Dernière soirée du Bozar Electronic Festival. Un public bien plus nombreux et plus excité que la veille, venu en grande majorité pour Jon Hopkins et Modeselektor, se bouscule pour pénétrer dans la salle Henry Leboeuf afin d'assister au show audiovisuel du jeune Anglais. Une bonne partie partira après le set du duo allemand, laissant les derniers artistes jouer devant une audience plus clairsemée. Un deuxième jour plus varié dans sa programmation qui va nous procurer pas mal de bons moments.
Nous arrivons alors que la foule se presse pour obtenir un siège dans la salle qui abritera la prestation de Jon Hopkins. Il est accueilli comme une rock star. Dès les premières nappes, on sent que le public présent n'a pas envie d'écouter religieusement la nouvelle étoile montante de la musique électronique. Les filles se pâment : ‘qu'il est beau, qu'il est sexy’ ; et en plus, il joue du piano. Certes, quelques pauvres notes au détour de deux morceaux suffisent pour engendrer l'admiration. Mais les beats se pointent. Le public se lève comme un seul homme, et c'est parti pour l'hystérie. Bien sûr, il faut bien avouer que le jeune artiste a du talent. Il dispense un set ‘live’ bien plus musclé que son excellent album "Immunity". L'electronica abstraite du départ se transforme progressivement en une IDM et une techno franchement dansante, concédant même quelques bribes de sonorités dubstep, sa prestation atteignant son apogée dans le formidable et transique "Open Eye Signal". On saluera donc la poésie de la première moitié de parcours, bien mise en valeur par des visuels colorés, et l'efficacité de la seconde, sans doute moins intéressante musicalement mais démontrant toute la maîtrise d'Hopkins dans l'art délicat de la danse intelligente.
Le temps d'évacuer le piano (tant d'efforts pour trois minutes de notes éparses), d'installer le matériel de Modeselektor et c'est reparti. On a déjà tellement écrit sur le duo berlinois et son goût du show. Et tout y passe, une heure d'entertainment hyper rodé où les deux garnements font s'asseoir et se relever les spectateurs, se photographient, lancent des ‘cà va? Wie gehts?’ au micro, balancent des coups de klaxon quand le beat va reprendre pour finir par la traditionnelle douche de champagne sur les premiers rangs. Et la musique dans ce ‘bazar’? Un bon vieux ‘best of’ où les tubes s'enchaînent ("Kill Bill Vol.4", Happy Birthday", "Evil Twin", ...) pour le plus grand plaisir du public, sans oublier un hommage à Apparat (toujours convalescent après son accident de moto) lors d’une excellente version d’"A New Error", une des pièces maîtresse du nouveau Moderat. L'occasion de regretter amèrement l'absence du troisième larron qui nous prive du show initialement prévu. Enfin, je m'en voudrais de ne pas évoquer les visuels de Pfafinderei. Ici aussi, on sent le service minimum. Un seul membre du trio de VJ a fait le déplacement et il se contente souvent de reprendre les images des clips. Mais les réalisations de ce collectif sont tellement au-dessus de la mêlée qu'on leur pardonne volontiers.
Le temps de changer de salle et d’inhaler l'équivalent de 150 cigarettes en fréquentant le fumoir, il est temps d'aller écouter religieusement un artiste légendaire. En effet, Jaki Liebezeit, le mythique batteur de Can, 75 ans au compteur, s'est installé sur scène avec son vieux complice Burnt Friedman. La programmation, même si elle me réjouit, est audacieuse et attire peu de curieux. On assiste pourtant à une vraie démonstration. Sous des dehors simples, l'exercice d'accorder percussions organiques et pulsations synthétiques est toujours périlleux. Mais les deux hommes sont en osmose depuis bien longtemps. On ne sait d'ailleurs qui a le plus de mérite : Liebezeit, fidèle à lui-même en véritable machine métronomique, ‘un des rares batteurs à pouvoir mêler le funky et le mental’ comme dit la légende ou Friedman, impassible, qui accorde ses bleeps aux rythmiques parfois déroutantes de l'ex-Can. Transe chamanique aux relents de dub, le concert est un long voyage à travers les rythmes, répétitifs mais jamais tout à fait les mêmes. Cette lente évolutivité, chère au Kraut-rock mais aussi à la musique africaine et à la techno, n'est finalement pas si impromptue dans le cadre de ce festival. Les moments les plus paroxystiques sont accueillis par des cris et des sifflets, suscitant un léger frémissement de satisfaction chez ces deux vieux musiciens qui ont pourtant tout vécu. Cela fait plaisir à voir. Ils se retirent sur la pointe des pieds sans que l'on se rende compte que c'est déjà fini. Pudeur germanique sans doute. Fin de l'intermède atemporel.
Nous nous éloignons un peu pendant que Terror Danjah, icône du grime, et son acolyte Champion viennent poser la touche dubstep de la soirée. Le public le plus jeune semble prendre plaisir à sauter sur des sonorités plutôt dub au départ mais qui vont progressivement évoluer vers de la drum&bass. Pas très original mais pas déplaisant.
Nous nous rapprochons pour le dernier ‘live’ de la soirée. Le Canadien Deadbeat, moustache au vent et particulièrement hilare pendant la prestation de Champion, reprend son sérieux et nous replonge dans des sonorités plus froides même si le début est plutôt tek-house. Ensuite, il propose une version musclée de ces dernières productions sur BLKRZ, le label qu'il a créé lorsqu'il s'est installé à Berlin. Et on sent que le son de la capitale allemande a, petit à petit, déteint sur les productions de Scott Monteith. Plus techno que dub à présent, seules des rythmiques dancehall cassent à peine le train-train d'un set un peu trop conventionnel, varié et pourtant monocorde. A cette heure, le Canadien a voulu faire plaisir aux danseurs en oubliant ses fans de la première heure qui attendaient plus de finesse mélodique et de sonorités hypnotiques. Le festival meurt sur un dernier beat...
Le BEAF se veut ambitieux et est assez satisfait de cette édition. On peut donc s'attendre à une programmation au moins aussi prestigieuse l'année prochaine. Peut-être y aura-t-il plus de concerts dans la seule salle destinée à la musique. Le public présent en masse, surtout le samedi soir, s'est en tout cas montré très respectueux des lieux. Un autre encouragement pour les organisateurs.
(Organisation Bozar)
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