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L’humanisme angoissant de Franz Ferdinand…

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Bernard Dagnies

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vendredi, 16 juin 2006 05:00

Etre comparés, c'est être reconnus...

Kaiser Chiefs est à l'affiche du prochain festival Rock Werchter. Une fameuse reconnaissance pour une formation qui, à ses débuts, a éprouvé toutes les peines du monde pour décrocher un contrat auprès d'un label.  Depuis, le quintet de Leeds cumule les distinctions. Et pas seulement à cause de leur tube « I predict a riot » ; mais surtout, parce qu'en février dernier, il a été primé en recevant 3 récompenses aux Brit Awards. Mais revenons à leurs débuts. Qui remontent à 2003 (NDR : le groupe existait déjà depuis 1997, mais sous le patronyme de Parva). Il leur a fallu une bonne année avant qu'ils ne signent chez le label indépendant B-Unique en Angleterre, puis décrochent un contrat chez Universal pour le reste du monde. Lors de son dernier passage à l'Aéronef de Lille, Nick 'Peanut' Baines, le claviériste, nous a parlé de ces moments difficiles au cours desquels le groupe n'a jamais baissé les bras…

« Malgré cette épreuve, nous avons toujours eu confiance en nous. Nous n'avons jamais eu l'idée de tout arrêter. Nous étions déterminés. D'autant plus que notre entente a toujours été idéale. Parce que cela prend déjà du temps de monter un groupe. Il est vrai, qu'il est très dur de se sentir ignoré par les maisons de disques et de ne pas bénéficier d'un contrat. Mais finalement, cette épreuve a renforcé notre caractère. Tu sais notre parcours a connu des hauts et des bas ; on apprécie d'autant plus aujourd'hui, là où on est arrivé. »

Pour mettre en forme leur premier album, 'Employment', le groupe a fait appel à deux producteurs. Ce qui méritait une explication. « Ce disque a été enregistré en 2004. Au mois d'octobre et de novembre. Nous avions travaillé en compagnie de Steve Harris pour la confection de quelques B-sides, dans le passé. Et nous avions l'intention de retravailler avec lui. Mais son emploi du temps était beaucoup trop chargé et il lui était matériellement impossible de bosser pour tout un album. Il a quand même accepté de se charger de 6 chansons. Il a sa façon bien à lui de traiter le son ; et on peut immédiatement le déceler à première écoute. Stephen Street embrasse une approche différente. Il s'est occupé des autres titres. Mais l'essentiel est que l'ensemble soit en harmonie. Et finalement le résultat est à la hauteur de nos espérances… »

Sur ce disque on retrouve l'inévitable hit ‘I predict a riot’, une compo dont les lyrics sont assez inhabituels dans le chef ( !?!?) de Kaiser Chiefs, puisqu'elle recèle un commentaire à caractère social. Nick s'explique : « Effectivement. Le texte parle des sorties du vendredi et du samedi soir. En fait les gens travaillent du lundi au vendredi. Tu vois le topo : métro-boulot-dodo. Et le week-end, ils boivent démesurément. C'est Nick, le drummer, qui a écrit ce texte. Autrefois, il bossait comme DJ dans un club indé. Et lorsqu'il rentrait chez lui, il croisait des tas de gens bourrés au milieu de la route. Des filles qui marchaient sur la route en tenant leurs chaussures à la main. Pas un très beau tableau ! Et il voyait le même cinéma chaque semaine. Il a donc eu l'idée d'en écrire une chanson en parlant de cette population portée sur la boisson et qui se comporte de manière irresponsable et puérile. Ce n'est pas vraiment un commentaire social, mais le fruit d'une observation quotidienne. Nous abordons d'autres thèmes dans nos chansons. Celui de la télévision, par exemple… » Nick est en effet le principal compositeur. Mais aussi le drummer. Concilier ces deux fonctions semble quand même difficile. Ce qui méritait une explication. « Ce n'est pas un problème. Car en plus de la batterie, il joue de la guitare et du piano. En outre, il chante très bien. Lorsque nous avons travaillé sur les compos de l'album, il débarquait quotidiennement avec une idée, un refrain ou des lyrics. On ne concrétisait pas systématiquement ses idées, mais elles servaient le plus souvent de base à la confection d'une chanson. De son côté, le bassiste amenait également ses idées. Et puis on en discutait tous ensemble pour les ramener à un projet de groupe, pas individuel. Mais le plus souvent, Nick esquissait le squelette de la chanson ; et nous on y mettait la peau… » Deux compos de cet opus, ‘Born to be a dancer’ et ‘Everyday I love you less and less’ parlent de leurs ex girlfriends. A croire que les musiciens écrivent une chanson chaque fois qu'une de leurs relations amoureuses s'achève… « Je pense qu'alors nous pourrions sortir au moins dix albums en deux temps trois mouvements (rires). Plus sérieusement ce sont des histoires que nous racontons. Seules ces deux plages traitent de rupture. Maintenant, il est possible que nous écrivions d'autres chansons sur le sujet. Finalement, il est assez sympa que certaines personnes puissent deviner qu'elles concernent nos ex-copines. Tout le monde rencontre, un jour ou l'autre, des  difficultés avec son ou sa partenaire. Et il est assez facile d'écrire quelque chose à partir de son vécu… »

Certains médias on taxé la musique pratiquée par Kaiser Chiefs de britpop. Nick s'en défend : « La britpop, c'était il y a dix ans. Et aujourd'hui cette réflexion a une définition péjorative. Celle de donner l'impression d'imiter quelqu'un ou quelque chose. En fait, notre musique est britannique. Nuance ! Bien sûr il existe quelque chose de commun  à cette musique ; et en particulier cet esprit de narration et puis le fait que l'on ne se prenne pas trop au sérieux. Des groupes ou des artistes tels que les Kinks, les Beatles, Dexy's Midnight Runnners, Bowie, Blur ou Pulp symbolisent parfaitement cet état d'esprit. Mais aujourd'hui, la musique a évolué… » Blur est d'ailleurs un groupe que les musiciens de Kaiser Chiefs apprécient tout particulièrement. Leur ex-guitariste, Graham Coxon, a même participé à  l'enregistrement de leur album. Pas à la gratte, mais sur une moto. Pour y donner quelques coups de gaz. « Nous sommes effectivement de grands admirateurs de Blur. En fait, lors de sessions d'enregistrement, nous n'avions pas rencontré grand monde. Et surtout pas de grosses pointures. Stephen Street qui a produit un elpee solo de Graham – nous a confessé que Coxon était alors en studio. On a donc pensé lui demander de jouer de la guitare ou de chanter sur une de nos chansons. Puis, on a opté pour le son produit par le démarreur d'une voiture. Mais le résultat n'était guère concluant. Enfin, on s'est décidé de mettre sur bande le bruit d'une moto qui se met en marche. Pas trop difficile puisque c'est le mode de déplacement de Coxon dans Londres. Nous avons d'abord essayé de recueillir le son à travers un GSM. Sans davantage de résultat probant. Puis, nous sommes finalement sortis du studio avec un long câble d'enregistrement. C'est l'aspect amusant des sessions d'enregistrement. Mais cette rencontre nous a permis d'opérer une tournée au Royaume-Uni en première partie de Coxon. En avril 2005. »

Les membres de Kaiser Chiefs apprécient tout particulièrement les Specials et Madness. Pourtant, on ne peut pas dire que leur musique soit fondamentalement marquée par le ska. « C'est parce qu'il y a de l'énergie dans leur musique. Lorsqu'on écoute leurs chansons, on ne peut s'empêcher de battre le rythme, de danser. Et puis, nous apprécions leur manière de s'habiller. Sur scène, ils sont toujours en costard/cravate. J'aime également être bien habillé quand je monte sur les planches. Leur son est très british. Je ne connais aucun autre groupe en Europe ou aux States capable de sonner comme eux. Leurs lyrics son très narratifs. Un peu comme nous. Ils traitent de filles ou de sujets aussi futiles que la perte d'une chaussure. Des sujets simples mis au service d'une musique entraînante. Sur scène, ils prennent leur pied. Et comme eux, nous sommes heureux lorsque le public bouge. C'est ce qui nous rapproche de Madness… » Les refrains des chansons de Kaiser Chiefs peuvent parfois évoquer les Bay City Rollers. C'est en tout cas ce qu'une bonne partie de la presse insulaire rapporte… « Possible, mais ce n'est pas intentionnel. C'est le fruit du hasard. Même si beaucoup de monde nous le rappelle. A une certaine époque, on  nous comparait à XTC. Tous les avis sont dans la nature. En fait, nous pratiquons notre propre musique, mais ces parallèles ne nous dérangent pas. En fait, c'est même une forme de reconnaissance. C'est la seule chose qu'on pourrait retirer de cette situation. Pas pour le reste. Si on considère que la reconnaissance doit passer par la comparaison, c'est qu'on a de l'estime pour nous… »

Merci à Vincent Devos

 

mardi, 15 août 2006 05:00

La meilleure énergie...

Responsable d'un premier et chouette album en début d'année (« Inside in/Inside out »), les Kooks ont le vent en poupe ! Non seulement ils appartiennent, tout comme The Subways et The Arctic Monkeys, à la nouvelle vague du rock britannique juvénile et insouciant, mais ils manifestent, sur les planches, une maturité assez étonnante pour des musiciens aussi jeunes (NDR : ils n'ont pas 20 ans !). La veille d'accorder des interviews, et réduite sous la forme d'un trio (NDR : Max, le bassiste, n'avait pas fait le déplacement), la formation avait accordé un showcase particulièrement convainquant à bord du Ric's Boat, Quai des Péniches à Bruxelles. Bien sûr, on y a rien vu ; mais on a tout entendu… Pour cet entretien, pas de Luke (le chanteur), mais bien Paul (le drummer) et Hugh (le guitariste). Pas un problème en soi, puisque les quatre membres du band se partagent aussi bien les compos de la musique que des lyrics. Mais, sa participation aurait sans doute permis de développer certaines questions que nos deux gaillards ont parfois laissées à l'état embryonnaire voire sans réponse. Ce qui ne les empêche pas d'être éminemment sympathiques…

Ainsi, le groupe a déclaré que les journaux et magazines étaient sous contrôle. Que lorsqu'ils lisaient des interviews, ils se demandaient si ce qui était relaté était vrai ou pas. Et pourquoi ce sujet ne pourrait pas faire l'objet d'une chanson ? Hugh répond : « Je pense qu'on a déformé nos propos. Nos griefs ne s'adressent pas aux journalistes, mais aux rédacteurs en chef (NDR : merci !) qui envoient leurs collaborateurs sur le terrain pour écrire des articles qui les arrangent bien. Les journalistes ne sont que des instruments (NDR : merci pour eux !) Et on coupe tellement dans leurs articles que le contenu finit par être totalement déformé. Ainsi il devient parfois impossible de se faire une opinion exacte de ce que l'interlocuteur a raconté. C'est une honte ! » Paul ajoute : « Les Stereophonics ont déjà écrit une chanson qui relate ce sujet 'Mr winter' ». A croire qu'ils sont paranos ! Ce qu'ils admettent. Et qu'ils traduisent à travers leurs lyrics. Dommage qu'ils ne se soient pas davantage épanchés sur le sujet… Ce qui nous aurait permis de savoir pourquoi ils pensent que pour une bonne info écrite à leur sujet, 10 sont erronées…

Pour enregistrer leur premier album (' Inside in/Inside out'), les Kooks ont bénéficié du concours de Tony Hoffer à la production. Un personnage dont la carte de visite mentionne la mise en forme d'albums de Supergrass et de Belle & Sebastian. Pourtant, à l'origine, c'était Paul Stacey qui avait été approché pour faire ce job. Paul a joué chez Oasis à leurs débuts (NDR : tout comme son frère d'ailleurs) et milite aujourd'hui au sein du super groupe The Syn (NDR : au sein duquel on retrouve les ex-Yes Chris Squire et Alan White). Mais finalement, la piste Stacey a été abandonnée. Hugh explique : « Nous avons enregistré une démo et un single sous sa houlette. Mais le résultat n'était pas concluant » Paul ajoute : « On peut même dire qu'il était totalement foireux. Les autres étaient démoralisés. Il n'y avait plus que le tour-manager (NDR : il s'appelle aussi Tony !) et moi-même pour y croire encore. Ils étaient presque prêts à tout abandonner. Mais nous sommes parvenus à les convaincre de nous tourner vers Hoffer. » Et il faut reconnaître que le résultat est allé au-delà de toutes les espérances. Hugh confirme : « Il  nous a énormément aidé. Il a joué un rôle fédérateur, parce qu'on partait tous azimuts. Il est parvenu à insuffler un sentiment d'unité à notre disque. Et puis à tirer le meilleur de nous-mêmes. D'ailleurs, pour le prochain album, nous comptons bien renouveler l'expérience… » L'opus a été concocté au sein des studios Konks de Ray Davies. Etonnant que l'ex leader des Kinks ne se soit pas manifesté pour donner de la voix sur l'une ou l'autre compo. Paul clarifie : « En fait, on lui avait demandé de venir faire les backing vocals sur ‘Jackie big tits’ ; mais on a pris trop de retard lors des sessions. Et le jour où il aurait dû nous rejoindre, il était parti en tournée… »

Tony (le tour-manager) a apparemment une influence positive sur le quatuor. Et il ne manque pas d'idées. Il envisage ainsi de faire tourner le groupe, dans le futur, en compagnie de vieux musiciens de blues. Un peu comme Jon Spencer a fait dans le passé. Et ce n'est pas un bobard. Mais Hugh remet les pendules à l'heure : « C'est un projet. Qui pourrait se matérialiser ultérieurement. Mais pour l'instant, priorité à notre tournée. C'est une bonne idée, parce que ce dans genre de démarche, tu n'es pas là pour entrer en compétition avec un groupe ou un artiste, mais pour opérer une fusion. Et puis, si on le fait, ce sera pour le fun… »

