les plus forts. Quand U2 est devenu énorme aux States, on s'est dit ‘pffftt ! et alors, on est quand même les meilleurs...’ Et puis notre manager, Bill Drummond qui est maintenant dans KLF, n'a jamais exploré tout notre potentiel. U2 et Simple Minds possèdent des managers qui ont fait le maximum pour eux. Bill qui est écossais, préférait nous envoyer en Islande... Ce n'était pas une mauvaise idée en soi, juste un peu bizarre. Et puis à l'époque, nous ne pensions vraiment qu'en fonction du NME et du Melody Maker ; on ne se tracassait pas pour la France, l'Allemagne ou que sais-je?

Tu n’as pas de regrets à ce propos ?

Des regrets? (longue réflexion). Non, car je pense que je suis dans une position qui me convient particulièrement sur cet album. Après « Candleland », certains ont imaginé que j'étais perdu ; mais grâce à « Mysterio », j'approche de nouveau de la réussite de « Crocodiles ». Etre capable de sortir « Damnation » de ma tête est plus important pour moi que démontrer être devenu un adulte. Je ne voudrais pas me retrouver dans la position de U2, de toute façon. Ce qui me rend vraiment triste, c'est qu'Echo & The Bunnymen ait continué sans moi, qu'ils aient gardé le nom...

Tu as souvent déclaré ‘Je suis le meilleur chanteur du monde’ ou ‘Je suis le sex-symbol des années 80’. Cette attitude arrogante t'a-t-elle vraiment servi?

Mais c'était vrai! (rires) C'était une forme d'humour, de toute façon.

A propos de dérision, tu apprécies KLF?

J'adore! Pas seulement parce que j'aime bien Bill et sa manière de concevoir la musique. Ce groupe est plein d'humour. Et puis, j'ai eu recours à leur ingénieur du son sur deux titres de l'album.

Tu aimes le “Echo & The Bunnymen Mix” de What Time Is Love?

Je n'ai pas entendu. C'est bien? Et l'album d'Echo & The Bunnymen sans moi? Comment était-ce?

Tu ne l'as même pas écouté?

Non. Est-ce que le chanteur n'était pas merdique? C'était pas vraiment le meilleur chanteur du monde, hein?

(Article paru dans le n°3 du magazine Mofo de mai 1992)

 

Manic Street Preachers

Seule une révolution changerait la société

Manic Street Preachers est actuellement un groupe qui déchaîne les passions tout en alimentant régulièrement les colonnes de la presse d'outre-Manche. Au centre de toutes les controverses : des rockers-terroristes gallois qu'on trouve délicieusement arrogants. Tandis que d'autres ne voient en eux que de lamentables marionnettes. James Dean (ça ne s'invente pas !), Richez, Nicky et Sean rejettent le capitalisme, luttent contre l'exploitation et détestent la plupart des autres musiciens. Ce qui ne les empêche pas d'avoir signé chez Columbia, de vouloir vendre plus de disques que Guns 'n 'Roses et d'exécuter des concerts de quarante minutes. Avouez que la suspicion dont ils sont l'objet est légitime. Alors, les M.S.P. sont-ils un produit préfabriqué ou les Stooges des années 90 ? A vous de juger ! C'est Nicky Wire qui répondra à nos questions, dans un hôtel bruxellois. Allions-nous être accueillis à coups d'extincteur ou de tessons de bouteilles ? Surprise : le manager nous sert la main et affirme que la finale de la coupe d'Angleterre opposera Liverpool à Norwich (il s'est trompé). Encore plus fort, le redoutable bassiste porte jogging et baskets, mange du chocolat blanc et sourit timidement. Les journaux racontent vraiment n’importe quoi

Rebel ! Rebel !

Les Manic Street Preachers véhiculent une idéologie sociale et politique rebelle. Les textes traitent de suicide, d’aliénation, de décadence et de rock’n’roll. Reflétez-vous un cliché ou vous nourrissez-vous de la littérature contestataire du XXème siècle ?

Nous sommes un cliché, dans la mesure où depuis le début, nous avons toujours voulu devenir un groupe de grande envergure. A une époque où la télé, les magazines, la littérature occupent ne place de plus en plus importante dans la culture moderne, nos réflexions, réactions deviennent forcément symptomatiques,

Dans la chanson « You need stars… », vous semblez détruire l'idéal punk. Est-ce une négation de vos idées ou une révolte délibérée ?

