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Sugar Mama

Devil is a gambler

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Un harmonica alerte et vigoureux crache les premières flammes de cet incendie bouté par les chti blouseux de Croix, Tourcoing et environs. Signé Howlin' Wolf/Eddie Vinson, "Everybody's in the mood/Kidney stew" est un bon shuffle qui permet de cerner les différents intervenants : Gaby Ghesquière, le chanteur qui double au saxophone ténor, Anthony Masson à l’harmonica, Christophe Couder aux guitares, et la section rythmique composée d'Eric Carpentier à la basse et Patrick ‘Matthew’ Dallongeville aux percussions. Produisant immédiatement un excellent groove, cette plage augure une suite de toute bonne facture. Un signe déjà confirmé par "Six miles on the road". On navigue ici du côté de la West Coast. Le rythme est léger, swinguant. Anthony est passé à l'harmonica chromatique. Créative, la guitare de Mr Couder disserte en rythme. Manifestement, il n’y a plus guère de place pour la première mouture du Chicago blues-rock un rien lourdingue de la ‘maman de sucre’. Au contraire ! La perspective reflétée sur le pays du blues devient panoramique. Les centres d'intérêt se diversifient aux quatre coins des States. "Boogie doctor" adresse un clin d'œil convaincant, respectueux et très amical à notre prince belge de la ‘boogie music’, Walter De Paduwa alias Doctor Boogie. Une excellente initiative ! C'est dans ce registre que Gaby chante le mieux ; sa voix est directe, primaire et poisseuse. Le talent de l’harmoniciste est bien mis en exergue. Il révèle bien l’état d’esprit en présence. Le porteur de cordes y démontre ses aptitudes à varier les plans! Respectueux des aspirations manifestées par les musiciens, Jean-Loup Demeulemeester accomplit une mise en forme attentive et éclairée. L'ombre de l'inoubliable Magic Sam Maghett plane tout au long de "My baby loves me", un morceau qui nous transporte dans le Westside de Chicago. J’apprécie tout particulièrement les interventions successives du sax et de l'harmo. Les deux instruments à vent se croisent sans jamais se rencontrer… Plage acoustique, très roots, "I'm drifting" opte pour la direction plein sud. Vers le Delta. Christophe empoigne son dobro. Anthony souffle dans son instrument diatonique tandis que la voix de Gaby paresse à l'extrême. Le climat vire au country. L'harmo s'évade face au sax qui se dédouble. Et le résultat de cette réunion entre souffleurs est du meilleur effet. "Each time I see you" replonge dans la musique roots. Christophe a enfilé un bottleneck gouailleur. "Wang dang baby" emprunte un tempo fort proche du "Wang dang doodle" de Willie Dixon. Un divertissement swing au cours duquel tous les instruments bien en place se complètent.

A mi-parcours, l’elpee recèle une plage instrumentale qui met à nouveau bien en valeur les souffleurs. Dans ce registre, Anthony semble très à l’aise. Puisant ici son inspiration chez Kim Wilson et Paul Lamb, il constitue manifestement la révélation du Sugar Mama nouveau. Ghesquière n’est pas à l’aise dans tous les registres. Par contre, tout au long de l’excellent "No fish", il est dans son élément. Son timbre lascif soutient cette composition traversée de petits traits d'harmo et dynamisée par la jump guitare rythmique. Nous ne sommes pas très loin d'un bon James Harman. La voix du swing est celle qui se dégage de cet album. Un message symbolisé par "I've been a fool". Bien installé derrière ses fûts, Docteur Dallonge dirige toute la manœuvre rythmique. Il adresse un œil complice vers Eric Carpentier pour accorder le champ libre aux solistes. Acoustique le titre maître est un véritable délice. Il nous entraîne du côté d'un certain carrefour, non loin de Clarksdale. Le diable sort son carré d'as et tente de s'accaparer le don divin du gratteur (NDR : Christophe y excelle au bottleneck). Lucifer se rappelle le coup fourré réussi soixante-dix ans plus tôt avec le plus doué des élèves de l'époque : Mr Robert Johnson! Harmoniciste insatiable, Masson Jean-Loup porte sa griffe sur le superbe "How long", une compo qui met également bien en évidence l'art percussif et tribal du maître Dallonge. Ce dernier quitte une nouvelle fois sa loge pour emprunter le style éclairé de Sonny Terry sur "One monkey don't stop the show", un blues classique et bien ficelé. Une sensibilité extrême envahit Sugar Mama pour attaquer le dernier fragment de l’opus. L’harmo d’Anthony vibre comme celui du vieux Big Walter Horton. Les accents métalliques du dobro investissent la solution sonore. Judicieusement épaulé par deux choristes féminines, Gaby implore lors de cette excellente finale.

