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Elysian Fields

Fuck rock'n’roll !

Coiffée d’un chapeau de fourrure, la fille est jolie. Elle est troublante et sulfureuse, la chanteuse d'Elysian Fields. Les musiciens du groupe new-yorkais ne se sont pas rencontrés aux Champs-élysées mais à la célèbre Knitting Factory, un club où l'avant-garde côtoie le jazz, l'expérimental et le rock. C'est aussi un peu ce que « Bleed your cedar » laisse transparaître, un remarquable premier album, sensuel et libertin, sorte de réponse coquine à la mollesse psychédélique de Mazzy Star. Interview en deux parties : la première en compagnie de la lascive Jennifer Charles, chanteuse et figure de proue ; la seconde avec Oren Bloedow, guitariste et figure de l'ombre....

On vous dit influencée par le jazz, c'est vrai ?

Jennifer : J'aime beaucoup Archie Shepp, John Coltrane, Charlie Mingus, Miles Davis, Charlie Parker... J'ai en quelque sorte grandi avec eux. Mes parents avaient beaucoup vinyles de jazz. Mon frère était animateur d'une émission du style à la radio. J'ai été baignée dans cette atmosphère. J'ai écouté les disques qui étaient à ma portée dans les collections familiales.

Vu ce background très jazz, comment expliques-tu qu'Elysian Fields soit un groupe de rock?

J. : C’est que je ne me suis jamais cantonné au jazz. J'ai toujours cherché à découvrir plein de choses. J'ai aussi écouté du pop/rock comme les Beatles, Nick Cave ainsi que de Captain Beefheart. Et puis le blues de Muddy Waters, John Lee Hooker ou Little Walter Jacobs. Même la musique classique de Messiaen me séduit.

L’influence du blues, on la ressent surtout dans les paroles, non?

J. : J'ignore comment ce qu'on a pu écouter se retrouve dans notre musique. C’est un grand mystère. Mais peu ou prou, c’est quand même un constat. C’est un peu comme quand on me demande : ‘Tiens, pourquoi es-tu ainsi ?’. Et je réponds : ‘J'ai grandi dans cette partie du monde. A 6 ans, je suis allé là-bas. Mes parents étaient ainsi... » Mais en fait, je ne sais pas comment tout ce que j'explique se manifeste dans ma personnalité. Les éléments s'entrechoquent, mais où est l'influence ? Difficile à dire…

Ce que je voulais dire, c’est que les paroles de vos chansons regorgent de sous-entendus, de références au sexe, à la sexualité, comme dans le blues.

J. : J'ai peut-être un rapport avec la tradition blues, une ouverture à la sexualité, à l'émotion pure, effectivement... La sexualité est un terrain en friche et il est intéressant pour pas mal de monde. C’est aussi un sujet de conversation dynamique. Disons que pour éviter l'hypocrisie, j'aime beaucoup aborder le sexe en chanson ; c'est un terrain où je m'exprime convenablement. Et puis, briser un tabou, c'est amusant. Mais, j'ai d'autres sujets de préoccupations : la solitude, l'isolement, le désespoir, l'abandon, la libération, l'exploration, l'égoïsme, le rêve, les planètes, le cosmos aussi...  

Votre enfance a-t-elle été facile?

J. : Pas conventionnelle, en tout cas. J'ai été élevée par ma mère. Quand mes parents ont divorcé, j'étais encore très jeune. Après une autre femme a vécu à la maison, un peu comme si j'avais deux mamans. On disposait chacun de nos espaces à la maison, mais une partie de l’appartement était sous-louée à des locataires. Résultat : il y avait toujours du monde à la maison. On vivait dans une sorte de communauté. Pour une enfant, c'est une expérience enrichissante de pouvoir fréquenter des adultes, hors cellule familiale ou presque.

Une tribu plutôt qu’un groupe

Votre disque marche beaucoup mieux en Europe –et particulièrement en France– que chez vous aux States. Vous vous expliquez ce phénomène ?

Oren : A mon avis, c'est parce que les sensibilités sont différentes entre l'Europe et les Etats-Unis.

Une question de culture?

O. : Difficile à dire. Ma connaissance de la culture européenne est insuffisante ; surtout celle de la France dont je ne connais pas la langue. Mais en une semaine, on y a vendu autant qu'aux Etats-Unis, depuis la sortie du disque. Sans que notre musique parle plus aux Français?

Sur le Vieux Continent, les cinéastes notamment craignent une américanisation de la culture…

O. : Leur crainte est légitime. Si j’avais les moyens de m’opposer à l'américanisation aux Etats-Unis, je le ferais... Mais finalement, ce n'est que le retour de bâton de l'européanisation de l'Amérique, non ? Les pionniers blancs qui sont arrivés là-bas ont créé l'ultime société européenne! Maintenant il y a l'effet boomerang... De toute façon, nos racines sont européennes. Ma famille vit en Amérique depuis moins d'un siècle. Elle y est arrivée dans les années 20/30, de Vienne, d'Ukraine et de Prusse. Il y a ainsi dans ma famille une tradition de pensée engagée politiquement et culturellement. Ce qui influence inévitablement ma façon de vivre et de voir le monde.

Considérez-vous Elysian Fields comme un groupe intello ?

O. : On ne peut nier que notre travail fasse appel à l’intellect, mais ça veut dire quoi ‘intello’? Il serait impossible de sortir un disque sans avoir recours à des composantes intellectuelles. Ce n'est pas honteux.

Disons que le terme est péjoratif, surtout dans le rock'n'roll...

O. : Alors: ‘Fuck rock'n’roll !’ On ne pourrait pas être des rockers parce qu'on réfléchit ? Belle blague! On ne va pas prétendre qu’on a jamais lu un bouquin, vu un film d’auteur ou écouté Messiaen. Ce serait mentir. Il n'y a donc aucune raison de l’occulter. Le rock direct, sans background intellectuel, c'est un mythe perpétré par la bourgeoisie snob. Perso, je pense  qu’il est fondamental d'avoir le plus de culture possible et d'être le plus intello possible. Et l’humanité a besoin d'intellectualisme.

L’image de Jennifer dans le groupe semble envahissante. C’est elle seule qui est sur la pochette, sur les photos du groupe. Y a-t-il un confort à rester, comme vous, dans l'ombre?

O. : Jennifer a signé le contrat avec la maison de disques. Ne pas la monter épingle n’aurait eu aucun sens pour le directeur du label. Quand il l’a vue, il a pensé –et c’est aussi mon avis– que Jennifer était une jeune femme incroyable et qu'elle avait l'étoffe d'une star. Il n'y a aucune ambiguïté, elle est notre image, point à ligne.

