Les lecteurs assidus de Musiczine connaissent bien The Chameleons. Ce groupe mancunien est essentiel dans l'histoire de la musique wave / post punk depuis le début des années '80. Fondé en 1981 par Vox (alias Mark Burgess), en compagnie de John Lever à la batterie ainsi que des guitaristes Dave Fielding et Reg Smithies, il propose un mélange inédit entre post punk, glam-rock, psyché, new-wave, classic rock et singer-songwriting. Après quelques sessions radio enregistrées par le célèbre John Peel, de la BBC, la formation sort son premier single, « In Shreds » en 1982 et ensuite son premier elpee studio, « Script of the Bridge », en 1983. Suivront les albums « What Does Anything Mean ? Basically », en 1985, et « Strange Times », en 1986. Après le décès inopiné de son agent artistique, Tony Fletcher, l’année suivante, les Chameleons se séparent.
Par la suite, Vox lance divers projets, en solo ou en compagnie d'autres musiciens ; et c'est en 2009 qu'il retrouve le batteur John Lever pour former Chameleons Vox. Malheureusement, Lever décède en 2017. En 2021, Vox reforme les Chameleons en compagnie d’un des guitaristes originaux du band, Reg Smithies. Aujourd'hui, le nouveau line-up implique également Stephen Rice à la deuxième guitare, Danny Ashberry aux claviers et Todd Demma à la batterie. Dans cette composition, le combo a gravé deux Eps et se prépare à publier un nouvel opus à part entière, « Arctic Moon ». Musiczine a rencontré Vox à Anvers, en février dernier, avant le concert accordé au Trix et la conversation a porté sur le groupe, bien sûr, mais également sur toute une série de sujets comme la philosophie, la spiritualité, les Beatles, les OVNI, la physique quantique, le chamanisme, etc. On vous propose la première partie de cette interview exclusive. La seconde sera dévoilée au moment de la parution du nouvel opus.
« Arctic Moon », votre nouvel album est annoncé. Quand va-t-il sortir ?
Vox : Nous sommes dans les temps pour la livraison des masters en mars. Donc, si tout se passe bien, il devrait paraître vers septembre ou octobre. Le label communiquera la date. Mais le single est déjà disponible à l'écoute.
Quel est son titre ?
Vox : Il s'intitule « Where Are You ? ».
Oui, je connais la chanson. Figurera-t-elle aussi sur l'elpee ?
Vox : Oui, mais dans une autre version. Nous l’avons réenregistrée pour l'album. Quand nous avons enregistré le single, nous étions très pressés de le sortir. Todd, notre batteur, séjournait en Amérique ; donc c'est Steve qui s’est chargé des drums. Mais nous voulions que ce soit Todd qui en joue. Aussi, nous avons entièrement réenregistré le morceau à son retour.
L'atmosphère générale du nouvel LP est-elle différente des productions précédentes ?
Vox : Oui, c'est différent. Le son général de la formation a évidemment changé, et c'est à dessein. Nous ne voulions pas reproduire le son des années 80. Nous voulions vraiment nous en éloigner.
Tu veux dire s'éloigner du son ‘cathédrale’ ?
Vox : Oui, du son de guitare des eighties. Simplement parce que l'un des architectes de ce son n'est plus au sein du groupe depuis plus de 20 ans.
Dave ?
Vox : Oui, Dave. C'est lui qui a créé cette sonorité de guitare imposante, éthérée et ambiante, qui résonne comme une cathédrale.
Je suppose que le producteur, Steve Lillywhite, a également joué un rôle dans ce sens ?
Vox : Oui. Dans une certaine mesure, Lillywhite a aussi contribué à façonner le son du band, surtout pour les drums et les guitares. Avant cette période, si tu écoutes les 'Peel sessions', Dave n'utilisait qu’un simple effet Flanger, plus discret. Ensuite, il a découvert le Roland Space Echo 301, l'écho à bande. Ce qui a transformé son son.
C'était une pédale d'effet ?
Vox : Non, c'est une boîte verte avec une véritable bande de 6,35 mm à l'intérieur, qui fait un 'loop'. C'est un appareil qui est très cher maintenant. Il coûte des milliers de dollars. Il était beaucoup plus courant à l'époque. Et puis, Dave est passé au Space Echo 501. C'est ainsi que tout a commencé, en studio, quand on a enregistré notre premier single, « In Shreds ».
