« Ciarán », c’est le nouveau single d’Eosine qui paraîtra ce 28 octobre 2022. Il figurera également sur un Ep 4 titres mixé et masterisé par Mark Gardener (Ride) dont la sortie est prévue pour février 2023. La musique d’Eosine mêle guitares et harmonies…

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Le guitariste et chanteur nantais Tilmann dévoile le clip d’animation de « Desert Moon », troisième extrait de l’Ep Chrysalis. Les paroles de « Desert Moon » ayant été imaginées à vélo, le long des paysages d'Ardèche, le parti pris du clip est de représenter…

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Giedré

Mes chansons sont instinctives....

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Giedré, c’est un phénomène. Pas seulement parce que cette chanteuse –mignonne comme tout– se prend pour tout, sauf une princesse qui fait des cacas papillons. Surtout parce qu’elle propose un répertoire particulier et est la seule à le vendre si bien aujourd’hui. Surtout parce que cette artiste n’a pas d’ambition dans ce métier. L’entretien se déroule dans le hall de son hôtel. D’un côté, Giedré et sa manager. De l’autre, votre serviteur. Nous nous installons dans des fauteuils un peu plus loin, au sein du hall. J’ai l’impression d’être passé dans son salon. Sa manager s’éloigne.

C’est encore plus sympa chez vous que chez moi (rires).

Oui mais c’est normal, car je suis dans le showbiz. Légitime que vous ne disposiez que de chaises et moi de fauteuils. D’ailleurs, je devrais demander qu’on vous installe sur des tabourets. Il existe quand même une certaine hiérarchie sociale à respecter…

Ces premiers mots sont prononcés dans la bonne humeur ; des propos qui restent dans le cadre d’une plaisanterie. Il y a de ces artistes qui jouent aux intouchables, prennent parfois leur interlocuteur de haut. Giedré, certainement pas. Il ne manque plus qu’une bière sur la table pour s’imaginer être occupé de discuter avec une copine perdue de vue depuis longtemps qui vous raconte ce qu’elle est devenue.

En regardant un peu vos interventions dans la presse, on a l’impression qu’on vous pose toujours les mêmes questions. Quelles sont les trois questions auxquelles vous êtes fatiguée de répondre?

Ah, c’est une bonne question ! On ne me l’avait pas encore posée, d’ailleurs… Vous n’avez pas l’impression d’aller trop loin? Ca c’est le top 1 ! Giedré, c’est votre vrai prénom? A quel moment, peut-on dire qu’il a été choisi comme nom de scène ? Et la troisième, vous auriez pas l’heure ? Parce que je n’ai pas de montre alors…

L’entretien est lancé. Au cours de cette grosse demi-heure, elle va balancer réponses hyper sensées et intéressantes ainsi que plaisanteries ou autres jeux de mots rigolos.

Aussi, qu’aimeriez-vous qu’on vous pose comme question pour la promo de votre album ? Celle qu’on ne vous a jamais posée ?

Heu… Bonne question ! Vous n’avez que des bonnes questions en fait. Il faut venir en Belgique pour entendre de bonnes questions. Celle qu’on ne m’a jamais posée ? Quel est le poids du disque, par exemple. Ou ses dimensions exactes. Il pèse 60 grammes environ et doit mesurer 12 centimètres. J’en suis sûre, parce que je l’avais pesé et mesuré pour les faire-part de naissance ; c’était important !

Question un peu par l’absurde. Qu’est-ce qui, musicalement, ne vous inspire pas du tout, voire vous révulse ?

En fait, ce qui pourrait me révulser me motive pour passer à autre chose. De positif ! Restons donc positifs ! Chimène Badi, par exemple. Ou la collégiale des Enfoirés. C’est ce qui pourrait me dégoûter.

Pas sûr que vos chansons soient toujours très positives. Exact ?

C’est la raison pour laquelle j’aime les blagues, sans quoi il n’y aurait plus qu’une seule issue, le suicide.

L’Homme, vous n’y croyez pas trop, les enfants, on n’en parle même pas. En quoi croyez-vous ?

Je crois que ça pourrait être mieux sinon je ne composerais pas des chansons. Enfin, je ne sais pas. J’en sais rien. En tout cas, je pense qu’il faut commencer par regarder les choses en face. Et alors à ce moment-là, on pourra se poser d’autres questions que ‘Est-ce que j’envoie larguer au 8 12 12 ?’

A quel moment décide-t-on de l’écriture de ce type de chansons ?

Vers 16h. Et c’est souvent un mardi (rires). Non, mais j’ai débuté l’écriture très tôt. Lorsque j’ai commencé à jouer de la guitare, je voulais trouver un écho sur la plage. Je devais avoir 14-15 ans. Mes chansons sont instinctives. Mais ma chance, c’est que je n’ai jamais eu l’ambition d’en faire un métier. D’attirer du monde lors des concerts pour chanter mes chansons. C’est arrivé vraiment par surprise. Et quand on n’a pas d’ambition, on ne se pose pas les mauvaises questions, on ne cherche pas à plaire. Ce qui préserve de l’orgueil, de l’égo et tout le reste…

Quelles sont les limites de l’inspiration de Giedré ? Dans les sujets par exemple?

Je ne conçois pas mon inspiration en terme de sujets. Je crois qu’on peut composer 20 chansons sur le même thème, selon l’angle abordé, et elles peuvent être toutes différentes. Je ne vois pas l’inspiration comme ‘Oh tiens, j’ai jamais écrit une chanson sur les obèses tétraplégiques, il faut absolument que j’en fasse une’. C’est plutôt : ‘Qu’est-ce qu’on pourrait dire d’intéressant ?’ Et alors une chanson consacrée à un fauteuil peut être bien plus ‘transgressive’ qu’une autre sur la politique. Tout dépend de l’histoire du fauteuil qu’on veut lui donner.

A qui on devrait offrir l’album de Giedré ?

Mon rêve serait de l’offrir aux enfants. Mais on a rencontré des problèmes avec les services sociaux. Aussi, je suis encore en pourparlers pour les régler. Je suis persuadée qu’on pourrait leur économiser des années de doutes et de tortures… Au moins, ils ne seraient pas déçus en grandissant et en vivant la vraie vie.

Il y a quelques chansons, vous racontiez que les femmes étaient ‘Toutes des putes’. Maintenez-vous cette opinion ? Quel est votre tarif ?

Oui, je maintiens. En fait, je me fais la messagère, hein, de ce propos universellement répandu, que nous sommes toutes des putes. Et mon tarif ? Je sais pas. A Bruxelles ? 14€ ou 20€… On essaye de rendre les prix accessibles, quand même.

Vos apparitions publiques reflètent-elles un personnage construit de toutes pièces ou y a-t-il un peu de vous là-dedans ?

En fait, ça exige énormément de préparation. Ce qui explique pourquoi j’étais un petit peu en retard à l’interview parce qu’au quotidien je m’investis plutôt dans la cordonnerie. Je possède un petit atelier dans le Nord de la France et surtout, j’ai 45 ans, je mesure 1m50 et je suis Congolais. C’est drôle parce qu’on me pose toujours cette question. Et pourtant, je pense qu’il faudrait plutôt interroger ceux qui chantent des chansons hyper fédératrices sur le partage, l’humanisme… et sont pourtant des exilés fiscaux en Suisse. Perso, c’est à eux que j’aimerais demander : ‘Votre personnage, est-ce que vous pourriez nous en parler ?’ C’est rigolo parce qu’on ne leur demande jamais de parler de leur personnage public. Et c’est rigolo, parce que je mets juste des fleurs et des couleurs et on me pose constamment la question du personnage. Quand on est en représentation, on choisit ce qu’on veut montrer de soi, on n’est plus dans le contrôle. Sinon, si c’était la vraie vie, en plein milieu du concert, je m’arrêterais pour manger un sandwich et passer un coup de fil à ma mère. Tout en soi n’est pas intéressant à montrer. Ce n’est pas une question de personnage, c’est une question de représentation. Quand on est regardé, on a le choix de ce qu’on va montrer à l’autre.

Essayez-vous de faire passer un message à travers vos chansons ou est-ce juste de la déconne?

Je n’ai pas vraiment envie de répondre à cette question, parce que j’ai toujours fait partie de ceux qui, dans les musées, ne lisent pas les petits encarts à côté des œuvres d’art. Je n’ai jamais souhaité qu’on m’en explique la signification. J’accorde suffisamment de confiance aux gens qui m’écoutent pour comprendre, parce que je pense qu’ils sont beaucoup moins bêtes que ce qu’on leur dit à longueur de journée. Et puis je ne suis pas vexé quand on perçoit mon message au premier degré et qu’il fait bien rigoler ; c’est déjà bien de pouvoir juste rigoler.

Et qu’est-ce qui vous plaît le plus dans cette aventure puisque vous ne cherchez pas la gloire ?

Les putes, la drogue, le showbiz… (rires) Vous me demandiez tout à l’heure en quoi je crois ? Partir en tournée donne moins envie de mourir parce que tous les jours on rencontre des gens qui comprennent ce qu’on raconte. Que finalement on est peut-être nombreux à penser de la même manière. Et peut-être qu’un jour on va se mettre tous debout.

Giedré, elle n’est définitivement pas comme les autres. Elle a répondu avec simplicité, sincérité et humour. Mais toujours d’une manière sensée et pleine d’intelligence. Il y a des fans de ses chansons. Il y a et y aura des fans de ce qu’elle raconte. Merci à elle pour ce moment délicieux…

 

The Rhythm Junks

Pas de cuivres ni de guitare, mais pas mal d’impro…

The Rhythm Junks réunit des vieux briscards issus de la scène blues, roots et jazz du Nord de la Belgique. A l’origine, le line up impliquait le jeune harmoniciste Steven De Bruyn, le drummer Tony Gyselinck et le vétéran Roland Van Campenhout. Depuis, ce dernier a cédé sa place à l’ex-Admiral Freebee, Jasper Hautekiet. Après 11 années d’existence, la formation vient de publier son quatrième elpee, « It Takes A While ». Steven et Jasper ont accepté d’accorder un entretien à Musiczine, ce 20 janvier, dans un petit bistrot, sis à quelques pas de la Bourse. On vous en relate les moments forts…

Roland a définitivement abandonné The Rhythm Junks ?

Steven : Il a participé aux sessions d’enregistrement du premier album, « Fortune Cookie ». Il y a 22 ans que je connais Roland. Tout a commencé à Bruxelles, lors du Jazz Marathon. J’étais venu en compagnie d’un ami qui s’est chargé de nous présenter. A l’issue de notre rencontre, on a joué trois morceaux ensemble. Ensuite il m’a demandé quel était mon emploi du temps, le lendemain. Je lui ai répondu que je ne savais pas encore. Il m’a alors invité à Louvain-La-Neuve, dans le cadre du Boogie Town Festival. Il devait remplacer Big Sugar, un groupe canadien. Il m’a dit que je pouvais jouer avec lui. Donc le lendemain, je me suis rendu là-bas, et on a joué ensemble. On n’avait jamais collaboré et là on se produisait dans un festival. Nous sommes restés amis. De temps à autre, on coopère encore. Après 20 ans d’existence, on n’avait toujours rien enregistré. J’avais seulement participé à l’enregistrement de quelques morceaux sur des disques de Roland. Et on en avait conclu qu’il fallait remédier à cette carence. Ce qui explique pourquoi on a réalisé « Fortune cookie ». De temps à autre, quand The Rhythm Junks se produit, comme au Japon, Roland vient nous rejoindre...

Collaboration atypique, celle entre Steven à l’harmo, Roland et Helmut Lotti, à l'AB, en compagnie d’une belle brochette d’invités. Tu t’en rappelles ? C’était en 2013.

Steven : Les personnalités de Roland et Helmut Lotti sont totalement opposées. Je me souviens, lorsqu’on a attaqué les sessions, Helmut voulait déjà savoir quand on aurait terminé. Je lui ai répondu qu’on n’avait même pas encore commencé. Et qu’on verrait bien quand ce serait fini. Parce que pour Roland, c’est toujours le moment et on joue l’instant présent. Helmut Lotti est un perfectionniste. Il veut savoir où il va… Roland et moi étions très fatigués. On répétait quotidiennement. Un jour il a joué un morceau, et une demi-heure plus tard, il l’a rejoué, mais de manière complètement différente. Ça c’est Roland ! Il joue à chaque fois différemment. Tout dépend de son feeling du moment.

The Rhythm Junks vient de graver son quatrième elpee. Qu’est-ce qui a changé en 11 années d’existence, chez ce groupe, hormis le départ de Roland ?

Jasper : Pour le premier et le deuxième album, on avait reçu le concours de cuivres. Un contexte qui nécessite une structure, notamment pour les arrangements. Puis on s’est limité au trio batterie, basse et harmonica. Ce qui nous accorde davantage de liberté pour improviser. « It Takes a While », c’est la suite logique de « Beaten Borders ».
Steven : On a enregistré ‘live’ lors des sessions. Quand on avait recours aux cuivres, il était indispensable de se fixer une ligne de conduite avant d’entrer en studio. Mais pour ce disque, je cherchais à entretenir une tension comme dans le « Kind Of Blue » de Miles Davis, où il y a de l’impro. On disposait déjà d’une charpente pour les morceaux, mais on a décidé de les interpréter suivant le feeling du moment, pas comme si on devait suivre une partition. Et ça a bien marché.