Je vou1ais simplement dire qu’objectivement, vous êtes plus qu'un simple guitariste, vous composez et…

O. : Ecoute mec, si tu te baladais avec nous, je te jure que tu serais plus qu'un simple journaliste. On n’est pas du genre à rabaisser les autres, on a tendance à donner confiance à ceux qui gravitent dans le groupe et autour. Vivre aux côtés de Jennifer et n'être qu'un simple guitariste, ce n'est pas possible, tout simplement. On est plus une tribu qu'un groupe en quelque sorte...

Vous avez déjà écrit les chansons du prochain elpee?

O. : Oui et on en joue sur scène. On entre en studio cet été en espérant sortir l’album pour janvier 98. Tout est à peu près écrit, mais peut-être changera-t-on d'avis d'ici là et écrira-t-on de nouvelles compos…

(Article paru dans le n°53 du magazine Mofo de mai 1997)

 

Bis

Blur plutôt qu’Oasis…

Écrit par

En 32 ans d'existence, le ‘Top of the Pops’ n'avait jamais connu un tel événement : programmer un groupe non signé. Au début 96, Bis, jeune trio écossais n'avait pas encore conclu le moindre contrat au moment de son passage télé. Depuis, la formation –constituée de Manda Rin, de John Disco et de Sci-fi Steve– a déniché un label (Wiiija, en l'occurrence), sorti quelques Eps et un premier album (« New transistor heroes »). Le groupe a aussi effectué un saut par la Belqique, au Pukkelpop, où Bis a donné une prestation remarquable au point qu'on peut considérer qu'il figure parmi les rares révélations du festival. C'est Manda, la chanteuse/claviériste et John, le bassiste, qui ont accepté de répondre à nos questions.

Ce passage à ‘Top of the Pops’ est un bon souvenir? 

J : Oui, nous nous en souviendrons encore longtemps. Beaucoup de monde nous associe, encore aujourd'hui, à l'émission. Même si depuis, nous n'y avons plus été invités...
M : Ce qui était exaltant pour nous, ce n'est pas d'y être passés alors que nous n'avions pas de contrat, mais bien d'être programmés dans cette émission légendaire, entre Take That et Gary Numan... qui est un héros de John! C'est un rêve d'enfance de pouvoir y participer. ‘Top of the Pops’ nous semble avoir toujours existé...

Lorsque vous étiez jeunes, vous regardiez souvent cette émission?

J : Oh, tu sais, Top of the Pops était programmé tous les jeudis soirs. On la regardait après avoir avalé son 4 heures. On ne l'aurait manquée pour rien au monde.

Sci-fi Steve, John Disco et Manda Rin : pourquoi tous ces surnoms?

J : Pour le plaisir, l'esthétique. Les noms de famille sont ennuyeux !
M : Et ce choix permet d'éviter qu'un tueur fou ne regarde dans l'annuaire pour rechercher notre adresse!

Qui a dessiné de la pochette de votre album? Que représentent pour vous la BD japonaise, les mangas ou ‘Dragonball’?

M : C'est moi qui me suis chargé du graphisme de la couverture, mais nous avons tous collaboré aux dessins et au montage à l'intérieur du livret. J'aime beaucoup le dessin, tandis que John et Steve préfèrent le collage et l'assemblage... Je me suis toujours beaucoup intéressée à la BD japonaise, mais elle n'est pas très populaire en Ecosse. En ce qui concerne l'art japonais, je ne l'ai découvert que récemment, et je dois avouer qu'il a quelque chose qui me fascine.
J : Nous apprécions tous la culture asiatique, japonaise en particulier. En plus, nous sommes devenus rès populaires au Japon!
M : Nous y avons vendu 100 000 albums au cours des deux premières semaines de sa sortie. C'est dingue. Nous sommes donc devenus des stars quelque part dans le monde!

Un amour pour Blur

Est-il exact que vous souhaitez devenir aussi populaires qu'Oasis et Blur réunis?

M : Et même plus importants!
J : Ce serait vraiment bien si nous pouvions convaincre les fans d'Oasis d'aimer Bis. Mais apparemment, auprès des fans d'Oasis, cela n'a pas tellement l'air de marcher.
M : De toute façon, moi, je ne suis pas une grande admiratrice d'Oasis. Et puis, ils ne sont pas très intéressants, lorsqu'ils se produisent sur scène : il n'y a rien à voir! Je préfère un concert de Blur. Ca déménage beaucoup plus. Blur est un des rares groupes que nous aimons tous les trois! En fait, nous avons des goûts musicaux différents. Nous sommes très proches de Blur, parce que leur musique change constamment. Lorsqu'ils composent de nouvelles chansons, on ne sait jamais à quoi s'attendre. Elles peuvent être rapides, lentes. Alex et Graham peuvent aussi suppléer Daman au chant. Et cette formule s'apparente très fort à celle de Bis. Oasis, on sait exactement à quoi leur prochain single va ressembler : toujours le même rythme. Ce n'est pas le cas chez Blur.
J : Ouais, et Radiohead aussi est bien plus attachant que le groupe des frères Gallagher...
M : Il y existe beaucoup de groupes plus passionnants qu'Oasis. J'ai l'impression que les gens se sentent obligés d'acheter leur album pour être dans le coup. En ce qui nous concerne, nous voudrions réussir, mais tout en conservant le contrôle de notre création, de notre avenir. La plupart des formations qui deviennent très importantes sont souvent dépassées par les événements. Elles prennent leurs distances vis à vis de leurs fans. L’idéal pour nous, ce serait de rester proches de notre public.

Que représentent pour vous les influences qu'on vous prête comme X-Ray Spex ou les B52's?

M : X-Ray Spex? Je les ai seulement découverts lorsque des magazines nous ont comparé avec eux et finalement, j’avoue qu'ils me plaisent beaucoup. Leur album est remarquable. Et dans ces conditions, si nous sommes souvent comparés à ce groupe, c'est plutôt bien.
J : Les B52's n'étaient pas non plus un groupe ordinaire. Ils avaient quelque chose d'unique, le public n'était pas trop habitué à leur style. C’est sans doute ce qui les a rendus célèbres.
M : ils n'ont pas peur de montrer qu'ils sont heureux. Beaucoup de groupes ont peur de sourire sur les photos, de peur de ne pas avoir l'air cool. Je suppose aussi que les mélodies au clavier ont quelque chose de commun avec nous. Et puis peut-être aussi cette joie qui transpire de leur musique? Hors de ce contexte, la chanteuse des B52's ne serait sûrement pas très heureuse si on comparait ma voix et la sienne! Ce serait d'ailleurs abusif ! Pourtant, j'adorerais chanter comme elle, mais je ne sais pas, question de timbre! Et puis, il y a plus de mordant dans mes inflexions, non ?

Sur votre album, deux chansons (« Everybody thinks » et « Dinosaur germs ») sont particulièrement marquées par le ska. Comment avez-vous pu être influencés par cette musique qui était en vogue alors que... vous veniez à peine de naître?