Le groupe a choisi pour patronyme le nom d'une chanson de Bowie, issue de l'album 'Hunky dory'. Un disque qui est sorti en 1971. Vu leur âge, les musiciens des Kooks ont dû fouiller dans les vinyles de leurs parents et écouter leurs conseils. Paul confesse : « C'est mon père qui m'a fait découvrir ce disque ! » Hugh embraie : « Luke m'en a fait une copie. Et c'est ainsi que je l'ai découvert. Et manifestement, il est génial. Le mixing est stupéfiant. La production est parfaite. C'est ce qu'on a voulu reproduire sur notre album. Capturer une atmosphère. Immortaliser 4 gars dans le rythme. Etreindre sans user de violence. Avec juste le chant, deux guitares, une basse, des drums et des backing vocaux. » Paul commente : « On ne doit quand même pas être les premiers à reproduire cette ambiance. A s'enregistrer 'live' en studio. A capturer la meilleure énergie ! Certains groupes ou artistes se concentrent uniquement sur le travail en studio. Ils respectent une structure. On pose la basse et la batterie. Puis on y ajoute la guitare, puis le chant. Parfois dans un ordre différent. Où est la passion ? Les morceaux sont joués, mais il n'y a pas d'esprit d'ensemble. Chacun joue sa partition sans se soucier de celle des autres. En général, ces gens-là, on ne les voit jamais en tournée. Ce n'est pas notre philosophie… » Hugh insiste : « Aujourd'hui, la tendance est de retourner aux sources. De faire comme on fait… »

Les musiciens du groupe avouent une multitude d'influences : depuis la pop au punk, en passant par le jazz, le blues, le reggae, la soul, le ska, le funk et j'en passe. Des noms ? Bowie, bien sûr. Et puis dans le désordre Police, les Beatles, le Clash, Dylan, le Velvet Underground, The Smiths, les Stones, les Doors, Manson et j'en passe. Paul est, en outre, un grand fan de reggae. Bob Marley et Peter Tosh en tête. Et de soul. Des classiques aussi : Stevie Wonder, Otis Redding et Marvin Gaye. Ironisant : « Pas pour rien qu'aujourd'hui, les standards de la soul sont utilisés pour servir de bande sonore aux spots publicitaires de la TV. » Ce qui explique sans doute pourquoi, lors de leur showcase accordé la veille, ils ont interprété ‘You make me crazy’ de Sammy Hagar, popularisé par le duo Gnarls/Barkley. Paul raconte : « En fait, nous l'avons jouée pour la première fois en direct sur Radio 1. Elle était alors n°1 dans les charts, et on nous a demandé d'interpréter une chanson de quelqu'un d'autre. C'était un peu la folie en studio… » Les Kooks n'en sont d'ailleurs pas à leur première cover. A leurs débuts, ils on ainsi joué le ‘Reptilia’ des Strokes. Paul précise : « En fait, nous ne l'avons reprise qu'une seule fois. C'est une bonne chanson d'un groupe qu'on apprécie tout particulièrement. Ce n'est pas une raison pour passer tout leur répertoire en revue. D'ailleurs aujourd'hui, nous avons suffisamment de compos personnelles pour commencer à jouer celles des autres. Mais bon, dans certaines circonstances, ça peut arriver… » Par contre il leur arrive de composer un morceau se référant à la chanson d'un autre artiste. A l'instar de ‘Eddie's gun’. Dont les lyrics font allusion d'une manière très humoristique aux pannes érectiles (NDR : ou d'éjaculation précoce) rencontrées par le jeunes de leur âge. Paul s'explique : « Cette compo parle du canon d'un fusil et on a choisi le nom Eddie à cause de la chanson de Cochran » (NDR : il imite le riff de guitare du célèbre 'C'mon everybody' de la voix).

Pour votre information sachez que le quatuor est établi à Brighton. Que Luke est originaire de Londres. Qu'ils ont tous un accent à couper au couteau (merci encore à Vincent et à mon enregistreur portable !). Que leur album sera disponible aux States en octobre. Et qu'ils se produiront le 7 novembre à l'Ancienne Belgique. Pas la peine d'essayer de vous procurer des places, le concert est déjà sold out. Pas de panique, les Kooks figurent à l'affiche du festival des Inrocks de cet automne. Ils joueront notamment à l'Aéronef de Lille, le 9 novembre prochain. En outre, vu le succès récolté par le groupe, d'autres dates devraient être programmées. Et puis vous pouvez toujours vous consoler avec l'acquisition de leur opus. Vous ne le regretterez pas ! 

Merci à Vincent Devos.

 

  

mardi, 19 septembre 2006 05:00

Une voix insaisissable...

En mai 2004, les Veils s'étaient produits à Bruxelles dans le cadre des Nuits du Botanique. Un excellent concert accordé dans le cadre de la sortie d'un tout premier album. Apparemment le leader, Finn Andrews, n'était pas trop satisfait de ses musiciens, puisque dans les semaines qui ont suivi, il les a tous virés. Ce qui lui a valu une image de type difficile, acariâtre et à la limite inabordable. Août dernier, la formation se produisait au Pukkelpop. Sous un tout nouveau line up. Et puis pour y présenter les nouvelles chansons de son second opus, « Nux Vomica ». L'occasion idéale pour un entretien à bâtons rompus. Encore qu'avant de le rencontrer, une certaine appréhension m'avait envahi : cet artiste serait introverti, peu bavard et fort peu intéressant à converser. Comme quoi les clichés ont la dent dure. Parce que Finn est un type fort intéressant. Un peu timide, mais d'une grande gentillesse, extrêmement sensible et surtout profond. Le tout, c'était simplement de poser les bonnes questions…

Le Strychnos nux-vomica est un arbre sempervirent originaire de l'Asie du sud-est. Il pousse dans des habitats ouverts et atteint habituellement la taille d'environ 25 mètres. Son écorce recèle des composés toxiques, dont la brucine. Mais les semences enserrées à l'intérieur des fruits de l'arbre produisent de la strychnine, un alcaloïde extrêmement toxique, dont on se sert en médecine. En homéopathie, ce remède est le plus prescrit de tous, le plus fréquent en raison de la masse de ses symptômes, et surtout parce que les affections qu'il guérit correspondent aux troubles fonctionnels les plus souvent rencontrés en médecine. En particulier, les troubles digestifs et la tension nerveuse. C'est une des médications les plus adaptées aux conditions de vie moderne, stressante et rapide. Avant de commencer notre entretien, je lui montre un tube de granulées de Nux Vomica 5CH. Finn a l'air un peu embarrassé : « En fait, je ne connais pas bien l'homéopathie. Je n'en ai qu'une vague idée. J'ai des amis qui se soignent par cette médecine. Je sais qu'il existe des choses qui marchent. Mais pour moi cela reste un mystère… » Alors pourquoi avoir choisi un tel nom pour son album ? Finn se justifie : « Au départ, c'était le titre d'une chanson. Mais elle collait bien au thème général du disque. Parce que cet arbre symbolise la contradiction : il est à la fois toxique et curatif… » Serions nous donc en présence d'un concept album ? Finn clarifie : « Mon premier album ('The Runnaway Found') était plus conceptuel. Enfin, son écriture. C'est-à-dire que je compose au cours d'une période assez brève. Mais il est vrai que lorsque je m'arrête, l'intervalle de pause est parfois très long. Aussi, on peut attribuer la notion de concept, à la phase assez courte au cours de laquelle j'écris. Même si elle est assez féconde. Maintenant, le terme concept n'est peut être pas le plus judicieux. Il est un peu trop prog à mon goût… » Finn passe autant de temps en Nouvelle-Zélande qu'en Angleterre. A croire qu'il compte deux esprits et deux domiciles. Finn raconte : « Il y a un peu des deux. En fait jusqu'à présent j'ai vécu autant de temps en Angleterre qu'en Nouvelle-Zélande. Et je ne me sens pas plus néo-zélandais qu'anglais. Mais cette situation provoque inévitablement un trouble. Qui s'estompe au fil du temps. Je n'ai pas pour autant une double personnalité… » Mais doit-il fuir aux Antipodes pour écrire ? La réponse fuse : « Pas forcément. Honnêtement, cela pourrait être n'importe où. Mais il est vrai qu'il existe moins de pression de l'autre côté du globe qu'en Grande-Bretagne où rien n'a changé depuis quatre ans. La pression est toujours la même. Evidemment on peut imaginer qu'à cause de cette pression on perd un peu de la qualité esthétique d'un album. Notamment lorsqu'on doit sortir des singles. Mais j'aime ce type de pression. Par contre, il est vrai que lorsque je me trouve en Nouvelle-Zélande, je ne dois pas trop me soucier de l'environnement ni du management. Il y est plus facile de s'isoler… »

‘Nux Vomica’ a été mis en forme par Nick Launey, un producteur notoire dont la carte de visite mentionne des collaborations aussi prestigieuses que Queen, le Jam, XTC, David Byrne, INXS, Silverchair, PIL, Talking Heads, Gang of Four ou Nick Cave. Ce qui méritait quelques explications, vu la carte de visite du personnage : « En fait, lorsque j'étais gosse, je jouais en compagnie de ses enfants. C'est un ami proche de mes parents. Et puis on s'est perdu de vue pendant une bonne dizaine d'années. A l'origine, je n'avais aucune connaissance du monde des studios. C'était très confus en moi-même. A un certain moment, je me suis rendu compte que ce job était trop compliqué pour moi ; et c'est Nick qui m'a mis en contact avec le label Rough Trade. C'est un type fantastique. Il a immédiatement perçu les problèmes que je rencontrais et les solutions qu'il fallait envisager. Son timing est parfait. Sa lecture musicale est extraordinaire. Il a une patience d'ange. Il a développé une véritable philosophie de travail. Ce qui explique pourquoi il est aussi apprécié par les artistes. La vie d'un groupe est faite de hauts et de bas. Certains groupes sont éphémères. Travailler sous sa houlette est sécurisant. Pourtant, il utilise très peu d'overdubs. Privilégie les prises 'live'. L'approche de son travail est à la fois vivante et organique. Il plus intéressé par la performance que par le travail sur un ordinateur. C'est un ingénieur du son incroyable ! »

Finn possède une voix assez particulière. Lors de ses chansons les plus blues, elle épouse parfois le timbre de feus Jeff voire Tim Buckley, son père. On a parfois l'impression qu'elle est hantée par un esprit vaudou. Peut-être celui de la Nouvelle-Orléans… Finn confesse : « Je vis un conflit intérieur avec ma voix. J'e l'ai travaillée pendant trois longues années dans ma chambre avant de la faire écouter à quelqu'un. Elle est très difficile à maîtriser. C'est une préoccupation constante. Une source d'inquiétude. Parfois cette situation me persécute. J'ai toujours peur qu'elle m'abuse. J'essaie de la comprendre et de la maîtriser. Mais elle et toujours imprévisible. Parfois je ne la reconnais même pas moi-même. J'ai toujours aimé les chanteurs qui ont de superbes organes. Des artistes comme Bing Crosby ou George Michael ont une belle voix naturelle, lisse. Ce n'est pas mon cas. Mais je me suis rendu compte que j'avais plutôt intérêt à tirer le meilleur parti de mes capacités plutôt que de me soucier de la sonorité de mes cordes vocales. J'apprécie tout particulièrement des chanteurs comme Van Morrison, Tom Waits, Dylan, Léonard Cohen. Mais ils n'ont pas nécessairement de jolies voix. Van Morrison peut-être davantage aujourd'hui. J'ai mis longtemps pour accepter mon propre timbre… »

Deux chansons du nouvel album parlent des difficultés rencontrées par Finn à l'école, en Angleterre. 'Jesus for the jugular', tout d'abord. « Au cours de mon adolescence, j'ai fréquenté une école chrétienne qui imposait des règles très strictes. Or à la maison, toute la famille - il y avait quatre enfants - baignait au sein d'un univers artistique. A cause de mes parents (NDR : Finn est le fils de Barry Andrews, claviériste d'XTC). Je n'ai pas du tout bien vécu cette expérience. Je pose un regard amer sur cette période et ne la porte pas du tout dans mon cœur… » 'Advice for young mother be', ensuite. A premier abord un clin d'œil aux Shirelles. Ensuite le single qui a bénéficié d'un clip vidéo assez amusant. Mais finalement une remise en cause du système d'éducation. Finn confirme : « Elle est complémentaire à la précédente. Le monde est bien moins malintentionné qu'on veut nous faire croire. Si vous appliquez tout ce que les profs vous racontent à l'école, vous foutez votre vie en l'air. En fait, c'est une chanson légère qui raconte des choses sérieuses… » A ce propos, qu'est ce qui est le plus important pour notre interlocuteur : le succès ou l'intemporalité de ses chansons ? Question difficile… « La première chose, c'est de poursuivre son chemin. Et dans un premier temps récolter du succès. Je ne crache pas dessus. C'est normal. Et puis tu vises le second objectif. Question difficile, en effet. Si vous pensez trop à ce type de question, vous oubliez d'écrire. Le rock compte plus de 60 ans d'existence. Avant de devenir intemporelle, une chanson a peut-être besoin d'un siècle. McCartney n'a toujours pas cessé de chanter. Et à mon avis, il n'est pas prêt de s'arrêter. C'est sa vie… »

En bref, les musiciens des Delays et des Veils sont des amis. Ils ont accompli de longues tournées ensemble, en bus. Il leur arrive de jammer, mais dans le car. Pas de projet à court terme de collaboration. Enfin, pas dans l'immédiat. Peut-être un peu plus tard. Une chose est sûre, ils s'apprécient beaucoup. Signé Elvis Costello, ‘Shipbuilding’ est une des compos préférées de Finn. La version interprétée par Robert Wyatt. Toujours à cause de la voix. Finn a un jour déclaré que la démocratie était faite pour les idiots. Pas de panique, c'était une blague. Il respecte le consensus démocratique ; mais en tant que leader il a le devoir de prendre les décisions finales. Parce qu'il discerne le déroulement des événements. Il a aussi tâté de la peinture. Mais faute de temps, il a abandonné. Ajoutant : « Le résultat n'était pas probant. Et puis j'ai commencé à m'intéresser à la musique dès l'âge de 13 ans. Et à en jouer… » Enfin, Finn envisage-t-il un jour de travailler en compagnie de son père ? Question délicate. « J'ai un peu bossé avec mon paternel. En fait, j'écoute surtout ses conseils. Si nous voulions collaborer ensemble, le projet exigerait une coordination très importante. Et puis non, je crois qu'on n'en a pas trop envie. On se côtoie ; mais on travaille séparément… » 

Merci à Vincent Devos 


mardi, 10 octobre 2006 05:00

L'âge adulte...