Pourtant, les compos de l’elpee semblent plus radiophoniques, accessibles, universelles aussi. Une explication ?

Jasper : C’est l’album qu’on avait le moins préparé avant d’entrer en studio. Sans réfléchir. On y a joui d’une plus grande liberté. C’est chouette de penser qu’elles puissent être universelles. Et pourtant, on n’a jamais déterminé à l’avance si elles seraient destinées aux radios.
Steven : En fait, on a voulu mettre en forme des versions élémentaires. Les plus longues sont destinées au ‘live’…

« It Takes A While » c’est le titre du long playing. Mais il faut un certain temps pour quoi ?

Steven : Quand il t’arrive un drame ou un événement de très grave dans la vie, il te faut du temps pour l’encaisser. Mais apprendre des vertus profondes, prend aussi du temps.

« Headphone City » me fait penser à dEUS. Même la voix évoque celle de Tom Barman. Une coïncidence ?

Jasper : les influences de dEUS sont également multiples. Ce qui fatalement nous rapproche. Mais on ne copie personne ; simplement certaines références sont probablement similaires.

« Calling Massala » est certainement le titre le plus coriace. A cause de sonorités de guitare, ma foi, particulièrement métalliques. C’est un créneau que vous comptez explorer, dans le futur ?

Steven : Il n’y a pas de guitare. Mais de la basse. Il y a même un solo de cet instrument. En fait, on se sert d’un omnichord (auto-harpe), dont les tonalités sont spécifiquement métalliques. Mais cette compo a une histoire. Massala est une fille qui vit à Nairobi. On s’est produit là-bas, il y a deux ans, dans le cadre du premier festival de jazz du Kenya. Et nous avons visité un projet mis en place dans un bidonville, à Korogocho, qui nous a beaucoup touchés. Il est destiné à permettre aux enfants à jouer de la musique classique ; ce qui permet d’améliorer leurs résultats scolaires, car leur capacité de concentration est plus longue. On voulait participer à ce projet. On a donc fait parvenir 150 harmonicas là-bas. Et sur Skype, je donne des cours à Massala, qui les répercute auprès des enfants.


Vous partez bientôt en tournée, à travers le monde, en compagnie de Balthazar et Triggerfinger?

Jasper : On a assuré la première partie des deux groupes en Suisse et en Allemagne, il y a deux ans. En Allemagne, il se racontait que The Rhythm Junks était le lien manquant entre Triggerfinger et Balthazar. Nous avons les mêmes racines que Triggerfinger, et une base assez simple comme celle de Balthazar. Sans grande guitare. C’est sans doute la raison pour laquelle on a décrit notre musique, sous cet angle. Et assurer la première partie de ces deux groupes, c’était super chouette.
Steven : Le public de Balthazar est plus jeune que le public de Triggerfinger. Chez nous, il y a beaucoup de solos. Et quand tu en réalises un devant les fans de Balthazar, ils commencent à tripoter leur écran de téléphone. Ils n’y sont pas habitués. Les aficionados de Triggerfinger nous comprennent mieux. Mais les deux publics ont été sympas à notre égard. Une bonne expérience.

En mai, vous vous rendrez au Japon dans le cadre de la fête de la bière. Arsenal et Intergalactic Lovers ont été invités avant vous. Un passage obligé ou une opportunité ?

Steven : Nous aimons le Japon car c’est un pays très intéressant et très différent de la Belgique. C’est une opportunité de pouvoir jouer là-bas. Certaines personnes prennent même l’avion d’une ville à l’autre pour venir nous voir parce qu’ils aiment beaucoup notre musique. De temps en temps, ils nous rejoignent sur scène. C’est très chouette. Et complètement fou! Le photographe qui a réalisé la pochette de l’album est japonais.
Jasper : On l’a rencontré à Kyoto et on a fait un photoshoot.

Steven tu es originaire de Heusden-Zolder. Tu as tourné 8 courts-métrages sur ta région. Une raison ?

Steven : Mon beau-père était mineur. Il était d’origine italienne. Il a commencé à bosser dès l’âge de 14 ans. Il s’était expatrié pour avoir du boulot dans les charbonnages. Lors de mes 12 ans, un de mes amis d'école a perdu son père, dans un accident. Un événement qui a secoué le village. J’ai pensé qu’il était judicieux de ne pas rester les bras croisés et de rencontrer les habitants. C’est un très chouette petit village, près de Genk. J’y retourne toutes les 3 ou 4 semaines. Mais aujourd’hui, la crise économique l’a plongé dans la désolation.

Bowie vient de s’éteindre, des suites d’un cancer. Steven, tu as collaboré à l'écriture d'une chanson pour financer la lutte contre le cancer. Es-tu particulièrement touché par cette maladie ?

Steven : Bien sûr, je suis encore jeune et j’ai déjà perdu des amis à cause de cette maladie aveugle. Les meilleurs sont parfois touchés en premier lieu…
Jasper : Bowie était en fin de vie. Son album est une forme de testament. Il avait peut-être tout programmé. Il savait que tel jour, c’était fini et que son disque allait sortir.
Steven : C’était un perfectionniste, un freak control. Je ne suis pas sûr que dans sa situation, j’aurais enregistré un album. J’aurais sans doute préféré rester auprès de ma famille.
Jasper : C’est peut-être le choix qu’il avait fait, car l’œuvre ne comporte que 6 ou 7 morceaux, dont certains étaient déjà sortis, il y a un ou deux ans…
Steven : Un clip comme « Lazarus », ne se réalise pas en une heure. Et quand tu vis dans de telles conditions, il est très difficile de tourner une vidéo pareille. Je l’ai regardée avant sa mort, et j’ai immédiatement conclu qu’il vivait ses derniers jours. C’est émouvant…

 

 

Tout Va Bien

Pas envie de devenir une diva…

Tout Va Bien, c’est le pseudo choisi par Jan Wouter Van Gestel, en 2013, lorsqu’il s'est lancé dans l'aventure ‘De Nieuwe Lichting’, une compétition destinée aux jeunes talents organisée par Studio Brussel. Et en accordant une brillante interprétation du classique de Jacques Brel, « Ne Me Quitte Pas », il est devenu lauréat de la première édition du concours musical de Stubru, aux côtés de Rhino’s Are People Too et Soldier’s Heart. Tout va donc très bien pour ce Malinois, puisque son single « This Fight » a squatté les charts belges pendant des semaines et son premier LP, « Kepler Star », est paru chez Warner Music. Produit par Arne Van Petegem (Styrofoam), il a été enregistré à Los Angeles. C’est juste avant son concert à l’AB, que l’artiste a bien voulu accorder une interview à Musiczine…

Un Néerlandophone qui choisit Tout Va Bien comme patronyme pour son projet… plutôt paradoxal, non ?

Je bossais devant mon ordinateur et il fallait que je me trouve un nom, car je devais envoyer une démo à Studio Brussel. A l’époque, tout n’allait pas si bien… Je traversais une période sombre. Faut dire que j’ai vécu des tas de mésaventures. Je passais mes journées au piano à écrire des textes ou composer des morceaux. Du soir au matin. J’étais encore aux études. C’est alors que j’ai eu l’idée de transmettre une démo à Studio Brussel. Juste avant de partir faire mon jogging en compagnie de mes potes. Je m’étais alors dit : ‘Pfff, tout va bien !’ C’était une réaction un peu sarcastique. Aujourd’hui tout va vraiment bien, donc ce n’est plus du tout un sarcasme ! Mais j’étais loin de m’imaginer que cette démo allait déboucher sur quelque chose de concret. Or, trois semaines plus tard, j’ai reçu un coup de fil de la part de Koen, animateur à Studio Brussel. C’était incroyable ! J’ai participé à la finale. Une liste de 100 morceaux avait été soumise aux concurrents, et il fallait en sélectionner pour en faire une reprise, sur deux jours. J’avais lu le nom de Jacques Brel dans ce catalogue, mais je n’osais pas m’y frotter. Il est intouchable ; et puis, on ne peut pas faire mieux que lui ! Mais mon esprit revenait sans cesse sur cette chanson dont le texte s’identifiait à une période de ma vie. Alors j’ai finalement décidé de me jeter à l’eau. Pas en français, comme Brel, mais en anglais. Car je ne pouvais pas rivaliser avec sa force…

Ton album « Kepler Star », tu l’as réalisé aux States ?

Je voulais me rendre à l’étranger pour l’enregistrer. Dans ma tête, je me voyais déjà à LA, car la famille de ma copine vit là-bas et on aurait pu rester chez elle. J’ai soumis la proposition à Warner, mais les responsables n’ont pas trouvé l’idée très bonne, car ce séjour était trop onéreux. J’ai donc acheté le billet d’avion moi-même. Et je leur ai signalé que je partais là-bas pendant trois mois et qu’ils avaient intérêt à me mettre en contact avec des membres de leur staff, car quoiqu’il advienne j’y allais. Avec ou sans eux. A cette époque, je commençais à composer. Seul, au piano. J’ai longtemps cherché les personnes idéales capables de donner la bonne couleur à l’album. Je trace les traits, j’exécute personnellement le dessin, mais il est très important de le colorer à l’aide des bonnes teintes. Puis j’ai rencontré Arne Van Petegem. Je voulais vraiment me charger de l’écriture, car c’est quelque chose de très subjectif ; et puis par chance, elle connaissait aussi du monde à LA. Donc nous y avons quand même séjourné. Pendant trois semaines. On y a beaucoup écrit et on a bien travaillé sur l’album. C’est là qu’on a trouvé le son et le sens de l’album. J’y ai aussi côtoyé Chris Thomson, qui m’a parfaitement guidé, surtout dans l’écrire des textes et la prononciation anglaise, car je ne suis pas anglophone.

Comment définir ta musique ?

C’est une question difficile qu’on me pose souvent. Elle est plutôt ‘dreamy’ et douce. Et pleine de sonorités. On y retrouve le bruit d’une étoile qui s’éteint. Il y a beaucoup de sons naturels et électro. En résumé, elle est à la fois visionnaire, organique et électronique.

Tu semble fasciné par l’exploration de l’univers ?

Oui. Extrêmement ! J’ai commencé très jeune à regarder National Geographic. La découverte, les voyages, l’aventure, tout ça m’intéresse. Mon grand-père était capitaine, tout comme mon arrière-grand-père, une fonction qui se perpétue depuis des générations. Je viens d’une famille de marins. J’ai toujours en moi cette envie d’aller vers l’inconnu, de découvrir... Si on me demandait de partir pour la planète Mars, je n’hésiterais pas une seconde. Je m’installerais dans la navette et je m’envolerais sans réfléchir!

Quelques mots sur les musiciens qui t’accompagnent en tournée ?

Je suis un adepte du positivisme. Je crois que si tu te concentres sur un événement, il va bien finir par se produire. Donc je me suis focalisé sur une catégorie bien précise de musiciens. Ils devaient être sympas, capables de faire abstraction de leurs égos et ne pas afficher un caractère trop bien trempé, afin que l’entente entre nous reste au beau fixe. Donc, j’ai cherché des collaborateurs en fonction de ces critères, mais en même temps disponibles pour partir en tournée. En utilisant le bouche-à-oreille. D’abord, dans mon entourage. Des connexions qui facilitent les relations. Car finalement tout le monde se connaît assez bien dans le milieu. Le recrutement s’est déroulé naturellement, calmement et dans la bonne humeur. Nous sommes d’ailleurs partis en week-end, il y a peu. On ne s’en rend pas forcément compte quand on est sur les planches, mais il règne une véritable cohésion dans l’équipe ; c’est important !

Tu t’es produit aux Nuits Botanique, aux Lokerse Feesten et à Rock Werchter. Belle progression quand même ?

Nous sommes rapidement montés sur scène. Le premier concert remonte à avril 2015. C’était dans l’Arenbergschouwburg. Le mois suivant nous étions programmés au Botanique, et deux mois plus tard à Werchter. En ce qui concerne l’ambiance, j’estime que le Botanique est l’un des endroits les plus magiques de Belgique. Surtout la Rotonde. C’est un honneur d’avoir pu y jouer. Et que dire de Werchter ? Pouvoir s’y produire, alors que je suis encore très jeune. Nous avions demandé cette faveur aux organisateurs, et ils ont accepté. Je craignais que le chapiteau ne soit rempli qu’au quart ou à moitié ; et finalement 6 000 personnes sont venues nous voir et nous écouter. Je n’osais pas regarder la foule. Je suis monté sur le podium et j’ai remarqué qu’il y avait du monde jusqu’au fond de la tente. Je me suis mis à pleurer. C’était une expérience très intense.

