‘Vise son bras ! On dirait le steak dans ‘Poltergeist’ !!!’, dit-il à son copain lors du concert des Red Hot au Sportpaleis d’Anvers. Yeux fermés, mine défaite mais concentrée, John Frusciante balance laconiquement le riff d’« Under The Bridge », et les briquets s’allument. Mais l’homme aux bras fondus se fout bien du star-system, des stades de foot remplis jusqu’aux toilettes : dans sa tête il ulule, à l’amour, à la mort, et face à lui tout est vide. Qu’y a-t-il à l’intérieur du vide ? C’est la question qu’il se pose, de disques en disques. Parce qu’en plus d’être le guitariste du ‘plus grand groupe de rock du monde’ (Mojo), John Frusciante est aussi un des plus grands songwriters américains. Pas moins ! Et l’un de ses plus beaux écorchés vifs. Depuis son premier album qui puait le suicide (« To Clara » : l’album 100% déprime), John Frusciante a joué avec le feu. Revenu de très loin (la drogue), sa réintégration au sein des Red Hot signera l’apothéose de leur carrière, en commettant le très bon « Californication ». Normal : les mélodies dessus, c’est lui. Et il en a encore plein la cervelle, à en juger sa productivité : cinq albums et un EP en moins d’un an (+ l’album « Shadows Collide With People », plus FM, hors cette collection) ! De quoi décourager tout apprenti rockeur, d’autant que les compos ici disséminées sont loin d’être médiocres. Rock abrasif, ballades rimbaldiennes, folk à la Fahey, délires chamaniques, électronique tribale, cold wave squelettique,… John Frusciante laisse libre cours à son talent fantasque, en réaction sans doute au formatage obligé de l’écriture RHCP, dédiée aux compiles rock et aux ambiances de festivals. Et de découvrir que derrière le masque de la rock star se cache en fait un homme assailli par le doute, aux épaules trop menues pour porter le succès de son groupe, préférant l’ombre aux paillettes, etc. L’incarnation typique du musicien maudit parce qu’incompris, balançant ses pépites aux pourceaux, qui réclament un gros slow ou du funk-rock qui tire la langue. Le symptôme Syd Barrett, en quelque sorte… Mais notre chance, c’est que John Frusciante a réussi là où les autres ont raté (la liste est longue), bref qu’il est toujours en vie. Sans doute a-t-il besoin de jouer pour ne pas perdre pied (autre cliché), sauf que cette fois le plus dur est passé, et la vie de reprendre. D’où cette impression d’entendre un homme, si pas en paix avec lui-même, du moins en plein travail de réadaptation. Et de prendre conscience pour de bon, s’il restait une légère hésitation, qu’il s’agit bien d’un des guitaristes les plus impressionnants de sa génération. A l’instar d’un Ben Chasny (Six Organs of Admittance, Comets On Fire), d’un Ray Davies (The Kinks) ou d’un Omar Rodriguez (At The Drive-In, The Mars Volta, ici présent), John Frusciante est capable de tout faire avec sa guitare (écoutez le disque signé Ataxia, en fait lui, Josh Klinghoffer et Joe Lally, de Fugazi). Quant à sa voix, elle varie du cri dépressif aux baisers de l’araignée : une fois qu’elle vous tient, c’est souvent jusqu’à l’hypnose. Il est temps de rendre justice au Frusciante de l’ombre, celui dont les mélodies nous percent de leur intensité. Un petit génie du rock comme c’est devenu très rare, là où tout le monde ne voit en lui qu’une bête de foire.

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