Avec Reggie, au contraire, c'était plus un son post-punk pur et dur.
Vox : Non, je ne pense pas que Reggie ait un son post-punk. Il est plutôt influencé par les années 60 dans son jeu. Reggie n'utilisait pas beaucoup d'effets à l'époque.
C'est lui qui joue les staccatos à la guitare ?
Vox : Oui. Reggie a apporté une originalité unique. Personne ne jouait de la guitare de cette manière. C'est ce qui faisait toute la beauté de son jeu. C'est un excellent guitariste. Il est capable de vous faire ressentir quelque chose d'émotionnel, juste avec trois notes.
Oui, il est très mélodique, très créatif.
Vox : Oui, très créatif. Mais son style des débuts, si tu veux savoir d'où il vient, il faut revenir aux versions stéréo originales de « Revolver » des Beatles, et écouter une chanson comme « Dr. Robert ». On y entend, d'un côté le chant et de l'autre, la guitare. Si tu écoutes comment George Harrison joue sur ce disque, c'est ça, le style de Reggie. En fait, il était bassiste lorsque je l'ai rencontré. Enfin, pas quand je l'ai rencontré, vu que je le connais depuis l'enfance. Mais quand je suis venu le rejoindre dans son band, il se consacrait à la basse. Il m'a expliqué qu'il souhaitait transposer ce qu'il jouait à la basse à la guitare, et donc, il m'a proposé de prendre la basse. C'est ainsi que ça s'est passé. Mais ça ne me laissait pas beaucoup de marge de manœuvre pour la basse. J'ai vite compris que je devais me contenter de jouer la fondamentale (NDR : la ‘tonique’) à cause de ce que dispensaient les deux guitaristes. Mais je me suis adapté sans problème.
Et puisque tu parles des Beatles, tu m'avais confié qu'enfant, tu avais commencé à chanter leurs chansons avant même de pouvoir parler.
Vox : Oui, j'ai appris à parler en chantant des chansons des Beatles. Il y avait une jeune stagiaire à la maternelle que je fréquentais, et les instituteurs étaient inquiets parce que je ne parlais pas encore. Alors, elle m'a appris à chanter les chansons des Beatles, et c'est comme ça que j'ai pu maîtriser les rudiments de l'anglais.
Et quand on voit Paul McCartney aujourd'hui, toujours aussi actif, c'est fou, non ?
Vox : Oui, c'est fabuleux. J'ai failli le rencontrer une fois. J'aimerais quand même tailler une bavette avec un des Fab Four avant de mourir (rires) ! ... Le temps presse ! Alors si tu lis ça, Paul, oui, invite-moi à prendre le thé, j'adorerais te rencontrer. Je sais que Ringo (Starr) en a assez des mondanités et qu'il veut juste une vie tranquille. Je comprends. Mais bon, Paul, si tu entends ça, si tu as envie de prendre le thé avec un gars qui est fan de toi depuis 60 ans, alors fais-moi signe… (rires)
Pour en revenir au nouvel opus, retrouver Reggie, est-ce un événement qui a provoqué un déclic pour ta créativité ?
Vox : En fait, ce qui s'est passé, c'est que les deux gars avec qui je jouais n'étaient plus libres, alors Reggie a déclaré : ‘I will do the job’ (‘Je vais faire le boulot’). On a essayé d'écrire ensemble, mais le COVID a mis un frein à nos intentions. L'industrie a été à l'arrêt pendant 18 mois. D'une certaine manière, cette pandémie a été une chance, car elle nous a permis de recruter Danny, Steven, Todd. On a commencé à écrire des chansons en janvier 2024.
Donc, ce n'était pas juste toi et Reggie, c'est devenu un groupe complet.
Vox : Oui, c'est un vrai groupe. Au début, j'ai apporté quelques-unes de mes chansons. Et Reggie a amené ses idées. De là est né le single, et ensuite on a enregistré certaines de mes compos pour l'album. Mais, petit à petit, tout le monde s'est impliqué dans l'écriture. On a eu des idées plus collectives. Je trouvais ça plus intéressant. Dès lors, j'ai écarté quelques compositions personnelles, avec l'idée de les sortir en solo, peut-être, après l'album de la formation...
« David Bowie Takes My Hand » semble être le ‘magnum opus’ du nouvel elpee.
