Flash-back : nous sommes à la fin des sixties! Enfin, plus exactement en 1966. La musique contemporaine est en pleine effervescence : elle célèbre la rencontre et la fusion des styles. Sans se soucier des règles. Certains musiciens se sentent à l’étroit au sein de leur propre groupe. Surtout les plus doués. Et décident de vivre de nouvelles aventures : c'est le mythe des supergroupes. The Cream en est certainement la tout première manifestation. Une formation réunissant la ‘crème’ des musiciens de l’époque : Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker. Fondé en juin 66, ce trio d’exception trouvera rapidement un rival d’envergure : le Jimi Hendrix Experience. Surnommé ‘God’, Clapton avait transité chez les Yardbirds avant d’éclater au sein de l'école des Bluesbreakers de John Mayall. Il avait d’ailleurs participé à l’enregistrement de leur éponyme devenu légendaire. Ce brillant (NDR : et le mot est faible !) guitariste bénéficiait enfin d’une section rythmique d’exception : le chanteur/bassiste/compositeur Jack Bruce et le fantastique drummer Ginger Baker. Ces deux personnages avaient participé aux premiers soubresauts du blues en Angleterre ; en militant chez l’Alexis Korner's Blues Incorporated et le Graham Bond Organization. Fils légitimes du British Blues Boom, les trois musiciens partageaient donc les mêmes racines. Mais ils voulaient aller bien plus loin en gommant les limites d'un genre, pour explorer de nouveaux territoires sonores. Un concept qui allait passer par l’allongement des plages pour permettre aux musiciens de se libérer. Et qui se soldera par le succès à l’échelle mondiale de leur blues rock bien trempé. Pourtant, l'aventure Cream ne durera que l’espace de trente mois. Soit jusque décembre 1968. Faut dire que les musiciens se détestaient royalement. Avant de poursuivre leurs aventures en solitaire, ils avaient quand même eu le temps de marquer clairement leur territoire, léguant quatre albums studios ("Fresh Cream" en 66, "Disraeli Gears" en 67, "Wheels of fire" - un double elpee dont un live - en 68 et "Goodbye Cream" en 69) et deux testaments ‘live’ : "Live Cream" en 70 et "Live Cream Vol 2" en 72. Sans oublier les classiques "White Room" et "Sunshine of your love", ainsi que leur version du "Crossroads" de Robert Johnson. Depuis, seul Clapton est parvenu à faire carrière. Il est même devenu une star universelle.
36 ans après leur séparation, le trio a décidé de se reconstituer pour accomplir une seule et unique tournée. Un périple entamé au Royal Albert Hall de Londres, en mai, et clôturé au Madison Square Garden de New York, fin octobre dernier. Sous-titré "London May 2-3-5-6 2005", ce double album immortalise le début de cette nouvelle aventure. Et constatation : le son très caractéristique du vieux trio n'a pas pris une ride. Bruce et Baker forment toujours cette assise rythmique inébranlable et talentueuse. Clapton renoue, sans la moindre difficulté, avec le style qu’il pratiquait à l’époque. La critique a rarement épargné Slowhand Clapton. A tort ou à raison. Mais une chose est sûre, il reste un musicien hors pair. La quintessence du répertoire est passée ici en revue ; et notamment les adaptations de classiques du blues : "I’m so glad" de Skip James, "Crossroads" de Willie Dixon, le traditionnel "Rollin and tumblin" et "Born under a bad sign" de Booker T (une compo popularisée par Albert King). Sans oublier l’inévitable "Crossroads", imprimé pour la circonstance sur un tempo plus lent. L’oeuvre recèle également la cover du "Stormy Monday" de T-Bone Walker, un slow blues fort classique qui n'avait pas été gravé sur vinyle à la grande époque. Quelques compos personnelles, dont les plus notoires sont issues de la plume de Jack Bruce : "NSU", "Politician", "Deserted cities of the heart", "White room" et "Sunshine of your love" (NDR : morceau pour lequel il avait reçu la collaboration du poète Pete Brown). Et puis le "Badge", co-signé par Eric Clapton et George Harrison. Baker se réserve quand même la paternité de trois fragments : le curieux et dispensable "Pressed rat & warthog", "Sweet wine" et "Toad", tremplin idéal pour produire son célèbre solo de batterie kilométrique. Vu la qualité du son, les vieux aficionados, mais aussi les néophytes, devraient facilement y trouver leur compte…