J : Les Specials et Madness sont mes groupes préférés! Ce sont des formations sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, parce que leur musique était rafraîchissante et leurs prestations live toujours délirantes. A 2 ou 3 ans, j'avais déjà leurs disques! Et j'ai continué à les écouter jusqu'à mes douze ans.

L’école forcément !

Pourquoi la plupart des vos textes concernent-ils l'école, les drogues et le vandalisme?

M : John, comme moi, n'a que 20 ans, et Steven à peine 21. La plupart de notre vécu, c'est l'école où nous avons passé plus de 10 ans. Et puis, l'école est forcément un épisode de la vie qu'on n'oublie pas. Les autres sujets que tu cites : la violence? Je ne sais pas vraiment... La drogue? Je suis tout à fait contre...

N'est-il pas paradoxal d'afficher un look très juvénile, alors qu'au moins l'un d'entre vous pense que l'enfance était horrible? 

J : Le commun des mortels pense que dès tes 18 ans, tu dois devenir un adulte, te comporter comme un adulte et penser comme un adulte. Il est utopique de changer d'apparence et d'état d'esprit, à cet âge-là. Nous n'avons pas honte de chanter les plaisirs de la jeunesse, même si en général, il n’est pas courant de se focaliser sur ce type de sujet. Nous décrivons ce qui nous rend heureux ou tristes, et puisque nous avons souvent été heureux pendant notre jeunesse, nous en parlons. La jeunesse nous inspire plus que l'amour, par exemple, parce que là, nous ne savons pas très bien de quoi parler!

(Merci à Jean-Baptiste Ducrotois)

Article paru dans le n°51 de mars 1998 su magazine Mofo

Leaf House

Trouver le juste milieu…

Écrit par

Rencontre avec Romain Cupper du groupe liégeois Leaf House qui nous a accueilli dans son café à Liège (le Cupper Café, rue Saint-Barthélemy, un endroit très agréable où l'on peut se désaltérer et se restaurer à petit prix en écoutant une programmation musicale de qualité). Il nous a parlé du deuxième album de son groupe sorti il y a quelques jours sur JauneOrange. "LLEEAAFFHHOOUUSSEE" affine les atmosphères prometteuses des premières réalisations oscillant entre dream pop, indie rock, electronica et expérimentations sonores. Assurément une des meilleures sorties belges de 2014 qui n'a d'ailleurs pas échappée aux programmateurs des Ardentes, de Dour et du Brussel Summer Festival. Retour sur l'étonnant processus de composition et de production de cet album luxuriant.

Peux-tu nous expliquer la genèse de votre nouvel album?

On est parti enregistrer à Ibiza où j'ai de la famille. On cherchait un endroit où on pouvait s'isoler du monde pour ne nous concentrer que sur notre musique. Ce qui peut paraître bizarre, mais Ibiza hors saison, en hiver, est quasi désert. Il faut prendre trois avions pour y arriver. Il grêle, il pleut, il y a des tempêtes en permanence. Tous les magasins sont fermés, on ne croise pas un chat dans les rues. On y est partis à la fin de l'automne et on s'est enfermés dans une petite baraque. Nous y avons composé 17 morceaux. On voulait tous les mettre sur le disque. Mais JauneOrange nous a fait comprendre que ce n'était pas possible vu qu'on avait plus rien sorti depuis trois ans. Il nous ont donc proposé sortir d’abord un maxi 5 titres et de garder le reste pour un full cd. L’Ep "Allthafa" a donc vu le jour il y a un an. On a, à l'époque, sélectionné les morceaux les plus rock, les moins électroniques pour proposer deux ambiances vraiment différentes. Bénéficier d’un an supplémentaire pour travailler les morceaux restants nous a permis de gratter dans les coins, de continuer à composer, de peaufiner les transitions et autres. Et d'aller beaucoup plus loin dans la réflexion sonore.

Tous les membres du groupe participent à la composition?

Oui. On participe tous. On commence par composer en midi sur ordi, la plupart du temps sur Ableton. On jette des idées. On crée des mélodies dissonantes, horribles à l’aide d’orgues dégueulasses et des arpeggiators qui tournent en boucle. Ce qui nous procurent des bases mélodiques sur lesquelles on ajoutera plus tard des basses et des guitares. Ce sont des contraintes mélodiques qu'on s’impose. On lance des pistes au hasard, puis on conserve ce qui nous plaît et on commence à imaginer le morceau qui pourrait naître, les sons, les accords qu'on pourrait y ajouter. A Ibiza, on disposait de deux pièces séparées dans lesquelles on avait installé le même matériel et on avait divisé les morceaux. On se partageait en deux camps (deux d'un côté, deux de l'autre) et dès qu'on était saoulés par un morceau, on changeait de place. Chacun pouvait ajouter ce qu'il voulait. Du coup, 5 synthés, deux basses et autant de guitares pouvaient se retrouver sur un seul morceau. Il n'y avait pas de limite. Par la suite, on a dû décider de ce qu'on conservait ou pas.

C'est presque de l'improvisation?

De l'instinctif, de l'intuition, beaucoup de spontanéité en tout cas. Il y a même des trucs qu'on ne pourrait plus refaire. Par exemple lors des sessions d’enregistrement, lorsque le bassiste est parvenu à produire un son de fou, qui est devenu la base de l'intro du morceau, en cognant sa basse contre quelque chose, tout en allumant sa clope.

Vous avez aussi pu vérifier la transposition des morceaux en live, avant de les enregistrer ?

Non. En fait, comme au départ tout est consigné sur ordinateur, on doit ensuite apprendre à les reproduire sur nos instruments, avant de les proposer en concert.

Donc, si je comprends bien, le bassiste, par exemple, doit essayer de rejouer les lignes de basse électroniques définies par les programmes?

Oui c'est amusant, parce qu’il est arrivé qu’on ne parvienne plus à retrouver l'origine du son ni à le restituer. Parfois c'était juste parce qu'on on s'était trompé lors de l’encodage et qu'on ne savait plus dans quel programme on l’avait sauvé. Pour revenir à la question des concerts, nous n'avons pratiquement interprété que les morceaux de l’Ep pendant un an. Le public n’a pu entendre qu’un ou deux morceaux de l’album avant sa sortie. Il y a en a même qu'on a tellement joué qu'ils ont fini par nous lasser et nous ne les avons finalement pas repris sur le disque. Bref, c'est à double tranchant.

Vos compositions sont de plus en plus recherchées, luxuriantes et complexes dans les structures…

D'abord, on a disposé d’un an de plus pour travailler dessus. Cela joue. Et puis, cette évolution vient peut-être de notre processus de création, car on s'impose quelques contraintes pour le fun. Par exemple, on ne va jamais utiliser de nombres pairs dans nos structures. Il n'y aura jamais 4 coups de cymbales pour démarrer une chanson mais 7 ou 11. C'est peut-être une démarche un peu idiote, mais elle est destinée à créer une émulation entre nous, s'amuser, apporter de l'imprévisibilité. Sur "Dancing Shades", le premier morceau, il n'y a jamais deux fois la même structure.

