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Thot

A la rencontre du Mystère des voix bulgares…

 Il existe des groupes inclassables. On les appelle ‘crossover’ et ce mot ne se réfère pas à un modèle de voiture. On pense ici à Nine Inch Nails, Radiohead, Dead Can Dance, etc. Thot, le projet fondé en 2005 par le Franco-bruxellois Grégoire Fray, appartient à cette ‘non-catégorie’. Tout au long de ses 3 elpees et 4 Eps, la formation, dont le patronyme a été emprunté à un personnage du dessin animé ‘Les Mondes engloutis’ ainsi qu’au dieu égyptien du même nom (‘Thoth’), a évolué d'un style post-indus / post-metal très brut vers un post-rock plus sophistiqué. Ce 10 mai 2024, Thot a publié son 4e album. Baptisé “Delta”, il s’agit clairement de la production la plus ambitieuse et la plus aboutie du combo. Un signe qui ne trompe pas, Grégoire Fray est parvenu à convaincre le Mystère des voix bulgares de participer aux sessions. Le collectif est d’ailleurs présent sur plusieurs pistes. Musiczine a rencontré Grégoire Fray et Michael Thiel.

Commençons par préciser les rôles. Grégoire, tu es le fondateur de Thot ?

Grégoire Fray : Oui. Je me charge de l'écriture des morceaux, des paroles, de la guitare, des claviers, de la programmation et de la production. J'assume aussi la direction artistique pour les créations visuelles, et entre autres pour le design des pochettes. Je ne réalise pas les pochettes, mais j'apporte les idées. Tout comme pour les clips vidéo.

Et toi, Michael, tu te consacres aux percussions ?

Michael Thiel : Effectivement. Les percussions depuis fin 2018 et je m'occupe aussi du volet visuel, notamment des vidéos. Ainsi que de certains aspects graphiques comme les artworks.

Votre nouvel opus s’intitule “Delta”. Comment évaluez-vous l'évolution par rapport aux précédents ?

GF : Le titre a été pensé comme l'image de cette évolution. Un delta, c'est un triangle. Chaque facette représente un des trois albums précédents. D'un point de vue musical et artistique, “Delta”, c'est donc la somme quantique des trois précédents. C'est aussi l’embouchure d'une rivière qui se jette dans la mer. Il se reporte un peu à l'album précédent dénommé “Fleuve”. L'évolution a également été humaine puisque le line up a changé au gré des sorties. Et, en toute logique, notre progression musicale a été nourrie par les personnes actives au sein du projet.

Faisons le point sur les membres du groupe.

MT : Alors, outre Grégoire et moi, Stéphane Fedele se réserve la basse, Lukas Melville la batterie et Anaïs Elba les claviers. Lukas et Stéphane participent aussi aux arrangements.

Juliette est également de la partie.

GF : Juliette Mauduit, active au sein du groupe entre 2018 et 2020, a participé aux sessions. Au moment de la crise du Covid, elle a changé de vie et est retournée vivre en France. Elle n’est plus membre de la formation, malheureusement. Mais, avant de partir, elle avait conduit le projet “Delta” jusqu’au bout, tant au niveau de l'écriture que pour les enregistrements. Et elle sera présente au Botanique le 13 juin, lors du concert.

“Sleep Oddity” est ma compo préférée. La chanteuse Lenka Dusilová y est créditée. Qui est-ce ?

GF : Lenka Dusilová est une musicienne tchèque très connue et reconnue dans son pays. Elle joue de la musique depuis plus de 20 ans et a décroché de nombreuses récompenses en République tchèque. Je l'ai découverte en 2022. Je séjournais à Prague et un de mes amis, Tomasz, était son manager. C'est lui qui m'a invité à écouter son album précédent, “Řeka”, un mot qui signifie “rivière”.

Tiens, le monde est petit…

GF : Oui ! Je suis tombé immédiatement amoureux de sa musique et de sa voix. Et, au moment de finaliser “Sleep Oddity”, on a eu l'idée de l'inviter à participer à la chanson.

J'aime particulièrement ce titre parce qu'il affiche un petit côté ‘prog’, surtout à partir du milieu du morceau... Et ce que j'aime aussi, c'est la mélodie de base. A mon avis, c'est la plus belle mélodie composée par Thot depuis les débuts.

GF : Merci ! En fait, la première version de ce titre est parue à l'origine sur l'Ep “Méandres”, en 2022. C'est une ancienne composition que j'ai écrite en formule guitare-voix, fin 2019. J'ai très vite eu envie de la faire chanter par Juliette. Donc, on a réalisé cette version sur “Méandres”. Et puis, quand est arrivé le moment de réaliser les nouveaux enregistrements pour “Delta”, les arrangements ne correspondaient plus à la voix de Juliette. C'est alors qu'on a conclu qu’il était nécessaire qu’une autre voix intervienne. Donc, j'ai contacté Lenka Dusilová et je lui ai donné carte blanche. Elle a repris les choses à sa manière, en ajoutant ses propres idées et je suis très, très content, du résultat.

J'aime beaucoup. C'est superbe !

GF : Après, pour le côté prog, je n'y connais rien, donc je ne peux pas juger (rires).

Bien sûr, c'est un avis subjectif. Le problème de Thot, c'est que votre musique est impossible à classifier. C'est de la musique ‘crossover’. A l'instar de Nine Inch Nails ou Radiohead. Impossible de lui coller une étiquette. On peut avancer des références plus ou moins pertinentes mais pour définir le style de Thot, on en est réduit à devoir combiner des termes comme post / prog / metal / noise / power, etc.

MT : Perso, je dirai tout simplement ‘post-indus’. Le terme ‘post-‘ est maintenant connu, grâce au ‘post-rock’...

Le Mystère des voix bulgares a collaboré aux sessions d’enregistrement. Comment une telle coopération a-t-elle pu se réaliser ?

GF : Je suis fan du Mystère des voix bulgares depuis longtemps. J'ai toujours été intrigué, fasciné, par cette musique, par ces voix, par ces chœurs. Il s'avère que leur musique est présente dans la discographie de Thot depuis longtemps et ce, par le biais de samples.

Sur quels morceaux, par exemple ?

GF : Sur “Icauna”, “Odra”, “Rhein”, “Samara” et “Rhône”.

MT : Et aussi sur “Bosphore” ?

GF : Oui, sur “Bosphore”, également. Et donc, en 2018, j’assiste au concert du Mystère des voix bulgares et de Lisa Gerrard, à l'Ancienne Belgique.

J'y étais également.

GF : Je suis ressorti de ce concert totalement subjugué. J'ai contacté la manageuse du groupe via Instagram et je l’ai invitée à découvrir Thot. Et, plus tard, pendant la conception de “Delta”, je me suis décidé à tenter le coup. Donc, j'ai recontacté cette personne, Boyana Bounkova. J'ai exposé un peu mes envies, mes idées et tout ça. Et puis, après plusieurs échanges de mails, j'ai proposé des idées concrètes. Juliette et moi avons écrit des textes et concrétisé des idées mélodiques. On a travaillé en compagnie d’une amie bulgare, qui nous a aidés à rédiger des paroles dans cette langue, basées sur des contes. Et on a proposé l’ensemble à Boyana, qui en a parlé aux chanteuses. Et la réponse a été affirmative ! Je me souviens du moment où je l’ai reçue. J'en ai presque pleuré.

Bingo ! Et vous êtes allés en Bulgarie ?

GF : On ne voulait pas effectuer ce défi à distance. On voulait y aller. On voulait vivre le truc. Juliette aussi. Michael aussi. On a donc attendu que les règles Covid soient allégées, et on est partis en Bulgarie. On a bossé avec six chanteuses du collectif parce qu’en inviter vingt n'était pas réalisable, ne fût-ce que d'un point de vue financier. On a passé une journée en studio pour enregistrer les morceaux. Et en plus, une version acoustique de “Hüzün”.

“Hüzün” constitue, à mon avis, le ‘magnum opus’ de l’œuvre, le titre le plus ambitieux.

GF : Oui, également au niveau visuel. On a tourné un clip en Bulgarie.

Oui, un clip que j'aime particulièrement, surtout grâce aux références chamaniques.

GF : Tu évoques sans doute le rituel montré dans le clip ? Il s'agit des ‘Kukeri’. Cette tradition existe dans de nombreux pays. On peut la comparer au Carnaval. Les gens se couvrent de peaux de bête, pour chasser les mauvais esprits et annoncer l'arrivée du printemps. Quand on a préparé le voyage en Bulgarie, j’avais l’intention d’en profiter pour tourner un clip. Et “Hüzün”, c'était le morceau idéal pour y parvenir, car la chanson évoque un long voyage. C'est une composition très personnelle pour Juliette, car c'est elle qui a écrit le texte. Elle a directement eu un coup de cœur. On a donc modelé la compo autour de ses idées, et c'est devenu ce que c'est aujourd'hui. Et le chœur des Voix Bulgares occupe une position centrale, au milieu de la chanson. Pour le clip, j'ai passé beaucoup de temps sur internet à chercher des lieux où tourner. Donc, on a vraiment préparé, un peu improvisé, en fonction de ce qu'on voyait, de ce qu'on trouvait, de la météo… favorable, car on a pu bénéficier d’un très beau temps.

Comment avez-vous pu filmer les ‘Kukeri’ ?

GF : Quelques semaines avant le voyage, j’ai découvert, par hasard, des photos des ‘Kukeri’ dans National Geographic bulgare. Des clichés réalisés par un photographe bulgare, Ivo Danchev. Tout s'est organisé dans ma tête. Comme les textes d'“Hüzün” proposent une espèce de rituel intérieur, décrivant ce que Juliette a vécu ; j’en ai déduit qu’il fallait que l'on fasse intervenir les ‘Kukeri’. Ils allaient donner vie à ce passage, au milieu de la compo, où il se produit une sorte d'élévation. Leur présence visuelle allait renforcer cette impression. Donc, j’ai contacté le photographe, Ivo.

Celui du National Geographic ?

GF : Oui ! Je l'ai contacté sur Instagram. Il connaissait les ‘Kukeri’ mais il a fallu dénicher des candidats prêts à assurer une telle représentation en plein été, parce que, normalement, c'est un rituel qui se déroule à la fin de l'hiver. On avait besoin de costumes, parce qu'après les rituels, généralement, ils les démontent. Finalement, tout s'est mis en place presque miraculeusement et on a pu tourner la séquence des ‘Kukeri’ au même endroit que sur la couverture du National Geographic. On a passé quelques heures en fin de journée devant un coucher de soleil à tourner ces scènes du rituel autour du personnage de Juliette.