Lorsqu'on évoque Lloyd Cole, on pense immédiatement à ses Commotions. Une formation responsable en 1984, d'un remarquable album intitulé « Rattlesnakes ». Un disque qui ne recèle que des classiques ! La suite de sa carrière ne rencontrera malheureusement plus jamais le même succès, nonobstant la sortie de l'un ou l'autre single d'excellente facture tels que « Brand new friend », « Lost weekend », « No blue skies », « Downtown », « She's a girl and I'm a man » ou encore « Sentimental fool ». Une carrière qu'il va poursuivre essentiellement en solitaire, nonobstant une nouvelle aventure - mais de brève durée - vécue en compagnie des Negatives. Ce qui ne l'empêchera pas de continuer à sortir des disques. Comme cet « Antidepressant », qui vient juste de paraître… Une bonne occasion de rencontrer ce chanteur littéraire à l'humour raffiné…

Lorsque la cote de popularité d'un artiste chute au fil du temps, il a le droit de se poser des questions. Le journaliste aussi. Le tout, c'est d'aborder le chapitre de la manière la plus élégante qui soit. Par exemple, pour Lloyd, en lui demandant si son tout premier album (NDR : « Rattlesnakes ») n'était pas trop parfait… « Trop parfait ? C'est comme si tu me disais que parce qu'une fille est trop belle, je n'ose l'aborder. Ni lui parler. De peur de me voir ramasser une veste. Non franchement, on a eu la chance d'enregistrer une œuvre de cette envergure. Et malgré le recul, je n'y changerai rien. Tu as déjà vu un album qui te rejette ? » En 2004, lors du vingtième anniversaire de l'enregistrement de ce fameux « Rattlesnakes », Lloyd et ses potes s'étaient réunis pour accomplir une tournée en Grande-Bretagne et en Irlande. L'idée d'une reformation ne lui trotterait pas dans la tête ? Et puis surtout celle de l'enregistrement d'un elpee, en leur compagnie ? Lloyd répond : « A cette époque, nous sommes entrés en studio pour immortaliser quelques sessions. Peut-être sortiront-elles un jour. En fait chacun d'entre eux exercent leurs propres activités. Donegan vient de remonter un groupe et il est occupé d'enregistrer. (NDR : c'est un scoop !) Neil et Blair collaborent régulièrement à l'enregistrement de mes chansons. Stephen (NDR : Irwin) n'est plus un musicien full time. Cette réunion était un événement sympa. Mais on n'avait vraiment pas envie de prolonger l'aventure. Merci. » La transition était donc belle pour demander des renseignements complémentaires relatifs à la confection de 'Anti-depressant', son nouvel opus. Ni l'advance cd, ni la bio ne fournissant la moindre indication à ce sujet. « En fait, toutes les infos figureront sur le livret de la pochette officielle. Les sessions d'enregistrement ont commencé en 2000 et se sont achevées mi 2006. La grande majorité a été accomplie dans mon studio en Angleterre. Seul. Les arrangements vocaux ont été ajoutés en fin de parcours. A Bath en Angleterre. Et dans les studios de Mick Glossop, sis au nord de Londres. A Shepherd Bush. De tous nouveaux locaux. Parmi les collaborateurs figurent Neil Clark des Commotions. Il joue de la guitare sur quelques chansons. C'est le personnage le plus notoire qui a participé à la confection de mon disque. Les arrangements de cordes ont été réalisés par un type qui habite à Londres, dans un magasin d'instruments de musique, près de chez moi. Il a fait un super boulot. C'est un certain Peter Boldon qui s'est chargé des parties de basse. Il milite au sein de son propre groupe. Je lui ai proposé de rejoindre ma formation, mais il termine pour l'instant un 3ème cycle d'études à l'université. Et il n'est pas disponible. Dave Derby et Jill Souboule, impliqués il y a encore peu de temps chez les Negatives, assurent les backing vocaux. Et la plupart de ces collaborations se sont opérées par e-mail… » L'enregistrement implique également des éléments électroniques. Une expérimentation que Lloyd avait développée sur un disque d'ambient instrumental, quelques années plus tôt, 'Plastic Wood'. Cette aventure lui aurait donc donné des idées… Lloyd clarifie : « Oui, probablement. J'ai dû m'inspirer quelque peu de ces expérimentations. Mais pas uniquement celles qui figurent sur cet album. Egalement celles qui m'ont permis d'établir une connexion entre musique acoustique et électronique. Exercices que j'avais déjà tentés auparavant… »

Lloyd a intitulé son album 'Anti-depressant'. C'est également le titre d'une des chansons de l'elpee. Se poserait-il des questions sur ce type de médication ? A la fois thérapeutique et addictive. D'autant plus que dans les lyrics, il clame 'Avec cette médecine, je me sens bien…' « En fait, dans cette chanson, je ne parle pas vraiment de dépendance. Elle raconte l'histoire d'un type qui se croit invisible parce que personne ne remarque sa présence. Et cette situation, au départ privilégiée, finit par devenir angoissante… » 'The young idealists' ouvre l'album. Cette compo aurait-elle une signification autobiographique ? D'autant plus qu'un jour, l'artiste a déclaré qu'il aimait l'idée de devenir, un jour, une pop star. Et à une autre occasion que sa motivation était, rétrospectivement, de devenir célèbre. Lloyd réagit : « Ma motivation était de devenir une pop star célèbre et pas seulement de devenir uniquement célèbre. Je voulais me produire sur scène. Enregistrer des disques. Des disques qui seraient appréciés. Pas nécessairement des disques qui récoltent du succès. Appréciés non pas pour l'attrait populaire de mes chansons. Mais je ne voulais pas composer des chansons que les gens n'entendent pas. Ma réponse vous semble étrange ? Le but était de trouver dans la célébrité la motivation d'écrire de meilleures chansons. Mais ce raisonnement n'est pas sain pour un jeune artiste. Aujourd'hui la motivation est différente. Parce que je suis passé à travers des périodes de succès et d'échecs. J'essaie simplement de réussir. Je ne fais pas de corrélation immédiate entre un bon album et un album à succès. Il y a de bons albums qui récoltent du succès et d'autres qui n'en ont pas… » Qui sont ces jeunes idéalistes alors ? « Tu sais, je n'écris pas seulement des chansons pour qu'on y trouve un sens. J'écris des chansons dont les caractéristiques principales reposent sur l'esthétisme. Je dispose parfois de beaucoup d'idées différentes à injecter dans mes chansons. Mais je dois aussi laisser une place pour l'instrumentation. Et c'est l'harmonisation entre les textes et la sonorité des instruments que je recherche. Et pas nécessairement un message. Je cherche à opérer un bon équilibre entre les mots et les sons. Entre le fond et la forme. Pour qu'ils soient agréables à l'oreille. C'est une forme de quête à l'esthétisme. Vous savez, que dans une même chanson des personnes différentes peuvent y trouver des significations différentes. Et c'est ce qui fait la beauté de la musique. J'essaie de concocter une chanson comme on fait une blague. Et il n'est pas étonnant que certaines personnes y perçoivent davantage que ce que je veux exprimer au départ… Vous me parlez d'idéalisme. Mais vous pouvez l'être à 15 ans comme à 75. Ce n'est pas spécifique à la jeunesse. Je l'espère. Je le pense. Le plus bel exemple procède des activistes. Lors des manifestations pacifiques, il y a plus de personnes adultes que de jeunes… » Dans le même ordre d'idées, Lloyd avait également déclaré, dans le passé, qu'il n'avait jamais été un rebelle. Qu'il était simplement un fan des rebelles. Partage-t-il encore la même philosophie aujourd'hui. « J'ai fait cette déclaration ? Alors, il y a bien longtemps. Dans la carrière que je mène, je réalise les albums que j'ai envie de faire. Pour un indépendant comme moi, je ne vois rien de rebelle là-dedans. Même si certains rebelles peuvent réaliser des projets intéressants. Mais la rébellion pour la rébellion, incarnée par un type comme Pete Doherty, est très juvénile. Stupide même. Finalement tu perds ton temps… »

Certaines chansons de « Anti-depressant » rappellent la période postcard d'Aztec Camera. Et je pense tout particulièrement à « Rolodex indicent » et « New York sunshine ». A cause de la sensibilité manifestée par les cordes de la guitare semi-acoustique, jouée en picking. Lloyd a l'air surpris : « Vraiment ? Non, non, pas du tout. Sincèrement je ne vois pas. A l'époque des Commotions, j'étais très branché par ce style de musique. Mais ne me dites pas que cette sensibilité resurgit. Là je suis pris par surprise. C'est une coïncidence…» Deux titres émargent à la country : 'Every song' et 'Travelling night'. Surtout la deuxième. Un peu dans le style de feu Johnny Cash. Lloyd acquiesce : « J'aurais aimé effectivement qu'il la chante. Le tempo est semblable, mais les arrangements sont différents. Et en plus il y a du synthé. Mais absolument. C'est même un compliment. » Plus délicat, 'How wrong can you be ?' me fait plutôt penser à Al Stewart, un folk singer qui avait récolté un certain succès au début des seventies. Lloyd ne semble pas surpris : « En fait, tu n'es pas la première personne qui me fait cette réflexion. Oui, c'est plausible. Non, cette réflexion ne m'embarrasse pas du tout. » Début de cette année Camera Obscura, une formation écossaise à enregistré la chanson 'Lloyd, I'm ready to be heartbroken', en réponse à son hit commis en 1984, 'Are you ready to be heartbroken'. Un hommage ? « Oui, oui, absolument. C'est une bonne chanson. Elle m'enchante. Tout à fait charmant. Il est sympa de se retrouver dans la chanson de quelqu'un d'autre. Ou même de voir l'une de tes compos reprise. L'important, c'est l'intention… » Deux mythes de la musique psychédélique sont décédés cette année : Syd Barrett et Arthur Lee. Quels sentiments éprouve-t-il face à la disparition de ces deux excentriques ? « Je possède des albums de Pink Floyd et de Syd Barrett ; mais je ne les écoute plus guère. Non, Barrett n'est pas une référence pour moi. Arthur Lee, davantage. J'ai même évoqué sa personne dans mes lyrics. Il a composé beaucoup de chansons d'amour. Je n'ai pas grand-chose à ajouter sur le sujet. » Et écoute-t-il encore T Rex et Television aujourd'hui, formations qui lui ont donné l'envie d'embrasser une carrière musicale ? « Lorsque je suis d'humeur, pourquoi pas ? Je m'étais procuré un enregistrement en public de Television, 'Live at the old Waldorf', il y a deux ans. Je viens seulement de l'écouter. Un enregistrement assez amusant. Au début le son n'est pas exceptionnel. Mais au fur et à mesure, il s'améliore et le set finit par devenir excellent. T Rex ? Occasionnellement. Pour l'instant je le fais découvrir à mon fils. » A ses débuts, Lloyd était largement influencé par la littérature, en particulier Norman Mailer et Truman Capote ; ainsi que le cinéma. Qu'en est-il aujourd'hui ? « Je demeure toujours émerveillé par ces écrivains qui rédigent des bouquins. Et je leur voue une grande admiration. Depuis que j'ai eu mes enfants, j'ai beaucoup moins de temps à consacrer au cinéma. En fait, je les accompagne voir des films de leur âge. Du style 'Les pirates des Caraïbes'. Plus de films adultes… »

Lloyd est né en Angleterre. A Buxton, très exactement. En 1961. A l'âge de 20 ans il s'est établi à Glasgow. En 1989, il s'est exilé au nord de New York. Il y a vécu quelques années avant de revenir vivre à Londres avec sa famille. L'interview se déroulant le 12 septembre, soit le lendemain du 5ème anniversaire de la destruction des tours jumelles, je n'ai pu m'empêcher de lui poser la question relative au sentiment éprouvé par les Américains depuis qu'ils ont vécu ce drame : « J'ai observé la réaction de ce peuple en tant que non Américain. Il est divisé sur la question. Il pense que l'Amérique domine le monde d'un point de vue militaire. Et chaque fois utilise son droit de veto en faveur d'Israël. Il faut savoir qu'aux States, la moitié de la population pense le contraire. C'est comme si on vivait dans deux pays différents. A cause de la fracture de la pensée. Malheureusement, je ne vois pas de développement positif là-bas, actuellement. Le problème est qu'il n'y a plus de gauche aux Etats-Unis. Il n'y a plus que la droite et l'extrême droite… »

Merci à Vincent Devos.

