Si mes souvenirs sont bons, il y a onze années que je n’avais plus mis les pieds au VK. C’était lors du concert de Chumbawamba. Le seize novembre 1997, très exactement. Faut dire que le climat dans le quartier, à l’époque, était plutôt tendu. S’aventurer le soir à Molenbeek, c’était un peu la zone. Enfin, c’est le sentiment que j’éprouvais. Et que partageait, vu les expériences vécues, la plupart des baroudeurs de concerts rock. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Les rues sont bien éclairées. Pas vu de rassemblement hostile. Un commissariat de police a été construit dans le quartier. Et on se sent davantage en sécurité. D’autant plus que le staff du VK implique une équipe multiculturelle aussi soudée qu’efficace. Un bel exemple d’intégration…
Suite au remarquable concert accordé dans le cadre du festival Pukkelpop, la formation californienne (NDR : de San Francisco très exactement) revenait donc en Belgique pour un set très attendu. On n’était d’ailleurs pas loin du sold out…
Jennifer Gentle servait de supporting act. Une formation italienne. Issue de Padoue très exactement. Née en 1999, elle a compté jusque cinq musiciens ; mais est réduite aujourd’hui à un duo : le chanteur/compositeur/guitariste et membre fondateur Marco Fasolo ainsi que le claviériste/vocaliste Liviano Mos. Moustache à la gauloise et longs cheveux, ce dernier trahit le look d’un musicien de métal des seventies. Pensez à Black Sabbath. Il souffle aussi ponctuellement dans un kazoo. Premier groupe transalpin à être signé sur le label Sub Pop, Jennifer Gentle compte parmi ses admirateurs Mark Arm (Mudhoney), Grahan Coxon (Blur), Jarvis Cocker, Mars Volta, Julian Cope et même des musiciens d’Architecture In Helsinki ainsi que des Dandy Warhols. En fait leur psychédélisme farfelu, presque cartoonesque, s’inspire de Syd Barrett ; mais également du cinéma italien (Fellini et Morricone, tout particulièrement). Marco possède un timbre particulièrement aigu, androgyne, rappelant parfois Danielson, alors que le falsetto de Liviano est plus limpide. Leur musique est très minimaliste, mais assez complexe. Les accords dispensés par Marco, à la guitare, plutôt arides. Les changements de rythme constants. Cool au début, le set s’achève par deux titres puissants et énergiques, dont le premier bénéficiera de la participation de Meric et Logan des Dodos, aux percus. Une demi-heure, c’était largement suffisant. En fait, pour pouvoir apprécier ce style musical, finalement très proche de la prog, il est indispensable de bien connaître les morceaux. Sans quoi, on est constamment déboussolés.
Place ensuite aux Dodos. Un trio californien. A gauche, Meric Long. Probablement d’origine mexicaine (NDR : la formation est issue de San Francisco !) Le plus souvent assis devant deux micros. L’un destiné aux basses, l’autre aux aigus. Il change de guitare à chaque morceau. Ses grattes acoustiques électrifiées, il les joue en fingerpicking. Il imprime régulièrement le rythme en frappant du pied sur le podium. Il se sert de temps à autre d’un bottleneck. Parmi ses râpes électriques, il dispose d’un spécimen qui a du vécu, tant la boiserie est usée. Ses interventions allient punch et virtuosité. Il possède une voix claire, qui se conjugue très souvent en harmonie avec celle du drummer, Logan Kroeber. Le deuxième larron siège à droite de la scène. Pas de grosse caisse. Rien que des toms et des cymbales. Et puis un tambourin fixé en-dessous de son pied droit. Son amplitude, sa versatilité et sa dextérité en matière de drumming sont sidérantes. Il est capable de reproduire le bruit d’une machine à écrire, en tapotant le bord de son tom ou de ficeler une mélodie rien qu’en caressant ses peaux. Enfin, au centre, mais en retrait, milite le dernier arrivé : Joe Haener. Préposé au xylophone et aux percus. En fait de percus, il tire le plus souvent parti de sonorités qui émanent d’une poubelle métallique complètement cabossée. Et franchement, ça claque ! Très discret (NDR : il se cache derrière son matos quand il ne doit pas participer aux festivités), Joe se révèle terriblement efficace.
La musique de Dodos brasse une multitude d’influences (NDR : à cet égard, je vous invite à aller revoir la chronique consacrée à leur dernier album, « Visiter »). Cependant, l’une d’entre elles saute aux oreilles : celle du troisième album du Led Zeppelin. Oui, oui, le plus acoustique et personnellement l’œuvre majeure du dirigeable. Surtout lors des morceaux les plus bluesy. Mais en même temps, le groupe y injecte un feeling latino, hispanique plus précisément, et libère une intensité percussive qui vous prend littéralement aux tripes. Au fil du set, Meric commence à se lever de plus en plus souvent tout en martelant le rythme du pied sur les planches. Il abandonne même sa six cordes, en fin de parcours, pour cogner également sur le bidon martyr. A cet instant, Joe est allé rejoindre Logan pour partager les drums . Bref au fil de la prestation, l’intensité et l’ambiance montent en crescendo. Impossible de rester en place tant le rythme est contagieux. Et provoque in fine une véritable transe. On ne sait plus trop où on en est. L’intensité est à son paroxysme. Les changements de rythmes sont légion. Les instruments bavardent entre eux. Et multiplient les réponses cinglantes. Meric est en nage. Joe aussi. C’est même beaucoup plus spectaculaire. D’ailleurs, lorsque les perles de sueur giclent littéralement de son front, pendant qu’il assène furieusement ses coups sur le bidon, on ne peut y voir qu’une attitude esthétique. Et le concert s’achève dans la frénésie la plus totale.
Deux titres seront accordés en rappel. Et lors du dernier morceau, cerise sur le gâteau, les musiciens de Jennifer Gentle viennent apporter leur collaboration aux percus, martelant notamment le sol à l’aide de sticks. Un final extatique et carnavalesque ! Les Dodos ne reviendront plus. On en aurait quand même encore bien repris un morceau. Surtout d’un aussi savoureux gâteau…
Organisation : VK