C'est pourquoi plusieurs écoutes sont nécessaires pour vraiment apprécier vos compos. Il y a bien plus d'informations que sur un album pop lambda.

C'est vrai qu'on est parfois un peu dans la surenchère. Il y a une moyenne de 40-50 pistes sur chaque titre.

On sent que vous avez beaucoup écouté Animal Collective (NDR : le nom du groupe vient du titre d'une chanson des Américains) et que vous ne rechignez pas en effet à rajouter des couches. Y a-t-il une trame, une histoire que vous vouliez raconter?

On a voulu démarrer l'album par des morceaux un peu plus lumineux et le terminer avec des tracks plus sombres, plus noirs, plus électroniques bien que nous ayons enregistré pas mal de sons nous même. La plage finale, "Cat Mum", en est un bon exemple. La moitié des samples sont de petits sons créés avec rien : une feuille de cigarette qu'on retire du paquet, une feuille de papier qu'on déchire, une allumette qu'on casse... Pour en revenir à la trame, il y a deux brèves interludes qui servent de transition entre les trois parties de l'album. Ce sont des sortes de mini-trauma qui annoncent un changement d'ambiance vers quelque chose de plus sombre mais aussi de plus léger. Il y a beaucoup moins d'informations dans les deux dernières compositions. Un peu comme si on avait bu énormément de café pour commencer et que la caféine provoquait de moins en moins d'effet. La fin c'est un peu comme quand on émerge d'une gueule de bois.

Il semble y avoir un gros travail de production sur la voix ?

Oui on pourrait croire qu'on a abusé de l'autotune mais en fait, non. Il y a une sorte de dictature de ce correcteur en ce moment au point que toutes les nouvelles pédales en sont dotées. Du coup, on ne peut pas rajouter d'octave à sa voix sans qu'il y ait un minimum d'autotune. Nous, on a surtout énormément joué avec le pitch sur les samples de voix, elle n'est modifiée que par ce procédé. Ceci dit, c'est rare que tu n'entendes que ma voix pitchée, elle est doublée pour créer un chorus, pour donner un effet psyché plus perturbant.

Tu as vraiment pris confiance en ta voix, on dirait que tout a été composé autour d'elle, qu'elle est devenue l'élément central.

Et pourtant, la voix c'est ce qu'on enregistre en dernier. Je ne compose pas à l’aide de textes. Je ne suis pas anglophone. Je ne sais pas écrire des paroles profondes dans cette langue. Je suis plus dans l'imagé, l'instantané, des choses simples. Je n'ai pas envie de commencer à raconter des histoires. J'utilise plutôt ma voix comme un instrument à vent. Des mots par prétexte. Je me lance dans des yaourts que j'enregistre. J’écoute le résultat et ensuite, j'essaie de deviner des phrases en changeant le moins possible la mélodie et le son. Certaines phrases n'ont d'ailleurs rien à voir entre l'une et l'autre. Elles sont mêmes parfois contradictoires. J'ai besoin de laisser mûrir le morceau, son ambiance, qu'il soit quasi fini musicalement pour me l'approprier vocalement.

Serait-ce la production qui me donne cette impression, mais "Feel Save", un titre qui commence uniquement par ta voix, me fait penser à "Somewhere over the Rainbow".

C'est vrai. Cette mélodie est née spontanément dans le yaourt, sans le moindre contrôle. Quand je m'en suis aperçu, je me suis dit qu'on ne pouvait pas inclure cette intro si proche de cet énorme standard et qu’elle aurait fait débat au sein du groupe, jusqu'au bout. Pouvait-on assumer cette intro? D'autant que "Feel Save" est le premier morceau que les gens ont pu écouter. Et puis finalement, on a conclu que notre style en était tellement éloigné qu'on pouvait se le permettre pour une phrase. On n'y pense plus dès qu’il est commencé. C'est d'ailleurs une des chansons où on rencontre le plus de variations vocales.

Tu vas moins dans la voix de tête ou du moins, tu ne l'utilises en tout cas pas autant que la plupart des groupes qui pratiquent ce genre de musique.

J’adoptais cette technique lorsque j'étais plus jeune. Ma voix est devenue plus grave. Mais le plus bizarre, c'est que dans tous les albums, sans réellement le vouloir, il y a toujours un morceau ou un passage où ma voix est plus aigue. Je conserve cette option pour des moments très ponctuels. Comme dans "Feel Save". Je n'ai pas envie d'en abuser. Le gros souci c'est qu'on n'a pas un budget illimité. Dans le passé, lors des sessions, on disposait généralement des lieux pendant 5 jours, pour se consacrer à un seul morceau ; et c'était déjà un luxe. Comme je l'ai dit, les vocaux, c'est ce qu'on enregistre en dernier. Quand on a pris du retard, on les enregistrait en catastrophe, en une heure ; et je n'avais quasiment droit qu'à une seule prise. Et évidemment c'était toujours à ce moment-là que je chopais la crève. Bref, pour le premier album et l’Ep, je n'ai disposé que de deux prises par morceau pour chanter. Alors fatalement, c'est plus facile d'assumer sa voix quand tu peux recommencer autant de fois que tu le souhaites. Du coup, tu as tendance à la mettre moins en avant, à la noyer dans la reverb. Ici, on a enregistré nous-mêmes. On s'est débrouillé pour disposer du matos afin de parvenir à notre objectif et j’ai bénéficié du prêt de ce matériel, deux mois chez moi. Donc je pouvais tenter des essais, et y revenir si je ne me sentais pas en forme.

Tu as eu recours aux collages?

Oui parfois certaines notes de voix ont été enregistrées à deux mois d'intervalle. Ce qui m'a surtout permis de mieux l’assumer sur l'album, parce que j'ai pu la peaufiner, chercher d’autres tonalités. Sur "Go Outside", si on l’écoute seule, on s'aperçoit qu'elle est plus grave. J'avais fait la fête la veille, fumé beaucoup trop. On l'entend bien, mais je trouve que dans ces conditions, elle à quelque chose de plus sympa. Bref, si elle te paraît meilleure et plus en avant, c'est avant tout parce que j'ai eu plus de temps pour l'enregistrement.

Tu rêves de bosser sous la houlette d’un grand producteur, un jour?

Je t'avoue que depuis les sessions de cet album qu'on a produit de a à z, j'ai pris goût à enregistrer et mixer moi-même et j'ai envie de recommencer l’expérience.

C'est pourtant parfois intéressant de recevoir un avis extérieur?

