Conversation enregistrée, il y a quelques semaines, entre le photographe et le rédacteur.
A : Seb, ça te dirait d’aller shooter Savages ?
S : Sava- quoi ?
A : ‘Sa- va - ges’ (NDR : prononcez ‘sa-vais-gise’).
S : Tu penses que ça va me botter ? »
A : Absolument, c’est du post punk pratiqué par un groupe de filles !
S : Ah, idéal pour shooter, alors…
A : Oui, et elles font sensation en Angleterre. Elles sont déjà passées dans l’émission de Jools Holland et joué dans de grandes salles.
S : Alors OK, on y va !
Après avoir publié un premier Ep réunissant des titres immortalisés en ‘live’ (« I’m here »), Savages a gravé, en ce début mai, son premier elpee. Il s’intitule « Silence Yourself ». Au menu, du rock conjugué au féminin digne de la quintessence punk, new wave et gothique, qui a sévi au cours des eighties. On pense, bien sûr, inévitablement à Joy Division, Fugazi et Siouxsie and The Banshees. Les plages de l’opus sont entrecoupées de moments plus feutrés, susceptibles de sonoriser une BO de cinéma d’auteur. La chanteuse, Jenny Beth, a d’ailleurs composé quelques musiques de film, avant de fonder son band. Un projet impliquant quatre superbes filles capables d’insuffler une énergie nouvelle, à un mouvement qu’on pensait définitivement consommé.
Pas de préambule, elles nous plongent immédiatement dans le vif du sujet. Classieuses, réservées mais efficaces, elles nous mettent d’emblée en confiance. Pas de clins d’œil aguicheurs ni envolées mielleuses et encore moins de tentative d’hameçonnage. Et pourtant, on se sent à l’aise, et on entre dans leur set, comme illuminé par un sourire intérieur. C’est d’ailleurs ici que se situe la complicité entre le public et le groupe. Une impression de plénitude vous envahit. Le sens mélodique est soigné. Tout est exprimé de manière juste et entière. Et les surprises ont de quoi ravir, car on ne s’y attend jamais vraiment. Jamais mièvre ou passive, cette énergie vibre clairement en notre for intérieur et communique des émotions qui nous transportent. Et à ce titre on leur est reconnaissants.
Ce soir, l’Orangerie baigne dans le rock en noir et blanc. N’en déplaise aux machos, les demoiselles nous remuent instantanément les tripes. Leur show est irréprochable. Le quatuor manifeste une assurance et une sérénité que nous ne soupçonnions pas. Elles revisitent le passé en se servant du présent, afin de nous faire revivre des moments inoubliables.
Le noir et blanc démodé ? Punk is dead ? On se le demande, en voyant aussi une grande partie du public composée de vieux ‘corbeaux’ qui hantent les soirées pour nostalgiques des 80’s. Mais rien n’est moins sûr ce soir. En ce qui concerne Savages, le revivalisme a retrouvé toute sa saveur sauvage…
Setlist : 1.City's Full /2.I Am Here /3.She will / 4.Fuckers / 5.No Face / 6.Strife / 7.Waiting For A Sign / 8.Flying To Berlin / 9.Give Me A Gun / 10.Another War /11.Hit Me Play /12.Shut Up/13.Husbands
Français expatrié à Londres, Johnny Hostile avait été invité à entamer la soirée. Au départ, il est producteur. C’est également lui le cofondateur de Pop Noire. Un label qui a notamment signé Lescop. Et sa compagne n’est autre que Jehnny Beth, la vocaliste de Savages. Pas étonnant qu’elle vienne rejoindre Johnny, pour partager un duo, au milieu du set. Et ce petit chassé-croisé entre amoureux, sur les planches, est émouvant. Post/punk, la musique de Hostile lorgne parfois vers Neon Judgment. En plus ténébreux. Comme si elle cherchait son chemin pour atteindre le bout du tunnel. Et le lightshow accentue cette impression. A mon humble avis, pour bien cerner cette expression sonore, reconnaissons-le fort intéressante, il faut une oreille avertie ou tout au moins, avoir eu le loisir d’écouter et de réécouter les disques de cet artiste, avant d’assister à sa transposition en ‘live’.
Aes Sedai et Sébastien Leclercq
Savages + Johnny Hostile
(Organisation Botanique)
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Les conditions météo pourries de ces dernières semaines ont malheureusement été l’invité surprise de cette 20ème édition des Nuits Botanique. Un froid de gueux qui aurait été plus supportable dans le Grand salon cosy et chaleureux du Museum où le triple concert de ce lundi soir était initialement prévu. Finalement déplacé vers la fraîcheur hivernale d’un chapiteau tremblant sous des bourrasques clairement venues du Nord, le public timide et transi s’était blotti devant la scène frissonnante pour accueillir le folk-rock mélodique de Swann, le folk-pop surréaliste d’Ólöf Arnalds et le pop-rock ‘pleurnichard’ de Tom McRae. Une configuration globalement acoustique et intimiste qui aurait décidément apprécié un espace plus confiné.
