Etabli à Brighton, CIEL publiera « Not In The Sun, Nor In The Dark », ce 7 octobre 2022, son second Ep au sein duquel un nouveau single a été extrait, « Back To The Feeling ». C’est le deuxième single issu de ce disque. Il fait suite à « Baby Don't You…

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Privé de concerts pendant 18 mois, Magma a mis à profit cette période pour préparer un nouvel album, un album de groupe, comme il n’en avait jamais réalisé depuis longtemps. A la suite de la création d’un nouveau line-up en 2020, Christian Vander a une…

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Cactus 2004 : samedi 10 juillet

C'est familial, le Cactus Festival : on y vient davantage pour l'ambiance et la verdure que pour la musique, tant on se sent bien dans cet havre de paix coupé du reste du monde. Le centre de Bruges n'est pourtant pas loin… Mais une fois passé le joli pont qui sépare le Minnewaterpark de la circulation urbaine, c'est comme un petit paradis qui s'ouvre à nous. Au milieu des arbres qui donnent au lieu cette tranquillité bon enfant, 15.000 personnes se promènent tranquillement. Beaucoup de poussettes, des clowns, un couple d'hommes kangourous, un contorsionniste, des hamacs pour ceux qui aiment se la couler douce,… Y a pas à dire : au Cactus Festival il fait bon vivre, et puis ça nous change de la grosse artillerie werchterienne.

Pas la peine donc de se presser aux premiers rangs dès Monsoon : le public n'est pas venu ici pour se taper des crampes aux jambes et se faire compresser le thorax sur les barrières Nadar. Cool… Comme le folk-rock de ces Bruxellois déjantés : en jarretelles, Delphine Gardin assure au chant, même si l'on zieute avant tout ses jolies cuisses. Elle joue aussi dans la comédie musicale « Jésus Christ Superstar », à Villers-La-Ville… Mais ici, pas de jérémiades à la Michel Berger : c'est du bon rock, qui sent le souffre et le stupre, un set renforcé par la présence de Luc Van Lieshout, le trompettiste de Tuxedomoon.

Le soleil pointe enfin (il a draché la veille) à l'arrivée sur scène des Soledad Brothers, trio garage de Detroit (pléonasme) qui connaît par cœur son petit MC5 illustré : rythmique incendiaire, guitares mal huilées et chant écorché… Il y a du blues dans les riffs de ces jeunes gens, mais rien de bien neuf (forcément), si ce n'est ce saxophone pétaradant sur certains titres (comme… les Stooges). Les Soledad Brothers n'ont donc rien inventé, mais leur blues rock crasseux débouche les oreilles… A défaut d'autre chose. Il n'empêche que c'est le genre de groupe typique du Cactus Festival : roots juste ce qu'il faut, susceptible de plaire autant au jeune fan de garage qu'aux vieux briscards de la cause « Nuggets »… Cela dit, on n'aurait pas craché sur un bon petit My Morning Jacket : dommage qu'ils aient annulé leur tournée cet été.

Le Cactus, c'est aussi une certaine idée de la world : un petit côté Oxfam pour bobos en sandalettes, qui aiment remuer leur bassin sur des beats gentiment chaloupés. Proche en cela du festival Couleur Café, le Cactus accueille ainsi chaque année son lot de rastamen ; et pour la circonstance les Anglais de Steel Pulse. Actifs depuis 1978 et leur fameux « Handsworth Revolution », ces types de Birmingham ont toujours brillé par leur militantisme, en témoigne le titre « Uncle George »… Un hommage au Black Panther George Jackson, emprisonné à vie depuis 1971. Mais force est de constater qu'en live, David Hinds et ses sbires manquent de pêche : la voix du leader est noyée dans les overdubs, et la sauce ne prend pas. Trop de fumette ? Beuh… Steel Pulse manque de swing (zut, plus aucun hamac de libre).

Mieux valait manger une bonne glace en attendant les excellents Pinback, qui sortent à la rentrée leur troisième album. Difficile de décrire la musique de ces Américains : mélange de country-rock sophistiqué à la Wilco et d'indie à tiroirs (à double fond), elle échappe à tout étiquetage, telle une anguille qui nous filerait sans cesse entre les doigts. Mais peu importe : de nombreux fans étaient présents pour saluer leurs idoles, d'autant qu'ils se font rares en nos contrées. Pinback est sans doute un des secrets les mieux gardés de l'alternatif lo-fi : ses deux chanteurs semblent peut-être de drôles de bonhommes, mais ils s'avèrent diablement bons quand il s'agit d'empoigner leurs guitares. Bonne ambiance lors des interprétations de « Tripoli » et « Loro » (du premier album), puis « Offline P.K. », « XIY » et « Penelope » (de « Blue Screen Life ») achèveront de nous convaincre : vivement ce nouvel album, que l'indéniable talent de ces orfèvres pop-rock soit confirmé pour de bon.

'C'était pas Keziah Jones qui devait jouer à cette heure-ci ?', s'interrogeait plus tôt un spectateur voisin pendant le concert foireux de Steel Pulse. Explication : le Nigérien aurait raté son avion… Il arrivera finalement en retard de deux bonnes heures, s'excusant gentiment avant d'empoigner sa guitare et de balancer son fameux 'blufunk', 'un mélange de funk et de blues', selon l'intéressé. A peine cinq ou six chansons, c'est peu (« Kpfuca », « Femiliarise », « Rhythm Is Love », « Emily », « Neptune ») : Keziah Jones se justifiera plusieurs fois, prétextant qu'il 'doit absolument partir'. Sans doute était-il attendu ailleurs, pour un autre concert… L'incroyable, c'est qu'il aura réussi à captiver la foule en moins d'une demie heure, grâce à son ébouriffant jeu de guitare, hérité des bluesmen d'Amérique et d'Afrique (Ali Farka Touré en tête). S'il était arrivé à l'heure, sans doute que son concert aurait marqué davantage notre mémoire. Dommage, cet homme est un sacré musicien, qui dégage une aura stupéfiante à l'aide de trois fois rien (sept cordes = guitare + voix).

Beaucoup moins excitant : la prestation d'Heather Nova. Ses minauderies post-ado sont toujours aussi fadasses : un vrai supplice d'1h30 (!), qui nous aura presque donné envie d'aller dormir dans ces foutus hamacs (toujours pas libres). Il y a dix ans pourtant, Heather Nova incarnait le renouveau d'un songwriting féminin à l'ancienne (Suzanne Vega, Joni Mitchell, Carole King), plein de jolies mélodies et de refrains rêveurs. Mais aujourd'hui, ces tubes qu'étaient « Island », « London Rain » ou encore « Truth And Bone » font juste l'effet d'un puissant somnifère. Triste et plat comme un jour de pluie à la mer, ce concert de la belle était celui de trop. La prochaine fois, on n'oubliera pas notre oreiller.

Heureusement qu'après cette heure et demie de perdue à compter les moutons, il y avait le grand, le seul, l'unique Elvis Costello. Après Patti Smith la veille, le Cactus Festival accueillait donc un des plus grands songwriters de ces trente dernières années. Nonante minutes de grâce ininterrompue, en toute humilité : seulement accompagné de Steve Nieve au piano, Elvis Costello aura interprété 19 chansons de son imposant répertoire, dont la moitié de tubes : « Accidents Will Happen », « Red Shoes », « Veronica », « Every Day I Write The Book », « Shipbuilding », Oliver's Army », et surtout les splendides « I Want You » et « Pump It Up », dans une ambiance de communion survoltée. Costello sort bientôt deux (!) nouveaux albums, « Il Songo » et « The Delivery Man », dont il a joué ici quelques extraits… Qui augurent du meilleur. On dit souvent que l'amour donne des ailes : depuis sa romance avec la chanteuse de jazz Diana Krall, Elvis Costello semble en pleine forme (écoutez son dernier album, « North », il est d'un classicisme apaisant). Le meilleur concert du jour, assurément… Mais de la part d'un si grand musicien, ça n'avait rien d'étonnant : la classe, qu'on vous dit. De retour l'année prochaine flanqué des Attractions ? On peut toujours rêver.

 

Les Nuits Botanique 2002 : du 18 au 29 septembre

Treize jours de musique tous azimuts, pas mal de découvertes, quelques grands moments, mais aussi des déceptions : les Nuits Botanique 'cuvée 2002' n'auront pas failli à leur réputation de dernier grand festival de l'été, les oreilles bien au chaud et l'ambiance au beau fixe. Certes, le festival bruxellois n'est pas du même tonneau que ceux des plaines flamandes, en plein air et pleine campagne: ici on paie sa place pour chaque concert, dans des salles au confort acoustique indéniable, et sans bracelet camping au poignet… C'est la ville, messieurs dames, avec ses bouchons, sa pollution et ses klaxons. Au milieu de ce capharnaüm, le Botanique, oasis de fraîcheur musicale et dernière escale du festivalier en manque de décibels. Il y mangera à tous les râteliers, de l'électro-folk de Beth Orton au terrorisme bruitiste d'Alec Empire. Car c'est ça aussi, les Nuits Botanique : un éventail fabuleux d'artistes connus et moins connus, une palette incroyable de talents de tous bords, un cocktail détonant d'influences et de genres. Les Nuits Bota, c'est la nouba.

Folk et BPMs : l'amour du risque

C'est Terry Callier qui ouvre les festivités à l'Orangerie, en première partie de Beth Orton. Ses chansons langoureuses empruntent leurs couleurs jazz à Billie Holiday, leur patine folk à Nick Drake et leur sensualité à Marvin Gaye. Mélange exquis qui met notre âme à vif, la musique du vieux crooner soul se déguste comme un bon vin : savoureux et enivrant.

Beth Orton n'a d'ailleurs d'yeux que pour Callier. A la fin de son concert, elle l'invitera sur scène pour partager un duo magique en interprétant « Pass In Time ». Un grand moment d'émotions qui restera dans les annales du festival. Le concert de la belle sera d'ailleurs chargé de cette atmosphère vaporeuse qu'aura laissé le set brillant du grand maître soul : pendant 1h30, Beth Orton jouera ainsi la plupart des morceaux de son dernier album (« Daybreaker ») dans une totale déliquescence de nos sens… Comme un sort jeté à nos oreilles, ces effluves électro-folk nous emporteront dans d'étranges limbes musicales… Difficile de se réveiller une fois les derniers accords de « Concrete Sky » s'évaporant dans la lumière éblouissante de l'Orangerie : a-t-on vécu ce beau moment ou n'était-ce qu'un rêve tout à fait charmant ?

Le lendemain, à peine remis du mirage Orton (qui était cette grande fille aux mélodies douce-amères, qui racontait des blagues potaches à longueur de concert ?), nous voilà replongé dans une atmosphère embaumée… Mais d'où nous viennent ces odeurs de déjà-vu ? De Polar, ce grand Suisse qui pourrait être le frère de Beth, tant ses chansons parlent le même langage que celles de l'Anglaise : de timides BPMs, des guitares acoustiques (mais de plus en plus rebelles), une voix caressante, des choses de l'intérieur dites avec des fleurs (du Mal). Eric Linger, en tout cas, semble plus épanoui qu'il y a quelques années, quand il se baladait la rage en bandoulière avec ses histoires extraordinaires à la Poe, l'œil noir et la grise mine. Aurait-il trouvé l'amour ? (Beth ?) Pas que ses chansons respirent la joie de vivre, mais quand même : on sent une embellie des sentiments. Ses pulsions de mort à reculons et les idées noires ayant pris l'air, Eric Linger semble heureux de vivre. Le polar (et le damard) au placard, ses chansons s'habillent maintenant d'espoir. Et d'envergure : avec trois musiciens pour donner vie à ses nouvelles chansons sans démons, Eric Linger peut enfin s'exprimer pleinement, c'est-à-dire avec fougue et panache. Et quand Polar se lâche, ça donne une reprise furieuse de « Eisbär », tube électro-pop eighties du groupe suisse Grauzone (dans lequel on retrouvait Stephan Eicher). Polar en digne successeur des Young Gods ? Puisqu'on vous le dit.