Au Pukkelpop, tu as chanté en compagnie de Geike. Comment t’es venue l’idée de former un tel duo ?

Je voulais réaliser un truc original au Pukkelpop. J’essaye toujours de tenter de nouveaux défis. Geike est une grande dame. Elle a une voix remarquable. J’ai grandi en écoutant ses chansons. Je cherchais une partenaire pour faire un duo. Pourquoi pas elle ? Nous nous sommes finalement rencontrés, grâce à l’un ou l’autre intermédiaire ; et le courant est bien passé entre nous. Elle et Arne Van Petegem, mon producteur à l’époque, travaillaient sur l’écriture de nouveaux morceaux. En fait, elle connaissait et appréciait déjà ma musique. C’était un honneur de pouvoir monter sur scène avec elle et le sentiment était partagé. Très chouette de voir deux générations réaliser un projet commun.

Ce soir, l’AB Club était sold out. Prochaine étape, la grande salle ?

C’est toujours le but, bien sûr. Alors oui, si j’en ai l’occasion. Mais je ne me suis pas encore rôdé à l’idée que des gens payent et se déplacent pour venir me voir. Pour moi, c’est un rêve. Mais qui sait ? Peut-être après la sortie du deuxième album… On ne sait jamais ce qui peut se passer…

Tu as été sélectionné pour participer à l'Eurosonic de Groningen. As-tu déjà prévu ta set list pour cet événement ?

Je n’ai pas encore pensé à l’Eurosonic. Au sein du groupe, on est surtout occupé à écrire. On va voir ce qu’on va en retenir. Je suis quelqu’un qui marche au feeling. Je suis capable de me concentrer deux semaines sur la setlist. C’est, en général, ma méthode de travail. 

Ta nouvelle tournée, tu y penses ?

On va écrire de nouveaux morceaux et les jouer lors des concerts. Quand je pense à cette tournée à l’étranger, je vois cet énorme bus dans lequel on voyagera tous les jours pour rejoindre les salles de concerts.

Antony and The Johnsons, Patrick Watson, Radiohead, des références pour toi ?

Patrick Watson et Radiohead ont eu une emprise énorme sur moi. La musique d’Antony and The Johnsons est superbe, mais j’essaye de ne pas trop l’écouter, car elle est trop proche de la mienne. Je ne souhaite pas être contaminé. Mais mon influence majeure, c’est le songwriter Matt Corby. Autant pour son talent que pour le personnage. Je me suis parfois demandé pourquoi je persistais dans telle ou telle voie. Après avoir eu un gros coup de mou, j’ai lu certaines de ses interviews. Elles m’ont rendu la force pour recommencer à écrire. C’est pourquoi Matt Corby est ma plus grande muse. Un exemple pour moi !

Tout Va bien est également le titre d’un long métrage de Jean-Luc Godard. Branché sur le cinéma ?

Pour être honnête, je ne l’ai pas vu. Mais j’aime le cinéma. Les bons films. Comme ceux de Wes Anderson. ‘The Grand Budapest Hotel’, par exemple. Les histoires sont absurdes, mais riches en couleurs. Elles sont très intéressantes d’un point de vue humain. J’ai toujours aimé les musiques de films. Et je pense en écrire un jour. C’est un de mes objectifs.

Comptes-tu te produire en francophonie ?

Non. C’est étrange. C’est très difficile pour les groupes flamands de se produire en Wallonie. Musicalement, il faut la concevoir comme un autre pays ! J’ai un jour assuré le supporting act au Reflektor. C’était sympa. Mais pour moi, la Wallonie se résume au Botanique. Cette salle est fantastique. J’aimerais me produire dans le Sud du pays, mais je dois d’abord améliorer mon français.

Cette soirée au Reflektor constituait une inauguration officielle pour cette salle, tu t’en souviens ?

J’ouvrais pour Oscar & The Wolf. C’était une soirée sympa. J’assure souvent la première partie pour d’autres artistes. Je n’avais plus joué seul depuis un bon bout de temps. Le public était chouette. A propos de cette soirée, j’ai une anecdote à raconter. Après mon set, j’ai assisté à celui d’Oscar & The Wolf. Et dans le public, certaines personnes me disaient que ma prestation était ‘terrible’. Un Néerlandophone traduit cette réflexion par ‘horrible’. Tu imagines ? Je suis allé voir le programmateur de la salle qui m’a rassuré. En fait, en français, c’est un compliment, pas un reproche !  

Lorsque tu t’es produit aux Lokerse Feesten, un journaliste à écrit que tu avais une voix de diva. Ce qui apparemment ne t’as pas trop plu. Tu as quand même conscience qu’elle est très particulière ? Elle me fait même parfois penser à Jimmy Somerville voire Asaf Avidan. Alors voix de diva ou pas ?

La voix d’une diva… je veux bien l’accepter ; mais moi-même, je ne suis pas une diva et je n’ai certainement pas l’intention d’en devenir une…

 

Marlon Williams

Du fingerpicking à deux doigts !

Marlon Williams n'est pas le fils de Hank. Pourtant, il est –en général– coiffé d’un chapeau de cow-boy. Et puis, sa musique baigne dans la country, le bluegrass et l’americana. Néo-zélandais, ce prodige est âgé de 25 ans. Il se produisait pour la première fois, en Belgique. Ce 18 janvier 2016. Au Huis 123 de l’AB. En acoustique. A l’issue du showcase, l’artiste a accepté d’accorder une interview à Musiczine.

Tu portes le même nom de famille que le célèbre musicien américain de country. Tu as des ancêtres communs ?

Oui. Enfin non. Plutôt oui et non. C'est le même patronyme. Ma famille a vécu au Pays de Galles, il y a 300 ans. Je suis sûr que si on retraçait mon arbre généalogique, on trouverait une connexion. Mais honnêtement, je n’en connais pas.

Tu es considéré comme un grand espoir de la musique country. En as-tu conscience ?

J'essaie de ne pas trop penser y penser. Quand tu commences à réfléchir à la place que tu mérites dans la musique, tu perds ta motivation. Il est préférable de te concentrer sur ce que tu composes et joues.

Depuis quand tu en joues ?

Depuis l’âge de 11 ans. Professionnellement, lors de ma dernière année passée au lycée, alors que j'avais 17/18 ans.

Est-il possible d’accomplir une carrière musicale en Nouvelle-Zélande ou est-il indispensable de s’expatrier pour se réaliser ?

Le pays ne compte que 4 millions d'habitants et est tellement loin de tout. Il faut trouver le juste milieu. Tu dois écumer les concerts pour garder la tête au-dessus de l'eau, mais pas trop au risque de saturer le marché. 

Tu viens d’entamer une tournée européenne. Elle est longue ?

Pour ce premier périple européen, il n’y a que quelques dates. Après Londres, je pars aux States. Puis je reviens en accorder trois autres en France. Et en avril, il est prévu une autre tournée sur le Vieux Continent qui transitera pas l’AB Club, le 16 avril, en compagnie d’un véritable groupe. On jouera du bluegrass.

Est-ce la première fois que tu te produis en Europe ?

Non, je suis venu à l’âge de 16 ans, en compagnie d’une chorale catholique. Nous chantions dans les cathédrales. En Europe de l’Est. On a ainsi vu du pays. Oui, c'est ma première tournée solo, en Europe.

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Elles sont multiples. J'ai du mal à dire ce qui me pousse à écrire ou jouer. Mais j'aime tellement chanter. Parfois une chanson qui ne me plaît pas est susceptible de m’inspirer. Ou encore un piètre instrumentiste. Tout simplement en réfléchissant à ce que je déteste. Il ne faut pas nécessairement écouter une musique de qualité pour détecter ce qu'on aime. En fait, il m'arrive de composer des chansons en m’inspirant d'autres que je n'apprécie pas, et je les adapte.

Quel est l’artiste ou le groupe qui t’a incité à te lancer dans la musique ?

Probablement les Beatles. Je suppose ne pas être le seul à le reconnaître, mais difficile d’imaginer un autre choix. J’ai baigné dans leur musique avant de trouver ma propre voie…

As-tu déjà pratiqué le rugby ?

Non, jamais.

Es-tu fan des All Blacks ?

Bien sûr, j'adore les regarder jouer.

Pourrais-tu réaliser une version du ‘haka’ en mode country ?

(Gros rires) Une version country du ‘haka’ ? Non je ne pense pas. Je n’ai d’ailleurs jamais tenté l’expérience.

Que penses-tu de Willy Moon et Pokey Lafarge, deux de tes compatriotes ?

Je ne connais pas personnellement Willy Moon, mais j’en ai déjà entendu parler. Il s’est établi à Londres depuis un bon bout de temps. Il n’est pas très connu en Nouvelle-Zélande, car il ne s’y est guère produit. Par contre, j’ai rencontré Pokey, à plusieurs reprises. Il a tourné avec ma copine dans mon pays et je l’ai croisé dans le cadre d’un festival à Winnipeg où on s’est bien amusés.

Tu as repris le « Silent Passage » de Bob Carpenter. Une raison ?  

J'ai découvert son album éponyme, il y a plus ou moins 4 ans. Il est conceptuel et te permet de te situer sur la carte musicale. La chanson a fortement influencé Midlake ; et perso, elle m’a carrément envoûtée. A cause de la manière dont elle a été enregistrée. De la voix. Des chœurs (NDR : ils sont assurés par Emmylou Harris et Anne Murray). Il fallait que je l’enregistre ; et si j’avais pu, j’aurais repris tous les morceaux de cette œuvre. Par simple plaisir personnel.

D'ou te viens cette technique du fingerpicking à l’aide de 2 doigts ?

C'est une bonne question. Par manque de capacité ou par paresse, peut-être. Avant de gratter de la guitare, j'écoutais du vieux blues. Tout en l’écoutant, j'essayais de retrouver l’air en me servant de deux doigts. Il y a 2 ou 3 ans, j’ai tenté d’en ajouter un troisième ; mais je ne suis pas parvenu à l’utiliser correctement. Ca n’a pas marché. J’aime la façon dont la ligne de basse tourne autour des sonorités de cordes. Tu as la mélodie et la basse s'inverse et tu commences à jouer la cinquième à la place de la première… C’est ainsi que cette technique est née !

 

Tindersticks

L’obsession du temps qui passe…

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Découpé en 11 plages, « The waiting room », le nouvel album de Tindersticks, sert de support à onze courts-métrages réalisés par différents vidéastes. Mais pas seulement. L’aspect musical n’a pas été négligé ; cependant, sans son support visuel, les compos sont plus difficiles à appréhender. Suart A. Staples, le leader était bien évidemment bien placé pour donner son point de vue. L’interview s’est déroulée ce 25 novembre, à l’hôtel Métropole de Bruxelles. Pour un provincial qui débarque dans la capitale, on ressent qu’une atmosphère étrange et angoissante y plane. Il y a des militaires et des policiers à tous les coins de rues. Un climat à la fois rassurant et inquiétant.

Et cette situation entraîne une première question concernant les attentats de Paris, où le clip de « We were once lovers » a été tourné, autour du ring et dans un des aéroports, bien avant le funeste vendredi 13 novembre. D’autant plus que Stuart y séjourne régulièrement. Il s’explique : « Je suis encore sous le choc. Je n’y étais pas à ce moment-là, mais c’est aussi chez moi. Paris, ce n’est pas seulement les soldats dans la rue. La vie est rapidement remontée à la surface. Mais en créant cette psychose, les terroristes ont gagné leur pari ; car tout Parisien ressent qu’il est devenu une cible potentielle… »

En découvrant les vidéos, la veille de l’entretien, il a été difficile de déterminer s’il existait un lien entre chacune d’entre elles. La question méritait d’être posée. Et Stuart clarifie la situation : « En fait, ce projet est né pendant que j’assistais au festival du Court Métrage à Clermont, section expérimentale. J’ai imaginé la confection d’une bonne bande sonore qui puisse servir de support à des images, des images susceptibles d’explorer une multitude de directions ; et ce afin d’en tirer un max de satisfaction. Le but n’était pas de raconter une histoire, mais plutôt de pouvoir rebondir d’une vidéo à l’autre… Il me restait donc à briefer les concepteurs, afin qu’il ne décrivent pas la chanson, mais créent un espace pour qu’elle puisse exister. On a donc choisi volontairement des réalisateurs différents. Pour Suzanne (NDR : son épouse) et moi, il était important que nous puissions nous réserver le premier et le dernier film, afin de conserver la maîtrise de l’œuvre. »