Vox : Oui. Je pense que c'est probablement le meilleur morceau sur lequel je n’ai jamais travaillé, mais il est très différent de ce que les Chameleons ont réalisé auparavant. C'est une très longue chanson, qui s'étend sur environ 8 ou 9 minutes. À l'origine, elle comptait 11 minutes de musique, et évidemment, on a dû imaginer comment l'arranger. On se grattait la tête et, finalement Danny a tranché : ‘Bon, eh bien, donnez-moi la démo, je vais la ramener chez moi. Je ferai quelques modifications et on verra ce que ça donne’. Il est revenu en disant : ‘Je crois que j'ai l'arrangement’. Il nous l'a joué et on s’est tous exclamé : ‘Oui, c'est ça !’
Donc, il y a beaucoup de claviers et de cordes ?
Vox : Il y aura de vraies cordes. Ainsi que des claviers, évidemment. Ce qui est incroyable, c'est que, quand on a enregistré la chanson, Danny s'est mis à pleurer. On écoutait l'arrangement sur les moniteurs, dans le studio et il était en larmes. C'est vraiment un arrangeur très doué. Il a fait des trucs incroyables tout seul ou pour ses groupes précédents.
Dirais-tu que c'est une chanson 'épique', dans le style de « Second Skin » ?
Vox : Cette compo n’a aucun rapport avec « Second Skin ». En fait, elle est très sombre. Elle s’inspire d’un moment que j’ai passé dans une chambre d’hôtel à essayer de savoir si je voulais continuer à vivre ou non. Les paroles résultent de cet épisode. C’est très personnel et lié à la situation que je vivais à l’époque.
Et David Bowie t’a pris la main à ce moment-là ?
Vox : Eh bien, ça m'a rappelé « Rock’n’roll Suicide », la chanson de David Bowie. C’était comme si Bowie me disait : ‘Donne-moi ta main’. Et en mon fors intérieur, j’ai répondu : ‘Oui, prends-la. Sors-moi de là.’
Était-il encore en vie à ce moment-là ?
Vox : Non, il était déjà parti.
C’est pourquoi je suggérais un lien avec « Second Skin » ; à cause de cette dimension spirituelle.
Vox : « Second Skin » a évolué sur une longue période. Au départ, c'était une chanson sur l'immortalité des vedettes de cinéma sur la pellicule. Pense à James Dean, Marilyn Monroe et d'autres artistes du même genre ; à la façon dont les films les incarnent à un tel point qu'ils atteignent l'immortalité. Et puis, au fil du temps, le thème de la chanson s'est élargi, pour englober aussi la façon de transposer ses expériences vers la prochaine étape de son existence.
Et puis il y a eu ce moment, en studio, où tu as déclaré : ‘Faites tourner la bande. Je vais chanter tout ce qui me passe par la tête’.
Vox : Oui. On était en studio. On avait enregistré les pistes de la fin de la chanson et on ne savait pas quoi en faire. Alors, j'ai juste indiqué : ‘Je me rends dans la cabine de chant afin d'essayer quelque chose’. Et c'est arrivé naturellement. Mais même depuis la mouture studio, la chanson a évolué, au fil des concerts. On ne joue plus la version de « Script of the Bridge » ainsi. Quand j'ai réalisé à quel point le public avait pris cette chanson à cœur, elle est devenue un élément incontournable de nos setlists.
C'est ma chanson préférée des Chameleons.
Vox : Au fil du temps, elle a évolué pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, une expérience live.
Je suppose donc que « David Bowie Takes My Hand » possède aussi ce côté ‘mystique’ ?
Vox : Il faudra l'écouter. Elle va toucher beaucoup de monde. Mais ça dépendra vraiment de l'auditeur, et je ne peux pas prédire quelle sera sa réaction. Je peux seulement m’écrier : ‘Waouh, c'est quelque chose de très spécial !’. Quand on a vu les larmes couler sur le visage de Danny, on en a conclu : ‘Cette chanson a du potentiel. Et tout le monde dans le groupe y a contribué’. C'est à ce moment-là que j'ai compris avoir trouvé un vrai groupe. Ce n'était pas juste Reggie et moi qui embauchions quelques musiciens. C'était un vrai groupe, un groupe avec lequel on pouvait faire progresser les Chameleons.
Un groupe dont le total est supérieur à la somme de tous ses membres ?
