On imagine bien Adam Selzer sur les routes d’Amérique, traînant son baluchon de bar en bar en quête de petits concerts qui lui paieraient sa nuitée à l’hôtel du coin. Avec sa vieille guitare ravagée par la pluie et des années de caresses intimes, il s’installerait sur la scène, dans l’indifférence la plus totale. Au milieu des bruits de verres qui s’entrechoquent et des rires éthyliques, il sortirait son harmonica et jouerait une belle complainte à la Lewis and Clarke, l’air un peu perdu dans ses pensées mais concentré sur sa musique, un peu triste et donc forcément belle. D’une voix hésitante comme une confidence, timide comme un premier baiser, légère comme un soupir sous la couette, il chanterait ses rêves brisés, ses histoires d’amour déchu, ses périples en rase campagne. Quelques-uns, émus par ce folk neurasthénique mais profondément sincère, applaudiraient doucement, de peur d’être raillés par leurs potes défoncés à la Heineken. A la chanson suivante, Adam Selzer sortirait son xylophone, en catimini, et entonnerait d’autres comptines à la lenteur sereine. Un type roterait en plein refrain, seule manière pour lui de chasser l’émotion qui soudain l’étreint. Après 20 minutes de concert, les gens au bar finiraient par se taire, regardant ce type avec étonnement. Les plus ventrus le compareront au Springsteen de « Nebraska », les plus jeunes à Palace, voire à Tom McRae, « mais en moins Castafiore »… Peu à peu, même les plus récalcitrants sombreraient dans le silence, sans doute aidés par l’alcool qui tapisse leurs entrailles. A la fin du concert, après une dernière chanson d’une tristesse sans fond, Adam Selzer rangerait sa guitare et son banjo devant un public acquis à sa cause mais le sourire figé. Il le remercierait ‘d’avoir été si attentif’, et partirait par la porte de derrière. Dehors, quelques jeunes filles lui demanderaient un autographe, et il leur sourirait avec délicatesse. Le patron du bar lui proposerait de rester boire un verre, en lui tapant dans le dos, mais Adam Selzer refuserait gentiment, préférant rentrer à l’hôtel. Sur le chemin du retour, il lèverait la tête pour regarder la lune, et rirait en grattant une dernière fois sa guitare en bandoulière. A cet instant, si fragile mais magique, il se dirait qu’il était, pour une fois dans sa vie, heureux.