Et donc, Michael, au niveau des vidéos, comment as-tu abordé le travail de mise en forme, le travail visuel ?

MT : Je me suis efforcé de traduire visuellement les idées de Grégoire. C'est lui a écrit le script du clip et scénarisé ce périple bulgare. Pour moi, c'était surtout un travail de cadrage et de montage. J'ai essayé de définir et d'appliquer de manière cohérente un concept visuel propre à cet album. Pour l’étalonnage, les clips baignent toujours au sein d’une ambiance très sombre. Il y a un côté très bleu nuit, ‘dark blue’, mais également une pointe de flamboyance. Suivant les couleurs ou la lumière utilisée. Ou tout simplement selon le jeu des personnages ou les effets.

Il est intéressant de retrouver cette dualité, que je qualifierais d'alchimique. On part d'une ambiance très 'dark', mais on assiste à un mouvement qui se dirige vers quelque chose de lumineux, comme si c'était un voyage initiatique. On rencontre ce phénomène au sein d’énormément de projets artistiques depuis cinq ou six ans. C'est vraiment une tendance lourde, dans ce milieu.

MT : Je pense aussi personnellement que les groupes qui ne s’enfoncent que dans le 'dark' commencent tout doucement à m'ennuyer. Il faut qu'il y ait un truc en plus. Sinon, cette démarche devient trop répétitive et finit par lasser.

Elle devrait correspondre à un processus de maturation, d'éveil, un peu comme un passage de l'adolescence, de la destruction à un moment où on construit quelque chose.

MT : C'est aussi ça qui fait la force de Thot. Comme tu le disais, il est difficile de mettre le projet dans une case et c'est ce qui en fait sa beauté.

Quid de la pochette et de l’artwork ?

MT : L'artwork a été 'commis' par David Crunelle, un artiste collagiste bruxellois. Il est très minutieux, voire obsessionnel. Il réalise des œuvres de grande taille, créées à partir de tout petits éléments. Et dans cet artwork, une composante graphique a acquis un rôle central car on l'a utilisée pour la décliner en cartes dans les clips vidéo. On s’en est servi un peu comme une rose des vents. Cet aspect cartographique peut aussi ramener à une forme de chamanisme, d'alchimie. C'est une combinaison entre des éléments numériques et des collages, qui permettent d'introduire une dimension plus organique.

En parlant d'organique, on pourrait se référer au monde végétal, qui est omniprésent chez Thot. Un côté tellurique...

GF : C'est intéressant d’entendre le terme ‘tellurique’, parce lors d’une interview, accordée il y a quelques jours, on m'a signalé que Thot avait quelque chose de ‘minéral’…

C'est quasi un synonyme.

GF : Mais ce que j'ai vu dans les artworks de David Crunelle, c'est quelque chose de plus céleste, de stellaire. Pendant l’écriture de “Delta”, j'ai lu énormément de livres qui traitaient d'astrophysique, de la question du temps et de l'espace, etc. Et quand j'ai vu les œuvres de David Crunelle, j’ai compris qu’il s’agissait de l'univers qui se déploie. Dans ses couleurs et ses formes.

Et, en même temps, il existe un rapport quantique entre l'infiniment grand et l'infiniment petit…

GF : Oui, voilà. Effectivement.

Quels sont vos nouveaux projets ? Une tournée est-elle en voie de concrétisation ?

GF : La release party de l'album se déroulera le 13 juin, au Botanique. Sinon, on se produit le 1ᵉʳ juin au Salon à Silly. Et puis, on est programmé aux festivals ArcTanGent à Bristol le 17 août, puis au festival de Pelagic Records...

… Qui est votre label ?

GF : Oui, qui est notre label. Donc ce sera à Maastricht, le 24 août. Et on attend la confirmation pour d'autres dates.

Pour terminer, je vous ai demandé de sélectionner deux ou trois morceaux qui n’appartiennent pas à la discographie de Thot.

GF : Le premier choisi, c'est évidemment un morceau du Mystère des voix bulgares qui s'intitule “Mome Malenko”. C'est la première plage de leur dernier album, “BooCheeMish”, auquel Lisa Gerrard, de Dead Can Dance, a participé. Et comme deuxième titre, “Justice” du groupe RIVE, un groupe belge que j'apprécie beaucoup. J'aime beaucoup les textes de Juliette, qui n'est pas notre Juliette à nous. Ils m'ont beaucoup nourri lorsque je me suis mis à écrire des textes en français.

En effet, c'est la première fois que tu écris des paroles en français.

GF : J'avais rédigé quelques lignes en français sur “Rhône”, un morceau qui figure sur l'album “Fleuve”. Le français est présent sur de nombreux titres, tout au long de “Delta”, en symbiose avec l'anglais.

Et enfin, la sélection de Michael.

MT : J’ai choisi “Ungod” de la formation Stabbing Westward. C’est le titre éponyme. C'est une fresque sonore, 'indus', sombre, ‘électronisante’ qui, je pense, est assez proche de la musique de Thot, en tout cas dans l'idée du voyage...

GF : C'est marrant que tu choisisses ce morceau et ce groupe. C'est une référence qui est souvent mentionnée dans les chroniques des albums de Thot.

Merci !

GF : Merci à toi, Phil.

Pour écouter et commander “Delta”, c'est ici

Pour voir et écouter les dernières vidéos de Thot

-  “Céphéide” https://www.youtube.com/watch?v=X-zxsYaWyH8

-  “Hüzün” https://www.youtube.com/watch?v=xNZQNKp4G5w

-  “Supercluster” https://www.youtube.com/watch?v=b-b9Q3TZHLk

Ride

Une question de temps…

Écrit par

Porte-drapeau du mouvement shoegazing, qui a sévi au début des nineties, Ride a connu deux existences. La première entre 1988 et 1996. Et la seconde, à partir de 2014. Soit une pause de près de 18 ans au cours de laquelle les quatre membres ont multiplié collaborations et projets en solitaire. A l'instar de Mark Gardener, l'un des deux chanteurs/guitaristes qui, outre un LP solo, a développé une carrière de producteur et d’ingé-son, au point de créer son propre studio au sein duquel le groupe a enregistré et parachevé « Interplay ».

Un opus témoin de la progression d'une formation qui a bien évolué depuis les chevauchées ‘guitaristiques’ de ses débuts, proposant, depuis son retour, une musique plus ample et contrastée, en intégrant des références assumées aux bands que les musiciens appréciaient au cours de leur jeunesse (The Cure, New Order, Tears for Fears), sans pour autant se contenter de simples cartes postales musicales nostalgiques… mais plutôt afin de proposer un véritable voyage.  

Des titres comme « Essaouira », « Monaco », Portland » ou « Rocks » constituent-il une invitation au voyage ?

Chacun de nos albums est en quelque sorte un voyage. Pendant que nous ébauchions les morceaux, parce que nous ne parvenions pas à nous mettre d'accord sur les titres, nous avions choisi de leur attribuer des noms de lieux ; et certains sont restés, comme « Monaco ».

Une grande partie de ceux-ci ont été composés et réalisés dans mon studio, Oxford Sound. Pour la première fois, nous avons eu l'impression de disposer de notre home studio. 

Et nous avons pu prendre notre temps, sans ressentir de pression, comme à l'époque de la création du groupe ; c'est la base de tout cet album, dont pratiquement toutes les maquettes originelles proviennent de ces sessions.

Au début, nous n'avions même pas d'ingénieur ou de producteur ; je coiffais, par moments, une casquette d'ingénieur et à d'autres, celle de membre de Ride.

Après la Covid, être à nouveau ensemble dans une pièce et avoir le sentiment que nous pouvions créer de la musique sans avoir à subir la pression de l'argent et du chrono qui tourne, a été une belle émotion.  Personnellement, j'apprécie disposer de temps ; je ne suis pas très doué lorsqu'il s'agit de travailler de manière systématique en termes de créativité musicale. 

« Monaco » s'est concrétisé un soir où tout le monde était parti. J'ai branché le micro, me suis servi un verre de cidre et observé ce qui allait se produire. Je suis passé sans cesse de la console au studio, et j'ai enregistré toutes mes voix durant cette de soirée d'autothérapie. Cette chanson est devenue, en quelque sorte, un exorcisme des pensées noires qui m'ont rongé pendant et après la covid, quand je me suis retrouvé seul dans mon studio. A l'époque, j'ai même douté que nous rejouerions de la musique un jour et que nous accorderions à nouveau des concerts. Ces moments difficiles ont rendu cet album très puissant.

Comment êtes-vous parvenus à conserver la signature initiale d’un son, pendant 30 ans, sans ‘sonner’, justement, obsolète.

Dès le premier jour, nous avons tenté de proposer de la musique qui, à notre avis, était censée être intemporelle. Mais je ne suis pas certain de savoir ce que ce terme signifie (il rit) ; à mon avis, la musique ska est intemporelle, tout comme le hip-hop des débuts. La musique de bonne qualité s’avère quelque part éternelle, mais si vous optez pour un créneau ou une scène spécifique, elle peut rapidement devenir caduque, notamment si votre son est très typé. Les Sex Pistols demeurent excellents à l'écoute, mais d'autres groupes punks résistent moins au temps qui passe…

Il s'agit également d'une question de public, d'auditeurs et de la façon dont les humeurs changent.

En tant que producteur, mon seul véritable indicateur, c’est quand un morceau me touche vraiment. Il est achevé lorsqu'il enclenche chez moi le curseur émotion. Ce processus reste indéfinissable, magique ; et, ce qui est heureux, impossible à obtenir par le biais de l'intelligence artificielle !

Nous ne fabriquons pas des saucisses, mais parfois, un ingrédient peut manquer, pour en fabriquer une d’excellente qualité (rires).

La musique n'est donc pas une science exacte...

Exactement (rires) ! On a, bien sûr, recours à la science dans un studio, de la science sonore, de la technologie. Une fois que vous y avez accès, le reste n'est que pure créativité. Une sorte de peinture extrêmement colorée, où les tons sont les multiples sons que l'on tente d'agencer afin d'entrer en contact avec son public, son auditoire.

Le titre « Monaco » tourne sur lui-même à la manière d'un carrousel.

Oui comme une attraction de fête foraine.

J'ai écrit cette chanson partiellement en France, à la suite d’une conversation avec un musicien français en compagnie duquel je collabore. Il me confiait bosser huit ou neuf mois, puis disposer de temps, durant lequel le gouvernement le rétribuait, afin de réfléchir à d'autres projets.