Robin Proper-Sheppard est un type hyper sympa, fort intéressant, mais particulièrement torturé. Pas toujours très sûr de lui, non plus. Ce qui peut paraître paradoxal, lorsqu'on connaît l'œuvre de feu God Machine, de Sophia et puis la qualité des prestations 'live' que son groupe est capable d'accorder. Après avoir terminé l'enregistrement de son nouvel album, 'Technology won't save us', il craignait la réaction du public et même de la presse. A un tel point que trois semaines avant la sortie officielle du disque, il n'avait toujours rien organisé : ni promo, ni planning de tournée. En fait, c'est à travers les interviews que Robin parvient à dissiper ses doutes et ses incertitudes. Et pourtant, son nouvel opus est tout à fait remarquable. Robin confirme le profil inattendu de sa personnalité…

« Oui, c'est exact. Après avoir sorti cet album, j'étais dans l'incertitude la plus totale. Encore plus que pour les autres. J'étais envahi par le stress et l'anxiété. Et le fait d'en parler avec la presse me rassure. Un ami journaliste m'a un jour confié que dans mes lyrics je m'exprimais beaucoup en noir ou en blanc. Pourtant, rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Je n'avais jamais pensé à ça. En acquérant de la maturité, j'accepte que les choses soient bien plus nuancées… » Encore que dans la chanson 'Pace', il déclare 'Nous ne pouvons changer le monde'. Robin s'explique : « J'ignore si c'est une bonne ou une mauvaise chose. Si on ne peut le changer, il faut l'accepter. A partir du moment où tu acceptes les choses telles qu'elles sont, tu dois t'y faire. Ou alors, il y a moyen d'améliorer les choses. Pourquoi accepter ce qui est perfectible ? Tu vois ce que je veux dire ? En général, je ne suis pas quelqu'un de très positif, mais cette chanson l'est… » Alors, finalement, ce 'Technology won't save us' est un vivier de messages ? Rien que le titre de l'opus y fait penser. Robin réagit : « Je n'en sais trop rien. Beaucoup de gens me le disent. Fondamentalement non. Je ne pense pas que ce que je fais aujourd'hui soit tellement différent. Même si c'est à la fois différent et pas différent (NDR :?!?!?) D'abord, je n'étais pas convaincu encore être capable d'enregistrer un nouvel album. » Oui mais pourquoi la technologie ne peut pas nous sauver ? Robin répond : « Tu connais le récit de cette chanson ? C'est un faits-divers authentique. Un père et un fils travaillaient sur la plage. Puis soudain, le temps a changé. Le vent s'est levé, le brouillard est tombé et la marée est montée. Résultat, ils ne retrouvaient plus leur chemin. Le père disposait d'un portable et a contacté les services de secours qui se trouvaient à une centaine de mètres. Ces derniers entendaient le bruit de la mer dans le récepteur, ils étaient tout proches, mais ils ne parvenaient pas à les localiser. Le gamin était même grimpé sur les épaules de son père. Mais malheureusement, ils se sont noyés. Donc la technologie n'a pas permis de les sauver. Maintenant, il faut comprendre cet événement au sens spirituel. On sait que la technologie épargne, prolonge des vies. Simplifie les procédures. Enfin on l'imagine, car cette forme de simplification les rend aussi plus compliquées. Je veux dire que l'excès de technologie rend les gens plus dépendants, moins intelligents, incapables de réfléchir voire de réagir… »

Cette compo est instrumentale, construite sous la forme d'un crescendo. Comme lors d'une symphonie moderne au cours de laquelle Robin se muerait, en quelque sorte, en chef d'orchestre. En 2001, il avait d'ailleurs réalisé ce type de projet lors des 'Nachten'. Robin précise : « Avec un quatuor à cordes. En fait, il aurait fallu beaucoup plus de musiciens : au moins huit pour les cordes et quatre aux cuivres. Et une tournée plus conséquente. Mais cette expérience était formidable. Je me souviens même que le public avait souhaité un 'happy birthday' à ma fille. Le fait de réaliser un projet et d'être surpris du résultat suscite un sentiment très fort au fond de toi-même. De très positif. Mais je ne sais pas si je serai encore capable d'accomplir un projet pareil dans le futur. Je me vois d'ailleurs difficilement le reproduire. C'est unique en son genre. Un mélange entre l'œuvre, l'auditeur et le compositeur. Trois éléments en même temps. En symbiose… Je rêve vraiment d'incarner un personnage créé de toutes pièces. J'apprécie tout particulièrement m'asseoir et contempler mon œuvre, plutôt que de communiquer en empoignant une guitare et en commençant à chanter. Sortir de moi-même et me regarder. C'est une forme d'autosatisfaction qui me permet d'atteindre l'extase. C'est la musique qui m'aide à transcender mes émotions. Et à cet instant, j'en suis le témoin… Je ne connais pas assez la musique pour jouer au chef d'orchestre ; et d'ailleurs je ne m'habille pas en queue de pie et ne porte pas de nœud papillon. Et pour moi, la baguette, ce serait plutôt le drumkit. Mais cette chanson m'a tellement pris de temps. Et en particulier pour les arrangements de cordes et de cuivres. C'est un processus d'écriture par essai et erreur au cours duquel je me dis, ça c'est trop joyeux, ça c'est trop triste. Il est très long. Mais je voudrais le voir exécuter sur scène. Certaines personnes me demandent si je ne vais pas concocter un disque symphonique ou exclusivement instrumental. Mais mon écriture vient de manière naturelle. Sans forcer. Enfin, je veux dire les mots. Le gros boulot est venu de la phase instrumentale. Or, les mots viennent de la musique et pas l'inverse. C'est la musique qui engendre le texte. Une chanson comme 'Lost' est née tout naturellement. Je n'ai même pas dû me forcer pour l'écrire. Idem pour 'Big city rot'. Mais c'est parfois tellement difficile d'expliquer d'où la muse vient. Et je dois accepter cette situation… »

'Birds' est probablement la chanson la plus sophistiquée du nouvel album. Les arrangements me font même parfois penser à ceux utilisés par Neil Hannon chez Divine Comedy. Robin réagit : « Je ne connais pas The Divine Comedy. Je me souviens du travail nécessité pour les cuivres, lors des sessions d'enregistrements de l'album. Il y avait un type d'harmonie que je souhaitais développer en leur compagnie. Et on s'est parfaitement compris pour le réaliser. Maintenant, j'estime que mon style de songwriting est très simple. Et je ne cherche jamais à en remettre une couche. Cela ne sert à rien. Par rapport aux albums précédents, j'ai eu un mal fou à me remettre à bosser. Je traversais une crise de confiance. Je ne savais pas du tout où j'allais. Mais dès que je suis passé à travers, c'est un peu comme si la nature avait repris ses droits. J'ai fait appel au même type d'instrumentation que lors de l'album précédent. Mais, il est vrai que la genèse de ce disque est assez étrange. Et dans cette étrangeté, je n'étais pas sûr que le public allait s'y retrouver. Je sais que ma réaction peut paraître étonnante lorsqu'on sait que je suis dans le métier depuis une quinzaine d'années. De nombreuses personnes m'ont déclaré que c'était le meilleur album de Sophia, à ce jour. Je le pense. Enfin, je l'espère. C'est vraiment étrange… »

Deux autres plage, 'P1/P2' et 'Lost (she believed in angels)' réverbèrent des sonorités de guitare rappelant les Chameleons et House of Love. Serait-ce une coïncidence ? Robin admet : « Tout à fait d'accord. Mais ce qui est amusant à ce propos, c'est qu'à l'écoute de ces chansons j'étais anxieux parce que je pensais qu'elles semblaient un peu trop destinées au 'stadiums rock'. A cause des grosses guitares. Et j'ai posé la question à mes amis. Ils m'ont rassuré en m'expliquant que ce type de chanson relevait de ma créativité et puis collait bien au groupe. Mais franchement, j'ai beaucoup hésité avant de les inclure sur le disque. » Le dernier de l'opus, 'Theme for the Mary Queen' est encore plus noisy. Depuis God Machine, Robin ne s'était plus autant lâché. Enfin chez Sophia. Car, il a également monté un groupe parallèle : The Ma(r)y Queens (NDR : cherchez l'erreur !) Une formation qui ne lésine pas sur l'électricité. Robin confesse : « A début de cette année, j'ai accompli une tournée acoustique. Et le groupe Vito m'accompagnait pour assurer le supporting act. A la fin du set, on interprétait quelques chansons ensemble. Simplement pour prendre notre pied. Ce type de musique fait partie de mon univers. Elle me sert en quelque sorte de soupape. Quand il y a trop de pression. Et finalement, je me suis dit pourquoi je ne reproduirai pas cela avec Sophia ? Je n'allais quand même pas me renier. Et puis merde après tout, j'ai aussi le droit de prendre mon pied. De faire ce que j'ai envie de faire…» D'ailleurs, Robin écoute toujours du punk issu des sixties. Et en particulier les Electric Prunes ou encore les 13th Floor Elevators. Celui des eighties aussi. Ajoutant : « Il est incroyable que cette musique se régénère tous les 20 ans et refait surface… »

Puisqu'il nous parle de Vito, formation qui a rejoint son label The Flower Shop Recordings, il était intéressant de savoir quels sont les artistes qui figurent aujourd'hui dans son écurie : « Vito, un groupe de Cardiff. Copenhagen. Ils vont faire un break maintenant. En fait, ils doivent récupérer, car il y a deux jours on s'est réuni et ils ont un peu trop carburé (rires). Gamine. Il y a aussi des artistes qui travaillent encore avec moi, mais il n'est pas sûr qu'ils continuent. Mais il y en a d'autres. Dont je tairai les noms. Des trucs épatants. Tu comprends mieux pourquoi, la confection d'un nouvel album de Sophia nécessite autant de temps, maintenant… »

'Twilight at the hotel Moskow' est un autre instrumental. Une assez jolie compo qui n'évoque pas le souvenir d'un voyage en Russie, mais en Serbie. A Belgrade, très exactement. Au cours duquel il avait logé à l'hôtel Moskow. « J'y ai accompli une croisière sur le Danube. C'est une chanson étrange traversée de différents courants : bohème, country, jazz, etc. Mais aussi un mélange d'émotions. Une chanson vraiment représentative d'une manière étrangement abstraite du concept Sophia. »

Merci à Vincent Devos.

 

vendredi, 16 juin 2006 05:00

Le Robin des Bois de la pop...

On ne peut pas dire que Green Gartside soit un artiste prolifique. En près de trente ans de carrière, il n'a commis qu'un petite vingtaine de singles, quelques Eps et 5 albums  Soit un elpee tous les cinq ou six ans. Son précédent opus, "Anomie & Bonhomie", remonte d'ailleurs à 1999. Il y a bien  eu la sortie d'"Early" l'an dernier, mais il s'agissait d'un compile consacrée aux premiers singles de Scritti Politti. Faut dire que Green connaît des petits problèmes de santé depuis 1980. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il ne se produisait plus sur scène. Mais apparemment, il a retrouvé la forme, puisqu'il a enregistré un nouvel album (« White bread Black beer), vient de jouer six concerts en Angleterre et a pratiquement bouclé toutes les dates de sa prochaine tournée. En outre, après 24 ans d'infidélité, il a décidé de retourner chez Rough Trade. Une multitude de sujets qui alimenteront cette longue conversation…

Tout d'abord le come-back chez Rough Trade, qu'on pourrait assimiler à un retour aux sources. Green confirme : « Oui, c'est comme rentrer à la maison. J'ai quitté le Pays de Galles. Je suis parti aux States en 1983. Et j'ai signé pour une major qui m'a demandé de faire des talk shows. Le label payait pour passer mes disques à la radio. Mais dans mon contrat, il m'était interdit de jouer en 'live'. C'était une situation bizarre, mais surtout frustrante. Et elle finit par détruire ton âme. Tu comprends mieux pourquoi aujourd'hui je hais toute cette industrie du disque. C'est de la merde… surtout aux Etats-Unis. Et je suis donc revenu chez Rough Trade, un label dont j'ai retrouvé le même esprit qu'en 1978. Ils ont un tout petit bureau et comptent une quarantaine d'artistes dans leur catalogue. C'est fabuleux de travailler pour une telle équipe ! » Pour partir en tournée, Green a décidé d'engager des musiciens qui n'avaient jamais joué de manière professionnelle dans le passé. Ce qui méritait une explication. « C'est un choix. Je ne souhaitais pas me produire en compagnie de musiciens professionnels. J'ai enregistré mon disque seul. Je suis la seule personne à jouer dessus. Je ne suis pas un bon musicien. Pourtant, il aurait été plus facile pour moi de faire appel à des virtuoses issus de Los Angeles. Mais si j'avais embrassé cette optique, je n'aurais pas été en phase avec le choix de vie pour lequel j'ai opté aujourd'hui. Je vis à l'Est de Londres. Dans une communauté. En fait tous les gens que j'ai recrutés pour mon groupe sont issus du même pub que je fréquente. Le drummer vient d'avoir 21 ans. La bassiste est la tenancière du bar. Dans le passé elle avait un peu joué sur la guitare de son frère, mais elle n'avait jamais sévi au sein d'un véritable groupe. J'ai un jour invité toute cette équipe chez moi, et je leur ai proposé le challenge. Ils ont accepté. Le musicien le plus expérimenté est le claviériste. Il a 30 ans. Et il se débrouille plutôt bien. Il est aussi le plus efficace. C'est en quelque sorte un retour à cette mentalité entretenue par Rough Trade où les musiciens sont copains. Et s'ils ne sont pas des instrumentistes extraordinaires, leur esprit est fantastique. C'est ce que je voulais… » Mais est-il possible de prôner le DIY, lorsqu'on est perfectionniste comme Gartside ? « Tu touches là aux deux aspects de ma personnalité. D'un côté le perfectionniste et de l'autre l'autocritique. En fait, je n'ai pas beaucoup d'estime de moi-même. Je ne suis pas à l'aise dans ce que j'entreprends. J'essaie toujours d'améliorer ce que je réalise. Et je ne suis jamais totalement satisfait. Lorsque j'étais aux States, je voulais en imposer parce que j'avais un complexe d'infériorité par rapport à ces musiciens que je côtoyais. Et je n'ai pas du tout envie de mettre la pression sur les gens, aujourd'hui. Tu peux avoir l'impression que le son de mon disque soit rudimentaire, DIY. Et ce n'est pas étonnant que ces traces soient encore présentes. Il n'existe pas de problème interne pour décider de faire telle ou telle chose. Donc oui, c'est très DIY… »