Oui. Sans doute ; mais ce qui était bien ici, c'est qu'on a pu continuer à composer jusqu'au mastering. A mon sens, le mixage fait totalement partie de la composition. On peut véhiculer au sein d’un même morceau des ambiances complètement différentes selon que tu le mixes d'une façon ou d'une autre. Le résultat me satisfait vraiment, j'en suis très fier. Quand on avait un producteur, il faisait tout ce qu'il pouvait mais ce n'était jamais exactement le son dont j'avais rêvé. Ici, on n'a jamais été aussi proches de ce qu'on voulait. On ne cracherait bien entendu pas sur le concours d'un producteur renommé mais vu les moyens dont on disposait, on a préféré les garder pour autre chose. A la base, on devait enregistrer dans un studio, c'était le deal avec JauneOrange. Puis on s'est dit qu'on enregistrerait nous même. Et ensuite, qu'on ferait appel à quelqu'un d’extérieur pour le mixage. Finalement, on a préféré utiliser notre argent pour rester plus longtemps en studio. On n’était pas trop satisfaits du gars, donc on assuré le boulot nous-mêmes ; mais on n'osait pas l’avouer au label. Eux nous conseillaient d'attendre une année supplémentaire pour se reconstituer un budget ; mais c'était hors de question. Et puis, on ne voyait pas comment on aurait plus de tunes un an plus tard. Il nous fallait sortir cet album. On leur a soumis le produit fini en leur faisant croire qu’il avait été enregistré et mixé en studio ; et par chance, ils n'ont pas repéré que c'était de la home-production. Maintenant ils le savent (rires).

L'avantage de tester ce type de musique sur des gens qui au départ sont fans de garage… (rires)

Peut-être. En tout cas, jusqu'au dernier moment, on stressait, on craignait qu'ils nous reprochent un son dégueulasse. On était dessus depuis deux mois, on n'entendait plus rien, on ne savait plus dire si ce qui allait ou pas. Mais notre style musical nous permet aussi d'avoir un son pareil. Je ne suis pas certain que Fastlane Candies ou Pale Grey pourraient se passer d'un producteur, par exemple. C'est cohérent d'avoir un tel son ; bon c'est pas du garage, bien sûr, mais pas non plus un son hyper précis à la Metronomy. Tu en penses quoi toi?

J'ai parfois eu l'impression, quand je l'écoutais au casque d'être dans une chambre d'écho ou dans une navette spatiale ; mais c'est tout à fait cohérent dans votre musique.

C'est vrai qu'il y a beaucoup de reverb, beaucoup de delay.

Les concerts que vous avez accordés au cours de ces dernières années, ont-ils influencé vos compositions?

Oui. Totalement. Sur  le premier album, on avait énormément de beats, de structures préenregistrées, des guitares super lentes aussi. C'était plus à écouter dans un canapé ou en conduisant une voiture. La formule fonctionnait quand les gens pouvaient être assis comme à la Rotonde ; mais obliger le public à rester debout une heure à écouter cette musique planante, c'était limite. S'ils avaient trop bu la veille, ils ne résistaient pas longtemps. Elle était trop calme, trop lente. On a donc conclu que sur scène, on avait besoin de morceaux qui envoient ; des coupé/décalé, des rythmiques bien africaines, bien rock. L’Ep, c'était en quelque sorte un  contrecoup du premier album et de nos premières expériences scéniques. On s'est vraiment dit qu'il nous fallait un répertoire pour les live. Ce sont plus des compositions basse/batterie/guitare. Plus enfantines, ‘hyperglycémiques’, surexcitées, joyeuses, basiques sous certains aspects. On s'est moins pris la tête que pour le cd, c'était plus instantané. En y réfléchissant maintenant, je pense qu'on est passé d'un extrême à l'autre. On a trop voulu sonner rock. Sur ce nouvel album, j'ai l'impression qu'on est entre les deux. Le juste milieu. Il y a des titres qui sont vraiment efficaces sur scène, d'autres plus introspectifs. Maintenant, on ne compose pas non plus en voulant à tout prix être efficaces. On se rend compte, lorsqu'on compose, que certains morceaux le feront en live. Il est quand même super important de pouvoir défendre son album sur les planches de nos jours. Mais à la base, nous sommes beaucoup plus attirés par les moments plus calmes. Musicalement, il y a plus d'espace pour nous exprimer. Si tu écoutes la fin de "By The Blood", par exemple, il y a une longue phase de chant quasi monacal et un delay hyper long. On continue donc à prendre ce type de liberté, mais on alterne avec des moments plus efficaces pour ne pas lasser le public.

Vous avez eu l’opportunité de vous produire de nombreuses fois hors de Liège, notamment à Paris. De bons souvenirs?

Oui. On a trouvé un booker français qui nous a permis de jouer 5 fois à Paris dans des chouettes salles (Café de la Danse, l'International, le 114...)  Tout s’est toujours bien passé et le public semble nous avoir appréciés. On s’est également produits pour quelques concerts à Ibiza, dans des vieux squats hippies. Une fois à Maastricht, en Flandre aussi ; mais la frontière linguistique est presque plus difficile à traverser que celle de la France.

Tu m'avais confié, il y a deux ans, que vous aviez l’avantage d’être quasi les seuls à pratiquer ce genre de musique en Wallonie ; et que par conséquent, on vous invitait souvent à assurer les premières parties de groupes de dream pop.

Oui le Botanique, par exemple, a fait souvent appel à nous. J'imagine que le programmateur nous apprécie mais notre style a certainement eu son rôle. On a fait des super dates, comme celle avec Rainbow Arabia ou Active Child et plein d'autres groupes encore qu'on adore. C'est vrai qu'il existe davantage de formations dans notre style en Flandre, et qu'ils sont donc moins demandeurs, jusqu'à présent.

Ceux qu'on cite souvent, en parlant de vous, sont Beach House pour le côté dream-pop, Foals/Vampire Weekend pour une certaine africanité des rythmiques et des guitares et Animal Collective pour la volonté d'expérimentation. Une recette dans laquelle se sont engouffrés pas mal de groupes depuis quelques années. Est-ce vexant de dire que cette fusion était plus hype, il y a deux ans?  

Non, on a composé les morceaux, à cette époque. On écoute énormément de musique et on s'en rend compte. C'est le problème des musiciens. Difficile de coller au présent quand il faut autant de temps pour sortir tes morceaux. Tout le monde nous parle de notre disque alors qu'on est déjà passé à autre chose. On a déjà de nouvelles compositions en stock. Il y a toujours un décalage entre un musicien et son public.

On sent cette évolution dans les concerts?

Ce qu'on essaye de faire c'est de se projeter à long terme. On pense d'abord passer un petit temps à essayer de reproduire l'album assez fidèlement parce que lorsqu’on écoute un artiste ou un groupe, on est toujours curieux de voir s'il pourra répéter en ‘live’, ce qui nous plaît sur album. Une fois qu'on sera bien rôdé à jouer fidèlement ce disque, on va essayer de le déstructurer, de l'interpréter, de se l'approprier de manière différente et ainsi de donner un second souffle en public.