Totalement libéré, Sugar Mama vient donc de commettre un très bel album, une œuvre sans compromission dont ils n’ont pas à rougir. Au contraire ! Tout n'est pas encore parfait ; mais si la formation parvient à dépoussiérer davantage son expression sonore, le résultat risque d’être encore plus concluant. Les ingrédients sont déjà là. Alors, come on Sugar Mama!

 

Sugar Mama

Blues on the rocks

Écrit par

Composition du mythique John Lee ‘Sonny Boy I’ Williamson, "Sugar Mama" est une formule magique dans l'univers du blues. La première fois que j'ai entendu ce titre, c'était en août 1968. Lors du National Jazz & Blues Festival. Des flashes traversent mon esprit. J'étais étendu sur l'herbe de l'hippodrome de Sunbury. Un petit bonhomme à la longue crinière, vêtu d'un blouson de cuir miteux, armé déjà d'une vieille Statocaster se raccorde à l'ampli, puis se retourne rapidement vers le public dans une explosion sonore. Le trio qui venait de monter sur scène s'appelait Taste ; et le petit homme n'était autre que Rory Gallagher. J'ai pris une de ces claques!!! Ceci pour vous dire que Sugar Mama est une expression qui m'interpelle. Et voici 11 ans, quelques vétérans, champions du blues du Nord et Pas-de-Calais réunis, l'ont choisie pour patronyme.

Trêve de plaisanterie ! L'homme qui dirige cet aréopage, assis de manière spartiate derrière ses caisses, les baguettes à la main, répond au nom de Patrick ‘Matthew’ Dallongeville. Il est également la moitié de l'âme de BluesBoarder. Pour signer ses débuts officiels, le groupe a choisi de se faire enregistrer live. Un bon choix, parce que nos musiciens nordistes sont certes possédés par le blues, mais restent modestes. Ils ne sont pas des créateurs, mais des colporteurs. Ces ambassadeurs de la bonne parole sont trop heureux de pouvoir témoigner de leur foi musicale. Le bouche à oreille n'a-t-il pas permis aux bons us et coutumes de survivre ? Alors ouvrez les grandes, vos oreilles. Imaginez-vous au cœur d'une salle sentant bon le goudron et les vapeurs d'éthanol. Relevez vos manches, le virus du blues va vous être administré. Celui que nos quatre amis ont reçu une bonne génération plus tôt. En l'occurrence le blues urbain électrique, le Chicago blues des années 50, celui de l'écurie Chess. Un ange passe ! Dans l'ombre, des pouces se lèvent. Ceux de Willie Dixon, de Robert Johnson et de Muddy Waters. Ces dieux du passé ont le sourire aux lèvres.

Nous sommes fin octobre 1999, à Fâches-Thumesnil, aux Arcades. Le public est bien présent, de Benoît-Philippe Abeloos à Alexandre Waymel. Mathias, Patrick, Gaby et Serge, entrent en scène, affublés de John the Conqueroo. Le black cat bone et le mojo au col, ils entament l'heure qui leur est créditée. Admirons au passage la rigueur de la section rythmique, la classe montante et épanouie de Mr Dalle, la voix grave à l'accent continental et le saxo de Gabye (NDR : pas assez mis en évidence à mon goût). C'est bien parti ! Pour le vieux blouseux que je suis, je leur dirai, poursuivez l'expérience de votre écriture, "I'm worried", "Shakin' up the joint" et "Blues for Zeph". Voilà bien le Sugar Mama du nouveau millénaire. God bless you folks!