Tout aussi étonnant, le duo Bumcello : Cyril Atef et Vincent Ségal sont connus pour leur collaboration avec M, Bashung ou l'Orchestre National de Barbès. Cette fois, il se lance dans la house et l'asian sound : compositions à quatre mains, quatre pieds et une petite dizaine de pédales-samplers. Exemple : Ségal joue un riff, le sample, et puis le modifie selon son bon vouloir. Jeux de mains, jeux de malins : rien qu'à deux, ces Français-là sonnent comme « rinôçérôse ». Comme quoi, avec trois fois rien mais beaucoup d'imagination, il y a moyen de foutre le souk dans la Rotonde.

Le vendredi 20 septembre, c'est la soirée du label Labels. Direction le Cirque Royal pour le grand retour sur scène de Lee Hazlewood, éminence grisonnante de la folk-country la moins paillasse, à l'origine de bon nombre de carrières musicales, de Belle and Sebastian à Tindersticks. Sans parler des Nashvilliens de Lambchop, de nouveau en grande forme après leurs passages remarqués à l'AB (voir chronique) et à T/W ; et qui livreront, comme d'habitude donc, un grand concert tout en finesse. Décidément, ce Kurt Wagner est un génie, et « Is A Woman » un sacré disque. Quelques grammes de finesse dans un monde de…putes. Excusez ce langage ordurier : pas que Lee Hazlewood soit une vieille bique pleine d'arthrite musicale (ses chansons tiennent toujours la route, 30 ans après leur composition) faisant le tapin pour racler une dernière fois le fond de notre portefeuilles. Mais de là à dire qu'on fut estomaqué… Où est la légende ? Certes, le vieil homme a de la répartie, et ses tubes sixties restent de véritables perles (« These Boots Are Made For Walking »), mais quelle mouche l'a piquée lors du recrutement de ses musiciens ? High Llamas, Stereolab, d'accord… Mais pourquoi avoir décidé de remplacer les cordes, les cuivres (et l'harmonica !) par des nappes de synthé servies à la louche par un type sans doute bigleux (et sourd) ? Un massacre : imaginez de superbes chansons destinées à l'orchestration transformées en bouillie infâme par des nappes de synthé dégoulinantes. Heureusement, toutes les chansons du grand producteur ne seront pas sacrifiées sur l'autel de la facilité (un synthé, c'est moins encombrant qu'un quatuor de violoncellistes) : restent ces quelques pépites impérissables (« Dirtnap Stories », « The Girls In Paris », etc.) qui n'en finissent pas de nous parcourir l'échine tels de merveilleux frissons country-folk. L'honneur est sauf, mais à la sortie de ce Cirque se lit quand même sur bien des visages une certaine déception : ce n'était pas le concert auquel on s'attendait.

Les empêcheurs d'écouter en rond

Deux jours plus tard, autre soirée dédiée à un label, Thrill Jockey : connu pour ses tendances post-rockeuses à fort quotient intellectuel, le label de Chicago investit toutes les salles avec la plupart de ses ambassadeurs – 10 groupes gravitant autour de la nébuleuse Tortoise. Dès 17h et muni d'un pass, le festivalier pouvait ainsi se balader d'une salle à l'autre et découvrir le rock seventies de Bobby Cohn, la country féminine de Freakwater ou le post-rock grésillant de Radian. Un seul mot d'ordre au programme de tous ces groupes (la Post Rock Academy) : proposer une musique libérée de tous les carcans, revendiquer une singularité forcément salvatrice dans un paysage musical parasité par le nu-métal et la lounge à deux balles. Le meilleur : Chicago Underground Duo, du Miles Davis dégénérescent en roue libre, basé sur l'improvisation et l'explosion des cuivres et des percus. Et Tortoise, feu d'artifices électro-post-rock de cette soirée placée sous le signe de l'exigence mais pas de l'hermétisme. En véritable maître de cérémonie (John McEntire, leader du groupe, fait partie de pratiquement tous les groupes présents ce soir), Tortoise aura ébloui la foule amassée au Cirque Royal par un concert en forme de best of. Ovationné après chacun de ses morceaux épiques, John McEntire et ses comparses auront prouvé que le post-rock n'est pas mort… Même si l'on attend toujours d'eux un nouvel album depuis le décevant « Standards » sorti il y a deux ans chez Warp.

Après tant de « jolies choses » (dixit Raphy), pourquoi ne pas se faire un peu violence avec un bon p'tit live d'Alec Empire ? De quoi se décrasser les oreilles une bonne fois pour toutes, sortir toute cette haine que l'on garde en soi et qui nous empêche d'être nous-mêmes. Pris en otages par le Teuton hardcore et ses sbires aux mines patibulaires, nous voilà réduits au rôle ingrat de victimes abasourdies, maltraitées par ces beats déchaînés et ces cris inhumains. « Quel masochisme auditif ! », diront les mauvaises langues. Mais n'est-ce pas justement dans le mal que l'on trouve le plus de plaisir ? N'aime-t-on pas se faire peur ? Alec Empire cristallise à merveille notre colère et notre désespoir, et c'est pour ça qu'on l'aime (sauf quand il se jette sur nous après s'être tailladé les avant-bras avec un tesson de bouteille…). Vive Alec, avec ou sans boules quiès !

Tant qu'à parler de ces artistes qui conspuent le capitalisme sauvage de notre société, n'oublions pas Mobiil, sorte de Programme moins revendicateur (et sans l'accent toulousain) qui aura davantage surpris par ses installations visuelles et ses happenings (un fonctionnaire à mallette sort de l'écran pour venir nous interpeller) que par sa musique, plutôt ennuyeuse (mais sans doute était-ce partie intégrante de leur message). Mouais.

Ceci n'est pas du rap (ni du rock, ni de la BO)

Sans aucun doute la tête d'affiche rock de ces Nuits Bota, Badly Drawn Boy aura livré un concert en demi-teinte, un peu trop long et décousu. Son nouvel album, « Have You Fed The Fish ? », sort fin octobre, quelques mois seulement après la BO d'« About A Boy », déjà une belle réussite alors qu'on n'en attendait pas tant du Mancunien aux gros bonnets. Les grands moments : l'aérien « Silent Sigh », le splendide « Pissing In The Wind » (sans doute son meilleur morceau), et quelques nouveautés qui laissent augurer du meilleur. Mais décidément, ce Cirque Royal en configuration assise n'est vraiment pas une bonne idée : l'ambiance s'en ressent à chaque concert, comme si le fait d'être calé dans un fauteuil avait des incidences sur le moral du public. Sûr qu'en étant affalé sur un siège, difficile de ne pas piquer du nez à un moment ou à un autre. A revoir pour l'édition prochaine (un retour au bercail avec le chapiteau devant les serres ?)

Après le rock, le post-rock, l'électro, le hardcore, etc. : le rap. Avec TTC à la Rotonde le vendredi 27 septembre, c'était bien la fête de la Communauté française, tant ces rappers manient la langue de Molière avec brio et légèreté. Calembours, cadavres exquis, écriture automatique, jeux de mots surréalistes (hommage à nos compatriotes Matisse, Topor et consorts ?), les Parisiens de TTC ont prouvé qu'il existe une alternative au rap de plus en plus aseptisé qui courent les ondes de l'Hexagone et de Belgique. De « Leguman » à « De Pauvres Riches », Teki Latex, Tido et Cuizinier malaxent la culture pop à coups de plume forts en gueule et de samples Géo Trouve-tout. Jubilatoire !

Tout comme The Raptures, nouveau groupe new-yorkais à la mode qui fait se croiser rock, funk et new wave dans un délire kaléidoscopique total. Chez ces jeunes surdoués, on croise The Clash, The Specials, Gang of Four, PIL et The Stooges, tous invités à jammer les yeux bandés au milieu d'une grande chaise musicale. Produits par le nouveau messie du rock James Murphy (LCD Soundsystem), à la tête du label DFA (pour beaucoup le futur du rock), ces Raptures devraient devenir énormes. C'est en tout cas ce qu'on leur souhaite.

Et ce ne sont pas les McLusky, avec leur rock tendu entre Pixies et Nirvana (voir chronique Pukkelpop), qui viendront calmer le jeu : les Nuits Bota se terminent sous forte influence rock'n'roll, à l'image d'une année 2002 qui met les bouchées doubles pour redonner du lustre à ce genre que l'on donne mort tous les six mois. Mais qu'importe le genre, pourvu qu'on ait l'ivresse. Cela, les Nuits Bota l'ont toujours bien compris.

G.E.

Une histoire de chaises…

Le 25 septembre, Pierre Surquin ouvrait donc le concert de Dominique A, au 'Musée'. Devant un peu plus de 300 personnes… assises. Drôle d'idée d'installer des chaises ! Encore que le premier album de Pierre, qui vient juste de sortir, s'intitule « Une affaire d'état » ; et qu'une partie du public, y tenait à sa chaise… Bref, le Tournaisien s'est plutôt bien débrouillé dans un style que je ne lui connaissais plus. Très électrique, comme à ses débuts. Mais dans la langue de Molière. Faut dire que ses musiciens allient sobriété et efficacité ; encore que son drummer soit plus efficace aux percus qu'aux drums. Le temps de rôder la balance (NDR : Pierre, arrête de vouloir manger le micro, il n'est pas comestible…), et la machine a carburé au quart de tour. Oscillant entre atmosphère  'eitzeilienne', 'kozelekienne' (NDR : pour votre info, sachez que Mark Eitzel était le leader du défunt American Music club et que Mark Kozelek est toujours à la tête du trop méconnu Red House Painters), folk pop, psychédélisme, lo fi et rumba (« Et ça en est là » est digne d'un Bernard Lavilliers !), ses compositions au lyrisme et aux lyrics baroques troublent, déconcertent, mais finissent toujours par séduire. Une prestation que le public a beaucoup appréciée. Pour preuve les applaudissements nourris auxquels Pierre a été très sensible. Comme quoi, le travail finit toujours par payer.

Dominique A, franchement je n'ai jamais trop aimé sur disque. J'ai donc eu le tort de manquer les premiers instants du spectacle. Sorry, il faisait soif. Et puis lorsqu'on met des chaises, on pense aussi à la sonnette, comme au théâtre. Aussi, en rentrant dans la salle, il faisait noir comme à l'intérieur d'un lieu que la décence m'interdit de décrire. L'artiste avait sans doute prévu de piéger les retardataires… A l'issue d'un poème récité sur fond sonore post industriel, la lumière (et l'artiste) apparaît (apparaissent). Il est seul. Enfin, seul au milieu d'une multitude de pédales, dont il se sert avec brio. Un véritable homme orchestre ! Il crée même ses propres boucles, bondissant d'une pédale à l'autre avec une dextérité pas possible. Son concert oscille de l'acoustique à l'électrique, du tendre au ténébreux, variations qu'il agrémente d'humour (NDR : Dominique, peux-tu virer les chaises. Bisous !), de lo fi, de flamenco, de rockabilly (en anglais), d'un pastiche des Smiths (toujours dans la langue de Shakespeare), et qu'il ponctue en finale d'un très beau « Je sais que tu ne viendras jamais », et en rappel, d'une formidable reprise de Barbara (« J'ai tué l'amour ») ainsi que d'un paso doble particulièrement impressionnant. Le tout canalisé par une superbe voix qui me fait penser de plus en plus à celle de Léo Ferré. Dominique A : le Léo Ferré des temps modernes… à méditer !

