Placer « Horizons » dans son lecteur CD, c’est un peu prendre une allumette et risquer de la craquer au-dessus d’une nappe de pétrole. L’allumette c’est Cantat, le pétrole Trintignant, et entre les deux, les vapeurs, les songes d’un poète maudit, damné de son temps.
Impossible d’appuyer sur ‘play’ sans penser à tout ça, tout ce gâchis : Vilnius, Cantat, Trintignant, prison, mort, médias, justice, procès, plaintes, attaques… Musique. C’est probablement ce qu’il restera, et ce qui doit rester, de ces 46 minutes de retrouvailles. 46 minutes d’un rock teinté d’influences innombrables, teinté de vie, de mort, de songes, de mensonges, de rimes, d’escrime des mots comme seul Cantat peut en produire. « Ma Muse », les premiers accords effacent les doutes, la voix supprime les peurs : ‘rien’ n’a changé depuis 12 ans.
Détroit Horizons.
L’artiste, le passionné de musique et des mots, est toujours là. ‘Ça m'inspire chaque fois que je respire ton essence complice, qui goutte à goutte, s'immisce en moi’.
« Glimmer in your eyes » nous balade parmi les fantômes de l’artiste (‘Sometimes I
wonder where you are’) sur fond de voix à l a Johnny Cash et sonorités qui ne sont pas sans rappeler certains morceaux de Noir Désir. Ici tout est en nuances et en toucher. J’ai toujours eu peur que Cantat s’exprime dans la langue de Shakespeare, peur qu’il trahisse le français, ‘sa langue’, celle dont il est le maître, mais non, loin de là. Autre atmosphère, autre ambiance, autre liberté peut-être ? Il le prouvera à nouveau, tout au long de « Null and void », plus loin, que ce choix de l’anglais est réussi.
« Détroit 1 », instrumental, ouvre le coeur de l’album… « Mon ange de désolation ». Impossible de ne pas lier immédiatement le titre à Marie Trintignant. Impossible de ne pas prendre une sale claque dans la tronche. Qu’on dise ce qu’on veut de l’homme, le poète n’a rien perdu ni de sa passion (‘Dors mon ange de désolation, rien ne nous enlèvera nos frissons’), ni de sa verve (‘Dans leur panier à ordures, il y aura 510 versions pour engraisser les porcs’).
Impossible, et ce même sans lui pardonner, de ne pas frissonner lorsque tremblante, la voix de Cantat épanche ‘l’éternité nous appartient…’, magnifiquement accompagnée par son compère Pascal Humbert.
Dans « Horizons », troublé par un orage de guitares, Cantat parle sans détour de son séjour en prison ‘Cherche ton horizon, entre les cloisons’, évoquant même ses idées de mort... ‘Qui de ma tête ou de mon coeur va imploser comme une étoile / quel débris ou quel morceau de moi d’abord te rejoindra’.
C’est le presque ‘joyeux’ –comparativement aux profondeurs abyssales de la première partie de l’elpee– « Droit dans le soleil » qui permet d’apprécier pleinement la plume de Cantat et l’apport fabuleux d’Humbert. Inutile de palabrer sur ce titre. Par cette chanson, le retour de Cantat a déjà fait couler assez d’encre, celle laissée par Cantat suffit à justifier plusieurs écoutes de ce bijou.
La suite du long playing est en demi-teinte. Pas la faute des compos ni de l’artiste, simplement que pour se relever d’« Ange de Désolation », il aurait fallu… rien. Rien ne pouvait suivre un tel morceau, à tel point que j’avoue avoir du mal à m’accrocher sur la suite de l’LP.
« Au creux de ta main », pâle remake de l’époque Noir Désir était, à mon sens, parfaitement dispensable au vu de ce que Cantat a démontré sur les premières pistes et « Sa majesté » n’est pas sans rappeler « Le Roi » du combo bordelais.
Cantat s’offre finalement une reprise de Léo Férré, un de ses maîtres : « Avec le temps » que l’auteur/compositeur n’aurait probablement pas renié.
Secret de fabrication, le pire moment d’une chronique, c’est la fin. Comment conclure ? Et surtout, comment conclure un tel disque ? Comment dire, sans se faire haïr, que ce type, quoiqu’il ait fait, reste un artiste majeur de sa génération ? Comment dire que cet album, loin d’un pathos affligeant, est d’une beauté crue, violente, triste et émouvante ? Comment dire ‘Putain, il aimait cette fille’, en écoutant certaines plages, alors qu’il faudrait maudire Cantat ? Faut-il le vouer aux gémonies ? Peut-être. Mais il faut surtout savoir reconnaître quand un poète revient chez lui, quand pour nous bercer de paroles métaphoriques où l’idyllique guerroie avec la mort, la voix de Cantat transporte aisément là où tant d’autres échouent lamentablement sur les rives de leur phrasé. ‘Avec le temps va tout s’en va’, peut-être. Ou peut-être pas.

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