Plusieurs dates sont prévues ?

Plein. Après la fête de la musique, nous nous produirons aux Ardentes, à Dour et au Brussel Summer Festival. Et puis d'autres je suppose dès que les programmateurs l'auront entendu. Il sort normalement aussi en France en septembre. Il doit paraître sur 4 labels dont deux distributeurs. Il sera disponible dans 7 pays dont le Japon si tout se passe comme prévu. Il y aura donc plusieurs étapes.

Le NME a récemment publié un petit article à votre sujet. Une fierté?

Oui, ils ont vu le clip et ont l'air d'avoir aimé. J'avoue que je ne connaissais pas ce magazine. J'ai posté le lien sur notre page Facebook comme tous les articles qui paraissent sur nous. Ce sont les boss de JauneOrange qui nous ont expliqué à quel point NME était énorme. De toute façon, quand des anglophones apprécient notre musique sans se moquer de nous, petits francophones chantant en anglais, c’est très encourageant. Ce qui prouve qu'on est crédible, et pas seulement limité à la francophonie. Nous n'écoutons quasiment que de la musique chantée en anglais on n'imagine pas utiliser une autre langue, surtout pour le style de musique qu'on propose. Si j'étais fan de musique japonaise, je chanterais en japonais. Dans le même sens, quand on a joué avant Young The Giant au Bota, il y avait plein d'Américains dans la salle et de nombreuses personnes sont venues nous féliciter après le concert. J'étais aux anges.

Parle-nous de cette très jolie pochette.

C'est très important pour moi qui suis designer de formation. C'est un Américain qui se nomme Micah Lidberg qu'on a contacté après avoir flashé sur cette image. On a cherché sur Liège et en Belgique mais ils étaient tous 2 à 3 fois plus chers. Nous avons passé énormément de temps à choisir l'illustration et le packaging. On a même marchandé avec JauneOrange pour par exemple que l'autocollant soit à l'extérieur du plastique et pas sur la pochette elle-même afin que le recto ne soit pas altéré. On voulait un truc bien précis et on s'est battu pour avoir gain de cause.

Heureux d'être sur JauneOrange? Liège commence à receler de plus en plus de groupes très intéressants? Avec qui avez-vous le plus d'affinités?

Au début de notre collaboration, JauneOrange ne s'occupait pas trop de nous et on rageait un peu. Mais on a vite compris qu'ils avaient énormément de groupes et qu'ils ne pouvaient pas se consacrer à tout le monde en même temps. Mais dès qu’on a eu notre tour, ils ont été parfaits. On s'entend super bien avec Fastlane Candies et Thomas Medard (Dan San, The Feather). On voit moins Scrap Dealers mais je leur ai encore prêté du matos dernièrement. Hors JauneOrange, on est pote avec La Plage et Ulysse. Two Kids On Holyday sont bons aussi ; je joue un peu de gratte pour eux. De manière générale, le public liégeois nous soutient. Notre showcase était sold out et à la fin de nos derniers concerts, on a vendu entre 10 et 20 cd. Avant, un ou deux…

Electric Château

Il y a longtemps que je rêve de mettre des cuivres dans ma musique…

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Geoffrey Hautvas, c’est le leader d’Electric Château. Dans le paysage belgo-belge, ce n’est pas un néophyte, puisqu’il sévit sur la scène musicale depuis une vingtaine d’années. Et avant de monter son nouveau projet, il a milité chez The Dallas Explosion (NDR : fondé début des années 2 000, il a publié deux elpees et un Ep). Enfin, il prête sa basse à Vismets et Antoine Chance. Une nouvelle aventure qui a commencé été 2012, lorsque le leader a posé ses valises à Londres, pour écrire de nouvelles chansons. Après avoir défendu ses compos dans les clubs londoniens, le combo est revenu au plat pays pour enregistrer un Ep 6 titres intitulé « Noblesse Oblige ». Geoffrey qualifie son style de ‘royalty rock'n’roll’. Tourné vers le futur tout en véhiculant une certaine nostalgie du passé, il puise son inspiration dans l’histoire de la pop insulaire, depuis les mods et les rockers, en passant par les dandies et la britpop. Sur un ton sarcastique, les lyrics d’Electric Château s’attaquent aux grandes fortunes, à la noblesse et à la royauté. Mais nous réservent également quelques chansons d'amour...

L'Ep a été enregistré sous la houlette de Remy Polfliet et François Vincent (Romano Nervoso, Elvis Black Star). Il a été masterisé aux RAK Studios de Londres par Doug Shearer, personnage qui a notamment bossé pour Kasabian, Gorillaz et Rémy Lebbos de Vismets. Sur les planches, Geoffrey est soutenu par Maxime Honhon à la basse, Alexandre De Bueger (David Bartholomé, Alaska Gold Rush) à la batterie, ainsi que d'une section de cuivres. C'est une semaine après leur concert exécuté au Bar du Matin, un café concert sis à Ixelles, que Geoffrey a accepté de répondre à nos questions.

Le set accordé la semaine dernière à Bruxelles était sold out. Tu le pressentais ?

Je me doutais qu’il allait y voir du monde, car on habite tous dans le coin. Dans le public, il y avait beaucoup d’amis. Des fidèles et également des journalistes. Mais également des musiciens. Un chouette public, en tout cas.

Manon (NDR : Noa Moon) y était.

Ah, bon, je ne l'ai pas vue.

Je constate qu’au sein du nouveau line up de ton groupe, il y a des cuivres. C’était important de les incorporer ?

Il y a longtemps que je rêve de mettre des cuivres dans ma musique. Et j’ai franchi le pas. Un de mes albums préférés, c'est « Sticky Fingers » des Rolling Stones. Et la présence massive de cuivres explique, certainement, le crédit que je lui accorde. 

Quel est le dernier concert auquel tu as assisté ?

Celui de Connan Mockasin, hier à l'Ancienne Belgique. Pas mal du tout ! Cet artiste donne énormément de sa personne. En fait, rien qu'en communiquant avec son public entre les morceaux, on plonge directement dans son univers…

Quel est le dernier long playing que tu as écouté ?

« Lousy With Sylvianbrian » d’Of Montreal ! C’était lors du trajet, que j’ai effectué en voiture, qui m’a conduite ici. Un superbe disque que je considère comme mon album préféré pour 2013. Sans quoi, pour l’instant je relis une biographie consacrée à Neil Young et j’en profite pour réécouter tous ses albums en boucle.

Un nouvel album en gestation pour Electric Château ?

Pas encore. Là on retourne en studio au mois de mars. On a envie de mettre en boîte cinq ou six titres. Nous disposons de cinq nouvelles chansons que l'on aime bien et qu'on a envie de mettre sur bande. Perso, j'aimerais bien sortir un single deux titres. Un 45trs partagé entre face ‘A’ et ‘B’ qui permettraient des codes de téléchargements. Certainement avant juillet.