B.D.

Pukkelpop 2002 : vendredi 23 août

Après une bonne nuit sans pluie, entamer la journée avec D4 valait bien sa part de caféine : sec et bien tassé, leur punk-rock valait le détour.

Même chose pour Vandal X, duo limbourgeois (une guitare, une batterie) qui n'a pas besoin de davantage pour incendier une Main Stage. Leur album s'appelle « 13 Basic Hate Tracks » : un sacré titre pour une sacrée claque, surtout à cette heure (13h00)… Le chiffre 13 semble donc leur porter bonheur : on espère que leur rock coriace ne sera pas tombé dans l'oreille d'un sourd, contrairement à celui de Trust Company (poussif) et de Cooper Temple Clause, sorte d'Oasis boosté aux champis mais qui aurait tout vomi dans les cuvettes.

Duane Lavold de Custom, du haut de ses deux mètre dix, aime aussi le rock, mais n'hésite pas, lui, à le travestir de sympathique manière, le minant de l'intérieur par l'ajout d'influences pop, folk, voire électro. On pense parfois à Eels et à Beck, pour cette manière de se jouer de tous les clichés et d'en faire un pot-pourri funky et sautillant, à l'image de ce « Hey Mister », single dévastateur rappelant à bien des égards le « Distance » de Cake.

Autre bonne surprise, autre géant (au figuré cette fois) : Gonzales et son électro-cabaret assez décadente (le mot-clé du festival). Son dernier album, « Presidential Suite », est excellent. Ses prestation live le sont encore davantage : cette fois affublé d'un costume rose, le Canadien émigré à Berlin aura mis le feu (toujours au sens figuré), et cela rien qu'avec un piano, un mélodica et une bonne dose de dérision. En débutant son concert par une ballade rétro au clavier puis en enchaînant avec un rap décalé, ce Kurt Weill des années électroniques aura prouvé son éclectisme et son bon goût – l'apanage des plus grands. Ne dira-t-il pas à un moment, avec ironie mais sans vraiment mentir, que sa musique est celle du futur ? A tout bien y réfléchir, on se dit que ce gars, sous ses airs de rigolo en complet flamand rose, a peut-être raison, surtout après qu'on ait vu Nickelback ou Cooper Temple Clause. Et lorsqu'il nous refait son drôle de hit « Take Me To Broadway » après trois-quarts d'heure de déjante jouissive (avec même une reprise de Guesch Patti), on se surprend à en redemander… 2000 € : c'est le montant qu'il recevra sur son compte pour ce concert (il nous l'a dit). Quand on sait que Nickelback a du recevoir au moins le quintuple pour leur live d'artificiers, on se dit qu'il n'y a pas de justice. Gonzales for president !

Au Ministère de l'Emploi, on verrait alors bien Miss Kittin & The Hacker, tant leur électro-pop (ou electroklash) a fait des émules ces derniers mois : combien d'artistes se sont en effet jetés corps et âmes dans le revival eighties après avoir entendu « Frank Sinatra » à la radio ? Un paquet. Evidemment, beaucoup d'entre eux continuent à pointer au chômage, leurs beats discoïdes ressemblant comme deux gouttes d'eau à ceux de Kittin… Sans parler de ces chanteuses au look humide, avec l'accent français à l'identique et ce même débit à la Anne Clark… Pour l'heure, Miss Kittin est la reine de l'électro, une Donna Summer du troisième millénaire. Sauf que ses cheveux sont teints en noir et qu'elle porte des pompes militaires : autrement dit, le look est plus « free partie » que « studio 54 »… Tout le contraire des spectateurs, glamour et tendance, qui répondent au moindre appel de la (re)belle par des cris reconnaissants et des déhanchements suggestifs. On se croirait presque en club, tant l'ambiance est surchauffée. Mais tout cela nous fait oublier une question essentielle en ces années de « revival » toujours plus insistants : quel est le pire, a) Cultiver sa différence en puisant son originalité dans les années quatre-vingts (difficile mais possible, comme ici) ou b) revenir tout droit de cette décennie laide et cliché pour réinvestir le devant de la scène (les Guns) ? A vous de juger, en tout cas, rien n'interdit de danser sur Miss Kittin avec un bandana rouge sur la tête et un T-shirt Guns de la tournée 87 (la grande époque) sur le dos.

Après tant d'interrogations existentielles, un petit Junkie XL aurait bien fait l'affaire : pas de chance, puisque Junkie XL n'est plus - seul reste le DJ (rebaptisé « JXL ») et ses disques, dont celui qu'il a fait avec la voix d'outre-tombe d'Elvis (« A Little Less Conversation »). Un hit d'ailleurs, qu'il balance dès le début de son set : autant dire que le reste n'avait dès lors plus grand intérêt. Quelle décadence, quand même !

Et voilà qu'en plus, on nous refourgue Within Temptation et son gothique de femmelettes ! D'accord, la belle Sharon avait mis l'ambiance à Werchter (« De sensatie van Werchter 2002 », pour reprendre les mots du Humo Pukkelpop ABC), alors pourquoi se plaindre ? Tout simplement parce que leur succès (un disque d'or chez nous, qu'ils recevront sur scène) est le signe d'une DECADENCE profonde de notre société, occupée à dérouler le tapis rouge pour des gens qui vouent un culte à SATAN et ne vont donc pas à l'église… Tout cela présage d'un retour plus que certain à une sorte de barbarie moyenâgeuse, où l'on verrait d'honnêtes jeunes gens se déguiser en bagnards affublés de costumes à code barre, et tout cela pour ressembler à leurs idoles. Sommes-nous tous devenus fous ? Du metal gothique ? A quand le revival Poison et Motley Crüe, tant qu'on y est, avec ses shorts cyclistes, ses permanentes roses et ses singlets cloutés ?

Prong, au moins, c'est du métal sans fard, qui n'a pas besoin de tralala pour emporter notre adhésion, même s'il est vrai qu'ils ne sont plus tout jeunes non plus…

Aaargh, ce festival sent la mort, voilà tout ! Le retour de Mr. C de The Shamen : encore un fantôme qui sort de sa tombe, alors que tant de jeunes talents aimeraient eux aussi monter sur le devant de la scène ! Sus aux vieilles stars sur le retour, même à Elvis! Tout cela sonne peut-être très réac, mais la terre tourne et la musique évolue : déjà que le surplace est agaçant, alors la régression !

Korn, justement, joue à merveille sur nos régressions et nos pensées les plus obscures : dommage que la voix de Jonathan Davis ait été noyée pendant tout le concert dans un déluge d'infra-basses particulièrement pénibles. Véritable best of pour les fans venus en nombre, Korn ne jouera que deux morceaux de son petit dernier, « Untouchables » (les deux singles en fait). En tout cas, à l'écoute des « Blind », « Freak On A Leach », « Falling Away From Me », « A.D.I.D.A.S. », etc., on se dit que le groupe a déjà pas mal de classiques à son actif, et cela après seulement six années d'existence (du moins depuis la sortie de leur premier album en 1994). Dommage que ces chansons aient été le déclencheur de toute cette vague de nu-métal pour midinettes, qui ne vaut, pour l'essentiel, pas tripette…

L'antidote à ces boys bands qui se veulent méchants mais font aussi peur qu'une meute de yorkshires ? Le hard rock poilu d'Andrew WK, certes un peu beauf et sentant la bière, la sueur (« I Get Wet ») et le vomi (« Party Till I Puke », d'une poésie évidente), mais au moins, ici, on ne se prend pas au sérieux. Andrew accompagné d'un groupe de chevelus à la hauteur de ses hymnes festifs (« Party Hard », déjà un classique), c'est comme si l'on regardait un match de foot entre copains, assis sur un bac de pintes et gueulant des grossièretés à l'arbitre. Au concours des ambiances les plus éthyliques de ce festival, sûr qu'Andrew remporterait la médaille d'or.

Autre champion, mais cette fois-ci toutes catégories : DJ Shadow et son hip hop instrumental de luxe. Seul aux commandes de quatre platines, l'Américain livrera un set magnifique, entremêlant avec doigté les compositions de ses deux excellents albums (le séminal « Endtroducing » et son petit dernier, « The Private Press »). Pas avare en commentaires (pour une fois qu'un DJ sort de son mutisme), Josh Davis (c'est son nom) n'oubliera pas de remercier le public, sans lequel il avouera n'être rien (« J'ai la chance de faire ce que j'aime, et toute la journée je n'attends que le moment du concert […] La musique est toute ma vie », etc.). Set grandiose, projections démentes, musique intemporelle : DJ Shadow est décidément l'un des artistes les plus importants de ces dernières années. Après un mix ultime de « You Can't Go Home Again », « Midnight In A Perfect World » et « High Noon », le jeune homme s'en ira sous des tonnerres d'applaudissements, satisfait et souriant. Le paradis existe, nous l'avons côtoyé.

Mais il faut bien redescendre sur terre, d'autant que nous attendent, sur la Main Stage, les deux Anglais d'Underworld – on sait leurs concerts de véritables marathons hyperkinétiques, à ne surtout pas rater. Rappelez-vous il y a deux ans : le Dance Hall (et son extérieur) transformé en immense club sous les coups de boutoir de leur techno quatre étoiles, le duo avait été (encore une fois) à l'origine d'un des grands moments du festival. 2002, rebelote : malgré un début en douceur (des nouveaux morceaux assez « downtempo », préfigurant un  « Hundred Days Off », leur album à sortir ce mois-ci, plutôt détendu), Smith accélérera rapidement la cadence, et Karl Hyde de gesticuler comme un épileptique en récitant ses litanies sur un débit de chaman. Décidément, Underworld reste cette furieuse machine à danser, et ce malgré le départ de Darren Emerson. Le clou du concert : la dernière demi-heure, toute en montée orgasmique, de ce « Born Slippy » toujours aussi fédérateur à ce « Moaner » en clôture, véritable climax de beats déchaînés, à rendre dingues les plus coincés des guiboles. Au tapis, à genoux, c'est le sourire béat aux lèvres et la tête dans les étoiles que l'on quitte le site, en espérant qu'il ne pleuve pas pendant la nuit…

 

Vieilles Charrues : 20-21-22 juillet 2002 / La Bretagne a aussi son festival !

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Fondé par un bande de copains en 1992 à Carhaix, petit village paisible de Bretagne, presque trop paisible, le festival des « Vieilles charrues » est devenu 10 ans plus tard un événement musical incontournable de France L'édition 2001, qui s'est déroulée les 20, 21 et 22 juillet a recensé plus de 60 000 personnes par jour, dont 45 000 campeurs. Elle a attiré un public hétéroclite et de tout âge. Mais peu importe les différences, puisque la plaine de Carhaix est un lieu de fête, un lieu de rassemblement pour et par la musique. Bien entendu, pour que cette alchimie fonctionne, le festival se doit de proposer des artistes de tout genre et de toute origine, en essayant de faire participer un maximum les groupes bretons, histoire de montrer de quoi est capable la Bretagne...