Nous ne connaîtrons jamais rien de tel en Angleterre. Et il a ajouté :  ‘les Anglais et les Américains vivent pour travailler au lieu de travailler pour vivre’. Cette réflexion m'a paru juste et m'a vraiment marquée. C'est comme si l'Angleterre était devenue semblable à l'Amérique...

J'ai ressenti cette colère que j'ai insufflée dans cette chanson ; le sentiment que nous sommes trop capitalistes, que le coût de la vie devient insupportable, que nous passons notre temps à éponger nos factures plutôt qu'à vivre. Parler de « Monaco », c'était évoquer le capitaliste outrancier dans toute sa splendeur, dans un lieu grotesque où il se concentre. Un autre monde, un univers de contes blingbling où je ne voudrais jamais vivre. S’il existait un peu plus d’équité dans la société, nous pourrions tous vivre un peu plus aisément et disposer d'un peu plus de temps pour... vivre correctement. Ce qui pourrait se révéler bénéfique pour tout le monde, y compris pour les riches.

« Monaco » est une sorte d'appel aux armes. Nous ne sommes pas obligés de nous soumettre à cette pression que l'on nous impose, de travailler comme des robots...

Ride : « Interplay » (Wichita) – sortie le 29 mars 2024

Photo : Cal McIntryre

 

Novastar

Je suis très sensible aux sons, au timbre, à la couleur des mots…

Écrit par

Pilier de la ‘belpop’ depuis 25 ans, le belgo-hollandais Joost Zweegers, mieux connu pour son projet Novastar, a choisi, plutôt que de se remémorer ses succès du passé, de les réinterpréter, à l'instar de « Mars Needs Woman » ou « Never Back Down », en imaginant une musique, fruit d’une une alchimie subtile entre celles des Beatles, de Neil Young, de Tom Petty et de Randy Newman. A ses dix incunables, Joost, accompagné de son combo britannique, en a ajouté un nouveau, « Look At You Know », qu'il compte bien jouer cet été lors de son passage, en tête d'affiche, de la cinquantième édition du festival de Dranouter. Comme d'ailleurs le titre éponyme de cette compilation, opportunément et ironiquement intitulée « The Best Is Yet To Come », qui au lieu d’une compile, et devenue un best ‘tof’…

Pourquoi cette relecture de votre œuvre ?

Parce qu’il y a dix ans que j'enregistre mes disques à Brighton, en compagnie des musiciens et producteurs britanniques, lesquels me réclament un ‘best of’ depuis des années ; ce que je n'ai jamais accepté, refusant de regarder en arrière. Finalement, je me suis dit que si je devais sortir une compilation, c'était maintenant ou jamais, dans le cadre de mon changement de label, et par le biais d'une relecture en compagnie de ce groupe, plutôt qu'au travers des enregistrements originaux.

Je l'ai réenregistré en direct, qui plus est, au studio Abbey Road. Vu l'histoire mythique du lieu, c'était comme un rêve d'enfant pour moi.

Et vous êtes plutôt Harrison, McCartney ou Lennon ?

C'est surtout la synergie entre les quatre musiciens que j'apprécie. The Beatles, en tant que groupe, reste ma plus grande source d'inspiration, tout comme Neil Young. Les Beatles pour les chansons pop et les voix ; et Neil Young pour la vibe mystique.

Quels rapports entretenez-vous avec ce dernier ?

Je suis autodidacte, et j'ai débuté en interprétant des chansons de Neil Young quand j'avais quatorze ans. Et lorsque j'ai connu le succès en 2000, j'ai entrepris une tournée européenne complète en compagnie du grand rocker canadien. Partir en tournée avec mon idole m’a beaucoup inspiré.

Vous êtes toujours en relation ?

Non. Cependant, je communique toujours avec des membres du Crazy Horse, son groupe, et son producteur, Niko Bolas. Mais j'ai eu d'excellents contacts avec Neil pendant cette tournée, et cela s'est révélé primordial pour moi. Je donne souvent des concerts en solo, au piano et à la guitare, et c'est sous ce format que mon côté Neil Young s'exprime. En revanche, lorsque je me produis auprès de mes amis britanniques, le résultat ressemble davantage aux Beatles.

Etes-vous plutôt Elton John, Randy Newman ou Billy Joël ?

La profondeur de Randy Newman correspond mieux à ma musique, surtout en solo. Il en va de même pour l'Elton John des deux ou trois premiers albums. Il est vrai que sur ce ‘best of’, j'ai laissé de côté les guitares acoustiques au profit du piano.

Novastar, est-ce un vrai groupe ou plutôt l'émanation de votre personne ?

C'est plutôt mon personnage public. Je n'ai jamais vraiment disposé d'un groupe stable ; d'une part, parce que je désirais être totalement libre, et de l'autre parce que j’accorde beaucoup de concerts solos.

Désormais, vous vous considérez comme Belge ou Hollandais ?

J'ai vécu en Belgique toute ma vie et je suis un grand fan de ‘notre’ pays. Je suis né dans le sud des Pays-Bas, à la frontière de la Belgique et j'ai toujours demeuré dans le Limbourg. Je me sens comme un Belge sur un vélo hollandais (Il rit)

Mais j'adore jouer de cette ambiguïté. Je me produis également souvent aux Pays-Bas où l'on me pose souvent cette question ; et évidemment, je réponds que je suis hollandais (rires) !

Pensez-vous un jour enregistrer un elpee en néerlandais ou en français ?

Si cela se produit, ce serait plutôt en français. J'adore le son de la langue française qui, comme l'anglais, est très agréable à chanter. Le français a un son totalement différent, mais sa couleur se révèle également très romantique.

Car je suis très sensible aux sons, au timbre, à la couleur des mots. Je travaille une composition jusqu'à obtenir un bon texte en termes de sens, mais aussi de timbre et de tonalité. C'est ce que font également les Britanniques ; parfois, un texte peut être très simple, mais sonner parfaitement et toucher dès lors l'auditeur. Alors que dans le cas des Américains, il s'agit souvent d'une histoire, d'un récit... mais sans les couleurs.

Être invité à vous produire à Dranouter dans le cadre de la cinquantième édition du festival, cela vous honore ?

Oui, je m’y suis produit à plusieurs reprises. A l’origine, c’était un festival très folk. J'adore ce lieu situé au pied du mont Kemmel. Je suis vraiment honoré d'être à l'affiche que je vais partager avec l'un de mes grands amis, Mike Scott des Waterboys, avec qui j'ai composé. Il y a d'ailleurs de grandes chances que nous fassions quelque chose ensemble sur scène lors de cette cinquantième édition...

Novastar : The Best Is Yet To Come (Universal) – paru le16/02/2024

Festival Dranouteur, du 2 au 4 août prochain. Infos : www.festivaldranouter.be

 

Cat Power

Jésus, Bouddha, Marie-Madeleine, Biko, Dylan et les autres…

Écrit par

Cat Power a adapté le concert mythique accordé par Bob Dylan, à Londres, en 1966, sur un album intitulé "Cat Power Sings Dylan : The 1966 Royal Albert Hall Concert". Et la voix de la chanteuse américaine est parvenue à magnifier les chansons. Dans la ‘conduite’ de son interview, c'est elle, Cat Power, qui fait… Bob

C'est la plus belle voix féminine du rock alternatif, la plus chaude en tout cas. La plus déglinguée aussi. Car, tout au long de ses 25 ans de carrière, Chan Marshall, alias Cat Power, a combattu ses démons : la drogue, l’alcool et la dépression. Et son dieu dans sa lutte face à l'enfer de sa vie répond au nom de Bob Dylan.

Elle qui a pris l'habitude de se reprendre en main en multipliant les… reprises, entonne cette fois non pas une prière mais une messe entière : Cat Power réinterprète, en effet, un opus légendaire et bootleg du ‘Zim’, enregistré live comme son modèle, note à note et mot pour mot, et dans le même temple musical : l'Albert Hall de Londres. En 1966 dans le cas de Robert Zimmerman, en novembre 2022 pour la chanteuse américaine.

Laquelle nous reçoit à Paris dans sa chambre de l'hôtel Costes… aussi baroque qu'elle. Elle est allongée sur son lit. Telle une odalisque, elle réclame au serveur convoqué, 12 verrines de marshmallow et chocolat, tandis que nous prenons place sur une chaise à côté de sa couche, pour une séance de psy à la Henry Chapier dans son fameux Divan, lors d’une interview qui tourne rapidement au monologue... extérieur.

Vous étiez âgée de cinq ans lorsque vous avez découvert cet elpee pirate de Bob Dylan. Ses chansons ont-elles servi de berceuses pour la jeune enfant que vous étiez ?

J'ai été élevé par ma grand-mère jusqu'à mes cinq ans, moment où j'ai enfin rencontré ma mère, peu de temps avant mon père. Puis, mon beau-père… Nous vivions tous ensemble en compagnie des membres du groupe majoritairement black, le Mother's Finest. Ma baby-sitter était afro-américaine, tout comme Patrick Kelley, le styliste qui, à l'époque, remplissait le rôle de père, à mes yeux.

Mon environnement était constitué de jeunes adultes brillants et originaux pour qui la mode, la musique et la drogue occupaient une place essentielle. Ma mère était chanteuse et lorsque je l'ai rencontrée, elle se faisait appeler Ziggy. Elle se prenait pour Ziggy Stardust…

Mon père, musicien dans un groupe de blues et de soul, était moitié Juif allemand, moitié Indien choctaw et un disciple de la Black Church (NDR : églises protestantes fréquentées par des Afro-américains) du Sud de l'Alabama où il a appris à chanter. Il a ensuite déménagé à Atlanta, a rencontré ma mère qui avait quitté l'école. Elle avait 17 ans, fumait de l'herbe, était très belle, amusante, et sauvage.

Vous naissez très vite et votre beau-père s’immisce dans la vie de votre mère...

Oui. Mon beau-père militait au sein d'un autre groupe musical. Il adorait Dylan, Neil Young, Jimi Hendrix, Arthur Lee, Crosby, Stills and Nash, The Byrds, les Stones et les Beatles…

Grâce à mon beau-père, j'ai appris à écouter les paroles de Bob Dylan qu'il fredonnait constamment. Dylan a éveillé mon esprit critique dans la confusion de ma jeunesse. Et à travers les chansons de Bob, il m'a appris à me poser des questions… et à chercher mes propres réponses dans l’existence. Il m'a appris à écouter...

Parce que j'ai été témoin et spectatrice, quelque part, de sa motivation à s'épanouir personnellement grâce aux paroles de Dylan, j'ai passé ma vie à y réfléchir. Bob Dylan m'a enseigné l'esprit critique et m'a ouvert à la poésie.