'White bread Brown beer' est donc le titre du nouvel album de Scritti Politti. Traduisez du pain blanc et de la bière brune. Le message est-il symbolique ? Green confesse : « En fait, ce titre est inspiré de mon régime. Je suis devenu accro au pain blanc et à la bière brune. Là où j'habite, dans l'East End de Londres, je me rends tous les jours à la même boulangerie pour acheter mon pain blanc. Et tous les jours je me dis que je vais manger des fruits au petit déjeuner et me mettre à boire de l'eau. Mais au bout du compte, je commence toujours par manger du pain blanc le matin et finit ma journée au pub à boire de la Guinness. Et entre le pain blanc et la bière brune, j'ai enregistré ce disque. D'un autre côté, le pain blanc est également une réflexion péjorative utilisée par les musiciens noirs. Aux States, quand je proposais une idée, ils la repoussaient ; parce qu'ils ne voulaient pas de ce pain blanc qui les ramenaient à la culture anglo-saxonne. A la white pop music ! » Les chansons du dernier album sont plus lentes, plus climatiques que dans le passé. Pourquoi une telle approche atmosphérique de sa musique? "En fait, j'ai enregistré deux fois plus de chansons qu'il n'y a sur l'album. Et dans le lot, il y avait également des compos uptempo. Jeff, le boss de Rough Trade est une des rares personnes dont je respecte les conseils. J'adore les soli de guitare. Il y en avait. Mais Jeff a orienté les choix du tracklisting. Chaque fois qu'il entendait la guitare, il faisait la moue. Et les compos les plus dynamiques impliquaient de la guitare. Par conséquent… Mais cette sélection ne m'a pas dérangé… »

Green Gartside possède des goûts très éclectiques, depuis la prog au punk, en passant par le hip, hop, le trip hop, le r&b, le jazz, le reggae, l'électronique, la soul, le folk, le disco, la pop, le funk  et j'en passe. Et il apprécie aussi bien Robert Wyatt, Gang Of Four, Public Enemy, Simon & Gardfunkel, Sly Stone, Miles Davies, Kraftwerk, Michael Jackson, The Beatles, Quincy Jones ou encore Elvis Costello. Il a d'ailleurs un jour déclaré que les frontières entre les différents types de musiques étaient totalement artificielles. Explications : « Oui, je confirme mon point de vue. Toutes ces catégories sont conventionnelles. Elles ne m'intéressent pas. La création est bien plus importante que la forme. Je ne nie pas les différences stylistiques ou mélodiques, mais tous ces genres évoluent dans un même espace pop/rock. J'adore le hip hop, même si on ne le ressent pas tellement dans ma musique. J'ai chanté sur toutes les chansons du premier album de RUN-D.M.C. N'est-ce pas la plus belle preuve, non ? Le jour où je mettrais un terme à mes activités musicales, j'irais m'installer dans mon cottage au Pays de Galles. Et il ne serait pas étonnant que je m'y fasse livrer des disques en import. Dont certains de hip hop… » Gartside apprécie l'improvisation dans la musique. Il faut croire qu'il s'agit d'un héritage issu d'une période au cours de laquelle il était encore fasciné par des artistes comme Wyatt, Hatfield & The North ou encore Henry Cow. « A une certaine époque, l'improvisation avait beaucoup d'importance dans mes prestations 'live'. C'était avant que je ne rencontre des problèmes de santé. Je tournais alors en compagnie de Gang of Four, Joy Division, Echo & The Bunnymen. J'ai eu une attaque sur scène et j'ai été hospitalisé. Depuis, c'est un exercice que j'ai quelque peu délaissé. En ce qui concerne la prog, c'est une veine que je dois encore explorer. J'espère y parvenir un jour. Même à l'âge de 80 ans. En pleine déferlante punk, j'étais aux études. Et je faisais de la promo pour Henry Cow. J'avais même hébergé le groupe. Le drummer m'avait alors déclaré que le punk, c'était de la merde. Et puis, j'ai enregistré mes premiers disques. Qui étaient plutôt punk. C'était une période fantastique. On lisait énormément. On prenait des trucs… On a alors investi une centaine de £ pour sortir notre premier album. Et on avait mentionné nos coordonnées sur la pochette afin que le public puisse nous communiquer ses impressions. Il y a des gens qui sont venus jusque chez nous. Certains venaient même de France ! » Green est également très sensible au jazz. Et son approche de cette musique est tout à fait déconcertante. « Pour ma part le jazz vient d'un autre monde. Je l'ai toujours ressenti comme une musique pleine d'âme et de profondeur. A contrario la musique pop est plus futile. Ce qui ne m'empêche pas de mettre les deux styles sur le même pied. Il n'existe aucune raison valable de dire que l'un ou l'autre soit meilleur que l'autre... »

Sur le nouvel opus de Scritti Politti, quelques titres demandent quelques éclaircissements. Tout d'abord 'Snow in the sun', dont les chœurs rappellent manifestement Queen. Serait-ce un clin d'œil à l'histoire de ce groupe britannique ? « A première vue j'ai pas trop remarqué… Ah oui, effectivement ! En fait j'adore construire des harmonies vocales à partir d'un multi-pistes. Tout gosse j'adorais les Beach Boys. Et quand tu disposes d'un studio à la maison, c'est un jeu d'enfant… » Ben oui, les Beach Boys constituent une référence majeure pour Green. Suffit d'écouter les harmonies a cappella de 'Mrs. Hugues' pour s'en convaincre. « La BBC m'a consacré un reportage et m'a demandé de me rendre où je voulais. On est donc parti à New York. Je leur ai montré les clubs hip hop de 78. On a rencontré les rappers en compagnie desquels j'avais travaillé. As-tu lu 'Heroes and Vilains' ? La véritable histoire des Beach Boys. Je te conseille vivement de le lire… Dans le premier chapitre, l'auteur nous parle de la mort de Dennis Wilson. La fin de sa vie fut pour lui un véritable calvaire. Il était rongé par l'alcool et la drogue. Il habitait dans un bar à Malibu. Le type qui l'hébergeait – un certain Jay – lui offrait à boire et à manger… J'ai donc amené l'équipe qui réalisait ce film dans ce bar… Maintenant, on a beau être fan des Beach Boys, ce n'est pas une raison pour tomber dans le pastiche… » La sonorité de la guitare rencontrée tout au long de la composition 'Dr Abernathy' évoque le 'Sgt Peppers' des Beatles. Un disque considéré par Green comme un album culte ! Pas difficile d'imaginer que cette chanson adresse délibérément un clin d'œil aux Fab Four. « De toute évidence. A 7 ou 8 ans, j'étais déjà abonné au magazine 'The Enemy'. J'ai grandi au sein d'un environnement pop. Et j'étais âgé de 16 ans lorsque j'ai entendu 'Sgt Pepper's' pour la première fois. A cette époque, je vivais dans une banlieue ouvrière. De ma fenêtre, le paysage se résumait aux charbonnages et aux usines. Et j'avais apposé la pochette de cet album à la fenêtre de ma chambre pour qu'on la remarque. Dans l'espoir que quelqu'un frappe à ma porte pour me dire que lui aussi était tombé sous le charme des quatre de Liverpool ; et en particulier de ce disque… » La dernière chanson qui figure sur l'album 'White bread black beer' est également la plus contagieuse. Une compo qui pourrait être traduite en single. Mais qu'en pense notre interlocuteur ? « C'est une bonne petite chanson ; mais je ne pense pas qu'elle pourrait sortir en single. En fait, cette compo recèle des lyrics assez utopiques. Je m'explique. J'ai grandi au sein d'un environnement de gauche. Et si la maxime est passée de mode, cette chanson fait allusion à Robin des Bois. Un personnage légendaire qui pourrait un jour remplacer le Roi dans un royaume où tout serait partagé. La compo évoque la recherche de la vérité et de la justice pour tous ; même si d'un point de vue intellectuel, les idées sont passées de mode. En fait je parle ici de relativisme. Ce qui est vrai ici ne l'est pas nécessairement ailleurs. La vérité est donc contextuelle. Et s'il n'existe pas de vérité, il n'y a pas de justice. C'est quelque chose qui m'interpelle. La société d'aujourd'hui ne prône plus que l'hyper individualisme. Le concept de Robin des Bois consiste à prendre les richesses à les redistribuer. Partager les richesses du monde. Il y a un concept héroïque, derrière cette vision utopique… » Green s'inspire beaucoup des bouquins qu'il lit et des idées philosophiques qu'il défend. Il a lu Marx et Gramsci. Pas pour rien que Robert Wyatt figure parmi ses amis. Maintenant, il faut imaginer que chaque fois qu'ils se rencontrent, leurs discussions vont au bout de la nuit. « Oh oui ; et même au-delà. C'est encore un pur. Sa vision du communisme n'a jamais été altérée. Dernièrement je lui ai encore prêté deux bouquins qui traitent des ambitions du marxisme. Et lors de notre prochaine rencontre, il y aura matière à discussion… »

Paradoxal, mais Green Gartside n'écoute jamais sa propre musique. Ou très rarement. « C'est exact. Dernièrement, j'ai accordé une interview à Amsterdam. J'ai joué quatre titres de mon album en studio. Et c'est la première fois que je les entendais. Et c'est aussi une première de devoir les réécouter, car je suis forcé de les enseigner aux musiciens du nouveau groupe que je viens de monter. Mais en général, je n'écoute pas mes propres chansons… » Green possède un falsetto très particulier, qui ne correspond pas à sa personnalité. Un peu comme s'il était hanté par un autre personnage. « Ma voix est éthérée, aérienne, un peu irréelle. On me répète souvent que je ne chante pas comme je parle. Qu'on dirait que ce n'est pas ma voix. C'est peut-être aussi parce que je n'aime pas qui je suis. J'ai une perception imaginaire de mon moi… »

Merci à Vincent Devos

mardi, 11 avril 2006 05:00

La géographie interne..

Depuis que Paul Austin a quitté le navire, Willard Grand Conspiracy n'a plus qu'un seul maître à bord : Robert Fisher. Ce qui lui permet, au fil de son inspiration, de recruter une multitude de musiciens différents. Pourtant, depuis l'enregistrement de « Regard the end », le pénultième opus, le line up semble s'être plus ou moins stabilisé. En outre, à l'instar de ce précédent elpee, les morceaux de base de « Let it roll », le tout dernier, ont de nouveau été concoctés aux studios Metro de Ljubljana, en Slovénie. Ce qui méritait une explication de la part de Robert, le leader de ce groupe, devenu culte auprès des aficionados de folk et d'americana.

Et manifestement, Robert adore cette ville. Il confirme : « C'est une très belle ville sise entre l'Italie et l'Allemagne. J'y compte des amis là-bas. Et puis on y trouve un studio de classe internationale. En fait, à cette époque nous étions en tournée et nous avons voulu immortaliser les prises dans cet esprit. Nous ressentions très fort le sentiment d'appartenir à un groupe. En profitant de toute l'alchimie du 'live' ! Donc notre démarche était tout à fait justifiée. Et manifestement nous sommes contents de l'avoir effectuée, car le résultat est à la hauteur de nos espérances… » Maintenant, il faut se demander si tous les musiciens qui ont participé à cette aventure vont contribuer à la nouvelle tournée du Willard Grant Conspiracy. Surtout quand on connaît les fluctuations permanentes de personnel en son sein. La réponse de Bob fuse : « Oui, ils participeront à ce nouveau périple. En fait, on ne peut pas dire qu'il y a de nouvelles têtes sur cet album. Jason Victor est le membre le plus récent. Les personnes qui ne connaissent que la discographie de Willard Grant Conspiracy pensent souvent que le line up est chaque fois différent. Mais il est quasi identique depuis au moins 6 ans. Et je peux te confirmer que toute cette équipe sera au grand complet lors de la tournée qui se déroulera en avril et en mai. » Enfin, ceux qui ont participé à la confection de ce nouvel opus, mais probablement pas les musiciens de studio qui ont apporté la touche finale lors des arrangements ; et je pense tout particulièrement au trompettiste de Lambchop, Dennis Cronin. Robert précise : « Deux des musiciens de Lambchop jouent avec nous. Ce sont des amis. Lamchop est un groupe que j'apprécie beaucoup. Leur approche des lyrics est comparable à celle de David Thomas. C'est ce qu'on appelle le 'stream of consciousness' (NDR : James Joyce et Virginia Woolf ont abordé de manière systématique et sous la forme d'un monologue intérieur les rapports entre pensée et langage à travers cette nouvelle façon de raconter des histoires). Je trouve cette formule fort intéressante, même si elle est parfois difficile à décrypter. Il y a parfois des idées très tranchées dans un texte, puis d'autres qui s'insinuent. Mais lorsqu'on réunit touts ces éléments, le résultat s'avère, la plupart du temps, impressionnant. D'autant plus que Lambchop est un collectif énorme qui tient la route depuis très longtemps… » Parler de Lambchop sans évoquer Sophia aurait été réducteur. Mais manifestement, Robert ne connaît pas grand-chose de la bande à Robin Propper Sheppard. « Un tas de personnes m'ont déjà dit qu'on devrait un jour se produire ensemble. Et que cette rencontre serait fructueuse. Pourquoi pas ? De toutes manières, si ça arrive, c'est parce que cela devait arriver… »