Une révolte délibérée ! Un jeune a besoin de vedettes, de modèles. Personnellement, j'étais autant influencé par les écrits de Jack Kerouac (NDR : guide spirituel du mouvement ‘beatnik’) que par le rock'n’roll. Aujourd’hui, les kids doivent terriblement souffrir de l’extinction de la bonne littérature. La musique est trop indulgente vis-à-vis d'elle-même. La politique nous casse les pieds. Les grands leaders ont disparu. Le commun des mortels pense que l'ouverture de l'Europe vers le capitalisme est un bien. Dorénavant, cette population fréquentera le Mc Donald et rencontrera une autre forme de pauvreté. Rien de bien réjouissant ne se profile pour eux à l’horizon.

Si les socialistes prennent le pouvoir en Grande-Bretagne, le labour party a raté un rendez-vous…

Aucun parti britannique n’offre la moindre alternative. Les socialistes copient de plus en plus les libéraux. L’idée de nationalisation ne les effleure même pas. Et puis il faudrait changer le système. La monarchie ne sert à rien, ne représente plus rien à notre époque. Seule une bonne révolution pourrait véritablement changer la société. Au Pays de Galles, les charbonnages ferment les uns après les autres, Il y a cinq ans, on y dénombrait encore 30 000 mineurs. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 2 000 ! La région est rongée par près de 55% de chômage. Si les femmes parviennent à dénicher un emploi, c'est parce que les employeurs peuvent se permettre de leur accorder des salaires de misère. Blackwood, notre ville natale, ressemble aujourd'hui à un musée vivant, les usines sont pratiquement toutes fermées. Il n'y a même pas de cinéma. Quant aux perspectives d'avenir, n'en parlons pas… Avant de fonder M.S.P. nous étions tous chômeurs. Ce n'était pas la joie. Pourtant, aujourd'hui, je reviens volontiers chez moi. Ce retour au bercail me permet de rester les pieds sur terre. Finalement, j'y suis mieux qu'à Londres. Dans cette ville, les gens sont tellement hypocrites ; ils ressemblent à des robots, des snobs qui ont perdu tout sens de la communication.

It’s only Rock’n’Roll

Quelle est la définition de la jeunesse ?

L’éclat, le sexe, la mort, la violence.

Vous dites que votre musique n’est pas punk. Avez-vous peur des fantômes ?

Non, mais les Sex Pistols et les Clash constituent les seuls groupes punk qui ont exercé une certaine influence sur nous. J’aime également les bons groupes de rock’n’roll tels que les Stones et les Who. Avec le recul, le punk n’était rien d’autre que du rock. Nous en avons conservé l’esprit, l’attitude, mais nous ne voulons pas être étiquetés ‘punk’. Le punk, c’était en 77. Aujourd’hui, c’est fini. Nous sommes un groupe de rock. C’est tout.

Est-il exact que vous détestez tous les autres groupes ?

Oui, à part Clash, Who, Stones et Pistols, les autres groupes ne nous intéressent pas.

Vous semblez ne pas apprécier l’avant-garde. L’originalité est-elle un mythe ?

Je le crois sincèrement. Dans ce siècle, rien ne peut être original. Tout est triste, y compris la musique. C’est prétentieux de vouloir expérimenter de nouveaux sons. Les nouveaux sons n’existent pas. La musique de My Bloody Valentine est comparable au bruit que produit le train. A quoi ça sert de reproduire ces sons sur un disque ? C’est de l’autosatisfaction ; d’autant plus que leurs paroles sont stériles. Ils me font penser à Emerson Lake & Palmer ou à Yes. Leur public est constitué d’étudiants issus de la classe moyenne qui n’ont rien d’autre à faire que d’écouter ce style de musique. Les gens de la rue n’aiment pas cette musique.

Etes-vous des ‘Working class heroes’ ?

Nous sommes de souche ouvrière, mais pas des héros ; pas encore…

Etes-vous attachés à la vielle imagerie du rock’n’roll, celle de la décadence, de l’autodestruction, incarnée par Bolan, Bowie et d’une manière plus contemporaine par Morrissey ?