Mais Bob s'adressait souvent aux femmes dans les chansons, que vous interprétez à votre tour ?

Que je sois une femme interprétant les paroles qu'un homme leur adresse n’a, personnellement, pas d’importance. J’ai d’ailleurs toujours affiché un côté garçon manqué.

Et quand Bob chante "Visions of Johanna", bien qu'il ait connu des aventures avec des femmes sublimes comme Marianne Faithfull, Françoise Hardy ou Eddie Sedgewick, j'ai le sentiment qu'au fond de son cœur, il s'adressait à la figure féminine, féministe avant l'heure, de Jeanne d'Arc.

Votre féminisme serait-il plutôt révolutionnaire à la Angela Davis ?

La photographie qui réunit Gloria Steiner, grande figure du féminisme, et Angela Davis est l'une des plus importantes de tous les temps. Savez-vous que l'ERA, l'amendement sur l'égalité des droits entre les sexes, déposé il y a un siècle, n'a toujours pas été adopté aux États-Unis ? Nous les femmes, sommes toujours deuxièmes...

Avez-vous envoyé votre enregistrement-hommage à Bob Dylan ?

Lorsque l'an dernier, j'ai signalé mon concert du 5 novembre à l'Albert Hall de Londres et deux autres en Grande-Bretagne, le lendemain, Bob a annoncé sa tournée au Royaume-Uni et dans les mêmes villes.

Je l'ai aperçu sur les marches du même hôtel au sein duquel je logeais, la veille de son concert d'Halloween. Je me suis approché et je l’ai interpelé : ‘Bob !’ Mais il a détourné le regard. J'ai alors ajouté : ‘C'est Chan, Cat Power’. Nous nous étions rencontrés 15 ans plus tôt. Il a alors mis son bras autour de mon épaule en disant simplement : ‘C'est bien de te revoir’. Et quand je suis remonté dans ma chambre, une ‘Guest’ pour son concert solde-out du lendemain m'attendait...

Quelqu'un crie Judas durant votre concert, au même moment que sur l'enregistrement original, quand Dylan se met à électriser son style acoustique. Et vous répliquez par un ‘Jésus’... 

Bob n'est qu'un homme. C'est pourquoi j'ai prononcé le nom de Jésus ; n'importe qui, s'il travaille dur, comme Bob, qui a lu toute la littérature du 19ème siècle, peut devenir Malcolm X, Bouddha, Gandhi, Stephen Biko, Bob Dylan... ou Jésus.

Incarneriez-vous, dès lors, Marie ou Marie-Madeleine par rapport à ce Jésus ?

Oh, c'est intéressant... À cause de la fierté que je ressens pour Bob qui s'apparenterait à la fierté d'une mère ? Waouh, c'est magnifique !

"Cat Power Seings Dylan : The 1966 Royal Albert Hall Concert", paru le 10 novembre 2023 sur Domino.

Photo Credit: Inez & Vinoodh.

 

Catherine Graindorge

De l’élévation de l’âme par la poésie, l'amour et la musique… à la célébration de nos êtres chers disparus…

Sur son nouvel elpee, « Songs For The Dead », Catherine Graindorge communique une dimension métaphysique à son art. Basées sur un poème d'Allen Ginsberg et sur le mythe d'Orphée et Eurydice, les 8 nouvelles compositions révèlent un univers onirique, romantique et paradoxalement, à la fois sombre et éclatant de lumière. Un opus que la violoniste belge a réalisé en collaboration avec, entre autres, Simon Huw Jones, le chanteur du groupe culte And Also The Trees, qui a partagé la profondeur tellurique de sa voix et son inspiration lyrique. Un LP d'une touchante beauté, que l'artiste a présenté à Musiczine au cours d'une interview réalisée en collaboration avec l'émission WAVES.

Catherine, les lecteurs de Musiczine t'ont déjà découverte l'an dernier, lors de notre première interview, au cours de laquelle on a parlé de ton projet réalisé en compagnie d’Iggy Pop et du dernier opus de Nile On waX. On avait juste évoqué celui pour lequel on se rencontre aujourd'hui, qui s'intitule “Songs For The Dead”. Quelle est l'idée derrière ce projet ?

Cet album est une manière de célébrer les êtres chers disparus. Je l'ai construit autour d'un poème d'Allen Ginsberg, ‘A Dream Record’. Dans ce rêve, Allen Ginsberg raconte qu'il retrouve Joan Vollmer, la femme de William Burroughs. Elle est assise sur une chaise et ils discutent. Et puis, tout à coup, il voit sa tombe. Il se rend compte qu'elle est décédée. Et dans la réalité, effectivement, Joan Vollmer a été accidentellement tuée par William Burroughs, son mari. Ils étaient sous l'influence de stupéfiants et d'alcool et ont voulu jouer à Guillaume Tell. Il a tiré une balle de revolver sur un verre posé sur sa tête et il a mal visé. Ce qui m'a interpellée dans ce poème, c'est la question de la disparition subite. Que des événements peuvent basculer tragiquement en un instant. C'est une question qui me hante et m'interroge.

Et tu as voulu combiner ce drame et la mythologie ?

Cette femme qui, tout à coup, réapparaît, et ensuite, re-disparaît subitement, me rappelle le mythe d'Orphée et Eurydice. C'est l'idée de vouloir ressusciter les morts. Orphée va rechercher Eurydice dans les enfers, mais il ne peut pas se retourner s'il veut la ramener à la vie. Et malheureusement, il se retourne, et elle est perdue pour toujours. Mélanger ces deux histoires me semblait en harmonie.

Lorsque tu as eu l'idée de ce projet, c'était dans le cadre des Nuits Botanique...

Lorsque le Botanique m'a proposé une carte blanche, pendant un an, j'ai pu explorer de nouvelles pistes et réfléchir à un nouveau projet. J'avais envie de mettre en scène une figure féminine qui incarne Eurydice et Joan. En l'occurrence, moi. J'ai aussi souhaité incorporer un antagoniste, un homme qui soit à la fois la figure d'Orphée et de Ginsberg, cette figure masculine de la Beat Generation. J'avais envie d'une voix qui ait une dimension poétique, un peu théâtrale, capable d'alterner chant et ‘spoken word’. Mon conjoint, Elie, qui est un fan d'And Also The Trees, m'a fait entendre la voix de Simon Huw Jones et je me suis dit : ‘Oui, elle correspondra bien à mon univers. Simon possède cette dimension onirique...’

Et il affiche aussi un côté 'dark romantic'.

Oui, ça, d'office. Je vais toujours chercher des chanteurs 'dark romantic' (rires)…

Effectivement, on voit le lien avec Iggy Pop, Nick Cave, les Bad Seeds...

Pourtant, Iggy Pop n'est pas si 'dark' que ça... Il a quelque chose de très lumineux. Mais c'est vrai que Hugo Race et les autres... J'aime les personnages dark romantiques. Voilà...

Tu ne pouvais pas trouver mieux que Simon Huw Jones... En plus, il a participé à l'élaboration des paroles.

Oui, ça s'est fait de manière très naturelle. Quand je choisis quelqu'un je fais toujours confiance à mon intuition et souvent, mon intuition est plutôt juste. Que ce soit pour Simon Huw Jones, Iggy Pop ou Hugo Race, il n'y a rien à dire : c'était parfait.

C'est comme si les planètes s'étaient alignées.

Absolument ! C'était étonnant, la facilité avec laquelle Simon Jones a glissé ses textes sur mes musiques.  Comme si on était partis de zéro tous les deux. Je pense que son univers et le mien se combinent à la perfection.

C'est un peu comme un voyage rêvé en dehors d'And Also The Trees. On a la voix de Simon Huw Jones, mais placée dans un écrin musical complètement différent.

Oui, et pour compléter l'historique du projet, à l'issue de ma carte blanche, Paul-Henri Wauters, du Botanique, m'a proposé de jouer à Bozar dans le cadre des Nuits Botanique 2023. Et c’est devenu, d'une certaine manière, un 'try out', mais sous la forme d'un véritable concert, accordé dans une des salles les plus prestigieuses en Belgique. Les morceaux tels qu'ils avaient été construits à ce moment-là ont été utilisés comme 'démos' pour l'enregistrement de l'album.

C'est Pascal Humbert (NDR : un ex-16Horsepower impliqué chez Lilium et Détroit) qui joue de la basse et de la contrebasse. Comme Simon, c'est quelqu'un de très authentique...

Oui. Comme Simon, Pascal est très fidèle à ses idées, à sa conception de la musique et de la vie, également. Tous deux préfèrent aller travailler la terre ou s'occuper d'animaux, plutôt que de coopérer à des projets qui ne les amusent pas du tout...

Et tu as aussi reçu le concours de Simon Ho.

Oui. Simon Ho est un Suisse allemand qui vit à Bruxelles depuis pas mal d'années. On vit dans la même rue. C'est ainsi qu'on s'est rencontrés. C'est un pianiste, compositeur et claviériste formidable. Tant sur le plan humain qu’artistique. Je joue beaucoup avec lui. Comme sur « Eldorado », mon album précédent. Et puis, j'ai aussi convié mon compagnon, Elie, qui joue de la batterie sur deux morceaux et, enfin, ma fille aînée, qui chante sur « Eurydice » et « Time is broken ».

Oui, c'est Lula ! J'avais une question assez abrupte. Pourquoi cet intérêt pour la mort ?

Ce n'est pas un intérêt pour la mort. Disons que c'est peut-être...

Une obsession ?

Oui, c'est une obsession. Elle me hante, en fait, depuis toujours. Moins de manière angoissée aujourd'hui que quand j'étais plus jeune. Mais je ne me ferai jamais à cette absurdité, le fait de perdre quelqu'un qu'on ne reverra plus jamais.

Des êtres chers ?

Oui, je ne m'en remettrai jamais. Et donc, qu'est-ce qu'on peut faire ? L'idée n'est pas d'attendre que le temps passe pour oublier et panser ses plaies, comme on le conçoit dans nos sociétés occidentales. Je pense, au contraire, qu'il faut réserver une place pour les défunts, afin qu'ils puissent nous accompagner dans nos vies et ce, de manière joyeuse et apaisée. Je suis très attachée aux traces laissées et à la transmission.

Et donc, il y existe cette dimension, on va dire, un peu tragique dans ta musique. J'avais imaginé le terme 'Tragic Ambient' pour la décrire. Qu'en penses-tu (rires) ?

Oui, pourquoi pas ?