‘Follow me’ ouvre l’album. Sur la vidéo, il n’y a qu’une porte fermée. Mais qu’y a-t-il derrière cette porte ? « La terre tourne. Et au fil des heures, la lumière change. Ma femme est peintre et elle est confrontée quotidiennement aux caprices de ce phénomène. Pour elle, à travers la vidéo, c’était une opportunité de capturer cette lumière au moyen d’un média différent. Car elle était frustrée de ne pouvoir y parvenir à l’aide de sa peinture… » Cette chanson est instrumentale. C’est une reprise d’une B.O. du film ‘A Mutiny on the bounty’ (En version française : ‘Les révoltés du Bounty’) dans lequel jouait Marlon Brando. Un tango. Pas le dernier à Paris. Mais il évoque un autre film de Yann Tiersen, ‘Le fabuleux destin d’Amélie Poulain’. Serait-ce une coïncidence ? Il semble surpris : « Je n’y avais jamais pensé. Cette mélodie trottait dans ma tête depuis longtemps. Je souhaitais marquer une halte avant que l’œuvre ne soit entamée. Comme quand on appuie sur la touche ‘pause’ du lecteur… »

‘Like only lovers’ clôt l’opus. Ce n’est pas une reprise d’Ed Harcourt, dont une chanson porte pourtant le même titre. Et la vidéo visite une exposition d’animaux empaillés. Serait-ce un message adressé aux taxidermistes ou alors une vison de la vie éternelle ? Il réagit instantanément : « C’est mon film. Ma contribution. Ce projet a pris pas mal de temps et exigé une grande dépense d’énergie. En fait, je l’ai complètement sous-estimé. On avait acheté une caméra et un programme d’édition (NDR : traitement d’images et de montage) pour le concevoir, car relever un défi est naturel chez nous. On aime l’esprit de challenge. Mais réaliser un film est un exercice particulièrement difficile. Je suis entré en contact avec une taxidermiste qui nous a prêté des oiseaux issus d’une collection privée datant de plus de 150 ans… On a aussi vu un gars en Grèce qui regardait la mer alors qu’une tempête se préparait. Et c’est cette vision conjointe entre ces oiseaux empaillés et cette tempête en formation, au sein d’un magnifique ciel méditerranéen, qui a suscité cette révélation. Ces deux éléments sont entrés en collision dans mon esprit ; et c’est là que je dois avoir eu une vision de la vie éternelle. J’aime ce morceau de ciel et ces nuages qui passent au dessus de nos têtes, tout comme cette perception de ces oiseaux dans des boîtes en verre. Et ces émotions, j’ai voulu les capturer. Je pense malgré tout, que par rapport aux autres vidéos, c’est un piètre film… »

Le morceau ‘The fear of emptiness’ traduit-il la peur de la mort ? Il admet : « D’une certaine façon, mais pas de manière explicite. Ce n’est pas antinomique (NDR : son GSM sonne…) Personnellement j’utiliserai plutôt le mot ‘edgy’. Il n’existe pas vraiment de traduction exacte en langue française. Un collaborateur français m’en a donné une signification plus ou moins proche ; en fait, cette source d’inquiétude, d’angoisse et d’anxiété se traduirait donc, par ‘la peur du vide’… »

Sur ‘Hey Lucinda’, Stuart et feu Lhasa de Sela, décédée 5 ans plus tôt, partagent un duo. Un contexte pas vraiment évident quand on doit retravailler une telle chanson. Il confesse : « Je l’ai écrite il y a plus de 10 ans. Lorsqu’on l’a interprétée, on n’était pas convaincu par le support musical. Pas que je ne croyais pas à son talent ; mais la musique ne correspondait pas aux vocaux. Et quand Lhasa est partie, je n’ai plus eu le courage de l’écouter. En 2014, l’envie m’est revenue. Il a fallu que je me reconnecte avec ce moment précis où nous chantions ensemble. Et finalement, j’ai enlevé la musique de départ ; puis j’ai reconstruit le morceau autour de cette conversation entre nous deux. Mais pour y parvenir, nous avons dû mobiliser toute notre expérience. C’était presque abstrait de déterminer tout ce qui était nécessaire à mettre dedans. Et quelque part, j’espère qu’on lui a rendu justice… » Sur cette vidéo, on voit des passants qui marchent sur un trottoir devant des magasins de jouets et un Luna Park. Et parfois, ils disparaissent comme des fantômes. Un lien de cause à effet avec sa disparition ? Stuart concède : « Il existe une connexion entre le film et la sensation de la fugacité du temps qui passe, au milieu de la chanson. Et puis les arrangements de cordes accentuent cette impression. Comme si on jetait un regard dans le rétro ; et c’est cette réminiscence que le réalisateur a voulu faire passer… »

Sur ‘We are dreamers’, Stuart partage un autre duo vocal avec Jenny Beth des Savages. Une future collaboration serait-elle en vue ? En outre, sur la vidéo, on est sidéré par cet immense poids lourd dont les roues sont plus grandes que la jeune fille mise en scène, une pelle de chantier à la main. La situation peut même paraître effrayante. Quelle en est l’explication ? « Quand j’ai reçu ce film, c’était un grand moment. J’ai adoré ce que Gabraz et Sara ont réalisé. La manière dont ils ont interprété le concept. Cet aspect futile entre cette jeune fille et le camion gigantesque est très particulier. Comme pour les autres collaborateurs, je leur avais donné carte blanche pour qu’ils puissent développer l’aspect créatif. Je ne voulais pas exprimer mes propres idées et surtout les influencer. Je ne souhaitais, en aucun cas, dévoiler la chanson pour qu’ils puissent la visualiser. Pas de commentaires. Pas de texte. Il y avait un espace de créativité. Et j’ai immédiatement su que cela allait marcher… Bosser à nouveau dans le futur avec Jenny ? Je n’en sais rien (rires). Je cherchais d’autres sonorités. Par exemple des cuivres. Mais quand j’ai entendu sa voix, j’ai su immédiatement qu’elle avait la couleur du film. Je lui ai proposé, et elle a aimé la chanson. Je ne voulais pas qu’elle se contente du backing vocal, mais qu’on puisse échanger un véritable duo. Particulièrement marqué par le contraste entre nos deux voix… »

‘Help yourself’ constitue certainement la meilleure plage de l’elpee. Il y a des cuivres, sous la direction du musicien de jazz britannique Julian Siegal. Elle rappelle même le mouvement jazz/rock qui a marqué les seventies, et dont If, Blood Sweat & Tears et Chicago Transit Authority constituent certainement les références. Il admet : « Cette musique m’a influencé. ‘Help yourself’ est une des premières chansons que nous avons écrite. D’abord on a pensé à autre chose. J’étais occupé de tapoter sur une guitare. Puis je l’ai posée contre la table de mixage ; et je me suis rendu compte qu’elle répercutait une forme de réverbération. J’ai enregistré ces bruits et j’ai créé une boucle. Ensuite, j’ai empoigné ma basse et on s’est servi de cette boucle pour construire la trame. Et quand le groupe s’est pointé, je lui ai dit que j’avais une idée. Les musiciens ont écouté. Et ils ont tous explosé de joie. Quelque part, on est parvenu à injecter de l’énergie fraîche dans ce morceau… A cet instant, je travaillais sur un autre projet en compagnie de Julian et je lui ai dit de faire ce qu’il voulait de cette chanson. Il est revenu avec sa section de cuivres et ses arrangements. Ils l’ont jouée. Nous nous sommes rendus dans la chambre de contrôle (NDR : pour le mixage) et puis, ils l’ont rejouée. On ne savait plus qui faisait quoi. C’était devenu un travail collectif. Comme pour le film. Ce n’est pas comme lorsqu’un artiste compose dans son salon et qu’il file la compo à des musiciens pour l’interpréter sans le moindre enthousiasme. Je préfère entrer en relation avec les musiciens pour générer de la créativité ; leur permettre ainsi de faire fonctionner leur imagination et pas simplement qu’ils se contentent de reproduire la partition du leader… »

‘How we entered’ relate un mariage probablement célébré quelque part en Amérique du Sud, au cours des 50’s ou des 60’s. Le film est en noir et blanc. Pour quelle raison ? « C’est le film de Gregorio Graziosi ! La cérémonie a été immortalisée lors de l’union entre son grand-père et sa grand-mère. Et ça, c’était sa connexion avec la chanson. C’est un film très joyeux et en même temps nostalgique. Pas que le mariage soit triste, mais c’est l’époque qui est nostalgique. Et donc cette musique t’interroge sur ce qui s’est produit entre ce mariage et le moment au cours duquel on a composé la musique de ce film. Il y a ce décalage entre le temps de l’action et le moment de réflexion. On est parvenu à créer un lien entre la musique et la vidéo. Ce n’est ni pesant, ni ironique. On ne cherche pas à délivrer de message. C’est simplement un film qui immortalise un moment dans le temps et la vie d’une personne. Finalement, c’est un souvenir mélancolique d’un temps révolu. Je ressens la connexion entre Grégory et son grand-père. Et je perçois ce que je lui ai demandé… »

L’illustration du booklet a été réalisée par le photographe français Richard Dumas. On y voit un homme avec une tête d’âne, assis à une table. Il attend, mais qui ou quoi. La réponse fuse : « La suite. Ce qui va se produire prochainement. La future idée, le prochain échange. Et cette attente peut durer des mois voire des années… »

Alors finalement, l’elpee sans le film, il tient la route ? « Je ne souhaitais pas que les chansons soient trop dépendantes du film. J’ai voulu qu’elles aient leur vie à part entière. Il a été enregistré avant la sortie des clips L’essence du travail, c’est le disque. Et j’ai l’impression qu’on est parvenu à atteindre un objectif aussi puissant et proche de ce dont on est capable. A partir de là, d’autres idées peuvent rayonner. Ceci dit, l’album étant une priorité ; c’est lui que je veux privilégier. Il est vrai que parfois, ce serait sympa de projeter les films, mais ce n’est absolument pas indispensable… »

Petite boutade pour terminer cette interview, sachez que Stuart n’est pas membre d’un club de tir à l’arc. Il y a d’ailleurs longtemps qu’il n’est plus retourné à Nottingham. « La statue de Robin des Bois est toujours devant le château, mais on lui pique régulièrement toutes ses flèches… »

(Photo : Richard Dumas)

Tindersticks : « The Waiting room » (album paru ce 22 janvier 2016)

Pour voir les photos de la 'release party' accordée ce 23 janvier 2016, au Botanique, c'est ici

Pour regarder les vidéos relatives aux compositions de l'album, c'est

 

Jupiter Bokondji

Je n’ai pas voulu faire de la musique, c’est la musique qui m’a appelé…

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Jupiter Bokondji est né en 1965, à Kinshasa, en République Démocratique du Congo. En compagnie de son groupe, Okwess International, il tourne sur le continent africain, dès le début des nineties. C’est au moment où il se forge une belle popularité, que la guerre civile éclate dans son pays. Pour échapper à la violence, certains membres du combo se réfugient en Europe, mais Jupiter, revient au bercail. Ce qui va accroître sa popularité. Ainsi, en 2006, il figure dans le documentaire ‘Jupiter’s dance’. Il attire alors l’attention des producteurs et musiciens occidentaux. Il est ainsi invité à participer à l’‘African Express tour’, en 2013 et publie son premier elpee “Hotel Univers”, en mai de la même année, aux Iles Britanniques, sous la houlette de Damon Albarn.  

L’édition 2015 du Couleur Café a été marquée par une invasion de musique reggae et urbaine en tous genres. Heureusement, un vent frais est venu souffler sur le festival. Il a été apporté par Jupiter Bokondji et son Okwess International, grâce à un mélange entre tradition congolaise, funk, rock et soul issue des 70’s. Un style qu’il a baptisé ‘Bofenia rock’ et qui lui permet de dispenser des messages sociopolitiques engagés au gouvernement de son pays, mais également d’inciter ses concitoyens à mieux développer leur talent tout en exploitant au mieux leur potentiel. Et c’est en toute décontraction qu’il répond aux questions de Musiczine…

Okwess International, c’est un drôle de nom pour un groupe ?

Okwess est un mot kibunda, un dialecte parlé dans le Bandundu, une province de la République du Congo. Il se traduit en français par nourriture. Et cette bouffe est internationale.

Pour concocter ton album, tu as reçu le concours de Damon Albarn. Ce qui t’as aussi permis d’assurer la première partie de Blur à Paris et à Londres. Comment s'est opérée ta rencontre avec ce grand monsieur de la Britpop ?

C’est suite au documentaire cinématographique, ‘La Danse de Jupiter’ que j’avais réalisé. Les  musiciens de Blur s’y sont intéressés et sont venus me voir au Congo ; et en même temps, ont voulu découvrir ce qui se passait sur la scène musicale. Nous étions alors en 2007 ; et c’est ainsi que tout a commencé…

Tu t’es produit au Roskilde de Danemark récemment. En fait, c’est la troisième fois que tu figures à l’affiche de ce festival. Une raison ?

C'est incroyable là-bas, les organisateurs sont très chauds à l’idée de nous inviter. Ils me contactent régulièrement. Peut-être aussi parce que j’apporte de la chaleur à leur programmation. En fait, j’y ai déjà participé à quatre reprises, dont une fois au sein du collectif  'Africa Express' (NDR : l’Africa Express a été fondé au Royaume-Uni en 2006 par Damon Albarn, le journaliste Ian Birrell et le producteur musical Stephen Budd). J’y ai vécu une formidable expérience. Elle m’a permis de rencontrer de remarquables musiciens et de me nourrir l’esprit...