Au cours de notre jeunesse, nous aimions bien Morrissey. Mais ses textes n'ont jamais évolué. Il est devenu de plus en plus décevant. Bolan, Bowie et Reed n'ont jamais vraiment véhiculé de message. Ce qu'ils racontaient est toujours demeuré vague. Il m'est impossible d'admirer quelqu'un, simplement parce qu'il se détruit à l'aide de drogues. La plupart de ces soi-disant héros sont des imposteurs. Par contre, Keith Richards est toujours resté authentique et sincère à mes yeux. Il a toujours respecté sa ligne de conduite. Lou Reed ne veut même plus se souvenir de son passé...

Croyez-vous à la doctrine autodidactique ?

Ritchey et moi avons fréquenté l’université pour y étudier la politique. Plus tu lis, plus tu apprends, mais plus tu te rends compte que tu as été manipulé, exploité. Les livres sont parfois plus enrichissants que les disques. Mais la conscience en prend un coup. Le gouvernement anglais a ruiné tout notre système d’éducation.

Parvenez-vous à établir des limites entre votre vie professionnelle et votre vie privée ?

Plus maintenant. Tout s’emmêle. Nous ne disposons plus de temps libre. Cette année a vraiment été folle. Nous ne sommes pas rentrés à la maison. Nous vivons dans un vase clos et perdons le sens des réalités. C’est le danger de faire partie d’un groupe rock. Partout où on va, on a l’impression d’être investi d’un droit divin ; on se croit tout permis et on fait des conneries. Tu ne peux pas t’imaginer les changements qui influent sur ta personnalité lorsque tu pénètres dans le monde du rock. C’est terrifiant !

En voulant changer le monde, ne pensez-vous pas reprendre les idées d’un certain Jim Morrison ?

Jim Morrison était un con, un alcoolique. Je n’ai aucun point commun avec lui. Ce n’est pas avec sa cervelle d’oiseau qu’il aurait pu changer le monde ! Lorsque l’aventure du groupe a commencé, nous aspirions naïvement à changer le monde. Nous y croyons toujours, mais notre idéal s’est quelque peu dilué. Lorsque tu appartiens à une firme de disques, il y a de réalités dont tu dois tenir compte.

Que peut-on encore attendre du rock’n’roll, alors ?

Plus grand-chose, malheureusement. Les Stones, au cours des sixties et les Pistols, fin des seventies, symbolisaient pour les teenagers, des groupes qui allaient changer le monde. De nos jours, la culture est tellement stylisée, indolente, que les gens attendent d’un artiste soit musicalement excellent plutôt qu’il ne manifeste une conscience sociale. C’est décevant ! Le message d’un groupe est aussi important que sa musique. Nous n’écrivons jamais des chansons romantiques, par exemple. C’est un choix que nous avons défini lors de la formation de M.S.P. Les groupes devraient davantage s’adresser à tous ces jeunes qui en ont marre de toutes les conneries qu’on leur bassine…

Vous avez déclaré vouloir vendre plus de disques que Guns’n Roses, pourquoi ?

Si 10 millions de personnes pouvaient écouter notre disque, et surtout le message qu'il véhicule, je pense que quelque chose de positif pourrait se produire. Nos paroles renferment autant d'alternatives à un autre mode de vie. Je suis encore assez naïf pour croire que le rock'n'roll peut améliorer l'existence des gens. Le but du rock'n'roll, c'est d'apporter un peu de chaleur à l'être humain, de le rendre moins solitaire...

L'album a coûté beaucoup d'argent. Est-ce une forme d'exploitation?

Une crasse! Tout est de notre faute. Nous avons consacré trop de temps à l'enregistrement. Il y avait trop de pression sur nous. Dès la signature, nous savions que nous allions être exploités. Mais nous allons récupérer l'argent ; alors on s'en fout!

Que répondez-vous à ceux qui prétendent que vous faites l'objet d'un coup médiatique ?

Ca m'est égal ! Ce qui est sûr, c'est que nous réalisons tout, nous-mêmes ; aussi bien la musique, les paroles que la pochette. Notre origine galloise fait rire pas mal de monde. Ceux qui pensent que nous ne sommes qu'un coup monté n'ont rien compris. Nous n'attachons pas d'importance à ce qui est raconté à notre sujet dans les journaux. On est toujours obligé de se prostituer face aux médias. Tous les groupes sont des produits de consommation, mais peu le reconnaissent.

Article paru dans le n°3 du magazine Mofo de mai 92.
 
 

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