Parce qu'il y a ce côté mélancolique, auquel je suis particulièrement sensible. Mais, il y a aussi ce côté lumineux. L'idée que l'on va aller chercher une expérience qui, à l'origine, est négative, et qu’ensuite, on essaie de la transmuter pour en concevoir quelque chose de beau. C'est un processus alchimique que l'on rencontre au sein de la littérature 'dark' et dans la musique 'dark' en général. Chez Nile On waX, on détecte une touche cosmique, surtout dans l'album « After Heaven ». Pour tous ces projets, on retrouve cette dualité entre le yin et le yang, entre le dark et le light. Est-ce que ça te parle ?

Oui, complètement. Je serais malheureuse qu'on me dise : ‘Ton album est complètement plombant et dark’. Même si le titre peut sembler un peu lourd, j'ai justement choisi comme pochette une photo de moi que j'ai retrouvée chez ma mère, où l'on me voit, petite fille, jouant de la trompette dans un jardin, en Provence, à côté d'une chaise vide. Je trouvais qu'il y avait une symbolique lumineuse puisque la photo baigne dans le halo d'un soleil éclatant. Pour moi, le mot-clé, c'est l'élévation. S'élever...

Ça élève l'âme.

Oui. On retrouve également ce concept dans la musique classique.

Dans le « Requiem » de Brahms...

Oui, le « Requiem » de Brahms, je vois que tu n'as pas oublié... (rire)

… que tu écoutais avec ton ami allemand lorsque tu étais plus jeune...

Bravo (re-rires) ! Et puis il y a également Bach. Par exemple, la « Matthäus-Passion », la Passion selon St-Matthieu. C’est magnifique ! Ou les oratorios. Il existe une dimension métaphysique dans tout cela. Sans être croyant, on peut y voir le mystère de la vie. C'est l'idée que l'on ne saura jamais, que l'on n’aura jamais de réponse, mais qu'on essaie de vivre, avec nos petits corps d'êtres humains, un peu comme des petits cloportes. En tant qu'humains, on essaie de s'élever par la poésie, par l'amour, par la musique...

Catherine, merci beaucoup. Et une fois de plus, bravo pour ce magnifique album, « Songs for the Dead ». On a attendu presque un an, mais cette attente valait la peine parce que le résultat est magnifique. Faisons un petit coucou en passant à Koen et à An Pierlé, qui ont participé à l'enregistrement.

An a participé avec son sourire et son magnifique accueil mais sinon, c'est Koen Gisen qui a enregistré et mixé.

Oui, au Studio La Patrie, à Gand !

Tout à fait !

Merci beaucoup Catherine et à bientôt.

À bientôt.

 

Catherine Graindorge jouera « Songs For The Dead » en concert :

- le 8 mai à Liège, au Reflektor

- le 9 mai, à Gand, au Palmarium, dans le cadre du Festival Democrazy

- le 12 mai, à Den Haag, au Paard

- le 27 septembre à Bruxelles, au Beursschouwburg.

Simon Huw Jones participera aux 3 concerts, ainsi que Simon Ho et, à la basse, Cyrille de Haes. 

Pour écouter le titre « Joan », c'est ici

Pour acheter « Songs For The Dead » sur le site du label, tak:til/Glitterbeat, c’est et sur Bandcamp, cliquez sur le nom de l’artiste dans le cadre ‘Informations complémentaires’ ; vous y retrouvez les liens vers les réseaux sociaux ainsi que les articles qui ont été consacrés à Catherine Graindorge, dont une interview accordée en 2023. 

Shake Shake Go

L’écriture est directement liée à l’environnement dans lequel nous évoluons…

Écrit par

Poppy Jones, Virgile Rozand (guitare) et Kilian Saubusse (batterie) ont posé leurs valises le temps d’une soirée au sein d’un quartier très populaire du cœur lillois, le Moulins et Wazemmes, et plus précisément à la Bulle Café, un endroit, certes atypique, mais qui ne manque pas de charme et surtout, s’illustre par une franche convivialité.

Alors qu’au début de leur carrière, ils se produisaient dans la rue ou des pubs miteux, progressivement, ils commencent à assurer des premières parties, au Royaume-Uni, puis en France, et notamment pour James Blunt et Rodrigo y Gabriela. Shake Shake Go commence à percevoir le bout du tunnel...

En 2015, il décroche un hit : « England Skies ». C’est même le tube de l’année. Impossible de passer à côté de ce titre à la mélodie imparable, devenu disque de diamant.

Après avoir sorti « All In Time », en 2016 et « Homesick », en 2018, la formation grave son troisième opus, « Double Vision », « en octobre 2023.

Avant le concert, Poppy, rousse et solaire, s’est prêtée, de bonne grâce, au jeu des questions et réponses…

Plus organique, « Double Vision » paraît cinq années après « Homesick » et huit ans après « All in time ». Ressentiez-vous le besoin de vous octroyer une pause ou s’agissait-il du temps nécessaire pour le réaliser ?

Nous ressentions effectivement le besoin de nous accorder une pause. Pas mal de choses ont changé au sein du groupe durant ces années. Il fallait que nous prenions le temps de concevoir un album qui nous permette d’évacuer nos sentiments les plus profonds. Et puis, il y a eu cette période COVID qui n’a pas facilité les choses. A vrai dire, je crois que c’est la première fois que je peux me lâcher autant dans l’écriture des chansons. Mes camarades partagent la même constatation. Très objectivement, cet album est sans doute le plus sincère que nous ayons réalisé.

L’opus a été composé à Brighton et au Pays de Galles, ensuite en Espagne et en France. Deux climats, deux ambiances, qui ont inspiré l’écriture des compos puisqu’elles abordent des thèmes liés à la tristesse et de la colère, d’une part, le bonheur et la liberté, d’autre part. Les chansons sont-elles liées à l’intime et dépendent-elles toujours de l’environnement dans lequel vous évoluez ?

Oui, sans doute que l’environnement dans lequel nous vivons influence notre façon de composer. Lorsque nous avons débuté la phase d’écriture, nous séjournions à Brighton avant de nous installer quelque temps en France, soit des régions climatiquement froides. Ce qui a déteint sur notre inspiration. Puis nous avons mis le cap vers l’Espagne, où nous avons commencé à créer des morceaux positifs. Donc, oui, je crois que l’écriture est directement liée à l’environnement dans lequel nous évoluons...

Ce voyage a d’abord été une aventure humaine, j’imagine ?

Oui, bien sûr. C’était une belle expérience. Nous étions dans une bulle et rien ne pouvait nous atteindre. Durant ce périple, nous nous sommes complètements lâchés. Le plus bel exemple est l’Espagne, ses plages et ses boissons. Pour la petite histoire, lors de notre premier concert là-bas, nous étions tellement bourrés que nous n’avons pu jouer (rires). Ce voyage reste avant tout une aventure humaine.

Ce disque s’avère très solaire. Il est à ton image ?

Oui, absolument. C’est le plus solaire des trois. Plus jeunes, nous écoutions des groupes comme Mumford & Sons et The Lumineers. Au fil du temps, nos goûts ont évolué et nous nous intéressons désormais à des genres différents. C’est une évolution qui s’est manifestée tout à fait naturellement. La musique que nous jouons maintenant est celle qui nous correspond aujourd’hui.

« All In Time » était orienté folk, « Homesick », taillé pour le live, dans quelle catégorie places-tu « Double Vision » ?

Nous n’avions pas de plan préétabli, lorsque nous avons composé « Double Vision ».

On peut dire que cet opus est cathartique. Thérapeutique également car nous venions de vivre des événements difficiles au sein du groupe et nous ressentions le besoin de se confier à notre public.

Tiens, au fait Poppy, tu es d’origine galloise alors que les membres qui t’accompagnent, eux, sont français. « Double Vision » sonne aussi bien anglais que français. Y a-t-il une coïncidence ?

C’est la première fois que l’on me pose cette question en interview. Il s’agit effectivement d’une coïncidence, le titre du disque a été choisi pour les atmosphères très différentes qu’il libère. Aussi, lors des prochaines interviews, je pourrais annoncer que c’est pour ce côté franco-gallois que nous avons choisi de l’intituler « Double Vision » (rires).

D’un quintet à ses débuts, le line up du band a été réduit à un trio. Est-il difficile de maintenir le paquebot à flots, malgré la défection de certains de ses matelots ?

Toby (Barnett) a quitté le groupe volontairement car il n’aimait pas trop partir en tournée. Il vivait, en parallèle, une autre passion et souhaitait s’y investir pleinement. Mais, nous sommes restés de très bons amis. Quant à Marc (Le Goff), les circonstances sont différentes ; mais je préfère ne pas m’étendre sur le sujet, si tu le permets, tant par respect pour lui que pour nous. Je conclurai simplement en disant qu’aujourd’hui, la formule fonctionne et j’espère que cette symbiose continuera encore et encore durant de longues années.

Je suppose que cette recomposition a nécessité des modifications dans la manière d’appréhender les morceaux ?

L’ancien répertoire a nécessité une adaptation afin de pouvoir les jouer en ‘live’. Ce soir, nous sommes accompagnés par deux musiciens additionnels, au clavier et à la basse. Nous procédons de la même manière lors de chaque tournée. Ce sont de jeunes artistes talentueux. Nous avons simplement travaillé quelque peu sur les arrangements. Mais, si nous avions dû bosser sur une setlist de trois heures, sans doute que les conditions auraient été différentes.

Mais au fond, cette formule n’offre-t-elle pas aujourd’hui davantage d’espace de liberté au sein du groupe ?

Au début, Marc et moi écrivions les paroles. Si le socle s’est aujourd’hui réduit, l’écriture des textes est plus aisée car il y a plus de dialogue et de cohésion. Personne ne revendique le monopole comme nous avions pu le rencontrer précédemment. Tout le monde a aujourd’hui trouvé sa place. C’est beaucoup mieux ainsi.

Vous avez créé votre propre label. Est-ce, finalement, la seule manière de garder une certaine indépendance artistique ?

J’ignore s’il s’agit de la seule manière de préserver l’indépendance artistique. Tout dépend de la liberté que ton label t’accorde. Nous voulions prendre cette direction. Il s’agit d’un nouvel album et donc une nouvelle orientation au sein du groupe. L’opportunité s’est présentée et nous l’avons saisie. Nous gardons ainsi notre libre arbitre, sans aucune contrainte extérieure. Nous avons davantage de latitude dans le choix de nos chansons. Pour être tout à fait complète, nous avons eu la chance que notre label précédent ne de nous impose pas trop de contraintes et le remercions vraiment pour les opportunités qu’il nous a offertes. Disons que ce nouveau disque est un nouvel exercice dans lequel nous nous essayons. C’est amusant !