Comment expliquer le succès de ton album, « Hotel Universe » ?

Sans doute, parce que le public ne s’attendait pas à écouter ce type de musique. Au Congo, il est passionné de rumba. Aussi, il imaginait sans doute que j’allais perpétuer cette tradition. Et j’ai ouvert la porte à un autre univers. Inédit. Qui suscite d’autres vocations. Tout en renouvelant la musique congolaise. 

Dans ton pays, la nouvelle génération te surnomme le ‘Général Rebelle’. Une raison ? Es-tu devenu punk dans l'âme ?

Pas seulement ! On me baptise également 'espoir de la jeunesse' ou 'troubadour'. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce que ma vision des événements est différente. Que je me suis rebellé contre les aînés. Il appartient à la nouvelle génération de réécrire l'histoire du Congo et celle de sa culture. Tout ce que nos parents ont raconté, c'est de la foutaise !

Te sens-tu proche de Staf Benda Bilili, Kasai All Stars ou Konono ?

Staf Benda Bilili sont des potes. Ils regardent vers le futur. Je leur ai filé un coup de pouce, parce que leur démarche est proche de la mienne. Qu’elle s’inscrit dans le cheminement que j’ai tracé. Quant à Kasai All Stars et Konono, ils jouissaient déjà d’une certaine notoriété avant moi.

L’évolution du Congo constitue-t-elle une source principale de ton écriture ?   

Encore et toujours. Mais le Congo, c'est un monde nouveau et fertile. Pourtant, il n’est encore nulle part. Il est nécessaire de réécrire son histoire. J’y vis et je dispose de toutes les sources d’inspiration utiles et nécessaires pour y contribuer. La diversité du peuple congolais, c’est sa richesse…

Tu sembles apprécier la soul, donc les cuivres. Une raison ?

Ces instruments sont une valeur ajoutée à ma musique. Ils lui apportent du poids. A Kinshasa, 14 personnes militent dans mon backing group : section de cuivres, percussions et choeurs. Malheureusement, toute cette équipe ne m’accompagne pas en tournée, pour des motifs budgétaires. Je n’y emmène que six musiciens. C’est un problème, je l’avoue… 

Ton père était diplomate en Allemagne. Tu y as donc vécu pas mal de temps. Ce n’est qu’en 1980 que tu es retourné dans ton pays natal. Tu sembles y avoir retrouvé rapidement tes racines...

En rentrant au Congo, je me suis intéressé à la musique traditionnelle. En Allemagne, j'écoutais James Brown, Jackson Five, Boney M et toute la production occidentale. En fait mon parcours est un peu bizarre. Dès ma tendre enfance, mon esprit a été rapidement imprégné de mysticisme ; car guérisseuse, ma grand-mère m’emmenait aux cérémonies. En revenant au pays, j'ai retrouvé, dans ma chambre, un tam-tam qu’elle m’avait laissé. Elle m’a ainsi transmis son pouvoir. J’ai commencé à en jouer, et c’est alors que ma vie a pris un nouveau tournant. Car ensuite, j’ai commencé à me produire lors des obsèques et des mariages. Mon père n’acceptait pas cette situation et a voulu me renvoyer en Europe. Alors, j’ai quitté la maison familiale et j’ai commencé à dormir dans la rue, les maisons abandonnées ou les immeubles en construction. Et même dans les demeures des défunts. C’est à partir de ce moment que j’ai entamé un long périple à travers le Congo, tel un enfant impatient de découvrir la musique traditionnelle. Au Congo, on compte plus de 450 ethnies. Et chaque ethnie est divisée en sous ethnies. Quand je suis revenu du Vieux Continent, j’étais aussi curieux qu’un petit blanc décidé à se documenter sur la culture congolaise. C'est ainsi que j’ai compris qu’elle était immensément riche et inépuisable.

Te sens-tu investi d’une mission ou te considères-tu simplement comme un explorateur de sons ?

J'ai une mission à remplir. Et je l’accomplis en me produisant à travers le monde. Il y a toute une génération qui me soutient. Ce qui me réconforte. Je n’ai pas voulu faire de la musique, c’est la musique qui m’a appelé…

Un artiste comme Peter Gabriel est parvenu à populariser la musique africaine et à lui donner une visibilité internationale. Comme par exemple lorsqu’il a lancé Youssou N'Dour. Que penses-tu de son initiative.

Tous les chemins mènent à Rome…

D’origine angolaise, le kuduro commence à récolter un certain succès en Occident. Est-ce un exemple à suivre ?

Je ne connais pas le kuduro ; néanmoins, un tel engouement me réjouit. Et je ne peux qu’encourager ce type d’initiative. Les racines du monde sont africaines. Je ne suis pas le seul à le penser. S’intéresser à sa musique traditionnelle est donc fondamental. Un acte qui reflète une pensée positive… 

Black Mirrors

Le jazz est une excellente école…

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Issu du Brabant Wallon, Black Mirrors est un quatuor dont on dit le plus grand bien. A son actif, un Ep éponyme. Et en préparation, un premier album, dont la sortie est prévue pour 2016. La formation se produisait, le 4 juin dernier, au ‘Ciné le Parc’ de Charleroi, à l’issue d’un documentaire inédit consacré à Nico, figure emblématique du Velvet Underground. Un concert qui s’inscrivait parfaitement dans ce contexte, surtout quand on sait que le band est particulièrement branché sur les sixties. Marcelle Di Troia et Pierre Lateur, respectivement chanteuse et guitariste se sont fort sympathiquement et ouvertement prêtés au jeu des questions et réponses.

Marcella, au départ tu souhaitais créer une formation de nanas. On en est loin du compte aujourd’hui !

Marcella : Ouais, on en est loin du compte ! Ce sont des hommes, des vrais (rires). A l’origine, il n’y avait que des filles. A cette époque, on se tapait des jams. Puis, Pierre est arrivé pour se consacrer à la gratte. Alors on a décidé de continuer l’aventure ensemble. Et les mecs ont progressivement remplacé les filles. C’est ainsi que le line up actuel a finalement pris forme.

Cette volonté première ne cachait-elle pas les prémices d’une démarche féministe ?

M : Non, pas du tout ! Je suis loin d’être une féministe accomplie. Au contraire, je trouve intéressant la complémentarité entre les deux sexes, dans la vie quotidienne. Je n’imagine pas revendiquer un jour des droits égalitaires. Il y a des tâches que les femmes font très bien, et vice-versa.

Comment définir le style de Black Mirrors ? Est-il garage, stoner, blues, rock ou psychédélique ?

Pierre : Un mix de tous ces genres. Nos influences individuelles sont assez variées et notre musique s’en ressent, sans qu’il y ait vraiment une volonté excessive de notre part de l’orienter vers tel ou tel créneau musical. On aime beaucoup le ‘stoner’ des Queens Of The Stone Age ainsi que le garage/blues/rock ‘old school’ pratiqué par Led Zeppelin ou Jimi Hendrix. Perso, je n’ai jamais trop exploré l’histoire de la musique psychédélique, mais chaque fois que j’en écoute, elle me parle. D’ailleurs, j’apprécie les sonorités éthérées, planantes…
M. : Perso, le rock psychédélique des années 60 m’a toujours beaucoup plu. Souvent à coloration pop, comme celui de Jefferson Airplane. Il y a quelques années, j’étais également fort branchée sur Janis Joplin et Led Zeppelin. Et puis, à une certaine époque, je me suis intéressée à Anouk, une chanteuse et compositrice néerlandaise.
P. : Ma première influence majeure, c’est Pink Floyd ! Ce qui m’a toujours épaté chez Gilmour, c’est sa capacité à te foutre par terre en deux notes. Il possède une assise rythmique et un toucher qui forgent son identité sonore. Il parvient à conter une histoire tout en dispensant des accords minimalistes. Il est clair que les deux Jimi (Hendrix et Page) constituent deux références incontournables et classiques ! C’est un truc que j’ai bouffé pendant longtemps. Parmi les contemporains, Radiohead et Queens Of The Stone Age m’ont également marqués. De manière plus large, j’aime aussi m’inspirer de la mouvance stoner/psyché qui a repris du poil de la bête et retrouvé une certaine vitalité depuis les années 90. Colour Hase, en est une belle illustration. Un groupe allemand que j’adore. Les guitares sont mélodieuses et puisent autant dans le jazz que chez Hendrix…

Marcella, ce goût pour le psychédélisme, tu le reflètes par ton attitude en ‘live’. Exact ?

M. : Oui, c’est possible ! Elle émane certainement de mon for intérieur ! (rires)

Quel est votre processus de création musicale ?

P. : Je compose une trame très simple à la guitare. Ce sont des riffs parfois basiques. Je les soumets à Marcella qui pose sa voix dessus. Ce mécanisme constitue le premier jet de notre travail. Ensuite, les lignes de basse et de rythmique viennent compléter ce squelette. Mais, je n’impose rien. Chacun apporte sa propre touche. Lorsque le tout est au point, il nous arrive parfois, après réflexion, de compléter le morceau ou à contrario, de retirer des parties qui nous déplaisent et nuisent à la compo. Mais, au final, il existe un vrai effort collectif. Chacun des membres a son rôle…

Vous paraissez bien jeunes et pourtant vous faites preuve d’une grande maturité. Quel est votre âge ?

P. : Nous avons entre 27 et 30 ans…

Pierre, on ressent parfois un feeling blues dans ton jeu …

P. : C’est exact ! Il vient naturellement ! En réalité, je n’ai jamais vraiment bossé le blues comme tel. Souvent, quand tu commences à gratter de la guitare, on te le conseille parce qu’il permet d’improviser. Je pense que cette technique jeu vient surtout de ce que j’écoute ! Je parviens à recréer ces effets par le biais d’une pédale. Marcella aimerait que j’en ajoute un peu plus ; ce qui constitue parfois une pierre d’achoppement entre nous (rire).

On sent une réelle complicité entre vous. Est-ce indispensable pour créer de la bonne musique ?

M. : Je pense, effectivement ! On se connaît depuis un certain temps et par conséquent, elle est devenue naturelle.
P. : La formule actuelle est assez récente. Je joue avec le bassiste depuis environ la fin de mes secondaires, soit une décennie. Notre batteur a rejoint le groupe, il y a sept ans maintenant. Nous avons tous milité au sein de projets parallèles. Par la force des choses, notre amitié s’est ainsi renforcée. Nous avons rencontré Marcella, il y a trois ou quatre ans. J’estime que l’entente au sein d’un collectif est primordiale. A un moment ou à un autre, tu devras passer du temps en compagnie des autres musiciens. Nous revenons d’une tournée en Allemagne où nous avons cohabité deux jours durant. Si elle dure plusieurs mois, une mésentente pourrait vite devenir problématique. Je reste convaincu que les interconnections permettent de connaître les qualités et les défauts de chacun ; et de composer avec ces spécificités. Et ce qui me permet, d’un point de vue musical, de prendre du recul pour encaisser les critiques de mes camarades. Nous pouvons aussi prendre davantage de risques sur les planches, comme oser l’impro ; ce qui est difficile à concevoir aujourd’hui auprès d’autres musiciens !

Marcella, quel est ton cursus musical ?

M. : J’ai commencé la musique assez tardivement. J’ai suivi des cours de ‘voice coaching’ vers l’âge de 17-18 ans. Après avoir terminé l’école secondaire, je me suis inscrite au ‘Jazzstudio’ d’Anvers afin d’y étudier la musique. J’y suis restée quatre années. Je suis ensuite partie très loin durant quelques mois, avant de revenir apprendre la musique classique indienne au Conservatoire de Rotterdam.

Le premier Ep est sorti très rapidement (6 ou 7 mois après les premières sessions rythmiques) alors que chez la plupart des groupes émergents, le temps de gestation est plutôt long…

P. : Nous nous étions fixés cet objectif dès les prémices du groupe. Nous sommes conscients qu’il s’agissait d’une prise de risque énorme. Mais, nous devions démarcher rapidement ! Tu sais, nous sommes tous des professionnels de la musique. Nous militons dans plusieurs groupes et enseignons comme prof de musique. On sait très bien comment le milieu fonctionne ! Nous avons opéré le choix de sortir des sentiers battus ! La plupart des formations attendent un an et demi, voire deux ans, avant de voir apparaître les premières dates. Nous, nous voulions ressentir immédiatement l’énergie du live, quitte à prendre le risque d’écarter certaines chansons valables. Mais ce disque reste très représentatif de l’esprit de Black Mirrors quoiqu’il advienne.

Marcella, ton visage arbore une peinture tribale, un peu comme chez les Recorders. Une raison ?

M. : Ces signes ne reflètent aucune signification particulière ! Il s’agit simplement d’un personnage que j’incarne sur les planches. Ce maquillage permet de m’y libérer et de lâcher prise. Si je n’y avais pas recours, je serais sans doute plus introvertie.

Tu sembles complètement invertébrée sur scène… Ce comportement est très important chez toi ?