Parmi les plus notoires, figuraient Denez Prigent. Il chante en breton en s'accompagnant d'une rythmique électronique. Servat aussi ; et puis le fameux Matmatah qui était invité pour la troisième fois en 10 éditions. Beaucoup plus classique, et surtout ardents défenseurs de la bonne chanson française, Moustaki et Nougaro ont été fidèles à leur réputation. Et que dire d'Henri Salvador, dont le 'one man show', émaillé de ses « vieux » tubes, déclenche toujours autant d'enthousiasme en faisant vibrer et chanter petits et grands… Et le rock français ? Il se porte très bien, merci. Tête d'affiche, Noir Désir a fait l'unanimité. D'autant plus qu'il a alterné chansons tendres et compositions féroces. Chanteur parisien toujours prêt a nous faire un strip-tease pour mettre l'ambiance, Java n'est évidemment pas passé inaperçu. Tout comme les Têtes Raides, dont le superbe set acoustique est parvenu à faire chavirer le public. Mickey D n'a pas été apprécié à sa juste valeur. En fait, lorsqu'il est monté sur scène, la majorité du public était encore aux portes du festival. L'afflux de spectateurs conjugué à la vérification des tickets et à la fouille des sacs a complètement dépassé l'organisation. Quant à Saint-Germain sa prestation fut tout bonnement décevante. La programmation trop tardive a-t-elle eu une influence néfaste? Je n'en sais strictement rien. Toujours est-il que leur set manquait cruellement de chaleur. Manu Chao était en super forme. Et malgré une fatigue accumulée par les festivaliers pendant deux jours, sa prestation de 2 heures a littéralement mis le feu au public (NDR : et tant pis si Vanessa Paradis a dû retarder son entrée en scène…)

Evidemment un festival qui se veut d'envergure internationale n'invite pas que des groupes français. Ainsi, la Belgique y était représentée par Hooverphonic, toujours aussi habile à ficeler ses mélodies électro pop, et puis l'inénarrable Arno, toujours aussi apprécié Outre-Quiévrain.

Si le reggae de Black Uhuru passe bien la rampe, Ben Harper est probablement devenu le nouveau chouchou à Carhaix, tant sa prestation a embrasé le public. Un public qui a même repris la plupart de ses chansons en chœur. Et puis j'allais oublier Placebo. Très appliqué, Brian Molko a confirmé tout le bien qu'on a pu dire de lui lors de sa prestation accordée cette année à Werchter.

Impossible évidemment d'assister à toute la programmation du festival. D'autant plus que certains artistes se produisaient parfois entre deux conférences de presse. Je n'ai donc pu voir Brooklyn Funk Essentials, Le Peuple de l'Herbe, Gnawa Diffusion, K2R'Riddim, Klaktonclown, Rubin Steiner, Dupain, Maceo Parker, Zenzile… et plein d'autres.

Mais pour que la fête soit complète, rien de tel qu'une météo clémente (NDR : c'est à dire sans trop de pluie), un public réceptif et chaleureux, ainsi qu'un spectacle pyrotechnique digne d'un 14 juillet à Cannes. Un spectacle offert à l'issue de chaque soirée ! Seule note négative, l'organisation m'a semblé parfois dépassée par l'ampleur de l'événement. Mais il serait indécent d'en vouloir aux bénévoles (plus ou moins 5500, selon le dossier de presse) qui bossent du matin au soir, parfois depuis plusieurs semaines ; et qui donnent tout ce qu'il ont dans le ventre pour faire de « Vieilles Charrues » ce qu'il est aujourd'hui…

(Un tout grand merci à Yves Colin, responsable de l'organisation presse, pour l'accueil qu'il nous a réservé.)

Pukkelpop 2002 : samedi 24 août

La pluie… Vers 5h00 du matin, elle se mit à tomber de manière drue, puis avec davantage de violence : très vite, le site prit l'eau, et les campings avec. Résultat : certains se réveillèrent quelques heures plus tard les pieds mouillés et la tente transformée en bouée de sauvetage. Pas gai quand il reste une journée à passer au festival, surtout quand vos vêtements ont pris l'allure ingrate de torchons pleins de boue… La boue ! Le site transformé en bourbier gigantesque, c'est la croix et la bannière pour faire deux pas sans retrouver ses chaussures englouties par un amas de glaise humide et collante. Certains trouvent ça drôle, d'autres préfèrent plier carrément bagage : les organisateurs iront d'ailleurs jusqu'à inciter les campeurs du site B (complètement sous eau) à repartir chez eux, le plan catastrophe (pompes à eau, paille sur les sentiers) ayant été déployé pour éviter tout accident.

Qu'à cela ne tienne, il reste les plus endurcis, des sacs plastique aux pieds et une bonne dose de détermination en poche, venus quand même en masse (le samedi est complet) pour applaudir les Guns et… t'Hof Van Commerce. Pratiquement inconnus de notre côté de la frontière linguistique, ces rappeurs à l'accent régional font un tabac chez nos amis flamands, notamment avec leur dernier single, « Kom Maar Ip », du hip hop rigolo pour fans des Beastie Boys. Avec Flip Kowlier en leur sein (qui, en solo, joue au ménestrel des polders, alors plus proche de Raymond Van Het Groenewoud que de Osdorp Posse), ce coin du commerce n'a rien d'un groupe de Prisunic : leurs samples arrachent et ils savent mettre l'ambiance, bien qu'on n'y comprenne rien (mais même certains Flamands n'y pigent que dalle, dialecte oblige…). Big up à 't Hof donc, qui, comme son nom l'indique, fait de la « chouette » musique.

Mais la révélation de ce festival, c'est Interpol, un groupe de New-yorkais au look new wave (costume-cravate) et à la musique tout aussi obscure et crépusculaire que leurs idoles (Joy Division, Television, The Smiths, voire The Cure). Le chanteur, au timbre assez proche de  celui de Ian Curtis, fait pourtant un peu tache au milieu de ses camarades : on le dirait sorti d'un collège suisse, avec ses cheveux blonds bien coiffés et sa mine de premier de classe. Il ne faut pourtant pas se fier aux apparences, tant sa voix rappelle les grandes heures de la cold wave et de la fin du punk. Le premier album du groupe (« Turn On The Bright Lights ») vient d'ailleurs de sortir, et c'est un grand disque… bien qu'il n'invente rien. On devrait certainement en reparler dans les mois à venir, en tout cas il est fort à parier qu'Interpol devienne énorme (toutes proportions gardées) et que leur disque se retrouve dans les classements de fin d'année.

Tout le contraire de Filter, ce groupe metal-indus qui avait pourtant décroché la timbale en 95 avec « Hey Man, Nice Shot » (et pas Short) mais qui n'a jamais su se faire aimer du public européen. Richard Patrick, chanteur et leader du groupe, ne s'en est d'ailleurs toujours pas remis : « Comment peut-on avoir tant de succès aux States et pas du tout en Europe ? », se dit-il tous les soirs avant d'aller dormir. La réponse est pourtant simple, mon vieux : les Européens ont plus de goût, c'est tout… Allez, c'est pas grave : va rejoindre Kid Rock et Dave Matthews Band et formez tous ensemble un club des « pseudo-musiciens amerloques conspués par le reste du monde » : peut-être qu'avec un peu de chance, vous pourrez aller jouer à la Maison Blanche.

Maximilian Hecker, lui, n'a pas la grosse tête : normal, il a commencé sa carrière en faisant la manche dans les rues allemandes et en reprenant à la guitare des chansons… d'Oasis. Mal parti donc, il s'est pourtant bien rattrapé : signé chez le label électro Kitty-Yo, il a sorti il y a quelques mois un premier album, « Infinite Love Songs », au charme acoustique toujours pas dissipé. Venu seul avec sa guitare et son clavier, il enchaînera ainsi les perles de son répertoire, d'un air timide et - parfois - renfrogné. Il est certain qu'un batteur aurait été le bienvenu pour donner plus de vie et d'envergure à ses ballades majestueuses… Dommage, surtout quand, dans un excès de maniérisme, il rate son morceau de sortie, « Cold Wind Blowing », et s'en va tout penaud. Comme dit le fameux dicton, « A trop avoir chanté du Oasis, on finit par ressembler aux frères Gallagher ». Et ce n'est pas un compliment.

Les plus malins de la journée sont certainement les pensionnaires de la Boiler Room : les pieds et la tête au sec, ils peuvent en effet danser sans craindre la pluie, et ce sans interruption, puisque les DJ's s'enchaînent mais ne se ressemblent pas. Au programme notamment : Simian, dont on ne connaissait pas les talents de DJ's. Assez proches des 2 Many DJ's (présents le jeudi, mais à l'origine d'un set pompier assez peu « bootleg », pourtant leur marque de fabrique), ils auront bien déchaîné la foule, comme quoi le recyclage est toujours une bonne affaire.

Un peu plus tard dans la journée, c'est Tom Barman que l'on retrouvera derrière les platines (pour un set électro éclectique), sans oublier Darren Emerson, ex-Underworld et dieu du pitch.

Pour en revenir au rock, sachez qu'Enon, composé notamment d'un Brainiac au chant (John Schmersal) et d'une ex-Blonde Redhaed à la basse (Toko Yasuda), n'aura pas rempli son contrat à la lettre : on pensait assister à un concert déjanté, « entre Beck, Eels et Nirvana » (dixit le « Humo ABC »), c'était aller un peu vite en besogne. Plus proche de Pavement et, justement, de Blonde Redhead, Enon office dans la cour des groupes lo-fi qui érigent le bordel et l'approximation en credo musical… Le résultat n'étant malheureusement pas toujours à la hauteur de nos espérances, nous resterons dubitatifs et leur laissons une seconde chance. Autrement dit, ce n'est que partie remise.

Plus costauds et moins décevants, les Texans de Sparta, dont nous avons déjà dit beaucoup de bien lors de leur passage au Club de l'AB. Emmené par Jim Ward et d'autres ex-At The Drive-In, ce combo qui allie rage cyclothymique, passages à tabac des mélodies et superbes accalmies n'aura pas déçu : il y a donc une vie après At-The Drive-In. Fan transi de Mike Watt, on reverra Jim dans la soirée lors du « Tribute to The Stooges », chantant « No Fun » avec joie et enthousiasme, sous l'œil paternel de sa vieille idole punk des Minutemen… La descendance est en tout cas assurée.

Après une telle claque, les 16 Horsepower ne pouvaient qu'apparaître un peu falots, d'autant plus que leur rock country et ses ambiances intimistes se savourent difficilement dans un si grand festival… David Eugene Edwards est en tout cas toujours aussi habité, peut-être trop : les contacts avec le public sont rares, et les blancs entre les morceaux trop longs. On pourra mieux juger de leur prestation lors de leur passage au Cirque Royal, dans le cadre des Nuits Botanique.

Pour oublier ce concert un peu morne, rien de tel qu'une bonne cure de Royksopp : leur électro maligne et champêtre aura mis le feu au Dance Hall, surtout qu'après des mois de tournée, le duo norvégien manie les beats et les instruments comme personne. Le public ne s'y trompera d'ailleurs pas, leur réservant un triomphe pour « Remind Me » et « Eple ». Dire qu'il y a un an, peu de festivaliers s'étaient déplacés pour venir les applaudir (il faut dire un peu tôt dans la journée)… Royksopp tient donc ici sa revanche. Après l'Europe, le monde ?

