C’est dans l’enceinte du Cirque Royal que les organisateurs des Nuits Botanique ont décidé d’accueillir les Américains de Low, les Suédois de Junip et le Britannique Barbarossa. Une configuration réduite au strict minimum où les loges étaient murées d’une toile sillonnée de lumières en boucle aux faisceaux subtilement psychédéliques.
Face à un parterre silencieux et singulièrement discret (50 personnes tout au plus), James Mathé, seul sur scène, caché derrière sa barbe rousse, retrousse les manches de sa marinière avant de lancer ses séquences électro conçues pour habiller ses textes pop-folk sombres et délicats. Un univers atmosphérique où la voix majestueuse du songwriter londonien s’aventure davantage sur des airs électroniques que par le passé. Venu présenter son Ep « Butterfly Plague », sorti en 2012, Barbarossa nous offre une belle entrée en matière pop-folk juste avant d’accueillir les Suédois de Junip.
Les quelques minutes qui suivent la fin du set de Barbarossa nous font comprendre, sans l’ombre d’un doute, qu’une grosse partie du public s’est déplacée pour écouter la folktronica du sextet scandinave. Les corps se glissent en masse dans les couloirs du Cirque, la rumeur enfle autour du dernier album éponyme « Junip ». Les noms de Barbarossa et Low se fondent plutôt dans le silence. Je m’incline, je souscris à l’évidence : la véritable tête d’affiche du soir, c’est incontestablement Junip.
Il a fallu près d’une décennie avant que le premier long playing de Junip ne soit enfin publié. Victime du succès planétaire rencontré par José Gonzales, leader incontournable du groupe, le trio suédois végétait dans un demi-sommeil rêveur jusqu’en 2010. Comme à la poursuite d’un songe d’adolescent, les trois amis d’enfance guettaient inlassablement l’instant. L’instant du premier Opus. Cet instant symbiotique convoité depuis 1998. Cet instant incessamment différé par la célébrité grandissante de l’enfant prodigue. Laissés dans l’expectative, Elias Araya (drums) et Tobias Winterkorn (claviériste) ont observé sans ciller l’ascension fulgurante du trinôme. C’est alors que José Gonzales décide subitement d’abandonner sa guitare aux cordes d’acier noueuses pour rejoindre fidèlement ses deux autres tiers. Il reprend enfin son souffle et se consacre sereinement à son projet initial : Junip. Jouer en équipe l’inspire subtilement et le résultat est stupéfiant : ‘Nous ne sommes ni les meilleurs ingénieurs du son, ni les meilleurs musiciens, mais nous savons enfin ce que nous aimons’. Dix ans de patience et de frustrations récompensés par « The Fields » : une curiosité folk-pop-électro addictive sortie en 2010. Transcendé par le succès de cet elpee, le trois-pièces issu de Göteborg repousse encore les frontières expérimentales et s’enrichit de trois nouveaux membres pour sortir un deuxième album éponyme, en 2013.
L’architecture minutieuse du deuxième album achevée et déjà remarquée par la presse, Junip peut à présent user de ses mélodies pour fouler sereinement toutes les scènes internationales. Celles présentées ce mardi au Cirque Royal ont encore surpris d’une setlist hétéroclite oscillant du calme au rugissement, de la simplicité au désordre chaotique. Un patchwork étoupé d’une voix de chaman millénaire, de paroles férocement poétiques et de sons délibérément rugueux revêtant les lieux d’une étoffe au grain flou, mélodique et hypnotique. Un mélange séduisant et capiteux qui nous plongerait dans les univers peu conventionnels du folk-jazz de John Martin ou de la soul psychédélique de Richie Havens ; le tout parfumé d’arrangements électroniques. Bref, une capsule d’oxygène gonflée de folk, de pop, offrant un nouveau souffle à un registre pop-folk trop souvent répétitif.
Le sextet suédois surprend d’un concert rigoureusement équilibré et cohérent doté d’une mécanique mélodique de haute précision. Un set composé de chansons riches d’influences, sans texture ostentatoire, sans variation dynamique inutile, sans accord superflu qui s’ouvre sur les champs crépusculaires de « Line On Fire ». Bref, un concert fidèle au dicton : ‘Less is more’.
