Sur la carte du blues, ce chanteur/harmoniciste de couleur noire est un véritable globe-trotter. Il est né en Californie, a passé sa jeunesse au Texas, s'est plongé dans l’univers du Chicago blues urbain avant de se fixer à Detroit, où il vit d’ailleurs toujours. "If all you have is a hammer, everything looks like a nail" constitue déjà son cinquième elpee, commis rien que pour ce XXIème siècle. Il fait suite à "Motor City mojo", paru en 2000 chez Blue Suit, "Deep Detroit", sur Southside en 2001, "Tell it to your landlord" en 2003 ainsi que "Listen at me good" en 2006. Ces ceux derniers ainsi que le nouvel opus, relèvent du label canadien Electro-Fi.
Shah est secondé ici par d'excellents musiciens canadiens. En l’occurrence le guitariste Jack DeKeyzer (NDR : il a sévi chez Ronnie Hawkins & the Hawks et au sein du band de Robert Gordon), le bassiste Alec Fraser (NDR : ex-Jeff Healey Band) ainsi que le batteur Al Gross. Sans oublier les invités, dont l'excellent pianiste Julian Fauth (NDR : il est responsable de plusieurs albums solos, concoctés en compagnie d’harmonicistes aussi redoutables que Paul Reddick et David Rotundo).
"Out on the highway" ouvre la route sur un tempo entraînant. La voix de Shah a du vécu. Les musiciens n’ont pas besoin de tour de chauffe ; ce qui permet à Jack s’autoriser un premier envol décisif sur ses cordes, pendant que le leader se vide les poumons sur son harmonica incendiaire. "I wonder why?" emprunte un rythme moins enlevé. Le canadien DeKeyzer se révèle un redoutable gratteur. Il dose parcimonieusement chacune de ses notes. Son intervention monte progressivement en puissance et son solo se révèle tout à fait personnel. Bien en verve, la section rythmique sert de rampe de lancement à l'harmo du maître de cérémonie sur le très funky "Bumble bee man". Jack est passé à la slide pour attaquer "Nasty brown rat", une compo imprimée sur un rythme hypnotique digne du grand Howlin' Wolf! Très roots, exclusivement acoustique, "I've got a woman black as Midnight gold" baigne dans le Chicago southside. Une tranche de blues très intense caractérisée par cette touche magnétique, presque tragique, réminiscente de Muddy Waters. Le Shah a refait le plein de carburant pour accomplir le trajet Chicago - Motor City lors d’un "Stranded in Detroit" bien huilé, et balisé impeccablement par Julian Fauth aux ivoires. "Every goodbye ain't gone" est le slow blues de circonstance. Un profond respect et une sensibilité à fleur de peau émanent de cette plage au cours de laquelle Jack et Julian se relaient sur le devant de scène. "Blues for Ford, Chrysler and G.M" nous précipité au cœur de Detroit. Le réquisitoire de Shah est sans équivoque : il pleure la grandeur révolue de sa cité d'adoption, en imprimant un tempo emprunté à un certain Jimmy Reed. La voix d’Harmonica Shah est empreinte de détresse, lorsqu’il échange un duo avec Fauth, sur "Don't you feel like a dog covered in fleas?". Un morceau qui rappelle les grands moments du blues de Chicago ; et en particulier ceux de Sonny Boy Williamson, Sunnyland Slim voire encore Memphis Slim… Une seule reprise, mais célèbre : le "Boom boom" de John Lee Hooker, bluesman mythique qui a forgé une bonne partie de sa notoriété à Detroit. "Duke and Queen blues" semble calqué sur le "I'm a king bee" de Willie Dixon ; mais on lui pardonnera cet écart, tant le morceau excelle. Cette fort bonne tranche de blues s’achève par "Cryin ' won't help me now", un slow blues attachant, bien balancé et véhiculant une dose d’émotion constante…