'Let it roll', le titre maître du nouvel album de W.G.C. est une chanson humaniste antimilitariste inspirée par un document issu de la guerre de Sécession. Pourquoi avoir écrit une semblable chanson aujourd'hui ? Robert argumente : « Il me semble que c'était une décision judicieuse. Je ne crois pas qu'il y ait un bon ou un mauvais moment pour écrire une chanson antimilitariste qui véhicule un message humaniste. Mais je pense que les meilleures 'protest songs' sont des chansons qui ne sont pas nécessairement liées à la politique ou au conflit lui-même. Elles ont plutôt enracinées dans l'aspect humaniste des choses ; c'est-à-dire tout ce qui nous relie ensemble. Ce qui me permet d'affirmer que quelle que soit votre propre vision politique, on peut s'identifier à la chanson. Par contre, lorsqu'on aborde un point de vue politique spécifique, automatiquement on coupe en deux le potentiel auditeur. Une moitié des gens ne vont pas être attentifs au message, parce qu'il est trop ciblé. Par contre, dans le cas présent, par rapport au conflit, à son coût et aux hommes qui y participent, j'espère que cette manière de voir les choses illuminera les consciences et amènera les gens à penser aux motifs véritables du conflit. Et parfois les raisons ne sont pas aussi évidentes qu'on pourrait l'imaginer… » Mais ce ‘Let it roll’ implique également le mot 'roll' comme dans rock'n roll. Est-ce également parce que ce nouvel elpee est plus électrique, plus live ? Notre interlocuteur réplique : « Nous interprétons aussi bien des compos calmes que des titres puissants. Tu sais, j'ignore quand le phénomène s'est produit ; mais à une certaine époque, les responsables du marketing international ont pris le contrôle du monde culturel. Et leur approche réductrice s'est progressivement transformée en une vision unique. Que ce soit dans le domaine du disque, du livre ou du film. Au cours des sixties, un album du Band pouvait aussi bien alterner des chansons calmes et des fragments plus rock. Quelque part, je suis fier de pouvoir encore jouir de cette liberté. Et mon nouvel album en est la démonstration la plus éloquente. » En embrayant sur le Band, 'Let it roll' épingle une cover de Dylan, 'Ballad of a thin man'. Il ne faut pas être devin pour comprendre qu'il s'agit d'un hommage à Zimmerman. Robert confirme. « En fait l'an dernier on m'a demandé de participer à la confection d'‘Uncut’, un tribute album consacré à Dylan, à l'occasion du 40ème anniversaire de la sortie de ‘Highway 61 revisited’. Et nous avons choisi ‘Ballad of a thin man’. Cet épisode s'est produit pendant l'enregistrement de 'Let it roll'. En Slovénie. Le mag voulait l'avoir rapidement. Et lorsque nous nous sommes rendu compte que le résultat était probant, on a décidé de la jouer en concert. C'est vrai que je suis très satisfait de cette version. Je pense que c'est un bel hommage à Dylan. D'ailleurs quand il la joue, elle est toujours différente. J'ai voulu accentuer l'aspect cauchemardesque de la chanson. Enfin, j'espère qu'on ne s'est pas trompé en choisissant d'interpréter cette cover… »

Au cours des seventies, Robert a écrit de la prose et de la poésie pour de petites publications de presse. Il faut croire que cet épisode de la vie lui a donné l'envie de passer à l'écriture de chansons. Il admet : « A une certaine époque de ma vie, j'ai conclu que la poésie n'était pas quelque chose que je recherchais en termes de moyen d'expression. Parce qu'elle n'était plus un moyen de communication populaire. Dans les 70's les poètes s'écrivaient, parce qu'il n'y avait plus de public pour les lire. Mais en tant qu'écrivain, j'étais plus intéressé par l'aspect du récit que par la structure poétique. Ce sont des récits qui sont suffisamment fidèles à ma propre expérience et à mes propres observations. Mais en même temps je les conçois d'un point de vue suffisamment fictionnel pour permettre aux gens d'investir ces chansons avec leur propre expérience. De façon à leur permettre de se réapproprier la chanson. Finalement le rock permet de toucher davantage de monde et d'une manière bien plus efficace que la poésie. Le fait de passer de l'écriture de la poésie à l'écriture de la chanson est donc tout à fait cohérent dans la démarche… » Son approche de la musique est donc conduite par les lyrics. Mais dans la tradition de la musique folk, compose-t-il les textes avant la musique ? Il reprend : « Les lyrics sont écrits sous la forme d'un récit. La musique est une réponse émotionnelle et un soutien pour l'histoire. Mais le moteur interne de la musique est plutôt de type narratif. Si vous voulez examiner la partie émotionnelle de la chanson, vous pouvez, bien entendu, la trouver dans la musique ; mais vous allez y relever des indices plus explicites à l'écoute du texte. Ce qui permet à l'auditeur d'intégrer la chanson sur plusieurs niveaux. Tu peux mettre un disque dans le lecteur de ta voiture et te concentrer sur la conduite ; mais quand tu écoutes ce disque chez toi de manière intensive, tu accèdes à d'autres niveaux… »

Après avoir séjourné quelques années à Boston, Robert est retourné vivre en Californie. Dans une région caractérisée par des paysages extrêmes : la montagne, la mer, le désert n'y sont ainsi séparés que de quelques kilomètres. Cette nature a influencé et influence toujours son inspiration. Aussi bien les textes que la musique. Robert admet : « Je suis né en Californie. Vous savez, la géographie, l'endroit où vous vivez a beaucoup d'influence sur ce que vous écrivez, même si l'auditeur n'en a pas conscience. Tout cela fait partie de votre processus interne. Votre géographie externe devient votre géographie interne. » Et la honte ainsi que la culpabilité sont des aspects de la géographie interne de Robert. En quelque sorte, le monstre dort toujours au plus profond de son âme. « Ce sont des montagnes émotionnelles, si vous me permettez l'analogie. Ces émotions sont des choses difficiles à contourner. Elles ne tiennent pas compte de la raison. Difficile de l'éviter. Et à cause de cela, vous commettez pas mal d'erreurs. Personnellement, j'ignore si ce choix était conscient ou inconscient. Quoique aujourd'hui je répondrai par l'affirmative. Très jeune déjà, je me soignais en consommant de l'alcool et de la drogue. Pour affronter les sentiments qui me rongeaient. Les peurs et les angoisses font partie de nos expériences. Je ne parle pas à contrecœur de la drogue ou de l'alcool, mais je ne suis pas enthousiaste de dévoiler mon vécu. Parce que cela signifierait que j'élève mes épreuves à un degré de romantisme. Or mon témoignage n'apporterait rien à autrui. Et je ne pense pas que ma propre expérience soit plus intéressante que celle de quelqu'un d'autre qui serait passé à travers. Tout ce volet confidentiel de mon existence, je le réserve à mes proches et à ma famille… »

De confession baptiste, Robert est fasciné par la foi qui soulève les montagnes. Mais il ne parle pas ici nécessairement de religion. Il s'explique : « La religion n'a pas la même signification pour tout le monde. Malheureusement comme n'importe quelle structure de pouvoir, elle peut être pervertie. C'est la nature propre de l'être humain. Quand j'évoque la foi, il ne faut pas nécessairement comprendre Eglise et religion. Mais plutôt la foi envers votre prochain. La foi envers vous-même. La capacité d'aller d'un point à un autre. La foi dans le sens de l'humanité qui est plus grand que n'importe quel élément de cette humanité (NDR : la foi serait donc plus grande que l'ensemble des éléments qui la constitue). Ces composants de foi sont vraiment très intéressants. On parle beaucoup moins de foi aujourd'hui que dans les années 50 et 60. Par contre le Dalaï Lama n'a jamais eu autant de succès. En fait il y a une demande de spiritualité émanant de la population. Ce qui démontre que notre société a créé un vide… »

Des nouvelles quand même de Paul Austin, l'ex comparse de Robert, et de son groupe Transmissionary Six. « Il a enregistré un nouvel album qui devrait sortir en août prochain ». Et puis de Barn Burning, une formation dont il avait produit le premier album. « Ce sont des amis. Ils sont issus de Rhode Island. Anthony Loffredio est un excellent compositeur. Un type remarquable, ambitieux. Il brûle d'un feu intense. C'est un futur grand groupe et j'espère qu'il va bientôt trouver une maison de disques. Ils ont deux albums à leur actif et leur deuxième vient de sortir. Il mérite vraiment la reconnaissance… »

Robert s'est rasé la barbe tout récemment. Il justifie sa décision : « Il y a 15 jours, j'étais en Australie. Il faisait 48° et l'air comptait 90% d'humidité. Il était impossible de continuer à porter la barbe dans ces conditions. Mais elle va repousser ; car la barbe repousse constamment. Et puis je suis un peu fainéant. Après m'être rasé pendant une semaine, je commence à en avoir marre. Et n'ayez crainte, elle va repousser… » On connaît Robert comme chanteur, guitariste, producteur et compositeur. Mais aussi comme manager et comptable. Cependant, peu de peu de monde sait qu'il est également agent immobilier. Il concède : « Oui, je sais que ce job intrigue les gens. Pour jouer la musique que j'aime, j'ai besoin d'argent. Et la musique ne m'en rapporte pas suffisamment. Je dois aussi gagner ma vie pour disposer d'un logement. Je ne pense pas que ce soit un mauvais choix. Parce que les groupes qui vivent de leur production sont souvent coupés de la réalité du monde. Et ce n'est pas nécessairement l'idéal. Je ne me plains pas, je donne simplement mon avis sur la question. Vous savez, le fait d'accorder une interview est une preuve de reconnaissance ; mais cela n'enlève rien au fait que je suis content de rentrer à la maison après ma journée de travail. Quand je serai chez moi mercredi prochain, j'irai au bureau. C'est une bonne nouvelle… »

Merci à Vincent Devos

 

 

 

jeudi, 07 décembre 2006 04:00

Un havre de paix

Né le 23 juillet 1943, ce Louisianais est une véritable légende vivante. Pourtant, il n'a guère rencontré de succès aux States. Mais bien en Australie et en Europe. Surtout à la fin des sixties et au début des seventies. Epoque à laquelle il a aligné quelques tubes (« Soul Francisco », « Groupie girl », « Roosevelt & Ira Lee ») et surtout vu certains artistes mythiques reprendre certaines de ses compos. Notamment Elvis Presley ("Polk Salad Annie") et Ray Charles ("Rainy Night In Georgia"). En outre, Tony Joe a également écrit pour Tina Turner, Joe Cocker, Kenny Chesney, Hank Williams Jr. Dusty Springfield, et la liste n'est pas exhaustive (NDR : Johnny Halliday et Joe Dassin figurent également sur la liste, mais est-ce une référence ?) La suite se révélera beaucoup plus confidentielle, l'artiste n'enregistrant plus que d'une manière sporadique. Jusqu'au début des années 90, lorsqu'il décide de sortir de l'anonymat et d'enregistrer des albums plus consistants, souvent inspirés par la plume de son épouse, Leann ; et puis en suivant les conseils avisés de son fils, Jody. Il y a quelques semaines, TJW a ainsi sorti un tout nouvel album, 'Uncovered', une œuvre pour laquelle il a notamment reçu le concours d'Eric Clapton, de JJ Cale et Mark Knopfler. Avant son set accordé au 'Handelbeurs' de Gand, Tony Joe White s'est plié à l'exercice de l'interview. Drôle d'ambiance, puisque l'interlocuteur est assis dans la partie la plus sombre de sa loge, la guitare sur les genoux et un verre de vin à portée de main, avec pour tout éclairage un candélabre. La voix est profonde. Le débit lent. Très lent même. De quoi impressionner ! Cependant, nous finirons quand même par trinquer ensemble…

Jody White a donc relancé la carrière de son père. Ce n'est quand même pas une histoire courante. D'où l'importance qu'il a pris dans la vie de Tony Joe White : « Tu sais, il est important pour un million de raisons. Il a réussi de brillantes études. Il possède une maîtrise universitaire en droit et en business. Il est même juriste. Ce qui explique pourquoi il s'y connaît dans le monde des affaires. En outre, c'est un excellent ingénieur du son. Mais au-delà de toutes ces considérations, c'est mon fils ; et il est fantastique de pourvoir travailler avec sa descendance. Il est même devenu mon manager. Voici dix ans. Auparavant, Roger Davies se chargeait de cette tâche. Et puis un jour, il m'a dit que je n'avais plus besoin de son concours. Parce que j'avais Jody. Ajoutant qu'il retournait chez lui auprès de siens. » C'est d'ailleurs Jody qui s'est chargé d'établir le contact entre le paternel et les invités prestigieux, pour concocter 'Uncovered'. Même si l'idée initiale relevait de White. « Elle remonte même à plus de dix-huit ans. Mon fils a remis le sujet sur le tapis. Jody m'a demandé si je voulais enregistrer un disque en partageant des duos. Parce que c'était un concept bien dans l'air du temps. Je lui ai répondu que la formule me plaisait. Nous avions déjà concrétisé un projet en compagnie d'artistes féminins (NDR : « Heroines », un elpee qui avait bénéficié de la participation de Lucinda Williams, Emmylou Harris, Jessi Colter et puis de sa fille Michelle). Pourquoi pas avec des mecs ? Des types que j'admire et surtout des amis. D'autant plus qu'il y a longtemps que j'y pensais. Et puis j'avais quelque peu oublié ce dessein. Avant que Jody ne le réactive. Il a ainsi notamment contacté Mark Knopfler, Eric Clapton et JJ Cale ; et puis tout s'est enchaîné en deux temps trois mouvements. Les premières démos ont été réalisées dans mon vieux studio 16 pistes. On a presque tout fait d'une traite le premier jour. » Mais la nouvelle chanson 'Not One Bad Thought' a été mise au point dans le studio de Mark Knopfler. Pour 'Did Somebody Make A Fool Out of You', Clapton a enregistré les vocaux et sa guitare depuis le légendaire Olympic Studio de Londres. Cale a ajouté deux nouveaux couplets à 'Louvelda' avant d'envoyer sa contribution à Tony Joe White depuis son home studio en Californie. « Puis Eric a dit qu'il allait réfléchir à la suite des événements. Parce que la nuit portait conseil. Et le lendemain, on s'est occupé de la finition… » A la même époque, Clapton et Cale ont commis un nouvel elpee 'Road to Exonsideo'. Qu'en pense donc le natif d'Oak Grove ? « Non, je n'ai pas encore eu le loisir de l'écouter. JJ m'a dit, lors des sessions d'enregistrement, qu'il allait rejoindre Eric, trois semaines plus tard. Et puis je suis parti en tournée. En fait, dès que je rentre au bercail, je m'imagine décapsuler quelques bières fraîches, m'asseoir en toute quiétude et prendre mon pied en écoutant le disque… » Les trois guitaristes d'exception sont souvent décrits comme pratiquant un style 'laidback'. Ce qui méritait une explication. « Tu peux le traduire par le mot décontracté. Avec la même guitare. En toute simplicité. Une guitare par personne. Sa propre guitare ! Au moins il y en a au mieux c'est… »