M. : C’est quasi viscéral ! La musique de Black Mirrors m’incite à remuer dans tous les sens ! L’échange avec le public me transporte en quelque sorte. La scène a toujours été un exutoire pour moi.

Adoptes-tu le même conduite lors des répètes ?

M. : Non, pas du tout ! Pas de grimage et je bouge beaucoup moins (rires). Les répétitions sont destinées à travailler, moins pour s’amuser.

A propos des Recorders justement, Pierrick Destrebecq s’est chargé des fûts tout un temps au sein de ta formation. Tu confirmes ?

P. : Effectivement ! Il remplace Edouard lorsqu’il n’est pas disponible, soit parce qu’il se produit en concert dans un autre groupe, soit parce qu’il est contraint à des engagements professionnels. L’emploi du temps de Pierrick est de plus en plus chargé et il se fait un peu plus rare maintenant.

Le patronyme du band est tiré de la série anglaise ‘Black Mirror’, dont la trame dénonce les dérives du superflu actuel. Est-ce la raison pour laquelle les textes baignent dans le monde du fantastique ?

M. : Les thématiques développées dans la série ne se retrouvent pas forcément dans les textes de Black Mirrors. Mais, j’aime m’engager parfois à travers ceux-ci.

Tu chantes toujours en anglais ?

M. : Oui. J’ai toujours des difficultés à écrire des textes en français. A l’oreille, j’estime qu’ils sont moins jolis qu’en anglais.
P. : Nous avons essentiellement baigné dans la culture musicale anglophone. J’écoute peu de chanson française, hormis M et Noir Désir. En outre, la langue française est beaucoup plus intellectuelle. Les mots y ont une importance considérable. Très peu d’artistes peuvent se targuer de posséder une écriture qui tienne la route.

Est-ce que l’écriture est d’abord réalisée dans la langue de Molière, avant d’être traduite ou est-elle directement torchée dans la langue de Shakespeare ?

M : J’écris les textes directement en anglais. J’ai un bon niveau ! Je suis partie en Inde quelques mois et l’anglais me permettait de communiquer auprès de la population locale. J’ai étudié à Rotterdam aussi. Les cours y étaient donnés dans cette langue.

Marcella, tu viens de le signaler, tu es partie en Inde durant 6 mois. Pendant ce séjour, tu as flashé sur la musique classique indienne, suite à quoi, tu es rentrée au Conservatoire pour l’étudier. Qu’a-t-elle de particulier ?

M : Je vivais une période que je qualifierai de transition. J’y recherchais une quête de spiritualité. A mon grand désarroi, je ne l’ai pas trouvée ! J’ai vécu une très belle expérience. Mais au final, les réponses aux questions que je me posais étaient en moi ! Aussi, j’étais influencée par ces groupes psychédéliques qui eux-mêmes s’y étaient rendus. J’en avais conclu qu’un jour, j’irais là-bas.

Ton parcours musical est plutôt étrange. Jeune, tu explorais plutôt une veine rock, avant de te tourner vers une étude académique. Aujourd’hui, tu reviens dans un genre assez différent. Tu parlerais d’évolution ou de révolution ?

M : C’est une évolution (rires) ! Je suis allée chercher tout ce dont j’avais besoin pour me construire ! J’avais par exemple des lacunes dans le domaine de la composition et le jazz m’a beaucoup aidée dans l’apprentissage de l’improvisation. La musique indienne, quant à elle, m’a plutôt enrichie de par sa palette de gammes.

Certains d’entre-vous ont étudié dans une école de jazz. Cette démarche était quand même particulièrement professionnelle ?

P. : Nous sommes tous issus d’une école de jazz. Marcella est passée par le ‘Jazzstudio’ ; et les autres, ont fréquenté une école équivalente, sise à Laeken. Elle a fermé ses portes depuis. J’ai entamé des études universitaires, mais l’appel de la musique a été plus fort ! Je passais plus de temps sur ma gratte qu’à étudier mes cours ! Les deux autres garçons du groupe ont suivi à peu près le même parcours. On s’est orienté vers le jazz pour une raison simple. En Belgique, les seules écoles musicales supérieures se consacrent soit au classique, soit au jazz. En ce qui me concerne, je n’ai pas de culture classique, même si j’en écoute un peu. Je n’avais ni le niveau, ni l’envie de travailler ce type de répertoire. Le jazz reste intéressant parce qu’il analyse plus globalement la musique. J’aime faire le corollaire avec ce langage. Faire du jazz, c’est comme lire une encyclopédie en long et en large. Tu y apprends plein de choses ! Je reste conscient qu’on ne ressent pas nécessairement ces influences dans notre musique. Je dirais qu’aujourd’hui, il s’agit davantage d’un état d’esprit.
M. : Pour ma part, j’ai toujours eu envie d’exercer ce métier. Je ne rêvais que d’une chose, terminer mes humanités et me lancer dans la musique !

La ‘jam’ appartient-elle au processus de création chez Black Mirrors ?

P. : Absolument ! Les raisons sont plurielles. On vient d’en parler, mais le jazz est une excellente école. On se connaît depuis pas mal de temps aussi, ça aide ! Il m’arrive parfois de développer des idées de chansons. J’anticipe la structure du morceau et je propose même des idées pour la batterie. Mais, je me suis rendu compte que presque systématiquement, cette manière de travailler ne fonctionne pas ! On doit essayer de garder cette liberté, cette spontanéité tant dans les répétitions qu’en concert.

En live aussi, on a aussi l’impression que l’improvisation de la fin des morceaux relève du concept de Black Mirrors. Est-ce une envie consciente de vous mettre en danger ou plutôt une sorte de lâcher prise ?

P. : Sur le troisième et le dernier titre que nous avons joués ce soir, nous nous sommes effectivement lâchés ! Il y a bien quatre ou cinq minutes d’improvisation. Par contre, souvent, nous respectons une ligne directrice. Il y a un instrument ou deux qui servent de base et les autres vont graviter autour. Ce n’est pas vraiment de l’impro pure et dure, mais plutôt un réarrangement ! La grille d’accords reste intacte ! Les chutes de compos se prêtent plus volontiers à ce genre d’exercice. C’est davantage une question de pratique ; on sait qu’on ne devra pas retomber sur ses pattes à un moment précis dans la structure musicale. J’aime cette prise de risques, même si elle est quand même limitée. C’est ce qui rend cette méthode excitante ! Par exemple, j’estime dommage que chez certains nouveaux groupes, la set list soit souvent tellement rigoureuse. Le spectacle en devient sclérosé. Le public ressent très vite ce type de climat ! Je ne critique pas cette manière de travailler, loin de là, mais l’improvisation apporte du piment. On parlait de jazz tantôt, mais encore une fois, dans ce contexte, cette école est extraordinaire !

Marcella, j’ai l’impression que ta voix sert de charpente aux compos !

M. : J’ai la chance de pouvoir être à l’aise sur différentes tonalités, en effet.
P. : La voix de Marcella sert de pilier central. C’est elle qui va capter l’attention du public, bien plus que l’instrumentation. On peut la considérer comme une accroche. Le travail de mélodie vocale s’avère donc fort important dans notre musique.

Un scoop ?

P. : Peut-être un album en 2016 ! Cependant, pour y parvenir, il faudra énormément de travail, mais aussi voir à partir de quel moment on se sentira prêt à concrétiser ce projet !

Mass Hysteria

Aujourd’hui, c’est sans concessions…

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Le 23 octobre dernier, Mass Hysteria publiait « Matière Noire », son huitième album studio. L’occasion était donc belle de revenir sur cet opus, en compagnie de Yann Heurtaux et Mouss Kelai, respectivement guitariste et chanteur du groupe, tout en sondant l’intention d’une pause que le band aurait envisagée. Hasard impitoyable du calendrier : à l’heure où les Français entamaient le premier show de leur tournée, des dizaines d’innocentes et innocents ont été assassinés dans Paris. Des atrocités qui n’ont pas manqué de marquer les artistes. Coup de projecteur, empli d’émotions et de sincérité, sur une actualité brûlante.

Depuis maintenant la sortie de l’elpee « Failles », soit il y a six ans, vous avez opéré un virage plus sombre et plus mature dans votre musique. « Matière Noire » le confirme. Une explication ?

Yann : je vais te dire franchement, nos compositions viennent naturellement, rien n’est calculé. Mais je ne pense pas que nos morceaux soient plus matures et les textes moins positifs qu’auparavant. C’est vrai, par contre, que la musique est plus dure ; ce qui ne veut pas dire pour autant que notre message vire au négatif. Nos textes tirent souvent des bilans de la vie tout en s’adressant aux êtres humains. Si tel ou tel évènement ne te convient pas, bouge-toi le cul pour que ça aille mieux.
Mouss : si on pouvait ne chanter que des chansons optimistes, on s’en contenterait ! On incarnerait un groupe hyper hédoniste, épicurien. De vrais bouffeurs de vie ! Mais il faut regarder la réalité en face. On n’est pas dans un monde de poésie et de coquelicots. En prenant un peu de recul, il faut admettre que nous ne nous sommes pas construit une carapace ; mais c’est notre cadre d’existence qui s’est endurci. La santé économique, sociale, géopolitique est devenue très sombre. C’est la crise, les gens ont moins d’argent, il y a sans cesse une baisse du pouvoir d’achat, moins de boulot, etc. Réalistes, nos chansons se contentent de coller au temps présent.
Yann : cet aspect plus sombre est peut-être aussi lié aux pochettes de nos albums. L’image, c’est quelque chose à laquelle on est quand même fort attaché. Quand, par exemple, on nous a proposé le projet de l’Armée des Ombres (NDR : leur opus précédent), on a littéralement flashé dessus. On retrouve cette même énergie pour notre dernier disque. L’image correspond à la musique. On ne va quand même pas commencer à mettre des petites fleurs un peu partout. Quand on a eu le malheur, en 2007, de colorer de bleu ciel, la pochette d’« Une somme de détails », on s’en est pris plein la tronche…

Quel est le concept qui se cache derrière « Matière Noire » ?

Mouss : je lis toujours beaucoup sur l’astronomie, l’univers, le cosmos, la théorie des corps, etc. Ce sont des thématiques qui m’intéressent énormément et me dépassent. Je me suis  dernièrement intéressé à la matière noire. Des savants sont en effet parvenus à calculer la masse de l’univers… et il y a quelque chose qui ne colle pas. Il manque de la matière. C’est une matière qui est en fait invisible et pas présente partout. Ces chercheurs savent qu’elle existe, mais ils n’ont pas encore trouvé la preuve physique et mathématique de sa présence. C’est précisément ce qu’on appelle la ‘matière noire’. Je me suis donc amusé à créer un parallèle entre cette matière noire et la masse populaire, qui est elle aussi devenue invisible. On peut aussi faire une analogie avec le vote blanc, qui n’est pas pris en compte. Le vote blanc, c’est aussi un vote, mais il ne sert à rien (NDR : l’interview a été réalisée avant le premier tour des élections régionales en France…)

Pour « Matière Noire », Nicolas Sarrouy a été remplacé par Frédéric Duquesne à la guitare. Comment s’est déroulée cette transition ?

Yann : très simplement. Il n’a suffi que d’un coup de fil. Fred, c’est la personne qu’on avait déjà contactée à l’époque, avant Nico, afin de savoir s’il voulait rejoindre Mass Hysteria. C’était déjà notre pote et le mec qui nous enregistrait. Mais il bossait déjà sur plein de projets en cours, dont Empyr. Et lorsque l’occasion s’est représentée, il était sur le point de rejoindre Bukowski. Mais il a quand même décidé d’accepter, car il avait vraiment envie de participer à l’aventure.
Mouss : …et comme c’est lui qui a enregistré nos quatre derniers albums, il connaît au moins 80% de notre répertoire de base, ce qui facilite les choses !
Yann : et sans parler de nos personnalités ! Même quand Nico figurait encore dans le groupe, c’était en compagnie de Fred que j’allais promener mes gamins le dimanche. On est très proches. On n’habite pas loin de l’autre. Il y a peut-être quinze ans qu’on se connaît !

Chez Mass Hysteria les paroles sont engagées. C’est de notoriété publique. Un engagement qui se ressent d’autant plus en ‘live’, où Mouss exprime fréquemment ses positions politiques. Que ce soit contre Caroline Fourest, Bernard Henri-Levy, François Hollande ou encore Barack Obama, tout le monde en prend pour son grade. Ces prises de position sont-elles aussi partagées par les autres membres du groupe ? Ou n’engagent-t-elles que Mouss ?

Yann : c’est vrai qu’on n’est pas toujours d’accord sur tout. Et heureusement ! Mais bon, on connaît Mouss. Et quand on n’est pas d’accord, on lui signifie…
Mouss : quand je monte trop dans le rouge, on me le signale toujours. Je suis parfois engagé dans une dynamique qui peut s’étaler sur plusieurs concerts. Je n’y peux rien, je ressors tout ce qui me traverse. Je suis par exemple toujours choqué par certains choix de Barack Obama. Il entame son second mandat et n’a toujours pas fermé Guantanamo. Qu’on ne vienne donc pas me parler d’un pays qui respecte les droits de l’homme ! C’est une vraie mascarade ! Et j’ai pourtant été ému, comme tout le monde, lorsque les Américains ont décidé d’élire un Noir à la Maison-Blanche ! Mais bon, après le symbole, place à la réalité. Il n’est pas mieux ou pire que Bush.