Vous avez clippé l’une de vos chansons en compagnie de Noreen Riols, agent secret durant la seconde guerre mondiale. Elle transmettait les messages personnels codés à la BBC. C’est d’ailleurs elle qui a communiqué le célèbre message : ‘les carottes sont cuites’. Qu’est-ce que cette rencontre t’a apporté ?

C’est une rencontre tout à fait fortuite. Nous recherchions une maison à Paris qui avait un look anglais. Quelqu’un nous a signalé que sa grand-mère possédait ce style de bien. Nous sommes allés chez elle et nous lui avons parlé de notre souhait. Elle nous a dit être une femme importante. Et justement comme la thématique de la chanson traite de l’importance et de la puissance d’une femme, nous l’avons naturellement intégrée dans le clip. Nous sommes ravis de l’avoir fait.

Souvent les groupes sollicitent des artistes confirmés pour la réalisation de l’artwork. Celui de l’album est une photo prise par une fille que vous avez rencontrée il y a quelques années lors d’un concert. Chez Shake Shake Go, il existe toujours ce côté relationnel…

C’est exact ! Nous sommes restés en contact et elle a bien grandi depuis. Elle a déménagé au Royaume-Uni. Elle nous a sollicités et s’est rendue à Brighton pour prendre quelques clichés. Puis nous avons choisi celui qui a servi pour la pochette. Pour réaliser la vidéo de « Blackbird », un titre issu de « Homesick », c’est aussi une fille que nous avions rencontrée qui a clippé le morceau. Donc, oui, effectivement, le groupe cultive cet aspect relationnel. C’est tellement agréable de rencontrer les gens lors de nos concerts. Et idéalement, nous essayons de travailler avec des personnes que nous côtoyons et avec lesquelles il se noue de réelles affinités. Dès lors, nous avons beaucoup d’amis. Un autre ami nous filme également dès qu’il en a l’opportunité. C’est vraiment cool et ça donne un petit côté fédérateur.

Vous avez commencé à jouer dans la rue et dans les pubs miteux. Aujourd’hui, vous bénéficiez d’un succès populaire et critique. Comment le gérez-vous aujourd’hui ?

Très honnêtement, je l’ignore. Il faut continuer, c’est essentiel. Nous avons la chance de jouer et de tourner. Je crois que nous ne devons pas penser uniquement au succès. Si vous aimez quelque chose profondément, ne vous arrêtez pas. Il y a toujours des moments difficiles dans la vie d’un groupe. Le COVID en a été un, de toute évidence.

Ta mère est décédée d’un cancer de l’ovaire il y a environ deux ans. Tu es aujourd’hui marraine de l’organisation Target Ovarian ? Pourrais-tu nous en parler ?

A travers la maladie de ma mère, j’ai réalisé que ce genre de cancer frappait beaucoup plus de femmes que l’on ne pense. La difficulté majeure dans cette maladie, en particulier, est que les symptômes ne sont pas toujours pris au sérieux par le monde médical. C’est le cas de ma maman. Elle s’est rendue à cinq reprises chez son médecin qui a prétendu que sa maladie était imaginaire. Elle ressentait pourtant de vives douleurs dans le bas du ventre, se sentait ballonnée et perdait l’appétit. Si nous avions su de quoi il s’agissait, ma mère aurait été prise en charge efficacement. Je souhaite donc lever des fonds afin de faire connaître ce cancer et inciter les femmes à s’en préoccuper davantage. Ce cancer pris tardivement a des conséquences désastreuses. Je pense aussi que la santé des femmes est sous-évaluée et manque de financement. Ce soir, au stand merchandising, on mettra à disposition des brochures susceptibles de sensibiliser un maximum de monde et j’invite celles et ceux qui le souhaitent à y déposer quelques pièces. Merci à toi aussi d’avoir soulevé ce sujet.

Je me souviens d’une émission de ‘Taratata’ au cours de laquelle tu avais chanté en français en compagnie du groupe Pony Pony Run. Tu avais déclaré, à l’époque, ne pas maîtriser la langue. Et depuis ?

Oui, les choses ont évolué ; mais il m’est impossible aujourd’hui de réaliser une interview en français (rires). Pour m’aider, j’ai téléchargé une application qui permet de la pratiquer plus facilement. Dernièrement, j’ai participé à un podcast en français durant une heure et je me suis dit : ‘Oh, mon Dieu, qu’est-ce que je suis stupide’. Je comprends pas mal de mots, mais je dois parler lentement sinon ça devient vite compliqué.

Est-ce que tu vis en France actuellement ?

Oui, nous visons actuellement en France, mais nous nous déplaçons régulièrement. J’espère que d’ici la fin de l’été, je vivrai à Paris pour de bon.

Lors des promos ou showcases, il vous arrive d’interpréter des versions acoustiques de vos compos. C’est un exercice alternatif qui colle bien au groupe. Pourriez-vous imaginer un long playing reprenant vos meilleurs titres sous cet angle ?

Très franchement, je n’y avais jamais pensé. Tu as une excellente idée. Nous avons enregistré quelques pistes acoustiques, il y a quelque temps. Les gens aiment que l’on revisite des morceaux sous une forme différente. Nous avons eu des réactions positives lors de nos concerts. Peut-être donc consacrerons-nous le prochain album à des versions acoustiques ; qui sait ?

Une chanson s’intitule « Safe Space ». Quel est ton endroit ‘sécure’ ?

C’est lorsque je suis de retour au Pays de Galles. J’y retrouve la campagne, la maison familiale, mon père, ma sœur et ses deux enfants même s’ils sont turbulents, sans oublier mon chat. Quand je rentre chez moi, je me tape les corvées ménagères et je suis au fourneau ; ce qui est très vite éreintant, mais j’adore ça. Lorsque je suis à la maison, je redeviens l’enfant que j’étais et j’oublie tout. Mais profondément, c’est mon endroit ‘sécure’…

Photo ©shooting_concerts

Admiral Freebee

Admiral Freebee a plus d’une corde à…

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Ce 20 janvier 2024, Tom Van Laere (aka Admiral Freebee) se produisait à l'Ancienne Belgique dans le cadre de Rewind ; l'occasion pour ce musicien d’exécuter dans l'ordre et intégralement son premier elpee éponyme. En 20 ans de carrière, cet artiste –frère du galeriste anversois Tim Van Laere– qui avoue s'inspirer énormément de Tom Waits, mais dont la musique lorgne manifestement vers Neil Young et Bob Dylan, a pris de l'amplitude et n'a cessé d'améliorer son jeu. Pas étonnant quand on sait qu’avant de se lancer dans la musique, c’était un espoir du tennis belge, sport qu'il pratique cependant, toujours quotidiennement… L'occasion de demander, sans le prendre de ‘court’, à ce manieur de raquette et de guitare anversois son avis sur l'évolution du rock belge depuis deux décennies…

Quelle est l'importance d'Anvers dans votre musique ? 

Énorme... Sur mon premier album, que je vais réinterpréter complètement demain, la chanson « There is a Road » évoque la Noorderlaan. Je suis né à Brasschaat, et cette artère mène à Anvers.

Sur « Get out of town », la première chanson du disque, je parle de la transition difficile vers l'âge adulte tout comme l’effort qu’exige aller de Brasschaat à Anvers. Ensuite, se rendre à New York ou à Tokyo n'est pas compliqué quand on a pris confiance en soi, et lorsqu’on devient un homme. Car en ville, on découvre la vraie vie, on doit se prendre se prendre en main et on y fait de bonnes et de mauvaises rencontres…

Dans vos chansons, on ressent souvent une pointe de l'amertume…

Je ne suis pas quelqu'un d'amer dans la vie, mais j’éprouve le droit de l'exprimer dans ma musique ; c'est une sorte de catharsis. Lorsque je suis sur scène, je chante incarner un ‘loser’ et quand je m’adresse au public, j'affirme que nous le sommes tous, mais que nous allons célébrer cette condition. En tant qu'Admiral Freebee, je proclame ne pas savoir comment m'y prendre avec les impôts, les femmes... bref, que je ne sais pas comment vivre, mais que le public va se reconnaître dans les paroles de mes chansons. Ce qui engendre une certaine communion d’esprit, de progression collective...

Sur « I'm Bored », Iggy Pop chante ‘I'm the chairman of the bored. I'm a bit the chairman of the losers’ (rires)

La compo « The Worst Is Yet To Come » symbolise cette perspective ?

C'est du Schopenhauer (NDLR : un philosophe allemand qui a exercé un impact important sur de très nombreux écrivains, philosophes ou artistes majeurs du XIXe siècle et du XXe siècle) ! Il a écrit que lorsqu’on imagine le pire, on a l'heureuse surprise de constater ensuite que ce n'est pas le cas. Bref, il est préférable de prévoir le pire...

Vous aviez débuté une carrière de tennisman. Quel est le rapport entre le tennis et la guitare ?

Il y en a tellement que je pourrais rédiger un livre sur le sujet. À l'instar du tennis, en matière de jeu de guitare par exemple, on vous apprend que pour ‘speed up, you have to slow down’. Pour être meilleur, il faut ralentir un peu son jeu.

Par ailleurs, lorsque je dispute un match de tennis important ou me produis à l'AB voire à Werchter, c'est chaque fois dans ces moments importants que je joue le plus mal. Question de mental ! 

Enfin, dans ces deux disciplines, c’est au bout de milliers d’heures de pratique qu’on atteint un certain niveau.

Et vous pratiquez toujours le tennis ?

Oui, une fois, voire deux fois par jour ! Mais j'ai arrêté un moment, car la musique devenait trop envahissante. Mais désormais, comme je joue au tennis plus souvent et mieux, mes concerts sont bien meilleurs ! Ma résistance s‘est accrue eet mes poumons sont en pleine forme. Le tennis est un sport très intense, et chanter ressemble à de la course à pied...

Et puis j'écoute beaucoup au tennis... car de nombreux joueurs crient, sans que ce soit du chiqué…

J'entends cela et je me dis ‘c'est génial le rock’ (rires) ! Je vais m'y mettre aussi ! Donc en concert, j'imite un joueur de tennis (rires) !

Quel est votre guitariste préféré...

Keith Richards. Enfin, notamment ; parce qu'il joue à l’économie, sans emphase. Ce qui n'est pas simple ; et il rejoint ainsi l'approche du tennis. Il a confié dans une interview que si la toile est le support du peintre, pour le guitariste, c'est le silence...

