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Innocence Is Kinky

Écrit par - Laurent Deger -

Jenny Hval est considérée comme une des artistes majeures du songwriting scandinave. D'abord découverte sous le pseudonyme Rockettothesky, elle sort son premier album « To Sing You Apple Trees » en 2006, un opus qui propose un folk encore relativement classique mais interpelle déjà les fans de voix particulière. Suit l'onirique « Medea » (2008) aux compositions plus complexes qui l'installe définitivement dans la catégorie des artistes atypiques. « Viscera », première réalisation sous son vrai nom pour le compte de Rune Grammofon, lui succède en 2011. Mieux distribué et distillant une minimal folk hantée produite par Deathprod, il est encensé par la presse spécialisée. On ne peut que recommander l'écoute de ces trois elpees ainsi que celle de Nude On Sand, un projet en duo avec Håvard Volden, sorti l'année passée.

Parallèlement à sa carrière de musicienne, Jenny a aussi écrit deux romans qui ont connu un certain succès en Norvège. Les mots sont d'ailleurs particulièrement importants dans l'œuvre de la Scandinave. Chuchotés, récités, scandés, hurlés, tourbillonnants, ils délivrent une poésie crue et  provocatrice (le disque s'ouvre sur un perturbant ‘That night, I watch people fucking on my computer, nobody can see me looking anyway... a black vegetable soup of hair and teeth’). Des paroles sombres, volontairement cruelles sur le sexe, les sexes, la psycho-géographie d'Oslo ou Anders Breivik (le massacre d'Utøya est survenu pendant l'écriture et a fatalement influencé fatalement l'atmosphère du disque) portées par une voix cristalline aux modulations étonnantes.

« Innocence Is Kinky » constitue certainement l'album le plus audacieux de la citoyenne d'Oslo. Tellement audacieux qu'on peut facilement s'y perdre. Et pour cause, plus expérimental, son long playing a bénéficié du concours de John Parish à la production, qui semble avoir pris un réel plaisir pour aider la Scandinave à concrétiser ses improvisations. En effet, un certain nombre de morceaux ont été composés à la base pour des performances : une installation son et lumière proposée dans un centre d'art et une bande-son imaginée pour accompagner la projection d'un film muet français de 1928 "La passion de Jeanne d'Arc". On se promène donc à travers différents univers et même au sein d'une même chanson, le propos est rarement linéaire. Comme une montagne russe, les notes de Jenny s'emballent puis s'apaisent, sa voix nous cajole puis nous bouscule sans répit tour à tour trafiquée, étirée, distordue par le malicieux Parish.

Jenny Hval voue une admiration sans borne à Blixa Bargeld. Le titre de l'LP adresserait un clin d'œil au "Silence Is Sexy" d'Einstürzende Neubauten et la chanson éponyme évoque d'ailleurs les atmosphères de ce grand album. Parmi ses autres héros figurent Kate Bush, Nick Cave, Michael Gira et Patty Smith. Tous ces spécialistes de la tension poétique hantent incontestablement "Innocence Is Kinky", mais c’est avant tout une œuvre personnelle, hors des modes, atypique comme le visage de sa conceptrice. Passant de la féérie vénéneuse à la Björk et CocoRosie de "Mephisto In The Water" aux guitares saturées de "I Called" (qui commence comme du Breeders premier album) et "I Got No Strings" puis se dirigeant vers des paysages synthétiques éthérés, peuplés de drones, qui justifient les nombreuses comparaisons avec Julia Holter et Julianna Barwick pour se conclure en folk onirique ("Death Of The Author", "Amphibious, Androgynous") plus proche de ses compositions préalables.

Album à tiroirs, foisonnant, "Innocence Is Kinky" nécessite un temps de digestion. Une fois apprivoisé, le monde de Jenny Hval peut se révéler amical. Essai sans concession qui parle de nos fêlures (‘When I speak, i catch your disease’), il exige juste l'attention due à la poésie. 

 

Informations supplémentaires

  • Band Name: Jenny Hval
  • Genre: Pop/Rock
  • Label Prod: Rune Grammofon / Konkurrent
  • Date: 2013-04-22
  • Rating: 4
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