Vox : Oui, chacun apporte quelque chose qui propulse l'héritage du groupe plus loin, dans une nouvelle direction.
Et c'est chouette de constater que tu le projettes dans le futur.
Vox : Je parle ainsi, mais le futur n'existe pas encore vraiment. Il n'y a que le ‘maintenant’, le ‘now’, qui existe. C’est mon point de vue, mais d'ici demain, tout pourrait changer.
Mais au moins, l'intention est là.
Vox : L'intention est bien là.
Et quand on crée une intention, la réalité est déjà à moitié là.
Vox : Eh bien, cette résolution peut prendre des directions différentes. Le moment présent, seul, existe en tant que fonction d'onde, en tant que ‘collapsed wave’.
Oui, comme dans la théorie de la physique quantique.
Vox : Oui ! Et le passé n'existe pas non plus. Seulement dans la mémoire subjective des personnes avec qui vous l'avez partagé. La vie est juste une série de ‘maintenants’.
Je me souviens qu'à Louvain, à la fin de l'interview, nous avions causé pendant 40 minutes des OVNI et de la conscience.
Vox : C'est un sujet qui m'intéresse depuis l'âge de 14 ans, lorsque j'ai vu mon premier OVNI en plein jour, un dimanche après-midi.
Et as-tu évolué, au cours de ces dernières années, dans ta conception de tous ces phénomènes ?
Vox : Je n'ai toujours aucune idée de ce que c'est. Je doute que ce soient juste des vaisseaux spatiaux classiques venus d'un autre système stellaire… Je pense que ce sont plutôt des 'objets' qui viennent d'autres dimensions, des intelligences capables de traverser les dimensions. C'est ce que je pense. Mais je ne peux pas le prouver.
Et je pense que la physique quantique évolue justement dans ce sens.
Vox : Oui, absolument.
Elle montre, par exemple, que plusieurs états ou réalités peuvent coexister en même temps.
Vox : C'est même davantage ! Toute la réalité qui nous entoure est contrôlée par le cerveau. C'est le cerveau qui interprète les données entrantes. Certaines d’entre elles sont évidemment celles que nous avons en commun, mais nous imposons aussi notre propre conscience à notre réalité. Il n'y a pas deux personnes qui vivent dans le même univers, même s’ils ont des similitudes et sont connectés. C'est parce que nous voyons, vivons et retenons les choses différemment. Tout ceci débouche sur l'idée de ‘multivers’. Je suis un adepte des théories qui envisagent des réalités multidimensionnelles et des univers parallèles. Dans mes chansons, j'essaie de formuler ce que j'ai vécu et compris sur le monde qui m'entoure. J'essaie de refléter cette vision du mieux que je peux.
Oui, c'est ce que j'aime dans ta musique : elle est multidimensionnelle, parce qu'on peut la vivre comme du pur rock and roll ou alors à d'autres niveaux.
Vox : J'ai eu une petite révélation récemment quand je me suis rendu compte, et je le signale lors de mes concerts, que toute musique est une forme de médecine. Ce sont des fréquences. Que l'on s'y identifie ou non. La musique de Taylor Swift n'a peut-être aucun effet sur toi ou sur moi, mais pour des millions de personnes, si. C'est une forme de médecine, surtout pour les jeunes, dans son cas. C'était pareil pour moi quand j'étais enfant, j'étais fan de T-Rex et de David Bowie. Leur musique m'aidait à traverser les épreuves. Elle me touchait. Et celle des Chameleons est aussi un puissant remède. Je le sais grâce aux gens qui viennent me voir après les concerts et me disent : ‘Waouh, merci’, et pleurent sur mon épaule. Je sais que c'est un puissant remède. Je pense que toute musique est une forme de médecine. C'est ma définition de la musique. À l'époque des cavernes, la musique était déjà un remède. Un remède spirituel.
D'ailleurs, les guérisseurs étaient généralement des musiciens.
Vox : Oui, exactement. Ils étaient musiciens ou chamanes ou les deux. Mais oui, c'est ma philosophie. Aucune musique n'est supérieure à une autre. Toutes les musiques sont ‘médicinales’...
C'est une bonne conclusion. Merci beaucoup, Vox !
Vox : Merci à toi...
Pour écouter la version audio de cette interview dans l'émission WAVES, c'est ici.
(Photo : Noel Fielding)