Vous vous produirez au cours des festivals d’été ?

Nous négocions des tas de dates, mais rien n’a encore été confirmé. En fait, tout va dépendre du Propulse. Le ProPulse est un peu l'Eurosonic belge. De nombreux organisateurs de festivals vont inévitablement assister à notre prestation. On verra s'ils souhaitent nous engager ou pas...

L'Angleterre, c'est un tremplin pour toi ?

C'est un de mes pays préférés. Mais après y avoir vécu, je préfère m’y rendre comme touriste. Une fois tous les six mois, pour y séjourner un week-end, c'est très bien. Clairement, quand on joue du rock et qu'en plus, on chante en anglais, c’est un des pays les plus importants sur la planète. C’est l’endroit idéal pour entamer une carrière. J'espère y retourner bientôt pour m’y produire. Un objectif futur à court terme, en tout cas.

J’ai lu que Paul Weller et Liam Gallagher constituaient des références majeures pour toi…

Paul Weller ? Absolument ! Pourtant je n’ai jamais été fan de The Jam. Je préfère The Style Council. Et surtout les disques solos de Paul. Lui et Nick Cave ont brillamment passé le cap des 50 ans. Leur carrière est significative. Etrangement, ce sont les deux derniers albums d'Oasis que je préfère. De bons disques de rock. A contrario, je n'ai jamais tellement accroché aux premiers. Le cd de Noël Gallagher est superbe et le projet de Liam, Beady Eyes tient bien la route…

Tu joues de la basse chez les Vismets. As-tu rejoint définitivement le line up ? Participes-tu à la composition ?

C'est une bonne question. Je ne participe pas du tout à l’écriture des chansons. Je me contente de jouer de la basse. Quand j’ai intégré le groupe, les morceaux étaient déjà terminés.

Pourquoi avoir transformé votre patronyme, en passant de Château à Electric Château ?

Pour deux bonnes raisons ! Un groupe américain totalement inconnu a également choisi ce nom et publié un cd qui porte le titre de « Château ». Les plateformes comme iTunes, Deezer et Spotify ne parvenaient pas à faire la différence. On se retrouvait dans une drôle de situation. Les internautes pensaient que nous avions sorti un nouvel elpee. Alors que ce n'était pas le cas. Un vrai problème ! Nous les avons contactés pour leur demander de les engueuler. Je ne sais pas, mais la première chose à faire quand on fonde un groupe, c'est de se renseigner pour savoir si l’appellation n’a pas encore été choisie. Bref, les services de streaming musical ont fait la sourde oreille. Lorsque des acheteurs potentiels nous contactaient, on leur disait qu’on s’appelait Château. Mais une semaine plus tard, ils nous rappelaient pour nous raconter qu’hormis la sélection de vins labellisée ‘Château’, nous étions absents des moteurs de recherche. Château est un terme difficile à référencer sur internet. C’est même mission impossible. Nous voulions cependant le conserver, mais on a été forcés de le précéder par le mot Electric.

Est-il possible de vivre de sa musique, en Belgique ?

Non. J'en connais très peu, en tout cas, qui en vivent pleinement. C'est clairement un truc auquel tu ne peux pas te consacrer toute ta vie. C'est comme un sportif qui joue au tennis. Sa carrière professionnelle dure quelques années, et puis il devient entraîneur. En général, un musicien finit inévitablement par se ranger. Le statut d'artiste en Belgique est loin d’être parfait, mais il permet de survivre. C'est clairement un chômage aménagé.

La seule alternative, c’est de s’exporter ?

Oui, car tu as vite fait le tour de la Belgique. Pourtant, tu peux y décrocher de chouette cachets. Mais il est préférable de s'exporter pour pouvoir revenir en Belgique plus tard. Bien sûr, tourner à l’étranger nécessite un fameux investissement. Un groupe sur la route a besoin d’un gros Van, de techniciens. Et la note grimpe rapidement. On perd de l’argent, quand on joue hors de nos frontières…  

Ce qui est paradoxal en Belgique, c’est que la plupart des artistes francophones se produisent presque exclusivement en Wallonie, et les néerlandophones, en Flandre. Seul Bruxelles semble échapper à cette règle. Arsenal qui est à l’affiche de Werchter, remplit le Lotto Arena ou le Sportpaleis, n’est guère connu dans le Sud du pays…

On se retrouve régulièrement sur des affiches parmi des néerlandophones. Auprès de Silvering signé par Sony ou Alton Walgrave chez PiaS. On s’est produit au Sportpaleis, au Marktrock et au Pukkelpop. C'est vrai que lorsqu’on arrive en Flandre, on a l’impression de débarquer sur un autre territoire. Les artistes francophones s'exportent plus facilement en France. Les artistes néerlandophones, aux Pays-Bas. C'est une réalité. Je me débrouille pour être programmé au Nord du pays. Je parle également le néerlandais. Hooverphonic et Ozark Henry ont acquis une certaine notoriété sur tout le territoire. Cette barrière est totalement ridicule. C'est à cause de la barrière de la langue. C'est un constat, mais il faut passer outre. Et puis des organisateurs wallons programment des néerlandophones à leur affiche, et vice versa. C’est très bien. Il est grand temps !

Les prochains concerts

23.08.2014 – Bucolique Festival (Ferrières)
31.08.2014 – Festival Scène sur Sambre (Abbaye d’Aulne)
27.09.2014 – Le Salon (Silly)
20.09.2014 – Fêtes de Wallonie (Namur)

 

Admiral Freebee

Facebook ? Du tape-à-l’œil !

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Admiral Freebee vient donc d’enregistrer un nouvel album, « The great scam ». Traduisez : la grande arnaque. Il s’agit de son quatrième. Un disque enregistré sous la houlette de John Agnello, à New York ; et pour lequel il a reçu, entre autres, le concours de Steve Shelley (Sonic Youth), J. Mascis (Dinosaur Jr) et surtout de David Mansfield (NDR : au cours des seventies, il a milité au sein du backing group de Bob Dylan puis de T-Bone Burnett). Bonne surprise, ce nouvel elpee est excellent (voir chronique de l’album ici). Il méritait au moins que son géniteur, Tom Van Laere, nous en parle. C’est ce qu’il a accepté, et dans la langue de Molière. Sympa !

C’est donc John Agnello qui s’est chargé de la mise en forme du long playing. A la production et aux manettes. Pas n’importe qui, puisqu’il a notamment bossé pour Sonic Youth et Dinosaur Jr., mais aussi pris soin du dernier opus de Kurt Vile, « Wakin on a pretty daze ». C’est d’ailleurs après avoir écouté l’elpee du Philadelphien, que Tom a conclu que c’était le meilleur choix. Il s’explique : « J’aime beaucoup Kurt Vile et War on Drugs (NDR : l’ex-groupe de Vile). Et évidemment, le dernier album de Kurt. Mais John a réservé un traitement personnel au mien. J’apprécie quand un producteur sent ce qui colle le mieux au climat de tes chansons. » D’accord, mais en matière de prod, Agnello a un son bien à lui. Perso je me souviens d’une formation américaine –excellente, par ailleurs– que j’avais interviewée il y a une quinzaine d’années, et qui répondait au patronyme de Cell. Et John avait enregistré leur long playing dans une église en bois, près de Woodstock. Faut croire qu’il a un secret de fabrication… « Le secret, c’est qu’il utilise les même effets pour tous les instruments. Que ce soit les guitares, les claviers ou la batterie. » Les sessions d’enregistrement se sont déroulées à Hoboken, près d’Anvers. Amusant, quand on sait qu’il existe un autre Hoboken au Sud d’Anvers. Tom revient sur cette coïncidence : « Je lui ai raconté, mais il n’a pas vraiment compris. Par contre, c’était aussi sympa de savoir que Frank Sinatra est né à Hoboken… »

Quatre ans sans sortir d’album ! Panne d’inspiration ou envie de créer un effet de manque chez les fans ? Il se justifie : « Pas tellement une absence d’inspiration, mais oui peut-être afin de créer un manque. Cependant, quand tu enregistres un album, il faut au moins une bonne année avant qu’il ne sorte réellement. Et je suis entré en studio, à New York, en juin 2013. En outre, lors de la sortie du disque précédent, je suis de nouveau parti en tournée ; et deux ans passent vite sur la route. Enfin, il faut aussi vivre un peu ; rencontrer beaucoup de femmes et connaître de nouvelles aventures (rires). Il n’y a pas que la musique dans la vie… »

Tom a un jour déclaré qu’il était fan des erreurs brillantes. Lors d’une interview un peu folle, qui s’était déroulée en compagnie de tous les musiciens d’Ozric Tentacles, l’un d’entre eux m’a tenu le même langage. Car ces dérapages leur permettaient d’improviser. Notre interlocuteur approuve : « J’aime également les erreurs, car je suis un petit peu une erreur (rires). Si je n’aime pas les erreurs, je ne m’aime pas moi-même. Quand je me trompe, je dis toujours à mes musiciens, qu’au bout de la troisième fois, ce n’est plus une erreur… »

Le dessin est très important dans le processus de composition chez Tom. Il est étroitement lié à l’écriture. Il approuve : « Pour composer les chansons de cet album, j’ai beaucoup dessiné. Des visages. Et ces croquis m’inspirent pour jeter les bases d’une chanson que je consacre à la personne que j’ai dessinée. »

‘The great scam’ se traduit par ‘La Grande Arnaque’. Tom réagit : « C’est la traduction en français ? C’est bon à savoir ! Alors, quand je vais causer avec des journalistes francophones, je vais pouvoir leur déclarer que je suis le Monsieur de la Grande Arnaque. » Par rapport à la symbolique du titre, est-ce bien l’image, l’apparence qu’il considère comme une grande arnaque ? Ce qu’on appelle vulgairement de la com’. Très présente dans l’univers de la politique, par exemple. Afficher un visage différent de celui que nous devrions montrer ? Considérer l’authenticité comme un produit ? Mais est-ce la raison pour laquelle il a déclaré que le monde serait meilleur s’il était plus vulnérable ? Il commente : « Le plus bel exemple de tape-à-l’œil, c’est certainement Facebook. Ah oui, le commun des mortels affirme que la solution de tous nos problèmes passent par les réseaux sociaux ; que grâce à eux, tout baigne. Mais ce n’est pas la réalité. Aujourd’hui, il est de bon ton de nager dans le bonheur. C’est pourquoi j’ai écrit la chanson ‘I don’t want to feel good today’, car j’estime que quand tu n’es pas heureux, ce n’est pas grave. Tout le monde traverse des moments difficiles. Mais pourquoi simuler un état de bonheur quand on ne le vit pas ? Pour faire croire à ton entourage que tu es constamment heureux ? C’est un peu difficile de l’exprimer en français, mais l’authenticité est devenue une façade. Le paraître a pris le pas sur l’être. Et ça c’est la plus grande arnaque. Donner l’illusion que tu es sincère, alors que tu ne l’es pas. Et être convaincu de ta sincérité. Perso, j’estime qu’il est quand même préférable de savoir quand tu joues la comédie… »

Il a aussi déclaré que ses chansons étaient à la fois un testament et une résurrection. Là manifestement, on entre dans le domaine de la religion. Tom confesse : « Simplement, je ne suis pas particulièrement religieux, même si je crois en Dieu. Lorsque je regarde une femme noire très belle, je pense réellement que Dieu en est le créateur. C’est aussi comme quand j’écris une bonne chanson ; ce n’est pas moi l’auteur, mais Dieu… »

En écoutant son album, trois références me viennent à l’esprit : Ryan Adams, Chuck Prophet et Lloyd Cole. La réponse fuse : « Lloyd Cole, je l’ai beaucoup écouté. Tu es le premier qui m’en parle, et tu as raison. Mon album de chevet, c’est… il est de couleur bleue, je ne reviens plus sur son titre… » (NDR : ‘Broken Record’ ?)

David Mansfield, un ancien et illustre collaborateur de Bob Dylan s’est chargé de la mandoline et surtout de la pedal steel, lors des sessions d’enregistrement. « Il est incroyable. A l’âge de 15 ans, il tournait déjà en compagnie du band de Bob Dylan. Il était très jeune et côtoyait déjà des vétérans. Il a participé à l’enregistrement de 7 elpees de Bob Dylan, et a également bossé pour Tom Waits et T-Bone Burnett. » On suppose que c’est John qui a eu l’idée de l’inviter. « Oui, il le connaît très bien. Il travaille beaucoup avec lui. Mais le plus impressionnant, c’était sa rapidité d’adaptation. Je voulais lui expliquer les accords et lui me répondait que ce n’était pas nécessaire. Il les écoute et les reproduit instantanément. Et quasi à la perfection. Il se plante rarement… »

John Mascis joue sur un des titres de son nouvel album, « Finding my way back to you ». S’il a joué aussi fort en studio qu’en live, toute l’équipe devait se protéger à l’aide de boules Quiès… Tom précise : « Sa collaboration s’est effectuée via internet. Il ne s’est pas déplacé à Hoboken. On a d’abord communiqué via skype ou e-mail. Puis il a exécuté sa partition dans son home studio. C’était mieux ainsi, car il était loin de nous ; mais c’était déjà trop fort pour nos oreilles. » (rires)

Tom a tourné aux States, il y a un quelque de temps, en compagnie de Neil Young. