Pour que le flambeau du blues rural continue à brûler, Matthew Jackson est à la recherche de ces vieux bluesmen qui deviennent de plus en plus rares. Aussi, le fondateur de Fat Possum sillonne constamment les terres de son Mississippi natal. C'est presque par hasard que ce fin limier a déniché Charles Caldwell. En mai 2002. A quelques kilomètres de chez lui. Un colosse de 59 balais qui, hormis pour se rendre à son travail à Grenada au volant de sa vieille Cadillac, n'avait pratiquement jamais quitté son fief de Coffeeville. Jackson l’a donc convaincu de le suivre dans le studio Money Shot à Water Valley. Armé de sa vieille Gibson 135, Charles aligne ici onze chansons issues de sa plume. Il est parfois épaulé par l'un ou l'autre drummer (Spam, Tino Gross ou Ted Gainey). Son blues est primaire, rudimentaire ; sa voix est puissante et claire. Un organe idéal pour déclamer ses textes entrecoupés par son jeu de guitare amplifié, incisif, parfois approximatif, mais toujours reflet de la sensibilité naturelle de l’artiste.
Il entame les hostilités par un excellent "Hadn't I been good to you". Un parfait résumé de l'album. Un blues qui à force de répéter les mêmes motifs entre en transe. Après une intro chaotique, "Old man" embraie par un boogie convaincant. Sa voix devient chevrotante. Le rythme me rappelle étrangement le John Lee Hooker de ses débuts. Paisible, "I know I done you wrong" est un véritable joyau. Très ancré dans le Mississippi profond, ce blues poignant, grave, est tellement authentique. Sa voix reste limpide tout au long d’"I got something to tell you". Le rythme s’accélère. Seul aux cordes, il libère généreusement son blues si personnel. Particulièrement minimaliste, "I'll do anything you say" évolue sur un thème musical sans doute emprunté à "You don't love me". "Alone for a long time" traduit le cri déchirant émis par un être solitaire. Il ne parvient pas à trouver l’âme sœur susceptible de l’accompagner. Sa voix n'en finit pas de trembler au rythme de "Movin' out movin' in". Sa manière de chanter et son attaque percussive des cordes sur "Down the road of love" évoquent une nouvelle fois John Lee Hooker. Le tempo épouse une forme hypnotique sur "Same man". Sa voix nasillarde ravage tout sur son passage. Soutenu par les baguettes de Spam (NDR : le batteur de T-Model Ford), Caldwell relance sans cesse ses cordes rythmiques. Le tempo maintient sa vitesse de croisière pour nous entraîner dans les bois ("Goin' through the woods"). Cet opus attachant s’achève par un "Remember me" totalement bouleversant. Sur un ton toujours aussi répétitif, il sanglote : "Pouvez-vous vous rappeler de moi ?". Une prière prémonitoire lorsqu’on sait qu'au cours de l'enregistrement de ce premier et seul album, il devait tomber malade. Atteint d’un cancer du pancréas, affection qu'il pouvait difficilement soigner par manque de moyens, il nous a quittés en septembre 2003. Il avait à peine soixante ans, laissant une veuve, cinq filles et quatorze petits-enfants.