Après 20 ans de carrière, comment jugez-vous l'évolution du rock en Belgique ?

Immense ! Lorsque j'ai débuté, tout le monde était influencé par dEUS, moi y compris. La formation combinait des éléments du rock qui ne l'avaient jamais été précédemment. Aujourd'hui, elle mélange bien d'autres styles : rap, hip-hop, jazz... Comme des tas d'autres groupes, d’ailleurs…

Qu'en est-il de la scène, des concerts ?

On ne parle plus de concert, mais de show. À mes yeux, un concert c'est quand on commet des fautes. C'est forcément imparfait. Lors d’un show, entre en compte le jeu de lumière et la gestion par ordinateurs qui évite les erreurs ; tout y est parfait… trop parfait, trop léché…

Y a-t-il désormais trop de festivals en Belgique ?

Non. Beaucoup de groupes belges sont excellents parce qu'ils peuvent justement se produire dans de nombreux festivals.

Comment expliquez-vous qu'il y ait autant de groupes en Flandre et moins en Wallonie ?

Mais il existe de nombreux bons groupes en Wallonie. Cependant, je ne comprends pas pourquoi les groupes wallons ne se produisent pas davantage en Flandre. Sans doute parce que les Flamands sont snobs... (rires)

Pourtant, à mes yeux, la meilleure artiste belge, la plus authentique c'est Mélanie De Biasio. Elle joue d'ailleurs énormément en Flandre. Elle est tellement formidable, qu'au début, je pensais qu'elle était flamande (rires) 

La réédition des 4 premiers albums d’Admiral Freebee est sortie ce 10 novembre, en série limitée, sous forme de vinyle et dans un même box.

 

Kurt Vile

Kurt Vile, c'est mon vrai nom…

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Co-fondateur de The War On Drugs, Kurt Vile quitte rapidement le groupe, en 2009, pour (ré)embrasser une carrière solo qu’il avait entamée en 2003. Prolifique, en deux décennies il doit compter, en tout, près d’une quarantaine d’elpees et d’Eps à son actif. Ce virtuose de la guitare est revenu progressivement d'une lo-fi bruyante vers ses racines country-folk-rock, lui qui vit désormais entouré d'arbres et de forêts. L’an dernier, il avait gravé le splendide « Watch My Moves » et il est déjà de retour en sortant « Back To Moon Beach », un Ep de six morceaux jamais publiés et écrits au cours des quatre dernières années, très pandémiques (un titre s'intitule d'ailleurs « Touched Somethin (Caught a Virus) », dans une veine très dépouillée comme les arbres en cette saison, et flanquées d'une nouvelle version de « Cool Water » (NDR : l’original est paru sur le dernier LP) et de deux covers, dont une de « Must Be Santa », une chanson de Noël signée Bill Fredericks et Hal Moore et adaptée en 2009 par Bob Dylan…

Vous reprenez le Zim et Wilco, évoquez Tom Petty (« Tom Petty's Gone ») sur ce disque. Pourtant, en termes de guitare, vous vous référez plutôt à Thurston Moore de Sonic Youth et J Mascis de Dinosaur Jr. Alors pourquoi cette combinaison de références à ces trois artistes sur ce disque ?

J'ai été très tôt influencé par la virtuosité de J. Mascis ainsi que trois artistes, par leur jeu de guitare pincée.

Mais c'est surtout qu'ils me parlent en tant qu'auteurs-compositeurs.

De plus, les morceaux de Tom Petty passait à la radio, alors qu'au contraire, Dylan ne verra que quelques-unes de ses chansons diffusées ; cependant, il exercera une influence indéniable sur des musiciens comme Neil Young et Tom Petty, au niveau de l'écriture. Jeff Tweedy de Wilco a lui-même été influencé par ces deux-là... Impossible dès lors de ne pas l'être à mon tour.

Être fan de Petty, Dylan et Springsteen, ne serait-ce pas une sorte d'hommage rendu à votre père et à ses choix musicaux ?

Non, c'est simplement parce que je suis un auteur-compositeur américain. J'ignore pourquoi ces chansons me parlent. Celles de Springsteen vont simplement vous anéantir, et notamment « The River », Atlantic City » ou « Independence Day ». Elles évoquent son père et une manière de lui signifier qu'il doit quitter le nid familial.

Elles vous parlent parce que c'est de la musique de col bleu ?

Partiellement. En ce qui concerne Springsteen, c'est très possible. J'écoutais des radios de rock classique pendant que j’accomplissais mon propre boulot de col bleu à l'usine, tout en essayant de m'en extraire.

Plus vous vieillissez, plus lo-fi vous devenez...

C’est une évolution naturelle pour revenir à mes racines. Je n’affirmerai pas que je suis spécifiquement lo-fi, mais simplement que j'utilise tous les éléments du genre. Je suis vraiment heureux de composer depuis chez moi ou d'aller en studio quand bon me semble. Mais je peux terminer un morceau à tout moment dans mon home studio, si je le souhaite. Le simple fait d'être entouré à la maison d'un tas d'instruments étranges que j’utilisais à mes débuts –comme la trompette– suspendus sur tous les murs, ont une incidence, alors que lorsque j'enregistre dans un autre studio, je n'ai pas cette relation intime avec les instruments qui là-bas vous encadrent également. Ainsi, lorsque quelqu'un d’extérieur vous enregistre, la performance devient trop professionnelle…

La covid a-t-il modifié votre approche de la musique ?

L’épidémie m'a forcé à en revenir aux fondamentaux. S’asseoir et remplir un carnet comme au bon vieux temps. Avant la pandémie, lorsque j'étais embarqué dans une tournée, je n'y arrivais plus. Elle m'a finalement permis de me replonger dans l'époque où, à la maison, je me posais afin de lire et d'écrire de la musique, pris dans une sorte de pratique bénéfique. La covid m'a redirigé vers une manière plus conventionnelle de travailler à domicile.

Pourquoi publiez-vous autant d'Eps ?

Il y a une minute au moins que mon dernier Ep n'était pas paru (il rit) ! Je suis fier d'être aussi prolifique et de pouvoir sortir celui-ci à la fin d'un cycle de tournée plutôt qu'au début. J'ai trouvé un bon équilibre désormais. Je sais que j'aurai toujours des concerts à l'horizon, mais également que je disposerai du temps libre entre les deux pour sortir un disque.

Je livre des Eps parce que c'est mon boulot, mec ! Je fais de la musique et j'en suis fier ! Le précédent, « Speed, Sound, Lonely KV », ressemblait à un extended play enregistré à Nashville. Et notamment parce qu’il a été enregistré en présence du chanteur de country-folk, John Prine... 

Quel que soit le voyage, j'ai de la chance de pouvoir explorer différents mondes, par Eps et par albums.

D’un point de vue littéraire, pourrait-on comparer un Ep à une nouvelle et l’elpee au roman ?

Cela dépend. Dans ce cas-ci, c'est peut-être quelque part entre les deux. Celui-ci en particulier, et les six chansons qui y figurent, a un petit air de compilation, d'autant que trois chansons le complètent.

Quelle est l'influence de la forêt environnante sur votre production ?

Je la vois tous les jours et nous y campons souvent. J'ai écrit certaines des chansons comme « Like Wounded Bird Trying To Fly » durant l'un de ces séjours en forêt. Pendant la pandémie, j'avais l'habitude de m'asseoir au milieu des arbres et de regarder les bois dans lesquels nous vivons. Il est important pour moi d'être entouré de forêts au point où j'ai même oublié l'époque où nous vivions en ville.

L'élévateur semble toujours une grande source d'inspiration pour vous, puisque « Space Forklift » est le titre d'une de vos premières chansons…

Oui, j'y pense constamment. Je songe à mon univers de col bleu et à la brasserie, toute proche, où j'ai travaillé. Au cours de l'été dernier, j'y ai assisté à un concert, et j'y ai revu mon vieux chariot élévateur... J'aimerais le conduire à nouveau. Viendra un moment où c'est que je ferais (il sourit).

Quel est donc le point commun entre Kurt Weill, le compositeur classique et toi ?

Eh bien, c'est mon vrai nom Kurt Vile mais je suis également un grand fan du compositeur allemand. J'ai un box-set de ses œuvres avec Bertold Brecht. Mais je vous avoue qu'un jour, en allant me faire couper les cheveux, j’ai entendu une interview de David Byrne qui racontait être fan de ma musique... celle de Kurt Vile. En écoutant ces mots, j’en ai conclu qu’il parlait certainement du compositeur allemand... (rires)

Ou plus récemment Martin Gore de Depeche Mode qui avouait dans un programme télé qu'il aimait les accords étranges dans la musique de Kurt Vile. Et j'étais sûr qu'il parlait du compositeur de musique classique. Mais je n'ai jamais eu de confirmation à ce sujet...

Mais bon, j'adore Depeche Mode, donc, finalement, c'est peut-être vrai… (il sourit)

Kurt Vile - Back To Moon Beach (Virgin) - 17/11/2023

Photo : Ludovic Vandenweghe

 

Richard Hawley

Des histoires de Cockers à Sheffield, dans le Yorkshire…

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Ancien guitariste de Pulp, Richard Hawley est parvenu à construire, en deux décennies, un répertoire très personnel et mélancolique forgé au sein d’un univers marqué par sa ville de Sheffield, que ce grand promeneur musical et pédestre revendique dans des compositions aux allures de paysages en cinémascope dessiné par sa six cordes électrique et sur lesquelles se pose sa voix de baryton, mais aussi à transformer un handicap physique de naissance en atout...

Sa carrière solo, résumée sur un double cd intitulé "Standing At The Sky's Edge" (NDR : qui figure au générique du dernier film de Wes Anderson), a été couronnée d'un ‘Brit Award’. Ce qui n'empêche pas Richard de collaborer avec des artistes aussi divers que les Arctic Monkeys, Elbow ou Paul Weller ou encore de produire, à la grande joie de cet amoureux du rock des pionniers, d’autres artistes, dont Nancy Sinatra…

D'aucuns affirment que vous chantez comme Roy Orbison. Pour vous, c’est un compliment, je suppose ?

Roy chantait de manière plutôt aiguë. Ma voix évolue plutôt dans le registre des basses. C'était un chanteur dramatique, quasiment d'opéra. 

Quelle est l'importance de la ville de Sheffield dans votre répertoire ?

C'est chez moi. J'y ai vécu ici toute ma vie. Vivre ailleurs m’est totalement étranger. Je ne sais pas ce que c'est de vivre à Bruges, en Belgique ou en Chine Si je feignais d'être influencé par une autre ville ou un autre environnement, le résultat sonnerait faux. Il s'agit d'exprimer une vérité : la mienne. J'écris sur ce que je vois, ce que je ressens, et ces impressions se produisent à Sheffield. 