'Uncovered' recèle quand même une plage assez étrange (NDR : 'Shakin the blues'), puisqu'elle implique feu Waylon Jennings, décédé depuis quelque temps. « Cette histoire remonte à huit bonnes années. Nous étions amis depuis au moins 20 ans, et victime d'une attaque, il venait de sortir de l'hôpital. Il était passé chez moi et m'avait annoncé avoir écrit une chanson. Il était un peu gêné de me la jouer. Je lui ai donc dit que je disposais d'un petit enregistreur dans ma chambre et qu'il pouvait revenir avec sa guitare. Il l'a donc enregistrée. Et c'est sans doute la dernière compo qu'il a mise sur bande. A l'époque, j'avais également composé quelques démos. Une bonne dizaine. Et puis je les avais archivées sur le même support. Et c'est Jody qui a mis la main sur ces morceaux. Imagine un peu Indiana Jones découvrant un trésor ! On a en quelque sorte adapté la découverte. J'y joue de la guitare. On a ajouté des drums, de l'harmonica, des claviers, des drums. Franchement on a eu du bol que cet enregistrement ne se perde pas… » 

Impossible de ne pas évoquer les swamps et les bayous, quand on rencontre un personnage comme Tony Joe White. Mais quelle est la différence entre un swamp et un bayou ? Tony nous éclaire à ce sujet : « Un bayou, c'est une petite rivière. Un swamp est une zone marécageuse gigantesque au cœur de laquelle vivent des serpents, des alligators, poussent des arbres, mais qui recèle aussi de grandes zones cultivables. C'est la totale ! » Qu'est qui est donc 'swamp' dans sa musique ? La langueur, l'indolence ? « Je nuis né sur la rivière. J'ai cinq sœurs et un frère. On travaillait dans les champs avec mes parents. Tu sais, il fait très chaud là-bas. Le rythme de vie est beaucoup plus lent. Parfois on se réunissait autour d'une guitare. Et effectivement, c'est ce 'swamp' qui transpire dans mes chansons, parce qu'elles sont lentes, cool, paisibles… » Quoique né au sein de cette Louisiane, Tony s'est établi dans le Tennessee dont la capitale n'est autre que celle de la country, Nashville. Un état d'Amérique où la musique est quand même fondamentalement différente. Ce qui n'empêche pas White d'y compter des amis dont Johnny O. Anderson et Tim McGraw. Et d'ajouter : « Même si leur musique est différente de la mienne, l'essentiel est qu'ils jouent avec leurs tripes et leur cœur. Que leurs chansons ont une âme… » A propos de cœur, il y a toujours eu une histoire d'amour entre Tony et la France. C'est d'ailleurs dans l'Hexagone qu'il a décroché son premier hit, au cours des sixties, 'Soul Francisco'. Tony commente : « Oui, c'est exact. Et aussi avec la Belgique. Et c'est réciproque. A l'époque, lorsque la chanson a récolté du succès ici, je n'étais pas du tout conscient du phénomène. Je jouais encore dans des clubs au Texas… »  Mais quelle est la compo qui lui a rapporté le plus de royalties ? « Difficile à dire. Penses-tu qu'un type riche se produise encore sur scène à mon âge ? 'Rainy night in Georgia' a été repris 140 fois. Non, ce n'est pas du tout un sujet qui m'intéresse. Je préfère laisser ces questions à Jody… »

La plupart des albums de White sont enregistrés en compagnie d'un groupe, alors que sur scène, il se produit uniquement sous la forme d'un duo, le partenaire se chargeant des drums. Est-ce vraiment la bonne formule ? En 'live', le groove d'une basse ou la chaleur d'un Hammond B3 ne manquent-ils pas ? Tony se justifie : « En studio, la section rythmique colle tout naturellement à mes chansons. Sur scène, je joue de la guitare d'une manière plus sauvage en n'impliquant que la batterie. C'est aussi la façon dont je joue en Louisiane. Il faut bien se mettre dans la tête que la scène et le studio sont deux concepts fondamentalement différents pour moi. En outre, 'live', je tire partie de l'interactivité avec le public. Celui-ci me demande de jouer telle ou telle chanson. Et la souplesse de la formule duo me permet de répondre à cette alternative. Et puis, je l'ai choisie parce qu'elle me rend libre… » (NDR : il gratte quelques accords sur sa guitare) 'The whomper stomper' n'est pas le nom attribué à sa 'six cordes', mais une manière de battre le rythme : «  (il frappe du pied). J'ai inventé ce style vers 67/68. Et ma guitare n'a pas de nom. C'est la bandoulière de mon instrument qui porte un patronyme : 'Ramon the Rattle'. Elle est en peau de serpent. Je me la suis procurée en Australie. La coutume veut là bas qu'on enlève les crocs. Lorsque je suis revenu chez moi, j'ai contacté un copain mexicain - il est joailler - afin d'y incruster deux dents de 18 carats… »

Tony Joe White est un Indien. Un descendant des Cherokees. Un peuple dont la philosophie a toujours été proche de la nature. Dont la spiritualité a toujours reposé sur des règles simples, inspirées par cette nature. Comment voit-il le monde d'aujourd'hui ? Que pense-t-il des dogmes et du fanatisme ? De la dérive des religions dont les potentats encouragent le meurtre, la guerre et le terrorisme ? Il réfléchit : « Le monde est occupé de basculer dans le chaos. Je pense que les Indiens étaient plus poches de la terre et de la nature. Parce qu'ils les ont toujours traités respectueusement. Ils ne gaspillaient pas les ressources. Leur spiritualité, ils la trouvaient dans le ciel et la terre. En tout cas celle des Cherokees était basée sur cette doctrine. Ils prélevaient à la nature ce dont ils avaient besoin pour se vêtir, se nourrir... Aujourd'hui, nous vivions dans une ère du gaspillage… » Tout comme Tony, Neil Young est également un Indien. Et partage, tout naturellement, la plupart des idées de notre interlocuteur. Mais quel regard porte-t-il sur son frère de sang ? « Nous avons été amis pendant très longtemps. J'apprécie énormément la manière dont il gère sa vie. Il joue et chante ce qu'il ressent. Il possède un troupeau de bisons dans son ranch. Il est libre. Ce n'est pas un type qu'on mettrait dans une boîte de Mc Donald… »

 

 

 

vendredi, 30 septembre 2005 05:00

On perd son âme dans un grand studio...

Hard-Fi est un quatuor issu de la banlieue ouest de Londres. De Staines près de Heathrow, très exactement. Un patelin qui n'a rien de bien excitant, puisqu'on n'y trouve pas de pub décent, pas de magasin de disques, pas de salle de concert, pas de discothèque, pas de boîte de nuit, pas de bonne librairie, pas de magasin de vêtements pour jeunes. Pas de bus ni de train de nuit. Même le week-end. Aussi si vous voulez vous rendre dans la capitale londonienne, pas de problème. Mais pour en revenir, vous avez tout intérêt à ne pas manquer la dernière correspondance. Bref, c'est dans ce trou perdu qu'est née cette formation. Avec la volonté de s'en sortir. Parce que la musique est la seule alternative pour les jeunes qui veulent échapper aux petits boulots minables. Après avoir commis un mini elpee, Hard-Fi vient d'enregistrer son premier véritable album : " Stars of CCTV ". Richard Archer, le chanteur/lyriciste, nous a confié tout ce qu'il avait sur le cœur…

En parlant tout d'abord de Staines : " Comme dans toutes les banlieues des métropoles, les choses intéressantes sont récupérées par la cité. Et Staines ressemble à toutes les autres villes de banlieue. C'est suffocant. On s'y emmerde, mais on y a des amis. J'ai toujours eu une relation amour/haine avec elle. Et si de nombreuses chansons sont le produit de cet environnement ; elles le sont de manière générale et pourraient facilement correspondre à d'autres bleds du style. En fait, elles traitent plutôt d'une volonté de fuir cette fatalité. Ce quotidien. Afin de trouver quelque chose de plus enrichissant. Bien sûr, si nous n'avions pas été de cet endroit, nous n'aurions sans doute pas concocté ce type d'album. Ceux qui y vivent se sont reconnus immédiatement. Parce que le son est très particulier. " Pourtant, en signant chez Atlantic, le groupe disposait d'un budget conséquent susceptible de lui permettre d'enregistrer dans des conditions bien plus professionnelles ; mais il a préféré le réaliser dans le studio de leur quartier : le Cherry Lips. Archer se justifie : " Lorsqu'on a commis notre Ep, 'Cash machine', c'est ce son si particulier qui faisait notre originalité. Aussi nous craignions qu'en changeant de studio, on changerait de sonorité. Nous y ressentons les bonnes vibrations et puis il y existe une ambiance comme nulle part ailleurs. C'est beaucoup plus convivial que dans un grand studio. Et moins anonyme. Tu as le sentiment que le son reste brut. Qu'il n'est pas poli. On aurait pu se permettre d'aller dans un studio réputé ; mais pourquoi changer lorsque tu es satisfait du résultat ? On perd son âme dans un grand studio. Et pour nous le résultat obtenu est bien plus important que le budget accordé. Tu n'as pas besoin de millions de livres pour réaliser un disque (NDR : lors d'une interview accordée à un magazine britannique, Richard avait même déclaré que par rapport à celui de Coldplay, leur budget était celui d'un yoghourt macrobiotique ; ce qui a bien fait rire notre interlocuteur). Aujourd'hui tu peux l'enregistrer sur un PC, et même le mettre à disposition sur Internet ". Ce qui n'empêche pas la formation d'être ambitieuse. Richard confirme : " Ce n'est un secret pour personne que nous voulons avoir du succès. Mes parents m'ont transmis un message : celui d'aller de l'avant. Ne pas se morfondre. On avait un choix : persévérer dans la musique ou nous contenter de boulots de merde. Comme mes parents ont toujours accomplis. Mais pour y parvenir, il faut être original. Ne pas faire ce que les autres font… "

Dans ce contexte, vous imaginez bien que les lyrics ont une grande importance chez Hard-Fi. On pourrait même ajouter que leur démarche est plus rock que pop. Richard nuance : " Pour moi la pop n'est pas un genre musical. Elle peut alimenter, simplement, une chanson rock qui interpelle. Une chanson rock ne devient pas pop lorsqu'elle s'adresse à un public plus large. L'important, c'est qu'elle garde ses racines. 'Rock the Cashbah' du Clash est toujours une chanson roots. Mais beaucoup de gens se retrouvent dedans. Le rock et le folk sont des musiques du peuple ". Rock, pop ou folk, une chose est sûre : Hard-Fi est aussi bien capable de briller dans l'univers de l'underground indie que dans les charts. Richard donne un début d'explication : " C'est peut-être parce qu'on écrit de bonnes chansons. Au cours de notre jeunesse, nous jouions un peu tous les styles en compagnie de nos amis : du punk, de la house, du rock, de la soul,… Nous interprétions aussi bien du New Order, du Beyoncé que du Jacky Wilson. Mais tout en demeurant ouverte, notre démarche demeurait fondamentalement insulaire. Un aspect très british que nous avons voulu styliser chez Hard-Fi. Lorsqu'on s'engage dans cette voie, il y a beaucoup de substance. Inévitablement, tu arrives à la chanson pop. Un peu à la manière de Police, de Blondie, des Stones ou du Clash. Lorsque la mélodie accroche et que ça marche, la réaction des gens est identique dans tous les pays du monde. Je chante les choses de ma vie. Mais à partir du moment où la chanson devient populaire, la chanson ne t'appartient plus. Elle fait partie d'un patrimoine mondial… "

On y arrive. Les musiciens de Hard-Fi sont de grands admirateurs du Clash. Contempo, le groupe au sein duquel sévissait autrefois Richard, avait même reçu le concours de Mick Jones, à la production. Richard réagit : " Nous ne jouons pas du Clash. Nous avons joué un titre avec Mick Jones lors d'un spectacle. Cependant, il est exact que nous sommes tous de grands fans de ce groupe. En quelque sorte, nous ajoutons notre touche personnelle à un concentré de 25 ans du Clash. Nous ne regardons pas dans le passé. Nous nous comportons comme si le Clash faisait toujours partie de la scène contemporaine. Ce n'est pas une démarche passéiste. " En quelque sorte, Hard-Fi pourrait être à la classe ouvrière ce que les Libertines sont aux poètes sous influence. Richard nuance : " Possible, mais nous ne nous considérons pas uniquement comme un groupe déterminé à représenter la classe ouvrière. Nous nous adressons à un public hétéroclite, ayant vécu des tas d'expériences dans la vie. Nous sommes fondamentalement ouverts, même si ce n'est pas l'objectif premier. Nous ne sommes pas un groupe britpop, mais une formation qui véhicule un message universel. "

CCTV est le circuit de vidéo surveillance installé dans les rues de Londres. C'est ce qui a permis à Scotland Yard de retrouver la trace des terroristes lors du dernier attentat perpétré par les intégristes. Mais ce système soulève également la polémique. Pas seulement parce qu'il remet en cause le respect de la vie privée ; mais parce que - suivant ses censeurs - il est le responsable de nombreuses dérives dans la lutte anti-terroriste. En choisissant 'Stars of CCTV' pour titre de leur album et comme morceau maître, Hard-Fi ne cherche-t-il pas à vilipender l'administration Blair ? Richard nuance : " Nous ne visons par spécifiquement Blair. Vous avez certainement déjà entendu parler que des choses extraordinaires se produisent en Angleterre. Mais pour le petit peuple, rien n'a changé. Suffit de regarder son voisin pour s'en rendre compte. Le but est de demander aux politiciens de se reconnecter avec les gens. De faire face aux problèmes. De ne plus nous raconter des bobards. Je ne me souviens plus lorsque Blair a été élu pour la première fois, mais je me rappelle que c'était excitant. Un jeune mec parlait d'opportunités pour tout le monde. A l'époque, je me disais que c'était génial. Mais finalement, tout n'est que big business. Que ce soit de droite ou de gauche… " Autre chanson qui suscite la polémique dans les familles de l'Albion : 'Middle Eastern holiday'. Elle évoque le drame de la disparition de policiers britanniques lors de la dernière guerre en Irak. Richard confesse : " Des jeunes compatriotes ont été tués à Bassora. Ils avaient autre chose à foutre que se faire tuer là-bas. A cet âge, tu penses à sortir, à t'amuser, à danser, à draguer les filles… J'aurais pu être à leur place. Et ce drame me permet de regarder les événements avec un certain recul. Donc, c'est une espèce de monde parallèle au sein duquel tu mets de chaque côté de la balance Grande Bretagne et Irak, paradis et enfer. Et tu remercies Dieu que ce n'était pas toi la victime… "