Si je vous comprends bien, il n’existe donc selon vous en France plus aucun parti qui mériterait votre confiance ?

Mouss : c’est clair que non ! Ce sont tous des gens qui débarquent des mêmes milieux. Ils proviennent toutes et tous de l’ENA (NDR : l’École Nationale d’Administration). Ils ont accompli de grandes études, les ont terminées vers 28 ou 30 ans, et n’ont jamais été plongés dans la réalité de la vie ! Ils ne savent pas ce que c’est d’aller à l’usine, d’avoir dû faire un petit boulot en même temps que les études. Ils ont toujours eu une cuillère en argent dans la bouche. De prime à bord on s’en fout de leur condition, mais c’est nettement plus dérangeant quand ils commencent à exercer des responsabilités politiques, en abordant, par exemple, des situations qu’ils n’ont jamais vécues ! Comment veux-tu être sensible à ce que vit le prolétaire si tu n’en as jamais côtoyé ?
Yann : le seul homme politique que je respectais vraiment, c’était Patrick Roy. Il nous avait permis de visiter l’Assemblée nationale et nous avait présenté du monde… Mais il nous a aussi fait comprendre que c’était un univers bien pourri. Il nous avait par exemple montré un bar secret à l’Assemblée où Borloo aimait bien se rendre pendant les séances. Il nous a aussi appris que les députés en France touchaient des jetons de présence s’ils venaient à l’Assemblée. C’est pourtant la moindre des choses ! Sans compter qu’ils perçoivent un salaire à vie. Un petit plus quoi !

Après vingt-deux années de présence sur les planches, vous sentez-vous davantage libres aujourd’hui ?

Yann : clairement, je n’ai plus envie de faire de concessions aujourd’hui. Quand tu débutes, les maisons de disque te disent, à une occasion ou une autre, des trucs du genre : 'soyez attentifs aux radios, cherchez à glisser votre refrain au bout de 30 secondes, car ce morceau peut devenir un tube, etc.' Aujourd’hui, on s’en fout de ces conseils. Et la seule fois où on est passé en radio, c’était lors de la sortie de l’album noir (NDR : éponyme, il est paru en 2005), c’est à ce moment là qu’on a failli perdre notre public.
Mouss : c’est vrai, je me rappelle que pour ce disque, on bénéficiait soi-disant d’une grosse promo. La radio était derrière nous, etc. Et au final, on voyait bien que ce système ne nous correspondait pas ! Même l’album on n’arrivait pas à le défendre… c’était poussif ! Nos compositions étaient mièvres et tièdes. Elles sonnaient plus Pop-Rock, il n’y avait plus rien de Metal… même si on ne se revendique pas Metal (Yann sourit à ce moment-là). Enfin ouais, je veux dire qu’on ne cherche pas absolument à avoir un son Metal. Le principe a toujours été le même chez Mass Hysteria : on veut des gens d’horizons différents, mais réunis au sein d’un même projet.

Depuis les attentats perpétrés à Paris, le 13 novembre dernier, on se rend compte que la septième plage de l’album, intitulée « L’Enfer des Dieux », n’a malheureusement jamais pris autant de signification qu’aujourd’hui…

Mouss : c’est en effet le cas. Et c’est en même temps d’autant plus triste parce qu’il n’y a pas que ce morceau-là ! Quand tu écoutes « Tout doit disparaître » (NDR : compo qui figure sur « L’Armée des Ombres », un long playing paru en 2012), c’est un truc assez poétique à la base : ‘Nous ne sommes pas encore obligés de tuer, il ne nous est pas encore arrivé de mourir’. Y a rien à faire, aujourd’hui, cette phrase nous ramène aussi aux attentats. Tu n’es pas obligé de faire comme ces connards de terroristes, de tuer pour revendiquer une haine de ce que pense l’autre. On rencontre ainsi plusieurs textes de Mass Hysteria, que ce soit dans le dernier cd ou ceux qui le précèdent, qui prennent un tout autre sens aujourd’hui.
Yann : on ne peut pas le cacher : quand Mouss chante « L’enfer des Dieux » sur scène, c’est toujours un moment très fort.
Mouss : c’est notre septième date de la tournée ce soir… Hier, à Cergy Pontoise, le public a chanté tout le refrain. Mais vraiment tout. Les spectateurs le connaissaient déjà par cœur. Et puis tu sais, cette chanson, c’est vraiment un hasard du calendrier. Elle date en fait du début de l’année…
Yann : …et elle a bien failli ne pas voir le jour ! C’était le dernier morceau à enregistrer en studio. Mouss en avait un peu marre et nous avait dit qu’il n’avait que quelques bribes de paroles. Je les ai lues et je lui ai dit direct : celle-là, tu es obligé de la faire, démerde-toi !
Mouss : c’est vrai je n’avais qu’un refrain et un couplet. C’était un lundi, je me rappelle. On a essayé de mettre le tout en boite toute la journée en se disant que si ça marchait, tant mieux, sinon tant pis, mais que ce n’était pas grave…
Yann : …et puis quand je suis arrivé et que j’ai vu le produit fini, je me suis dit ‘putain, mais ça tue !’ Maintenant j’avoue que j’aurais vraiment préféré que ce morceau ne s’inscrive pas autant dans l’actualité… C’était une compo qui était déjà présente en notre for intérieur depuis longtemps. Entre nous, lors de nos discussions, on déduit fréquemment que la religion est quelque chose qui nous fait chier. Et quand j’ai vu la version finale de la chanson, je me suis rendu compte que c’était un bilan mortel de ce qu’on se racontait souvent.
Mouss : mais attention, je tiens à déclarer qu’on respecte évidemment la foi individuelle. On n’est pas des fascistes ! Mon père était musulman et ma mère était catholique, mais ils ne parlaient jamais de religion à la maison. Ces conflits, pour moi, relèvent du Moyen-âge ! Quand l’aventure de Mass Hysteria a commencé, je ne me serais jamais imaginé qu’on aurait composé un titre qui traite de la religion. Jamais ! Dans les années 80 ou 90, c’est vrai qu’il y avait déjà un peu de fanatisme, mais c’était uniquement dans les pays orientaux. Hormis quelques fanatiques catholiques, ce n’était pas chez nous ! On n’en était pas arrivé à égorger des gens dans la rue, parce qu’ils pensent différemment et n’ont pas le même dieu ! Ces gens sont débiles, ce sont des psychopathes et la religion n’est qu’un prétexte à leur maladie.

Vous avez peur aujourd’hui ?

Mouss : évidemment !
Yann : oui… Ils ont déclaré qu’ils allaient viser les écoles. On a tous des enfants…
Mouss : il faut prendre ces menaces au sérieux. Quelques mesures ont été prises. C’est d’un côté un peu rassurant, mais tout en étant terrorisant de se dire qu’il faille aller jusque là !

Vous veniez juste de commencer votre tournée le jour des attentats. Vous souvenez-vous de l’ambiance après le concert ?

Yann : j’ai eu les jambes coupées. À un moment, je me rappelle, un mec dans la foule nous a gueulé qu’il y avait des attentats à Paris. Et puis j’ai demandé à mon technicien, qui m’a répondu : ‘ouais ça craint ; y a 40 morts au Bataclan, mais finis ton concert !’
Mouss : au Bataclan quoi ! On connaît plein de gens là-bas ! On a fini le show, mais l’ambiance était glaciale, tout le monde était refroidi. On a pris congé du public et puis on a tous appelé nos familles. On ne parvenait pas à s’imaginer que des islamistes étaient venus foutre le bordel dans une salle où on a si souvent joué… 

Que ce soit lors de récentes déclarations ou même à la fin du livret de votre dernier opus, Mouss laisse entendre qu’il pourrait faire un break après cette tournée. « Matière Noire » pourrait donc être l’elpee ultime ?

Mouss : je ne sais pas encore ce que la tournée va donner. Mais en tout cas là, elle est bien partie. Et elle est prévue pour durer deux ou trois ans. Puis on sera bien fatigué. Je pense donc qu’ensuite, un break sera inévitable.
Yann : de toute façon, nous, on continuera à composer… Mais il faut savoir que nous, quand on ne tourne plus, ça ne nous fait pas bouffer ! On nous prend parfois pour des stars, ce que nous ne sommes pas ! Par exemple à côté de la musique, je suis coach sportif. Au moment où on doit composer, on doit aussi aller bosser pour nourrir nos enfants. Et on sait qu’on est toujours attendu au tournant… Cette pression, plus on vieillit, plus c’est épuisant ! Par contre effectivement, quand on sort le bébé et que tout se passe comme aujourd’hui, on n’a évidemment pas envie d’arrêter ! Et sincèrement, je n’en ai vraiment pas envie. Mais d’un autre côté, je comprends tout à fait que Mouss ait envie de se poser un moment.
Mouss : je t’avoue que je vais me réserver un peu de détente… J’ai 44 ans, bientôt 45, j’ai aussi envie de vivre un autre truc avec ma femme et mes enfants. Je ne sais pas encore quoi précisément, mais surtout je ne tiens pas à regretter de ne pas l’avoir tenté tant qu’il était encore temps. Ce ne sera qu’un break, ce n’est pas encore le terminus. Et puis il me permettra probablement aussi d’être plus détendu, plus relax, afin d’améliorer encore mon écriture. Mais enchaîner tout de suite après cette tournée qui s’annonce assez longue, non… pas possible pour moi.

 

 

Sarah Carlier

Une histoire de famille…

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Sarah Carlier a publié son deuxième album en octobre 2014. Il s'intitule "SMS", le texto de ‘Save My Soul’. Treize perles enregistrées et mixées par Dan Lacksman, à Bruxelles. Les sessions d'enregistrement se sont déroulées au studio SynSound. Le choix a été dicté autant pour ses qualités techniques (enregistrement analogique) que pour les qualités humaines de Dan, maître des lieux. A l’issue d’un petit concert en appartement, accompli en solitaire, Sarah a accordé une interview à Musiczine. Un entretien consenti en toute décontraction.

L'aventure ‘Akamusic’, c'est terminé ?

Oui.

J'ai entendu dire que pour y rester, il fallait être formaté. C'est exact ?

Je ne sais pas. Lorsque j’ai signé le contrat pour le second album, le précédent deal était déjà arrivé à son terme. Je n'ai pas eu vent de ce dont tu parles. En vérité, il s’agit d’une belle initiative. Les responsables de cette boîte aiment la musique ; et ils écoutent celle d’un artiste avant le soutenir. C’est un concept idéal, quand on veut démarrer et susciter la découverte.

Tu as eu recours aux cuivres sur ton album. Pourquoi pas en ‘live’ ?

Ah ! C'est la question ! J'aimerais bien, mais concrètement, il faudrait prévoir un budget. Peut-être qu’on pourra bénéficier du concours de tels musiciens, en ‘live’, dans le futur.  

Comment est née ta collaboration avec Dan Lacksman ?

Dan, c'est toute une histoire ! Un an avant la confection du deuxième album, il est venu me voir, chez moi, lors d’un concert, accordé à Evere. Et la prestation lui a plue. Il m’a donc proposé de venir enregistrer un titre chez lui. Puis, après avoir entamé l’écriture des compos du nouveau cd, on a décidé de le recontacter. Il était partant. Et dès les premiers titres, il s’est créé une véritable osmose entre lui et nous, tant musicalement qu’humainement. Il s’est produit quelque chose. Tout au long des sessions, on a vécu un véritable flux d'échanges et de partages. Une grande rencontre. Mais il a aussi apporté sa propre touche à l’album.

Tu ne collabores plus avec Franck Baya ?

Qui sait ce que l'avenir nous réserve ? La collaboration s'est achevée. Nous avons réalisé le premier album et accompli un bout de la première tournée ensemble. Nos chemins se sont séparés. Nous sommes cependant toujours en contact. J'ai l'impression que l'on se retrouvera un jour ou l'autre.

Par contre, Laurent Stellemans est toujours de l’aventure ?

Oui, il est impliqué sur le second album. Il a exécuté quelques parties de guitare et participé à la conception de quelques chansons et arrangements. Tout comme Franck, c’est un sacré musicien, mais il a surtout l'âme artistique et c'est un fameux compositeur et créateur.

Manon et toi signez 5 morceaux. Tu es bien entourée…

Très bien. C'est ma chance. C'est ma grande chance.

La confection de cet elpee s’est déroulée en famille. Peux-tu nous en dire davantage ?