Le monde, Stereo Mc's l'a eu entre ses mains il y a presque 10 ans avec son méga-tube planétaire, « Connected », un morceau qui, à l'entendre encore une fois, n'a décidément pas vieilli (c'est ça, un tube). Et le reste n'est pas mal non plus, comme ce « Deep Down and Dirty » du dernier album, et bien d'autres morceaux, qui, en plus de donner des fourmis dans les jambes, ont apporté le soleil sur Kiewit. On a même vu des fans des Guns remuer de la tête : un exploit quand on sait l'étroitesse d'esprit de ce genre de fanatiques, et de hard rock en plus.

Heureusement, ils n'auront pas trop gâché la fête, sauf lors du concert de Suede, un peu chahuté. Dommage, car Brett Anderson aura fait de son mieux pour rallier la foule à sa pop maniérée et délicate, jouant la carte du best of plutôt que celle de la présentation live de son nouvel album (on notera que l'ego d'Anderson se porte bien, merci pour lui). De « Electricity » à « Animal Nitrate », « Trash » et « Beautiful Ones », tout le répertoire de son groupe sera revisité, pour la plus grande joie des fans (pas ceux arborant un T-shirt d'Axl Rose qui tiraient la langue au premier rang, mais les autres). Quand même : pour se faire une meilleure idée du Suede nouvelle cuvée, mieux vaudra revenir les voir à l'AB en octobre : là, c'est sûr, les fans d'Axl seront loin, très loin…

Après la star en déclin (mais pas son ego), le retour des morts-vivants : Ron et Scott Asheton, respectivement guitariste et batteur des Stooges, accompagné de Mike Watt (Minutement, fIREHOSE) au chant et à la basse et de Jay Mascis (Dinosaur Jr) à la seconde guitare, pour un « Tribute » à leur groupe (mais sans Iggy). A part Scott qui a du mal à voir le bout de ses baguettes, Ron est toujours aussi balaise. Quant à Mike Watt, s'il n'a jamais été un grand chanteur, il aura fait son boulot comme toujours : avec hargne et possession. Jay Mascis, lui, aurait pu jouer moins fort : ces riffs bruyants auront parfois noyé le reste… Mais bon, vous vouliez du rock'n'roll, du vrai, vous en aurez eu pour vos frais : à écouter et voir ces papys reprendre « No Fun » et « I Wanna Be Your Dog » avec une joie non feinte, on se dit en tout cas que tous les autres groupes de rock ici présents pouvaient retourner dans leurs loges tête basse. Oubliez le reste, les amis : c'est ici qu'était le rock, point barre.

Eh oui, Axl, tu as beau avoir donné un tout bon concert, enchaînant classique sur classique (tout « Appetite For Destruction, le meilleur album des Guns n'Roses), tu n'en restes pas moins une star bornée et pas très respectueuse envers tes fans (et les autres). Une heure et sept minutes de retard : beaucoup seraient partis si tu n'avais pas disparu publiquement depuis dix ans, de manière à entretenir ton mythe de légende vivante du rock, antipathique, capricieuse et, certes,  géniale. Car tout le monde voulait te revoir sur scène, l'arpentant en courant de droite à gauche, crier comme un chat enragé, enfourcher ton piano pour nous jouer « November Rain ». Sans Slash ni les autres, tout le monde avait pourtant les chocottes : est-ce tu étais encore à la hauteur, et quels étaient les musiciens qui pourraient les remplacer (s'il en existe) ? Quelle aubaine : tu n'as pas vieilli, tes nouveaux musiciens (dont le fameux Buckethead, de Primus) sont à la hauteur, tes rengaines hardeuses restent de grandes rengaines hardeuses. Mais quand même : qu'apportes-tu encore au monde du rock ? Tes nouveaux morceaux ne sont pas terribles, avoue-le, et puis on l'attend toujours, ce « Chinese Democracy »… Enfin, on ne l’attend plus vraiment : on n'a d'autres chats à fouetter, si tu veux tout savoir. OK, c'était dément, on en a eu pour notre argent, mais tout ceci n'est-il pas un peu décadent ? Et dire que Radiohead (rumeur) était prêt à jouer si tu annulais… (Soupir). « Paradise City » en apothéose de ton fabuleux concert de retrouvailles, on se félicite d'avoir quand même patienté pendant une heure (et sept minutes) : ça en valait la peine. Il paraît qu'à Leeds, ils ont eu  moins de chance : tu n'as joué que trois-quarts d'heure. On peut dire qu'on l'a échappé belle.

 

Seat Beach Rock 2002

C'est la première fois que le Beach Rock s'installait à l'hippodrome d'Ostende, là où d'habitude on parie sur des canassons en espérant décrocher le pactole. Conséquence de ce déménagement, les odeurs de crin et de purin ont remplacé celles, moins agressives pour nos narines, du ressac et des coquillages… Rebaptisé « Farm Rock » par de nombreux festivaliers dégoûtés par toute cette paille boueuse collant à leurs baskets, le Beach Rock n'avait donc plus rien d'un rendez-vous côtier pour touristes en manque de soleil (mais moins de décibels). En un sens, c'est mieux, car pour une fois les visiteurs semblaient vraiment s'être déplacés pour la musique, et non plus pour se rôtir à l'abri du vent, avec parfois l'envie de quand même se lever pour écouter le truc qui passe sur la scène, là-bas, au loin… D'autant que le soleil a fait la grève jusqu'en milieu d'après-midi, de quoi refroidir une fois pour toutes les abonnés aux essuies de bain, ceux qui faisaient du Beach Rock de Zeebrugge (et auparavant de La Panne) une escale sympathique entre les canaux de Bruges et le mini-golf de Coxyde.

Comme d'habitude, c'est le « Belgian People's Choice » qui eut l'honneur de débuter les festivités, en l'occurrence Lunascape, un groupe flamand pop-rock sans grande originalité mais à la chanteuse de charme (à noter quand même cette reprise de Sinead O'Connor, « Tears From The Moon »).

Juste après, le rock bâtard des Américains de Sheila Divine n'intéressera pas davantage un public encore très parsemé, malgré leurs quelques hits bien connus des radios flamandes, comme ce « I'm A Criminal » au refrain évident mais semble-t-il pas encore assez fédérateur. Contents de voir quand même une dizaine de mains se lever pour applaudir (ils n'en ont jamais vu autant de toute leur vie), ces rockeurs peu inspirés remercieront même les Belges pour leur accueil phénoménal… Mais de quoi parlent-ils ?

Liquido aura prouvé une fois encore qu'il ne faut pas avoir fait du solfège pour caracoler aux sommets des hit-parades : deux notes de synthé et un riff de guitare bien accrocheurs suffisent à faire sonner le tiroir-caisse (rappelez-vous leur tube « Narcotic »). Dignes successeurs de Chumbawumba au rayon des hymnes débilitants parfaits pour jumper les bras en l'air, Liquido aura rempli sa mission sur l'échelle de Richter : on a bien ri, on a sauté tous en chœur, bref on s'est bien amusé… Mais pour la musique faudra repasser.

Heureusement qu'il y avait les Anglais baggy de Lo-Fidelity All Stars pour remonter le niveau : leur electro psyché entre Stone Roses et Happy Mondays aura donné pas mal de sueurs froides et de coups de soleil dans la tête. Il y a quatre ans, leur album « How To Operate With A Blown Mind » avait déjà soufflé un vent frais sur nos oreilles blasées par le big beat alors à la mode. Mais quelques mois plus tard, leur chanteur charismatique (The Wrekked Train) se faisait la malle, dégoûté par le music-business ou trop défoncé à l'XTC pour continuer l'aventure (peut-être les deux, en fait)… Réapparus en début de cette année avec un « Don't Be Afraid Of Love » plus posé, les enfants terribles de Bez et de Ian Brown prouvèrent qu'ils n'étaient pas morts, dieu leur en garde. Le Beach festival a toujours été l'endroit rêvé pour voir des groupes jamais vus ailleurs ou pommés sur la carte de la pop, de la techno et du rock… Sans doute que l'air de la mer y est pour beaucoup, en tout cas une chose est sûre : le concert de Lo-Fidelity All Stars fût le détonateur de cette journée grisâtre, et ce malgré le volume sonore, à vriller les tympans.

Gomez est tout aussi rare en festival : il fallait donc en profiter. Leur mix de blues-rock jeunet, d'électro discrète et de pop tom waitsienne se prête pourtant bien aux rassemblements festifs – la preuve c'est qu'ils ont réussi à décongeler la foule, toujours longue à la détente lorsqu'il s'agit de se déhancher à trois heures de l'après-midi.

Le tapis ainsi déroulé à Flip Kowlier, celui-ci n'avait plus grand chose à faire pour cueillir le public dans sa main - du moins le public néerlandophone, puisque le chanteur vient du Nord, et chante dans la langue de Guido Gezelle. Rappeur à ses heures au sein du collectif 't Hof Van Commerce, Kowlier fredonne des airs traditionnels à la flamande mais délayés dans une sauce plus « djeune ». Roots en tof !

Le cas Primal Scream est lui plus délicat : on sait la réputation des Anglais sur scène – soit Bobbie Gillepsie est en forme et c'est OK, soit il est stone et c'est KO. Aujourd'hui donc, chômage technique : Bobbie chante comme s'il allait pointer, sans parler de ses copains, aussi souriants qu'à un enterrement. Les guitares en berne et le micro dodo, Primal Scream sonnait donc comme un vieux groupe de punk sur le retour. Et la révolution, dans tout ça ? C'est pas comme ça qu'on part à l'attaque, mes gaillards ! Patraque, le rock de ces Britons a baissé la garde : après la déglingue de Prodigy et d'Oasis, que reste-t-il encore des petites teignes qui faisaient les beaux jours de nos crises de puberté ? De la pose. Pauvre de nous !

Et No Doubt alors ? Aurait-on oublié leur ska-punk de fillettes ? Bien sûr que non : Gwen Stefani peuple toujours nos rêves les plus moites, bien que sa musique n'a rien de très excitant… Quoique : depuis leur séjour en Jamaïque pour la production de leur dernier bébé, « Rock Steady », les Américains sont remontés dans notre estime. En mâtinant leur rock sautillant de boucles dub et de refrains rasta, No Doubt est devenu plus fréquentable, même si leurs fans crient à la trahison. Ils étaient en tout cas nombreux à se presser devant la main stage, émus d'enfin voir Gwen de près, et plus seulement en fantasmes. Ah ! Quelle fille charmante ! Elle aura vite fait de mettre le feu, gigotant tel une championne de boxe thaï et grimpant sur les échafaudages pour mieux voir la mer… « Don't Speak », « I'm Just a Girl », « Hey Baby », « Hella Good » : que des hits pour un public ravi. Pas de doute, Gwen Stefani sait y faire. Gavin Rossdale (Bush) a bien de la chance.

Moins de chance pour Jamiroquai, dont le concert en roue libre aura certes été généreux en tubes, mais pas en ambiance : c'est que le fan d'Elvis Pompilio n'est pas très causant, préférant laisser ses (bons) musiciens improviser entre chaque morceau que de parler au public. Best of pour les fans venus en nombre, sa prestation ne restera pas dans les annales. En 2002, l'odyssée funk de J-Kay piquerait-elle du nez ? Jamiroquai ne semble plus impressionner personne, à part son chapeau, comme dirait Janin et Liberski.