A l’âge de 23 ans, Swann est déjà considérée comme l’un des porte-drapeaux français dans le registre folk-rock. Elevée au Velvet Underground par des parents mélomanes, Chloé s’affirme très vite comme une songwriteuse et multi-instrumentiste (guitare, piano, harmonium…) de talent. Forte de ses qualités d’écriture et de son potentiel vocal, la jeune chanteuse fait une entrée remarquée en présentant un premier disque plaisant intitulé « Neverending », ce soir, sur les planches du chapiteau.
Vêtue d’une robe de soirée légère à carreaux noirs et blancs et flanquée d’une guitare acoustique, Swann balance des mélodies gracieuses et impose progressivement la force de sa patte musicale héritée de Patti Smith, Cat Power ou encore Lou Reed face à un public plus glacé que glacial. Et pour cause. Une ambiance de fin du monde règne sur un parterre peu habité ; le vent cogne aux portes et aux fenêtres d’un chapiteau vacillant, son sifflement se glisse sur la toile et ses airs frigorifiques s’engouffrent, pétrifiant les âmes. Un léger frémissement d’hésitation envahit la scène. Pourtant, Chloé, soutenue par ses deux musiciens, ne se laisse pas démonter et balance les sons électriques de « Show Me Your Love » et la reprise de « Bobby Brown (Goes Down) » de Frank Zappa. Le charme finit par opérer et le visage d’ange de Chloé se couvre d’un sourire soulagé pour clôturer un set plutôt réussi.
Swann ne jouit certainement pas de la notoriété et du don de communication de son ainée folkeuse Lou Doillon (voir compte rendu du 12 mai ici) mais elle possède une qualité bien plus précieuse, le talent !
Habituée aux grands froids du Nord, l’Islandaise Ólöf Arnalds ne semblait aucunement contrariée par le temps hivernal de ce mois de mai (NDR : notons au passage le nombre important d’artistes scandinaves et principalement islandais programmés à l’affiche des Nuits 2013 : Sóley, Ólafur Arnalds, Junip, Rebekka Karijord, Valgeir Sigurðsson… un bel indice du dynamisme politico-culturel rencontré dans les pays traversés par le Cercle Arctique.) Seule sur l’estrade, armée d’une sèche noueuse et affichant une touchante timidité, l’une des membres actives du célèbre collectif Múm nous livre une curieuse version acoustique de son troisième elpee solo, « Sudden Elevation », sorti le 4 février dernier sous le label Konkurrent. Prestation surréaliste ne ressemblant en rien à la version studio du long playing. Un bric-à-brac de morceaux bricolés, tantôt chantés en anglais, tantôt en islandais, et comme improvisés. La chanteuse islandaise nous raconte des histoires banales sur un ton badin qui, dans un premier temps, surprend le public, puis le captive par la grâce déconcertante de sa naïve sincérité. Elle est émouvante, désarmante. Ses histoires légères nous parlent d’une ville islandaise où il ne se passe rien. Où le seul divertissement se résume au passage mensuel d’un cargo. Comparé à celui d’Ólöf, le pays de Candy ressemble à un manga trash. Bref, l’ovni Ólöf vient de s’abattre sur les planches du chapiteau.
Musicalement, les mélodies voyagent entre un genre traditionnel islandais, des reprises de Caetano Veloso et des ballades interprétées dans la langue de Shakespeare. « Return Again » nous propose une mélodie fragile, presque friable, bercée d’une voix paradoxale, angélique et malicieuse, d’arpèges de guitare graciles et rêveurs. Un air désinvolte et coquin qui sillonne la setlist d’un concert réinventant des peines de cœur magiques, éclatées et irréelles. Un son aux harmonies simples mises au service d’une voix ondulante qui flirte incestueusement avec celle de ses ainées Stina Nordenstam et Anja Garbarek.
Malgré une prestation scénique très sage, le chant lyrique nous réserve pourtant quelques moments d'exception et emporte l'auditeur vers des territoires inconnus. Ainsi, « Call It What You Want » s’énerve et s’élève aussitôt vers les univers oniriques de Joanna Newson ou Karen Dalton. Une voix singulière dont elle joue comme d’un instrument.
Il y a deux ans, la chanteuse islandaise nous confiait : ‘Depuis l’adolescence, je joue pour les mariages, les enterrements. J’aime ce rôle communautaire : jouer pour la famille, être avec les gens quand ils ont des choses à célébrer’. Cette année, l’artiste venue du Nord a dignement contribué à fêter les 20 ans du festival bruxellois.
Eric Ferrante
Ólöf Arnalds + Swann
(Organisation Botanique)

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