Si vous déménagiez, votre musique serait-elle différente ?

Je ne crois pas ; Sheffield me manquerait.

La fente palatine dont vous avez souffert lorsque vous étiez enfant vous a-t-elle donné envie de chanter ou de devenir une personnalité connue ?

Quand je suis né, on a annoncé à mes parents que je ne serais jamais capable de parler… et certainement pas capable de chanter. Ma famille m'a donné confiance, alors que beaucoup considéraient ce bec de lièvre comme un handicap. En vieillissant, j'ai appris à le transformer un atout…

Je peux deviner, en quelques secondes, si je suis en présence d’un trou du cul ou une personne formidable ; c'est écrit sur mon visage. Il suffit de me regarder et, à mon tour, je peux observer le regard de l'autre.

Et qu'en est-il du chant ?

C'est indéniablement un avantage. Ma bouche est une immense caisse de résonance. Mais je tiens à préciser que je n'ai jamais physiquement souffert, grâce à l'intervention de la médecine. Par ailleurs, mes parents m'ont convaincu que je valais autant que n'importe qui d'autre. Je ne suis pas meilleur que quiconque… Je suis juste différent et je vois les choses différemment, par conséquent. Et comme je suis différent des autres, j'ai développé plus rapidement de l'empathie. Surtout aussi parce que j’ai été victime de cruauté, et en particulier de cruauté émotionnelle, de la part des autres enfants

Avez-vous justement développé de l’empathie à l’égard des personnes nées avec le même handicap physique ?

Je suppose que oui. Nous pouvons tous nous entraider. Mais ce n'est pas comme si nous formions un gang (il rit).

Croisez-vous toujours Phil Oakey de Human League lorsque vous promenez votre chien au parc ?

Non, parce le sien est mort. Je croise encore Phil mais, occasionnellement, au pub... à Sheffield (il sourit).

Puisque l'on parle de chien, quelle relation entretenez-vous aujourd'hui avec Jarvis... Cocker de Pulp ?

Il reste l'un de mes meilleurs amis. Rien n'a vraiment changé... si ce n'est que nous avons vieilli (il sourit).

Et quelle était votre relation avec Joe... Cocker qui était également originaire de Sheffield ?

C'était un ami proche de mon père. Joe était mon parrain, mais je l'ai perdu de vue à la suite de son départ en Amérique. Mon père et lui travaillaient ensemble pour la compagnie de gaz, et réparaient des radiateurs ; ils s'appréciaient énormément et bossaient ensemble à l'usine.

Vous a-t-il influencé musicalement ?

Pas vraiment, mais il aimait la musique avec laquelle j'ai grandi : Ray Charles et beaucoup de vieux morceaux de rhythm’n’blues. Mais j'aime beaucoup la musique de Joe. Son style vocal est assez agressif et bourru, aux antipodes du mien. Mais c'était quelqu'un de bien...

Vous êtes fan du club de foot de Sheffield Wednesday. Pourquoi ne pas composer un hymne à leur attention, à l'instar de ce que Judas Priest a réalisé pour Sheffield United ?

Il m'est très difficile de discuter de Sheffield Wednesday pour l’instant, car c'est vraiment la pire saison de l'histoire du club. Nous avons donc été promus en seconde division cette année et là nous sommes bons derniers : cela tourne à la blague (silence).

Est-il possible de changer de sujet ? Ou je vais avoir envie de me pendre à la fin de cet entretien (il rit).

Vous avez écrit la musique du film ‘Funny Cow’. Était-ce très différent au niveau de la composition ?

Lorsqu’on compose de la musique pour une bande originale ou pour un groupe ou un disque, les cadences de travail sont très différentes. Composer une B.O. est plus cinématique. Les chansons titres que j'ai écrites se répartissaient en trois sections.

Comme je promène mon chien tous les jours, elle a été écrite au rythme des trois promenades canines. Chaque fois que je suis rentré, j’avais une section différente en tête. 

Le chien est donc désormais détenteur de toutes les royalties (rires).

Je suppose dès lors que votre chien est une excellente source d'inspiration pour votre musique ?

Pire… C'est lui le génie et c'est moi l'idiot (rires) !

Richard Hawley - Now Then : The Very Best of Richard Hawley - 20/10/2023

 

 

The Damned

Lemmy Kilmister a joué de la basse chez Damned...

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Auteur du premier single punk quelques semaines avant celui des Sex Pistols, The Damned, s’il n’a pas rencontré le même succès, peut cependant se targuer d’une longévité impressionnante pour une formation de ce genre : 45 ans d’existence pour ce groupe vétéran. Excusez du peu ! Captain Sensible, dernier membre fondateur du quintet actuel, au même titre que le chanteur Dave Vanian, a par ailleurs été l’auteur, à titre individuel, d'une carrière solo ponctuée par le tube interplanétaire “Wot !”, au début des eighties. Le guitariste évoque, avec humour, l'étonnante carrière de The Damned ainsi que cet excellent treizième elpee studio aux chansons accrocheuses, d’une fougueuse jeunesse et parfois belles... à se damner…

Votre jeu de guitare se révèle très en avant et trahit sur cet LP (NDR : il s’intitule "Darkadelic"), des accents hard rock, notamment sur le morceau “Girl I'll Stop At Nothting”, dont le solo évoque étrangement ceux que dispensait Ritchie Blackmore au sein de Deep Purple.

(Il rit) En fait, c'est par cette compo que nous terminions les concerts de notre tournée qui vient de s'achever en Europe et au Royaume-Uni. Mon solo était différent chaque soir et opérait une sorte de dialogue entre le synthé et la guitare, à la manière de John Lord et Ritchie Blackmore, à l'époque. D'ailleurs, à la fin de l'un des shows et de ce titre, je me suis écrié : ‘Bloody hell ! Mesdames et messieurs, nous sommes en train de devenir Deep Purple (rires) !’

Comme vétéran du punk justement, que pensez-vous de groupes punkoïdes récents comme Shame, Fontaine D.C., Idles ou Viagra Boys ?

Je n'en connais aucun... Je suis sûr qu'il existe de bons groupes aujourd'hui, mais il y a tellement de merdes autour.

Je n'arrive pas à me résoudre à les écouter et me contente de plonger dans mes anciens disques. Je suis le vieux gars assis dans un coin du pub, à me plaindre que la musique actuelle est nulle. Les autres habitués du bar racontent aux clients de passage qui s'étonnent : ‘Faut pas s'inquiéter, ce vieux grincheux se plaint toujours que toute la musique actuelle est à mettre aux chiottes. On s'en fout de ce que raconte ce débris installé près du juke-box... que plus personne n'écoute non plus (rires)’

L'humour des punks

“Wake The Dead”, “Beware of the Clown” et “Roderick” sonnent comme du gothique avec de l'humour, un peu comme le vampire du Muppet Show à l'époque, les films de Roger Corman ou de Russ Meyer.

Un côté kitch dans le fantastique que nous cultivons, à la manière de certaines icônes du genre comme Vincent Price ou Bela Lugosi, figure qui est certainement liée à l'apparition du gothique dans le rock. Il suffit de regarder le “Bela Lugosi's Death” de Bauhaus, à l'époque.

Les groupes punk ont-ils un grand sens de l'humour ?

Cela devrait être le cas et pourtant... Le punk était une sorte de réaction contre les ‘rock stars’ prétentieuses des seventies qui pensaient avoir inventé la roue et remplissaient les stades. Cette réaction ironique supposait un certain sens de l'humour, mais malheureusement, la plupart des musiciens punk connus se sont également trop pris au sérieux.

Ce qui est incroyable, c'est que Nick Mason, membre de Pink Floyd, archétype du rock progressif, ce qui ne correspond pas vraiment à l'image que l'on se fait d'un groupe punk, a produit un de vos disques ?

A l'époque, nous avions demandé à l'éditeur musical de Pink Floyd, qui était également le nôtre, s'il pouvait solliciter Syd Barrett, premier leader et chanteur de Pink Floyd, afin qu'il produise notre prochain album. Nous sommes donc allés au studio en attendant Syd Barrett ; et c'est Nick Mason qui a débarqué à la place. Il a déclaré : ‘Oh, je suis désolé, les gars ; Syd n'est pas en état de le faire. Cela vous dérangerait-il que je produise l'album à sa place ?’ Et comme, en plus, il nous proposait d'enregistrer gratuitement dans le studio du Floyd, nous avons accepté.

Marc Bolan

Un des événements les plus étonnants dans votre carrière, c'est que vous avez assuré la première partie de T-Rex, icône du glam rock, genre que les punks sont sensés détester et auquel ils se sont opposés…

C'est vrai, mais Marc Bolan était quelqu'un d'intelligent, contrairement à certains de ses contemporains, de ces grandes stars du rock des seventies qui détestaient la musique punk. Pour sa part, Marc estimait qu’il s’agissait de l’actualité et voulait en faire partie. Il s'est coupé les cheveux et a demandé à son groupe d'accélérer le rythme de chaque chanson, interprétant des versions plus rapides de ses tubes. Tous les soirs, j'assistais à son concert qui se révélait fascinant. Marc était un très bon guitariste et livrait une version brute et bien plus passionnante de ses titres. Il s'est vraiment montré sympa avec nous, nous emmenant dans son bus de tournée en nous prodiguant des conseils pour le choix des studios et en termes de directions musicales...

Lemmy Kilmister de Motörhead aurait joué de la basse chez Damned...

Oui ! C'était à une époque où j'ai quitté le groupe pour rejoindre Amsterdam. Nous étions tous complètement ruinés, au point que je dormais par terre chez des connaissances. Rat Scabies, le batteur de l'époque, m'a téléphoné un jour et m'a proposé de nous reformer pour quelques dates, afin de gagner un peu d'argent et payer les factures. ‘Tu t'occuperais de la partie guitare’ me dit-il, ajoutant ‘Et il ne nous reste plus qu'à dénicher un bassiste’.

Nous avons alors pensé à Lemmy parce que nous savions dans quel pub londonien le trouver. Je suis allé le voir et il m'a dit ‘Ok, laisse-moi essayer’. Pour ces concerts, il devait juste apprendre cinq ou six morceaux de Damned et nous avons fait de même pour une poignée de compos de Motörhead... Et finalement, nous avons tous été payés (rires) !

The Damned - « Darkadelic » - sortie le 28 avril 2023 sur V2.

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