J'attendais El Fish au tournant. S'il avait séduit un public amateur de créativité et d'originalité, l'album "Wisteria" avait quelque peu perturbé ses fans de blues. Un disque qui avait sans doute précipité la séparation des deux solistes, Steven De Bruyn et Filip Casteels. Mais quelle n’a pas été ma surprise d'apprendre que l'inénarrable Roland Van Campenhout prendrait la place de Filip. Qu'allait faire ce croustillant quinquagénaire devant ces fils du blues?… M'enfin, je suis quand même resté optimiste, car en abordant de multiples directions musicales, Roland est un artiste qui a toujours su se remettre en question. Il a trempé dans le Delta Blues, mais aussi réalisé des musiques de films, opéré des ouvertures vers l'Orient et embrassé bien d'autres perspectives encore. Entre artistes larges d'esprit, prêts à tout expérimenter, l'amalgame a fonctionné. "Waterbottle" est une réussite ; certes pas facile à assimiler dès la première écoute, mais cette musique si riche vous pénètre insidieusement jusqu'à vous posséder.
Vous le devinez, il n'existe pas de similitude entre la guitare de Filip et celle de Roland, ni entre le chant fin et propre du premier, et celui, rocailleux et ravagé, du père Roland. Une bonne partie du El Fish sound est restée, grâce à l'harmonica lumineux de Steven, et l'extraordinaire qualité de la section rythmique de Jan Ieven et Rohal De Ridder. Jan est une pièce importante du puzzle Fish. D'ailleurs, il se charge d'une bonne partie de l'écriture et notamment des instrumentaux.
L'ouverture "Tangah" et "Mustallah" est une longue épopée inspirée par la musique orientale. Un fragment au cours duquel Roland mord à pleines dents dans le délire psychédélique. Le dernier instrumental, "Canzoncina per Jaco", se ballade entre le Far West et le Mexique voisin. Caractérisée par une extraordinaire leçon d'harmonica, elle pourrait être la bande sonore d'un western. D'autres plages possèdent une délicate touche country. Notamment la reprise du "The end is not in sight" des Amazing Rhythm Aces ainsi que la reprise d'une plage de l'album "Wisteria", Lack of time". Cette chanson qui manifestait une tristesse infinie, subit ici un traitement plus optimiste, plus rythmé. Tel un cowboy sur son cheval, Steven déclame autour de lui "I feel fine", devant des accords de guitare d'une simplicité désarmante!! Et en conclusion, il tire des sons impossibles de son kazoo. Roland chante sa composition "Good as bad can be". Elle sonne très El Fish. L'alchimie a fonctionné ! Steven crée des motifs lugubres, blafards, très "noir et blanc". El Fish passe ensuite au tango. Etonnant, non ? Roland chante Astor Piazzolla, sur "I've seen that face before". Il pousse la plaisanterie jusqu'à livrer quelques phrases en français! La voix grasse de Roland se mêle à celle plus timide de Steven pour chanter "This or that". Bien plus roots, la finale "Bad tattoo" est balayée par deux harmonicas qui s'entremêlent. Et l'entraînant "The Chinaman in the dessert" a bien évidemment recours à une formule à la Roland, caractérisée par un méchant échange entre slide et harmonica! El Fish se maintient dans l'incontestable qualité.