La surprise vint plutôt de Cornershop. Comme leur dernier album s'appelle « Handcream for A Generation », leur passer la pommade ne paraîtra pas déplacé : au début timides et endormis, les Anglais auront vite fait d'embrayer à la vitesse supérieure, enchaînant tubes sur tubes, dont un « Brimfull Of Asha » toujours aussi festif. Leur mix de pop, de cithares pakis et de rock psyché n'a rien d'une soupe aux nouilles… Au contraire, c'est l'antidote aux pires déceptions : J-Kay devrait s'en avaler une pleine louche.

Et tant qu'à faire, se resservir aussi au rayon electro-pop de nos compatriotes Vive La Fête, le groupe le plus hype du moment. C'est que le bassiste de dEus Danny Mommens et sa compagne sculpturale Els Pynoo sont la nouvelle coqueluche de Karl Lagerfeld. En accompagnant « live » sur le catwalk les top-models de chez Chanel, Vive La Fête est plus connu dans le milieu de la mode que dans celui, certes un peu moins glamour, du rock. Pourtant, les voir sur une vraie scène aura fait valser tous nos préjugés : Vive La Fête n'est pas un produit copyrighté par Lagerfeld, mais un vrai groupe, bien meilleur qu'avant, d'ailleurs. Car ce n'était pas la première fois que le groupe jouait au Beach Rock… Evidemment, sans la pub Chanel, Vive La Fête n'intéressait alors personne, bien que leur novo disco synth-core était déjà furieusement dansant et jouissif. « Je ne veux pas », « Tokyo », « Maquillage » (un nouveau morceau au succès direct), « Je t'aime moi non plus »,… Autant de tubes d'une fraîcheur sans pareil qui imposent Vive La Fête comme le groupe le plus sexy de l'été. Parce qu'ils le valent bien !

Tandis que s'achevait le concert enfiévré des Anversois avec une reprise déjantée du classique « Pop Corn », David Bowie apparaissait sur la main stage, vêtu élégamment d'un costume noir et d'une chemise blanche. En débutant par « Life On Mars » (de l'album séminal « Hunky Dory »), le Thin White Duke ouvrit tout de go les vannes spatio-temporelles de sa discographie protéiforme : son concert sera celui des grandes retrouvailles après plus de cinq ans d'absence sur nos terres, un concert revisitant toute sa carrière, des années glam (« Starman ») aux virages ambient (« Heroes »), des méga-tubes FM (« Let's Dance », « China Girl ») aux perles pop-folk de son dernier album, « Heathen ». Entouré par un groupe solide et soudé, Bowie ne laissa donc rien au hasard, et d'une humeur joviale et apaisée, rappellera aux 50.000 spectateurs venus l'applaudir qu'il est bien l'un des artistes rock les plus influents de toute l'histoire de la musique populaire. En clôturant le festival par un « Ziggy Stardust » survolté et qui n'a pris une ride en trente ans de rodage scénique (une édition luxueuse de l'album du même nom vient de sortir), Bowie revêtit un instant le costume de cet homme « who fell from earth » - un homme qui a changé la face de la pop, et qui restera, à coup sûr, le plus grand.

 

Anticon Night : Caveman Speak + Sage Francis + Alias + Themselves

2002 aura été l'année de tous les dangers : d'abord, la Nouvelle Vague Rock'n'roll, qui nous aura réconcilié avec les grosses guitares, la règle des trois accords et les poses juvéniles ; Ensuite, et surtout, l'avant hop, entendez ce hip hop d'avant-garde, entre électronique savante et flow mitraillé, samples inventifs et attitude underground. Aux avant-postes de cette mini-révolution dans le paysage du rap à MTV, le label West Coast Anticon ; ou plutôt un collectif de joyeux touche-à-tout, pour qui le rap est plus proche de Boards of Canada, Can et Dr. Octagon que de Puff Daddy, Usher et Sisqo. Difficile d'énumérer tous les membres du collectif, d'autant plus qu'ils refusent toute étiquette réductrice, tout enfermement dans un carcan précis. Davantage une communauté d'idées qu'un posse de fiers-à-bras bouffeurs de minettes, les rappeurs d'Anticon ont pour ambition de changer un peu la donne, de faire un hip-hop en-dehors des sentiers battus. Pas étonnant qu'ils s'attirent les foudres des ambassadeurs du rap mainstream, qui voient en eux des petits nerds blancs (bec) trop bizarres pour être honnêtes. C'est pourtant dans leur musique brute et neuve que l'on peut envisager le futur du hip hop. Des noms ? Dose One, Boom Bip, Sole, Jel, Why ?, Odd Nosdam, Passage, The Pedestrian, Alias, Sage Francis, Moodswing 9,… Tous reliés les uns aux autres par un projet, un groupe, une entité (Dose One sévit chez Themselves, cLOUDDEAD, Deep Puddle Dynamics, Greenthink,… difficile même de s'y retrouver !), avec toujours le même mot de passe : foutre un bon coup de pied au c… des préjugés en matière de rap, faire avancer le schmilblick et entrevoir l'avenir sous un nouveau jour, plus électronique, moins gangsta. Entre autres.

Cocorico : Caveman Speak, le groupe qui ouvrait les festivités, vient du Limbourg, même si leur parfait accent anglais pouvait laisser penser qu'il s'agissait de nouvelles recrues du label de la Bay Area. Le premier groupe d'avant-hop belge ! Une fête, d'autant plus que leurs morceaux n'avaient rien à envier à leurs aînés d'Amérique. A suivre de près.

Avec ses airs de bûcheron mal embouché, Sage Francis aurait pu semer le doute. Il n'en fût rien, tant son flow déchaîné, son humour ravageur et ses gesticulations de forcené mirent tout le monde d'accord. Son « Personal Journals » s'écoute d'ailleurs avec l'émotion du type qui n'a jamais entendu de rap et qui se demande d'où de telles pépites peuvent bien surgir. De la tête de ce barbu, en forme olympique, et qui n'arrêtera pas de raconter, entre chaque morceau, ses mésaventures à l'aéroport : « My name is Sage Francis. I was Picked at the airport by a guy named Francis Lesage. That's weird ! ». Pas autant que sa musique, entre hip hop lo-fi, élucubrations à la Lewis Caroll et électro laptop à méninges.

Alias, lui, fait dans le « goth hop » : c'est comme ça qu'il aime appeler sa musique, un mélange de hip hop dantesque à plein volume, de flow ininterrompu et de samples… well, gothique. Ecouter son « The Other Side Of The Looking Glass » dans le noir peut en effet provoquer de sueurs froides : à déconseiller aux oreilles sensibles et peureuses.

La cerise sur le gâteau ? Themselves, alias Dose One et Jel, deux des membres les plus actifs d'Anticon (on les retrouve sur quasi tous les albums du collectif). Leur nouvel album s'appelle « The No Music », et c'est vrai qu'il s'agit d'un OMNI (objet musical non identifié) dans la monde aseptisé du rap, entre l'électronica warpienne et le hip hop le plus décomplexé, en tout cas loin, très loin, des canons en vigueur sur NRJ et MTV. Un seul morceau, « Good People Check », vaut déjà l'achat de leur album, d'une beauté à couper le souffle. Quant au flow nasillard de Dose One, il est reconnaissable entre mille, et devient, à l'heure actuelle, synonyme de bon goût chez tous les branchés de la terre (trop cool)… Une soirée qui valait en tout cas son pesant d'or, ne serait-ce que pour nous avoir permis d'entrevoir le futur du hip hop. Pas moins.

 

Festival Domino : 10-20 avril 2002

En ce début de mois d'avril, l'AB pouvait se targuer d'être la plaque tournante du rock le plus inventif, de l'electro la plus avant-gardiste et du hip hop le plus défricheur. En une trentaine de concerts, de labelshowcases (Constellation, City Slang, Chicks On Speed,…) et de performances à deux platines (The Wire, Herbert, Elf Cut,…), tout le gratin lo-fi du petit monde de la musique s'était donné rendez-vous à Bruxelles, suscitant l'échange d'idées, de disques et d'amitié. Bien qu'il fût impossible de tout voir, voici quelques moments passés à l'AB, entre claques magiques (Lambchop, GYBE !) et légères déceptions (Programme) :

Lambchop + Saint Thomas (dimanche 14 avril)

Pour la venue de Kurt Wagner et de ses potes de Nasville, la grande salle de l'AB avait été reconvertie en " Palais des beaux Arts " bis, les plâtres en moins. Pas que la musique de Lambchop soit propice aux grandes pompes et à la flemme, mais parce que son écoute mérite tous les honneurs et l'attention. Ce qui justifiait les places assises. En première partie, une découverte : Saint-Thomas. Un jeune Norvégien profitant de la popularité de ses amis Sondre Lerche et Kings Of Convenience pour venir nous dorloter de ses chansons à la douceur contagieuse. Pas triste pour un sou, heureusement, le Thomas en question ponctuera ses comptines acoustiques de commentaires potaches sur le public italien (aphone), la bière belge (ses taux d'alcool sans limites) et Jon Spencer Blues Explosion (sa bête noire). Le public, ravi, lui réservera une sortie digne d'une tête d'affiche, ses mélodies continuant à trotter dans la tête bien après leurs dernières notes.

Mais le clou de la soirée, le groupe attendu fébrilement par une AB bondée, celui qui sans doute a sorti, déjà, l'un des plus beaux albums de l'année, c'est évidemment Lambchop. Flanqué de 7 ou 8 musiciens, Kurt Wagner, la casquette vissée sur la tête, entame le concert dans un silence quasi religieux. Quelques cordes légèrement pincées, des notes de piano enchantées, et surtout, surtout, une voix feutrée s'insinuant dans nos veines, provoquant la chair de poule : la musique de Lambchop est magnifique. Le dernier album, " Is a woman ", sera largement passé en revue, devant un public séduit d'avance et attentif. L'émotion, palpable, se fera ressentir pendant tout le concert, à l'instar d'autres morceaux comme ce " You Masculine You " de l'album " Nixon ", intense et sacrement sexy, et une reprise des Sisters of Mercy en rappel (" This Corrosion "), du feu de dieu. A l'écoute de tant de splendeurs, on ne pouvait que sortir de là tout émoustillé, surtout qu'au stand près du bar, une charmante demoiselle vendait un bootleg limité à 1000 exemplaires d'un concert enregistré aux USA en l'an 2000… Mais leur meilleur concert ne venait-il pas de se produire ici, il y a quelques minutes ? Lambchop : groupe, album et concert de l'année.

Godspeed You Black Emperor ! + Do Make Say Think (mercredi 17 avril)

Le label canadien Constellation fait la part belle aux groupuscules post (ou avant)-rock, aux entités musicales hybrides, entre jazz dégénérescent et rock apocalyptique. Ses fers de lance s'appellent Godspeed You Black Emperor !, Fly Pan Am et Do Make Say Think. Leurs points communs : être copains comme cochons et manifester une furieuse envie d'en découdre avec les clichés du rock. En concassant les rythmes de la techno et les accords du rock le plus binaire, en broyant sous un déluge de larsens les bonnes manières de la pop music et les vieilles habitudes du free, ces groupes à géométrie variable proposent une musique en-dehors des modes, qui se nourrit des tendances pour mieux les malmener.

Do Make Say Think venait nous présenter son nouvel album, " & Yet & Yet " : avec plusieurs guitares et deux batteries, ce groupe de jeunes intravertis n'y va pas par quatre chemins, comme certains pourraient s'y attendre. Leurs morceaux, ni trop longs ni trop courts, se démêlent scientifiquement, laissant parfois la place à l'improvisation, voire à quelques poussées d'adrénaline qui relancent la machine. D'un déluge savamment étudié aux moments d'accalmie nécessaires pour reprendre ses esprits, le combo canadien inaugure gentiment la soirée, préparant le terrain aux fabuleux GYBE !, si rares en nos terres et par conséquent si précieux.

La musique des GYBE ! est difficile à décrire, tant elle appelle aux sens : cataclysme synesthésique de notes, de couleurs et de douleurs, elle prend à la gorge, paralyse nos instincts. Pas question ici de venir en touriste : la musique de GYBE ! demande une adhésion et une attention sans failles, un combat de tous les instants. Car emporté dans ce déluge dantesque de guitares caracolantes et de violons frénétiques, l'auditeur ne peut que constater les dégâts : c'est l'extase ou la fuite, la claque ou le méchant maux de tête. De ce chaos, on sort de toute façon KO, mais la plupart du temps heureux. Heureux d'avoir participé à une expérience musicale inoubliable, bien loin des rockeurs en pilotage automatique et des DJ's statiques, cachés derrière leur platines. Voir un concert de GYBE !, c'est donc assister médusé à une incroyable entreprise de redéfinition du rock et de tout ce qui va avec : fini les couplets/refrains (on parle plutôt ici de tensions/relâches), le cirque médiatique (qui sait à quoi ces Canadiens ressemblent ?), les rappels de 5 minutes (forcément : leurs morceaux durent tous au moins un quart d'heure…). Avec GYBE !, on s'en prend plein les yeux et les oreilles, c'est la fessée permanente. Pas prêts de recommencer ça (2h30 de concert), certaines personnes présentes partiront avant la fin… C'est mal connaître ce genre de musique, davantage " œuvre ouverte " que produit fini, rendant cocu tous les styles en n'en choisissant aucun. Ceux qui seront restés vaille que vaille pourront s'en vanter : GYBE !, c'est définitivement pas pour les poseurs.

Programme + Monguito (jeudi 18 avril)

D'accord, la soirée avait bien commencé : Stuart Braithwaite, le gnome de Mogwai, avait fait le déplacement d'Ecosse pour venir présenter son label Rock Action. Au programme, une séance de Djing surexcitée, durant laquelle le petit guitariste enchaînait de sacrés bons disques avec une dextérité confondante (Squarepusher, Stooges, Depeche Mode,…). Mais ensuite vint le documentaire " Take Me Somewhere ", sur la dernière tournée des hérauts du rock paroxystique : pas grand chose à se mettre sous la dent, si ce n'est que le petit est pétomane, son ami le flûtiste porte toujours le même T-shirt à la gloire des Super Furry Animals et le grand castard chauve aime bien Mayhem et les Misfits. Mouais… Léger, le clip… Et ce n'est pas Monguito, nouveau combo de Mauro, qui nous fera oublier les blagues potaches des Mogwai dans leur bus pourri (et puis de toute façon on n'y comprend rien, à leur accent) : Monguito, ça fait penser au nom d'un cocktail, ou d'une danse brésilienne. Pas de bol, on dirait plutôt du krautrock teuton qui aurait pété un plomb, ou du John Zorn se prenant pour Lou Reed période " Metal Machine Music ". Bref, ça casse la tête après trois minutes. Heureusement il y a Programme. Du moins c'est ce qu'on se dit en attendant le groupe débouler sur scène. Mais c'est mal connaître les deux zouaves qui, bien loin de nous faire oublier les facéties pathétiques de Mauro et les pets de Mogwai, vont nous asséner un sacré coup de poing dans les oreilles. En déversant leur haine du bourgeois acculé à vivre sa vie petitement, les deux bonhommes de Programme nous jettent nos défauts à la gueule, nous piègent dans nos propres illusions. Emporté par une rythmique glaciale (électro ou guitare), le chanteur déverse lentement ses crasses dans nos tympans, nous obligeant à écouter, à réagir, pointés du doigt comme des rats en quoi la société nous transforme. Ce concert, c'est donc " L'enfer tiède ", titre de leur deuxième album, car le public, coincé entre l'acquiescement (les applaudissements ne sont pas unanimes) et la culpabilité (être ou ne pas être le sujet de ces textes), ne sait sur quel pied danser. C'est peut-être ça, la force de Programme, en tout cas c'est implacable.

Le Tigre + Kevin Blechdom + Dat Politics + Peaches (samedi 20 avril)

Après Programme, un peu de finesse dans ce monde de brutes, avec la soirée Chicks On Speed, le label des trois délurées du même nom. A l'affiche ce soir-là, des filles, (surtout), du sexe (aussi), de l'electro punk bien barré (dans tous les cas). D'abord Kevin Blechdom, du duo Blectum From Blechdom, une fille, comme son prénom ne l'indique pas, qui sait parler aux machines. Son electro nature et sans complexe couplée à du spoken word nasillard (un peu comme Programme, mais sans l'accent toulousain) n'est pas sans charme, surtout quand la Kevin se prend pour Madonna, gigotant du popotin sur un beat soutenu, sorte de Liza Minelli branchée techno. Les Dat Politics, eux, viennent du Nord de la France. Pourtant, contrairement à leurs origines, leur nom pas drôle et leurs albums de bleeps durs à cuire, ces chirurgiens de l'electro se la jouent plutôt gaillards sur scène : gros son, beats un peu beaufs côtoyant sonorités d'avant-garde, duo avec Kevin, leur politique est de plaire, et c'est tant mieux. Sur leur dernier album, ils sont entourés de Kid 606 et des Matmos. En gros, le gratin de l'electronica la plus pointue, mais ouvert au format chanson. Certes, on est toujours très loin de Garou, mais quand même : ça fait plaisir de voir toutes ces bécanes et ses programmes (toujours eux…) s'emballer au contact de voix humaines. L'humain justement, Peaches elle connaît : courte vêtue et rasée de près, la Canadienne aime les hommes, voire aussi les femmes. Ses chansons, pleines de boum-boum et de gros riffs sexy, donnent la trique, flanquent des chaleurs. Hybride très hot de Kate Bush (pour la coiffure eighties), de Courtney Love (pour le côté " sale ") et de Debbie Harry (pour le côté disco-punk qui transpire), Peaches a de l'énergie à revendre, et de l'amour à partager. Accompagnée seulement de son Roland 505, elle chante avec du cœur (et du corps) à l'ouvrage, réveillant l'animal qui est en nous. Sacrée bitch, cette Peaches.

Place ensuite aux féministes du Tigre, dont l'une, si l'on en juge par ses rouflaquettes, est peut-être autre chose qu'une fille (mais quoi ?). Vous l'aurez compris : Le Tigre, c'est queer, et bas les pattes aux machos qui seraient venus pour se rincer l'œil. Un concert des Tigre, c'est donc la guérilla version électro-trash des chiennes de garde, une sorte de rassemblement de fans de punk version Suicide, mais avec un Alan Vega qui aurait changé de sexe. Tout cela aurait pu sentir le coup fourré (sans jeu de mot) si seulement la musique n'était pas furieusement excitante : des titres comme " LT Tour Theme " ou " F.Y.R. " mettent le feu au cul, entre l'électro-pop racée des productions International DeeJay Gigolos et le punk bâtard des Damned. " Please report to the front desk. Let's name this phenomenon. It's too dumb to bring us down ", chantent les trois énervées du Tigre, toutes griffes dehors, en parlant de leur cause féministe. Battons-nous bec et ongles pour ériger la musique du Tigre en slogan à entonner pour l'année 2002, car, oui, c'est un sacré phénomène.

 

Rock Werchter 2002 : vendredi 28 juin

Trois jours, plus de 50 groupes, 200.000 spectateurs : Werchter 2002 a tenu toutes ses promesses de plus grand festival rock de notre plat pays. La surenchère constante de ces dernières années étant devenue chose commune, c'est donc avec enthousiasme et détermination que le fan de musique planta sa tente igloo en pleine campagne de Brabant flamand, n'oubliant pas d'acheter des boules quiès et de remplir son frigo box avant le début de la grand messe. C'est qu'à 90 euros le combi-ticket, autant prendre ses dispositions : le "W" de TW ne veut pas dire Woodstock ; "It's not a free concert", malgré la bière gratuite pour 20 gobelets vides ramassés.

.calibre, justement, milite pour un monde plus juste, où tous les laissés-pour-compte auraient leur place (bref à moindre prix), où le métal noir jaune rouge aurait droit à davantage de reconnaissance. C'est que depuis Channel Zero, notre pays n'a plus vibré aux sons des guitares rêches… Heureusement, voilà .calibre et son nu-métal propre sur lui mais jamais ridicule. Avec leurs invectives bien corsées entre Limp Bizkit et Rage Against The Machine, les 4 métalleux auront ainsi séduit le public, certes encore épars et distrait à cette heure, mais lui rappelant cette époque où Franky D.S.V.D. et ses sbires faisaient office de réveil matin pour tous les festivaliers.

Au même moment sous la pyramide, The Notwist enfilait ses perles electro-rock sur notre corde sensible. Dommage que le son, très approximatif, gâcha notre fête : la voix de Markus Acher étouffée, la ligne de basse grésillante et le laptop en berne sur "Pick Up The Phone", le concert vira presque au mauvais rêve, tout juste sauvé par un "Pilot" magnifique en final. N'empêche, ce n'est pas terrible pour une première qualification des Allemands en finale de notre plus vieux festival… Mais la partie ne fait que commencer : avec Rammstein en renfort le lendemain, la balle est au centre.

Mais elle est vite en touche avec les Dropkick Murphys, auxquels l'ambiance graveleuse des matchs de fin de matinée (World Cup oblige) va comme un gant de keeper. Supporters d'un punk-rock sentant la Guinness, ces lads fans des Sex Pistols et de Ian Dury mélangent leurs riffs à la cornemuse, transformant les airs traditionnels d'Angleterre en hymnes de stades pour hooligans au cerveau ramolli.

Mieux vaut se vautrer dans le rock psyché des Black Rebel Motorcycle Club, trio costaud de garage baggy à la croisée du MC5 et des Stone Roses. "Whatever Happened to My Rock'n'roll ?" braillent-ils toutes guitares dehors, comme en réaction à ces rockers en kilt qui continuent leurs pitreries sur la main stage. Avec "Love Burns" et "Red Eyes And Tears", la réponse semble en tout cas évidente : il n'est pas mort étouffé sous des hectolitres de pinte, bien au contraire… Il suffit de rester sous cette tente en ce vendredi nuageux, pour s'en rendre compte. Car après les BRMC, il y a les White Stripes et Sonic Youth : autant les premiers séduisent par leur simplicité binaire à toute épreuve (une guitare-une batterie), autant les seconds font (toujours) preuve de maestria bruitiste. Le contraste est frappant mais prouve bien que le rock  est encore là, du plus simpliste au plus alambiqué, et que Werchter s'en est toujours fait l'étendard du plus tapageur.

Les White Stripes étaient sans doute le groupe le plus attendu du festival. Erigés hype de l'année 2001 avec les Strokes, les deux White eurent donc fort à faire pour préserver leur aura de groupe (déjà) culte auprès des festivaliers friands de crowdsurfing et de beats soutenus. Pari gagné, puisque leurs comptines blues enfiévrées se parent sur scène de la plus belle des couleurs – le rouge, symbole de fougue et d'énergie, que les deux ex-mari et femme (une rumeur) ont à revendre. Certes parfois lassant (on a vite compris leur recette miracle), le rock des White Stripes impressionne par son immédiateté et sa fraîcheur.

Moins directs mais tout aussi fougueux, les Sonic Youth étaient eux aussi attendus au tournant : il y  avait en effet belle lurette que ces as du manche trafiqué ne nous avaient plus impressionnés, coincés entre leurs derniers albums expérimentaux (un riff = une heure) et ceux "officiels", de moins en moins convaincants. En débutant leur concert par "Bull In The Heather", le ton est donné : retour aux sources soniques du songwriting, aux couplets-refrains pleins de tensions et de décharges électriques. Sans doute que l'arrivée de Jim O'Rourke au sein du groupe a permis aux New-Yorkais de redescendre sur terre et de nous livrer ce tout nouveau "Murray Street", un album mélodieux (voire classique), pour beaucoup le meilleur depuis "Experimental Jet Set, Trash And No Star". Le concert sera d'ailleurs surtout centré sur cet album, du single "The Empty Page" à ce "Rain On Tin" plutôt pop dédié à John Entwistle, bassiste des Who tout juste décédé. Ajoutez à cela des classiques comme "Drunken Butterfly" ou "Kool Thing", et vous aurez compris que Sonic Youth n'a décidément rien perdu de sa jeunesse.

Ah ! Les jeunes ! Venus par milliers pour bien pogoter, ils n'en oublient pas pour autant leurs classiques. En réservant un triomphe à ce vieux coquin d'Arno, le public se montra "magnifique" (en français dans le texte), comme notre Ostendais préféré, en pleine forme en ce début de soirée. Cela faisait presque 20 ans qu'Arno n'avait plus foulé les planches de TW – à l'époque avec TC Matic. Un tel come-back se devait donc d'être à la hauteur, et il le fût : en alternant nouvelles compos ("Je veux nager"), vieux tubes ("Putain Putain", "Olalala",…) et reprises imparables ("Les filles du bord de mer"), Arno mit le feu. "Merci Godverdomme", dira-t-il à la fin de cette heure intense, ému par l'accueil du public. Mais c'est qu'il le vaut bien, notre rocker national !

Le rock belge a encore d'autres idoles : dEUS. Depuis deux ans sans nouvelles, le public était impatient de revoir le groupe de Tom Barman sur scène, là où il a toujours été le meilleur. Le chanteur trop occupé à préparer son premier film et les autres partagés entre leurs projets respectifs (Vive La Fête, Millionaire,…), ce n'est pourtant pas pour demain que dEus donnera une suite au sublime "The Ideal Crash"… Mais peu importe, puisque l'essentiel pour l'instant se trouvait ici, à Werchter, sur la main stage. Dès les premières ondulations de "Via", la plaine s'enflamme, mais le son, trop brouillon, en refroidira rapidement plus d'un. La première partie du concert oscillera ainsi entre le tiède ("Roses") et le passablement raté ("Little Arithmetics"), mais un "Suds and Soda" ravageur remettra les pendules à l'heure. S'ensuit une heure d'un concert pro et au son bien meilleur, avec un Tom Barman bien remonté, qui avoue avec ironie "en avoir marre des ballades ». Un nouveau morceau, sombre et rock (cette ligne de basse !) viendra d'ailleurs confirmer ses dires, même si on sait que Tom est un grand romantique… « No more loud music », donc…

Et les bpm çà compte ? Parce que Luke Slater en a plein sa besace, bien que son dernier album, « Alright On Top », sonne très electro eighties. Avec le chanteur de The Aloof en guest et un son plus léché, fini les étiquettes techno trop réductrices : Luke peut se vanter d'avoir désormais plusieurs cordes à son arc. Putassier le Slater ? Que nenni : son electro comme sa techno feraient danser les plus récalcitrants, et tant pis si c'est à la mode,

Question fashion, Praga Khan assure : pourtant sa techno de kermesse est aussi fine et digeste qu'un cornet de croustillons. Big in Japan avec ses Lords of Acid et ses poupées gonflables, Maurice Van Engelen a pourtant du mouron à se faire : dans le monde de la mode le vent tourne vite, comme la chenille de la Foire du Midi.

Il est déjà minuit et les Chemical Brothers livrent un bon mix de leurs trois derniers albums, en tout cas bien meilleur qu'il y a deux ans. Du bestial « It Began in Africa » au fabuleux « Private Psychedelic Reel » (leur final habituel), Tom Rowlands et Ed Simons restent les maîtres d'une techno tourbillonnante, plus proche dans son esprit de l'acide rock des années 70, que des beats pompiers de Praga Khan. En prêchant le mélange des genres, les frères chimiques sont le meilleur antidote aux muscles ankylosés et aux mâchoires crispées.

« All is in the mix », insisteraient même les Dewaele de Soulwax – encore des frères -, devenus les rois de l'éclectisme sous le pseudo de Too Many Dj's. Leur marque de fabrique : entrelacer deux hits aux antipodes pour en faire une seule bombe de dance-floor,  sorte d'hybride inclassable réconciliant tous les gen(re)s, du rocker au techno-freak. Un exemple ? « No Fun » des Stooges avec « Push It » des TLC ou « Smell Like Teen Spirit » de Nirvana avec « Bootylicious » de Destiny's Child. Sacrement jouissifs, ces « bootleg » ou « bastard pop » ont le grand mérite de mettre tout le monde d'accord, faisant ainsi de ces « Fucking Dewaele » les dignes successeurs des inventeurs de la house et du disco … et surtout, des preuves vivantes que les a priori et les étiquettes sont réservés aux imbéciles – tous les autres se défoulant sur la piste extérieure de la pyramide.

 

Rock Werchter 2002 : samedi 29 juin

Venus de la baie de San Francisco, Hoobastank n'a pas fait bouger les foules, malgré son rock aiguisé mais bien trop prévisible. Malgré leur hit « Crawling In The Dark », on se dit que le métal venu d'Outre-Atlantique commence sérieusement à battre de l'aile – même Incubus, leurs voisins de palier, commencent à virer A-Ha…

Plus sympa, le hip-hop hollandais de Brainpower inaugura la pyramide sous les meilleurs auspices, mais c'est du côté du gothique qu'il faudra aller chercher les premiers vrais émois du festival, du moins au niveau de l'applaudimètre.

Pourtant, il y a quelques mois, Within Temptation n'était connu que des aficionados des colliers cloutés et des dentiers de vampire. Du métal gothique à Werchter ? En tout cas le public semblait ravi, réservant une ovation à Sharon den Adel, chanteuse électrifiante à la voix de soprano et au look de Comtesse Bathory. « Ice Queen » et « Mother Earth », en boucle sur toutes les radios flamandes, ont donc fait un tabac : on se serait presque cru au Graspop.

Rien à voir avec Ed Harcourt et son folk-rock à la Elliot Smith : Werchter est bien le festival de toutes les musiques, et c'est tant mieux. Pour beaucoup, ce fût la découverte du festival ; son album « Here Be Monsters » est d'ailleurs « een aanrader », comme diraient nos amis Flamands, en (très) grande majorité pendant ces trois jours de fête.

Sauf que la fête prend parfois des allures de recueillement - avec la néo-country de Lambchop et le rock ombragé de Madrugada par exemple -, bien que beaucoup profiteront de ces quelques moments de volupté pour dormir ou se remplir la panse. C'est qu'arrivent les gros morceaux rock du festival : Queens Of The Stone Age, Bush et Rammstein.

En plein milieu d'après-midi, le stoner des QOTSA tape dur, comme le soleil, d'autant qu'à la batterie, c'est Dave Grohl lui-même qui cogne. Au finish, une heure de métal lourd et costaud, d'une technicité incroyable : rarement le rock n'aura aussi bien porté son nom. Les morceaux de leur nouvel album à paraître, « Songs For The Deaf », auront en tout cas sonné tout le monde : ces gras-là assurent grave, et ce n'est pas l'ex-Screaming Trees Mark Lanegan (invité sur une chanson) qui viendra dire le contraire. Avec un telle formation, les QOTSA semblent être à leur zénith, et nous avec. Une vraie claque !

Le contraire de Bush, en somme. Autant Nick Oliveri et Joshua Homme composent de sacrées tapes rock'n'roll, autant Gavin Rossdale n'arrive pas à se débarrasser de cette étiquette de bellâtre néo-grunge qui lui colle  à la peau depuis des lustres. « Everything Zen », « Machinehead », « Glycerine », autant de tubes FM qui feraient retourner Kurt Cobain dans sa tombe - bref au niveau originalité, c'est la quille. Même leur reprise de « The One I Love » de REM, en hommage au bassiste des Who, tombe à plat…

Pour l'inventivité, mieux vaut aller voir du côté de Cornelius, le groupe du japonais Keigo Oyamada. Ses fusions improbables d'easy-listening electro, de rock ardu et de surf-pop sixties en a surpris plus d'un, des frères Dewaele au chanteur de Das Pop, tous au premier rang. Après les Allemands, les Japonais à Werchter : tout cela sent fort la pelouse et le ballon rond.

Balle au centre, nous disions-vous justement à propos des Notwist, cette fois-ci sur le banc de touche mais remplacés à l'attaque par leurs compatriotes sidérurgistes de Rammstein. Fort attendus par tous, les teutons pyromanes auront mis le feu à la plaine, au propre comme au figuré : leurs tubes métallos balancés à la chaîne sur une rythmique d'enfer, Till et ses copains mineurs (+ Dr Maboul) ont montré que le métal, même en allemand, continue parfois à transpirer l'émotion derrière ses riffs martiaux et ses cris gutturaux. Car Rammstein, quoi qu'on en dise, est un groupe romantique : les mélodies surnagent toujours derrière le martèlement des guitares et de la batterie, et les paroles évoquent davantage des jolies bluettes que des atrocités death ou black (NDR : cochez la mauvaise réponse). Certes, voir des milliers de jeunes gens lever le poing en criant « Du Hast » ou « Bück Dich » sur du métal hurlé par un mastodonte en haillons pourrait faire penser aux Jeunesses hitlériennes… Mais c'est parodier pour mieux condamner : Rammstein n'est pas un groupe de nazillons se passant les films de Leni Riefenstahl en boucle, non. C'est même le groupe de métal le plus novateur et entertainer (ce show pyrotechnique !) de ces dernières années. Ich Will !

Quant aux Red Hot Chili Peppers, c'est le groupe le plus mature de sa génération : s'étant fait connaître pour leur fusion funk-rock-métal au début des années 90, ils sont devenus de véritables stars de stades, à classer parmi les U2, REM et Metallica et quelques autres. Pourtant, leur dernier album, « Californication », brillait davantage par des ballades que par des tubes à la « Give It Away » : preuve que les Californiens et leur public ont mûri ensemble, pour le meilleur (le nouvel album, « By The Way »). C'est que depuis le retour de John Frusciante, mélodiste prodige, le groupe semble plus inspiré (et plus soudé) que jamais : en témoignent ces quelques nouveaux morceaux joués ici de mains de maîtres, sans aucun doute des classiques en devenir, tout comme ces « Scar Tissue », « Around The World » et « Road Trippin' » rentrés au panthéon des ballades rock qui tuent. En rappel, « Under The Bridge » finira d'achever un public de toute manière séduit d'avance, et ce malgré le volume sonore parfois trop faible – la house de Roger Sanchez dérangeant alors le fan transi, connaissant par cœur les paroles de ses idoles.

 

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