Çà et là, la chaleur des claviers de Winterkorn, les rythmes subtilement insistants d’Araya, la voix paisible et le lyrisme énigmatique de Gonzales tissent d’heureuses, de délicieuses mélancolies construites de sons analogiques. De Moog sur « Your Life Your Call ». Paroles et mélodies oscillent entre chaos et renaissance, entre vie et mort. Des morceaux qui tantôt s’irradient des origines argentines de José Gonzales et tantôt se perdent dans les nuits vaporeuses de sa Suède adoptive.
Junip sonne comme un vrai groupe. Un sextet solide aux éléments complémentaires qui ne devrait pas faire regretter à José Gonzales son retour sur la ‘Junipsphere’. Une nouvelle expérience qui étoffe incontestablement son répertoire et résonne comme une renaissance artistique. Heureux aboutissement de ses efforts passés.
Pourtant, la plus grande faiblesse du band réside précisément dans cette belle régularité. Les plages qui ont admirablement fonctionné sur « The Fields » marchent tout aussi bien sur le dernier elpee. Malgré la mise en retrait relative de José Gonzales, quand on songe aux réalisations précédentes, le charme à combustion lente des nouveaux titres pourrait se décrypter comme un pas saisissant vers des covers des premiers morceaux de la formule solo du chanteur. Outre quelques expérimentations originales, les fans du groupe noteront cependant une faible progression par rapport au matériel sonore précédent. Ainsi, de nombreuses nouvelles compos se présentent davantage comme de belles musiques de fond. Sans rien vouloir ôter au talent indéniable des six musiciens, à la qualité artistique du deuxième opus et à la performance scénique, il serait temps que Junip sorte de ce ghetto doré et par trop confortable de son succès planétaire et ose de nouveaux horizons musicaux.
L’indie rock de Low avait pour mission de clôturer une soirée aux couleurs folk jusque-là bien tranquilles. Il ne fallait certainement pas compter sur le slowcore étasunien pour affoler les décibels et secouer les esprits du public. Ils n’étaient d’ailleurs pas venus dans cette optique, mais plutôt pour présenter leur dixième album, « The Invisible Way », sorti le 18 mars dernier sous le label Sub Pop et produit par Jeff Tweedy de Wilco.
Vingt ans de carrière, dix albums studio et rien de neuf sur la planète Low. Seule révolution, la production de Jeff Tweedy. Une ligne artistique qui déteint sur les planches et éloigne les musiciens de leur magie d’Antan. Une production qui se borne à lever le pied sur la reverb’. Un parti-pris dépouillé qui retourne aux racines, mais ne pardonne rien.
Très vite, « Just Make It Stop » nous embarque dans une ballade pop-folk mid-tempo et c’est tout le magnétisme fragile du groupe de Duluth (Minnesota) qui s’envole. Pire, même les harmonies vocales d’Alan Sparhawk (chant/guitare) et Mimi Parker (chant/batterie) sonnent plat. Les paroles mornes, les mélodies pessimistes, les tempos lents et l’inquiétude lancinante plongent la salle dans une profonde léthargie où l’ennui règne en silence. Seuls quelques mouvements de gratte énervée viennent agiter les cris d’une poignée d’aficionados.
Trop de titres faibles viennent habiter l’espace, un atmosphérique trop atmosphérique, le plombant. « To Our Knees » se déguste sans mal, « So Blue », « Holy Ghost » ou « Four Score » nous proposent des mélodies sans génie qui tournent rapidement en rond. Un changement de cap artistique qui ne fonctionne pas et s’éloigne des prestations scéniques habituelles. Malheureusement, le parti pris dépouillé ne pardonne pas ici. Et condamne ce concert à une prestation mineure. Une prise de risque tout en leur honneur qui n’a pourtant pas rencontré un vif succès sur scène.
Soulignons, finalement, la synchronisation entre la structure sonore et le visuel projeté en fond d’écran. Un fond visuel N/B qui tente de renforcer les mélodies atmosphériques. Une photographie austère qui fusionne assez ingénieusement avec le son. Quelques belles vues du ciel qui reposent un instant les oreilles et nous permettent d’ouvrir les yeux. Une projection qui a eu le mérite de rendre le temps un peu moins long.
Eric Ferrante
Low + Junip + Barbarossa
(Organisation Botanique)

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