Pour « SMS », j’ai eu l'opportunité de travailler avec mon papa qui a produit et arrangé quelques morceaux. Il a un peu incarné le rôle de directeur artistique et a guidé mes choix en matière d’influences. Ma maman a aussi écrit des textes. Certains d’entre eux dataient de plus de 10 ans. Je les ai adaptés suivant mes affinités. Manon De Clercq a aussi participé à l’écriture. On s'était rencontrées à l'école. Nous nous sommes liées d’amitié ; et ensuite, Manon est devenue ma manager. Elle accomplit de l’excellent boulot. Et puis elle est aussi responsable de 5 chansons sur mon nouvel album.

Ta musique est devenue plus sucrée, colorée et métissée. Est-ce le signe d’un virage davantage world ?

En fait, c’est mon père qui m’a permis de découvrir d'autres courants musicaux. On s’est davantage ouvert aux musiques du monde, en privilégiant celles qu’on aimait le plus. Donc l’afro ! Et puis, on a eu envie de faire ce qu’on avait envie de faire et de voir ce que cela allait donner…

On reconnaît également la touche funky du paternel…

Oui, c'est génial. En fait, il adore le funk, un peu le rock, mais aussi vachement le blues. Pour l’instant, il m’accompagne sur scène. Depuis le concert accordé au Rideau Rouge, nous avons accordé quelques dates ensemble, et surtout en France.

Connais-tu Karavan?

Non, pas du tout. Mais si tu me dis que leur musique en vaut la peine, je vais aller jeter une oreille…

Outre ton père, quel est le line up de ton backing group ?

Papa se consacre à la guitare, Thierry Rombaux ou Eric Renouard à la basse, et Boris Django à la batterie. C’est également ce dernier a assuré toutes les sessions de ces drums en studio. C’est mon père qui m’a permis de le rencontrer. Un excellent musicien. Il est surnommé ‘la pieuvre’, parce qu’on a parfois l’impression qu’il a plusieurs bras. Humainement, c'est un chic type. Très simple, humble mais aussi balaise et efficace dans son drumming. Presque magique. Enfin, Kofi Sadjo se réserve les claviers. Il se connaissent tous très bien et avaient déjà joué ensemble. Ce qui explique pourquoi l’ambiance est si familiale. A la limite ce sont un peu mes tontons. Ils me connaissent depuis que je suis toute petite, quand j’écoutais déjà de la musique…  

Tu as changé de look. Une raison ?

C’est encore une histoire de famille. La maman de Manon est styliste. Notre rencontre a été chouette, mais importante. Elle m’a aidée à être plus cool dans mon rôle. En restant attentif à qui je suis et à ce que j’aime et vers où il ne faut pas aller. Et elle est parvenue à me rendre plus belle.

Tu as adapté le « All Along The Watchtower » de Dylan. Un retour à tes premiers amours ?

La version de Bob Dylan, je ne le connais pas très bien. Plutôt celle de Jimi Hendrix, la plus célèbre. Mais également de Richie Havens, que j’avais découverte auparavant. Limitée à deux guitares et une voix. Elle est magnifique. Elle l’est d’ailleurs dans toutes ses versions. Et en bout de compte, je me suis fait plaisir en réalisant la mienne…  

Quel est ton processus de composition ? Texte et musique ?

C'est très aléatoire. C'est un truc que je ne maîtrise pas et ne sais pas expliquer. Lors d’événements ou de périodes marquants, qu’ils soient positifs ou négatifs, j’ai envie de m’exprimer et donc d’écrire. Je démarre toujours d'une trame musicale, d'une grille d'accords, puis les mots viennent à leur tour.

Tu chantes principalement en anglais, pourquoi si peu en français?

C'est sans doute dû aux études. Et puis, c’est dans cette langue que j’ai entamé ma carrière. Les artistes que j'adore ou admire sont tous anglo-saxons. Les premières covers que j'ai interprétées étaient toutes dans cette langue. C'est un peu quelque chose qui s'est inscrit dans ma musique. Curieusement, le phénomène est devenu naturel. Mon apprentissage est permanent. C’est une langue au sein de laquelle je prends plaisir à chanter. Et je ne me pose pas beaucoup de questions à ce sujet.

Si lors d’un concert on te pique ta guitare avant de monter sur les planches, que fais-tu?

C'est un scandale ! Alors je chante a capella. En y ajoutant quelques percus, ça pourrait être sympa…

Quels sont tes albums de chevet ?

Ceux de Ritchie Havens et Grégory Porter. Je les ai découverts, il y a 2 ans. Ne pas oublier Charles Bradley que j'ai vu en concert à Amsterdam. Il y a Milla Brune également. Si tu souhaites appréhender la soul de Bruxelles, c'est elle que tu dois aller voir et écouter. C'est d’une grande pureté. A tomber le cul par terre !

IAMX

La résurrection du petit prince de l’électro/rock...

Chris Corner, alias IAMX, a failli mourir. A cause d’une grave dépression, dont il a souffert il y a un an et demi et qui aurait pu l’emporter. Le musicien anglais, surtout connu du grand public pour son hit ‘Spit It Out’, a subi le contrecoup de longues années de tournée et d'un style de vie très ‘rock'n roll’. Heureusement, après une thérapie et un suivi médical, il est parvenu à remonter la pente, s'est installé à Los Angeles et s'est remis à composer. Aujourd'hui, il est de retour à l'AB de Bruxelles pour présenter son (excellent) nouvel album, ‘Metanoia’. Votre serviteur le suit à la trace depuis ses débuts, il y a dix ans ; aussi il n’a pas hésité de répondre par l’affirmative, quand on lui a demandé d’interviewer le petit prince de l'électro-rock.

Le premier sujet de l'entretien concerne bien entendu son nouvel opus. Chris nous confie qu'il s'agit sans doute de sa production la plus honnête, la plus spontanée. « J'ai voulu parler de la période difficile que j'ai traversée et des expériences vécues. Ce qui explique pourquoi ‘Metanoia’ est très intime, très proche de ce que je suis au fond de moi. Dans la production également, j'ai recherché l'authenticité, la simplicité. C'est juste un homme avec un ordinateur, dans une pièce. »

Manifestement, il a voulu retourner aux sources de son art, aux racines de son inspiration. Ce qui n’a pas été apparemment facile. Au point qu'il a même envisagé d'arrêter sa carrière. « Durant la période la plus difficile, je vivais comme un reclus. Je ne voyais même plus mes amis. J'avais cessé de créer parce que je croyais que mon art était devenu mon ennemi et qu'il me détruisait aussi bien psychologiquement qu’émotionnellement. C'était une charge trop lourde à porter. Je me suis posé la question de savoir si je voulais continuer à faire de la musique. Il a fallu un certain temps pour retrouver le goût, et pour réaliser qu’elle ne me faisait pas souffrir ; mais au contraire, me nourrissait. »

Dans ce processus de revalidation, le support des aficionados a joué un rôle prépondérant. « En effet ! J'ai commencé à parler de mon évolution sur un blog et je me suis rendu compte de leur support inconditionnel. C'est ce qui m'a rendu confiance pour revenir. » Le passage à vide lui a également permis de se replonger dans les disques qu'il écoutait lorsqu’il était jeune. Et l'artiste qu'il désigne comme son ‘idole’ et sa source d'inspiration majeure, c'est David Sylvian, le leader de feu le mythique Japan, dont l’aventure en solo est aussi discrète qu'attachante. « C'est mon oncle qui m’a fait découvrir Sylvian », poursuit Corner. « Il m'endoctrinait véritablement, dans le bon sens du terme. Il écoutait aussi beaucoup de musique minimaliste, comme Philip Glass et Steve Reich. Je l’avais négligée depuis longtemps, parce que j'étais concentré sur mes productions ; et, d'une certaine manière, celle des autres me faisait peur, sans savoir pourquoi. L'an dernier, j'ai senti le besoin de me replonger dans celle de ma jeunesse. »

L’elpee le plus notoire de David Sylvian est incontestablement ‘Brilliant Trees’ ; mais c'est surtout ‘Secrets of the Beehive’ qui a séduit Corner. Etonnant, mais il aimait également Frankie Goes To Hollywood. Ainsi, sa sœur lui avait offert le simple ‘Relax’, dans les années 80. Il ne peut s'empêcher de s'esclaffer en évoquant ce souvenir. Je lui confie comprendre cette influence, surtout à la lumière de certaines chansons très ‘hot’, qu'il composera plus tard, pour IAMX. 

Mais c'est bien entendu David Sylvian qui a déclenché en lui le souhait de devenir musicien professionnel. « Il m’a aussi incité à ne pas me laisser entraîner au sein du créneau commercial. Il m'a insufflé énormément de confiance pour rester en dehors de la pop. Voir quelqu'un comme lui construire une carrière en se limitant à la musique très alternative, a été un stimulant. Flood est également quelqu’un qui m’a marqué. Regarder sa manière de travailler a eu une grande influence sur ma création et mon développement dans la production. Il a mis en forme de nombreux chefs-d'oeuvre. On a eu l’occasion très tôt de bosser ensemble, sur le premier album Sneaker Pimps. Il était capable de réaliser des tas de choses différentes. Ce qui m'a incité à devenir un producteur et un artiste solo, en essayant d'acquérir toutes les compétences nécessaires pour concevoir un disque. » 

Picasso a dit : ‘Les artistes médiocres copient, mais les vrais artistes volent’. Cette phrase, à laquelle je recours régulièrement pour faire réagir les artistes, trouve un écho positif auprès de Corner. « Voler, nous le faisons tous. En musique, surtout dans le genre que je pratique, tout a déjà été fait. Mais une bonne musique, c'est toujours un reflet de l'unicité de l'individu. Si vous pouvez emprunter quelque chose qui existe et parvenir à le faire sonner comme vous le souhaitez, alors le résultat sera toujours unique. La seule chose unique dont nous disposons, c'est l'individu et sa singularité. Donc, c'est explorer l'individu qui est intéressant. Si vous n'avez rien à dire, on le ressentira dans votre création. Par contre, si vous avez cette personnalité unique, vous pourrez créer le rock'n’roll le plus simple possible, il sonnera bien et aura une âme. »

En effet, quand on écoute IAMX, on identifie de nombreuses références : d’un point de vue musical, Depeche Mode, Placebo, Ladytron, Interpol, Radiohead en sont certainement des majeures ; et en ‘live’ Prince, Bowie, T.-Rex, mais également bien d'autres sont très susceptibles de vous traverser l’esprit ; cependant, toutes ces influences sont transcendées par la personnalité unique du musicien, rendant le tout foncièrement original. 

Pour réaliser ‘Metanoia’, Chris Corner a eu recours au financement participatif, via pledgemusic.com. Depuis le début de sa carrière, il est parvenu à développer un lien particulier, très émotionnel, avec ses fans. Grâce à l'appel aux fonds, ces derniers ont la possibilité de précommander ses œuvres sous différents formats : du simple compact disc au package complet incluant CD et LP signé, mention sur la pochette, meet-and-greet en compagnie de l'artiste. On peut même lui proposer de produire un de ses propres morceaux ou de tourner un clip vidéo. Une approche novatrice mais indispensable si on veut survivre aujourd'hui. « Quand on a la chance d'avoir une longue relation et un grand soutien de ses fans, la transparence est toujours la meilleure approche. Il faut avouer qu’on ne pourrait pas enregistrer un album si on n’était pas financé. Il est devenu impossible de faire de la musique sans soutien. C'est la vérité. Et ils savent qu'on ne le fait pas pour le fric. On n'est pas des accros à la notoriété. On n’est pas intéressé de devenir riche et célèbre ! En plus, la relation avec eux est tellement gratifiante ; c'est une communication très pure et très profonde. Il est difficile de connaître ce type de relations dans la vie normale. Donc, je suis très privilégié de bénéficier d’une telle situation. Maintenant, il faut garder une certaine distance : je ne peux quand même pas inviter tout le monde pour une orgie ! » (rires)

De retour en Belgique, Chris Corner confirme entretenir une relation particulière avec notre pays. C'est un des premiers où IAMX a rencontré un certain succès à ses débuts. « Oui, je vous dois beaucoup, les gars ! Et c'est tellement agréable de revenir. Je suis assis ici, je regarde la bouteille de vin et je pense à tous ces visages que je vais voir ce soir. Au final, cette pause dans ma carrière a été très bénéfique. Je me sens comme ressuscité. Elle m'a permis de voir ce qui est important pour moi et faire de la musique, c'est ma passion. La Belgique m'a beaucoup aidé dans ma carrière : je vous suis reconnaissant pour ce soutien. »

Mais pourquoi ne convie-t-il plus les fans à monter sur le podium en fin de spectacle, comme lors de ses débuts ? S’il lançait à nouveau cette invitation à ses fans ce soir, à l'AB, sûr qu’ils seraient heureux de faire la fête avec lui sur la scène. « Chiche ! », me répond-t-il. Quelques heures plus tard, à l'issue d'un concert mémorable (voir compte-rendu ici), votre serviteur sera invité à grimper sur l’estrade pendant « Your Joy Is My Low », en compagnie d’une vingtaine d'autres admirateurs... Un souvenir inoubliable !

Pour commander « Metanoia », c’est encore ici

 

 

 

 

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