Les musiciens apprécient tout particulièrement Lee Scratch Perry, New Order, Happy Mondays, Massive Attack et puis surtout les Specials. Richard confirme : " C'était un des premiers ensembles multiraciaux. A cette époque, cette situation était assez extraordinaire. Importante d'un point de vue musical, mais aussi sociopolitique. Nous avions effectué quelques répétitions en compagnie de Jerry Dammers que l'on considère comme un héros ; et nous devions enregistrer un titre ensemble. Pour un spectacle qui s'intitulait 'Love Music Hate Racism show'. Mais malheureusement, nous n'avons pu y participer (NDR : et pour cause, c'est à cette époque que la mère de Richard est décédée) Bien qu'appréciant le Clash, le groupe n'interprète pas de titres du mythique combo 'live'. En répétition uniquement : 'London Calling', 'The Guns of Brighton', notamment. Mais pas sur scène. Enfin, pas pour l'instant… " A contrario, Hard-Fi a repris le 'Seven nation army' des White Stripes. Richard avoue : " C'est exact. Pour nous cette chanson est devenue un classique. On l'a d'abord reprise en 'répète' et on la sentait bien et puis on avait la certitude qu'on pourrait en faire une version épatante. Nous ne voulions pas en faire un clone, mais ajouter une touche très personnelle. Et finalement le public l'apprécie beaucoup. C'est un moment important de nos prestations 'live'… "

Merci à Vincent Devos

 

La scène canadienne est en pleine ébullition : The Dears, The Stars, Metric, New Pornographers, Arcade Fire, Treble Charger, A Silver Mt Zion, Mascott, Hot Hot Heat ainsi que Broken Social Scene (NDR : et la liste n'est pas exhaustive) apportent, depuis deux ou trois ans, un véritable vent de fraîcheur à la scène musicale pop rock internationale. Le plus étonnant, c'est que la plupart des musiciens de tous ces groupes se connaissent, se respectent, s'apprécient et parfois même participent aux projets des autres formations. A l'instar d'Arcade Fire, Broken Social Scene est un des fers de lance de ce mouvement. Plus d'une dizaine de musiciens participent à ce collectif à géométrie variable, au sein duquel Brendan Canning, Jason Colett, Andrew Whiteman, Justin Peroff et Kevin Drew forment l'ossature. Kevin (NDR : chanteur/guitariste/claviériste) s'est fait le porte-parole de l'ensemble pour nous accorder cet entretien. Un personnage extrêmement sympathique, profond, humain et très lucide. Jugez vous-mêmes…

Pour Kevin, cette prolifération de groupes n'est pas tout à fait une coïncidence. Il s'explique : " Je pense qu'il souhaitaient tous cette ouverture. Nous n'avons jamais eu la volonté de vivre en vase clos. Hormis Hot Hot Heat - il pratique de la 'dance' et fait un peu bande à part - tous les musiciens se connaissent. Et forment presque une communauté. Depuis la côte est à la côte ouest. Parce que nous avons la volonté de créer quelque chose de bien, d'honnête, de grandiose. La plupart des line up comptent de nombreux membres : Arcade Fire 9 ou 10, les Dears 6 ou 7, les Stars 6, et nous plus d'une dizaine. Qui se défient et se respectent. Le but étant de se surpasser. Et de surpasser les autres. D'être compétitif. On apprécie énormément ce que réalisent les autres. Et on aime assister à leurs concerts. Entrer en communion avec eux. Et quelque part on se soutient. Pour une fois que notre pays décroche cette forme de reconnaissance on ne va pas s'en plaindre… " Curieusement, il n'existe aucune corrélation entre la scène anglophone et francophone au Canada. Kevin se justifie : " Ce sont deux mondes différents. Je ne connais aucun groupe francophone au Québec. Je pense que la sensibilité musicale y est plus proche de celle des Européens. Je n'y ai jamais prêté attention. D'ailleurs, je ne comprends pas la langue française… "

Chez Broken Social Scene, le nombre de musiciens est très variable. Un collectif à géométrie variable ! Kevin n'avait jamais entendu une formule pareille, mais il acquiesce : " C'est la première fois qu'on me fait une semblable réflexion. Il est vrai que le groupe change constamment. Et que l'absence ou la présence d'un musicien influe sur les compositions. Particulièrement en 'live'. " Un collectif au sein duquel règne une véritable démocratie. La patience, la tolérance et le compromis sont d'ailleurs des valeurs cultivées chez B.S.S. Pas tout à fait comme en politique. Kevin s'explique : " Nous essayons de faire en sorte que tout le monde puisse exprimer son opinion. La présence de chaque membre est indispensable. Beaucoup de formations dépendent d'un leader. Nous en comptons plusieurs. Il n'existe pas de dictature chez B.S.S. Le départ ou l'arrivée de musiciens ne pose aucun problème. Parce que tout le monde contribue de manière égale. Et la rétribution financière est partagée de manière équitable. Un équilibre qu'on essaie de préserver par respect mutuel. Ce n'est pas toujours facile, mais tout le monde met de l'eau dans son vin. Ce n'est pas comme en politique… " Un véritable challenge, lorsqu'on sait que tous les membres du groupe participent à la composition. On se demande d'ailleurs comment ils parviennent à composer une chanson, sans sombrer dans l'anarchie. Kevin éclaircit la situation : " Ce travail s'effectue le plus souvent lors de l'enregistrement. Certains arrivent avec des accords, d'autres avec des chansons. Et l'élaboration des compositions germe en studio lorsqu'on est ensemble. Pour l'album ‘You forgot it in people’, on a véritablement squatté le studio. Un jour un des musiciens se pointe. Et on travaille avec lui. Le lendemain, c'est un autre. Et on remet le couvert. Une chanson est un cadeau. Quelque chose qui nous grandit. Elle est le fruit d'un partage… " Cet opus a été produit par un certain David Newfeld. Un type complètement fêlé, suivant les déclarations des membres de B.S.S. Ce qui méritait une explication. " En fait, c'est parce qu'il a un grand cœur. Il est incapable de s'arrêter de travailler. Il bosse comme un malade. Il ne prend même pas le temps de manger. Il recommence 100 fois la prise avant de choisir celle qui lui semble la plus potable. Il n'est jamais satisfait. Un gars intelligent. Un cerveau ! Intelligent mais sensible. Un type adorable ! "

Pour Kevin, la musique contemporaine ne propose plus rien d'original ou de différent. Pour lui, tout a déjà été fait. Seule la présentation change. Mais à ses yeux (NDR : et à ses oreilles) cette situation n'est guère importante : " La scène contemporaine est en perpétuel mouvement. Des nouveaux groupes se forment tous les jours. Il existe plein de Led Zeppelin et de Beatles en herbe actuellement. Mais aussi plein de belles choses. Il ne faut pas constamment regarder dans le passé. Et si tout à été fait des milliers de fois, il y a toujours moyen de découvrir quelque chose de bon et il y a toujours quelqu'un de prêt à s'y consacrer. Maintenant, il faut être fou pour affirmer que les influences n'existent pas. Quoiqu'il arrive tout est influence… " Kevin a des goûts très éclectiques. Il apprécie aussi bien Dinosaur Jr, Tortoise, Modest Mouse que Polyphonic Spree. Mais un musicien a exercé une fascination particulière chez Drew : Jeff Buckley. " Je l'ai découvert à la radio. J'ai alors appris que son album était sorti depuis plus d'un an. J'ai rencontré son groupe. De braves gars ! J'appréciais tout particulièrement l'aspect dramatique de sa voix. J'ai assisté à ses concerts à 4 reprises. Trois fois à Toronto et une fois à Londres. Lorsque j'ai appris la nouvelle de sa disparition, j'ai été bouleversé… Eddie Vedder a également influencé un grand nombre de formations sur cette planète. Sa voix est juste et empreinte de passion. Ce sont des artistes qui comptent dans l'univers de la musique… " Notre interlocuteur est, par contre, agacé par la musique consensuelle : " Je n'aime pas citer de noms, parce qu'en général, ce sont des personnes sympathiques qui jouent cette musique de merde. Je ne comprends pas comment on peut écouter des trucs pareils. Je la déteste parce qu'elle reproduit toujours les mêmes paroles, les mêmes rythmes, les mêmes clichés. Maintenant, il est vrai que si elle n'existait pas nous ne serions peut-être pas aussi bons… "

Kevin a également une vision très sagace sur les questions sociales et politiques. Et lorsqu'on lui reparle des dernières élections présidentielles américaines, c'est un peu comme si on retournait le couteau dans la plaie. " On assiste au retour des principes établis au cours des années 50 : noir/blanc, bon/mauvais, gauche/droite. C'est manifestement un recul de la société. J'ai l'impression que le gouvernement en place cherche asseoir ses idées. A fixer des interdits. A te forcer la main. Pas qu'on veuille te voler tes opinions, mais on te les impose sous une forme légale. L'étiquette de l'écolier blanc hante à nouveau les esprits. Elle vous dicte la façon dont vous devez regarder les événements, la manière dont vous devez les vivre (NDR : le WASP !) Un phénomène qui s'est immiscé dans les foyers, les familles. Sans qu'ils ne s'en rendent compte. A la limite, on te menace de l'enfer si tu n'obéis pas à ces principes. Et chez les personnes crédules, ça marche ! Le message de Broken Social Scene va à contre-courant. Dénonce ce diktat. De quel droit peut-on décréter que telle ou telle chose est bien ou mal. Cherche à éveiller les consciences. Même si ce travail de sensibilisation n'est pas facile. Lorsqu'on monte sur scène, notre discours interpelle. Nous voulons être les gardiens de la conscience éveillée. Nous ne voulons pas dicter cette prise de conscience. Notre musique est très politisée. Qu'est ce qui est bien, qu'est ce qui est mal ? Aux States, le système répond à votre place. Au Canada, la pensée est moins conservatrice, plus libérale. Nous essayons de secouer les gens. Réagir face à la pensée unique. Combattre la pensée discriminatoire. Régénérer, réoxygéner le cerveau des jeunes au bord de l'asphyxie. Leur injecter du nouveau sang. C'est la raison pour laquelle nous faisons de la musique. On y met du sens. Le lendemain d'un concert, ils ne vont peut-être plus le ressentir, mais ils ne vont pas l'oublier… "

Depuis la fin de la guerre en Irak, les Américains doivent se poser des questions. Il y a eu plus de morts de soldats yankees suite aux attaques terroristes que lors du conflit. L'Amérique profonde devrait quand même réagir. Ne plus nécessairement partager les opinions de Bush. Craindre le spectre d'un nouveau Vietnam. Kevin réagit : " Je m'attendais à la question ! En Irak, c'est un bordel inimaginable. Il faut savoir que tout le monde ne partage pas l'opinion de Bush. Mais Bush parle tellement fort, qu'on n'entend que lui. Malheureusement, il est occupé de détruire son pays. Un beau pays comme les Etats-Unis. Je ne crois pas qu'il faille blâmer les Américains. Il y a des tas de gens qui veulent faire entendre leur voix aux States, mais ils sont battus par ceux qui ont plus d'argent qu'eux. En outre, les médias font le jeu de la politique en place. Les Européens ont une vision très stéréotypée des Etats-Unis. Il faut s'y rendre pour mieux comprendre sa population. Cependant, je ne vois pas comment on pourrait inverser le cours les choses ; car il existe deux systèmes de pensée qui cohabitent. Tu choisis ton camp : soit tu optes pour le diable, soit tu crèves. Que choisir ? Personne ne sait ! Tout ce que je peux dire c'est qu'il y a des tas de gens qui boivent les paroles de ces barjots… Plus personne n'a d'opinion. Notamment les jeunes. Tout va trop vite. Il y a le SIDA, Internet, etc. Plus rien ne dure. La sécurité n'est même plus assurée. On en arrive même à donner de l'argent aux pays en voie de développement - et ce n'est même pas sûr que ta participation arrive à destination - tout en buvant du coca-cola et en consommant du porno. Cela n'a pas de sens. C'est comme dans le domaine de l'éducation. Comment éduquer tes enfants lorsqu'il n'existe plus de repères ? J'en reviens à ton allusion au Vietnam. En parler à nos parents. Pas la peine d'y penser. Aborder le sujet de la deuxième guerre mondiale en compagnie de nos grands-parents ? C'est toujours aussi tabou ! Et en Europe, c'est pareil. C'est même offensant ! Faut faire gaffe à ce qu'on dit. Maintenant, les Européens ont beau jeu de critiquer la politique menée par les Américains, ils traînent également leurs casseroles. Si je viens en Belgique pour parler du génocide au Rwanda, je vais être bien reçu. Et en Allemagne pour soulever la question de l'Holocauste, tu peux imaginer le tableau. Tous les pays concèdent un lourd héritage au passé, et je ne me permettrai jamais de hiérarchiser les tranches de l'histoire. Je ne suis pas ici pour cette raison, mais pour vivre et exister. Pas refaire le monde… "

Broken Social Scene vient d'enregistrer deux nouveaux albums. Mais pas moyen d'en savoir davantage. C'est top secret ! Par contre, Kevin confirme que tous les musiciens du groupe bossent sur leurs projets personnels : Apostle of Hustle, Do Make Say Think, etc. Il a même l'intention de concocter un album solo. Et de conclure " On n'arrête jamais. C'est infernal ! On a tellement de boulot qu'on a même plus le temps d'accorder ces putains d'interviews au cours desquelles on peut parler de nos aïeux ou des Beatles. D'essayer de vivre, d'exister. De se donner du bon temps… "

Merci à Vincent Devos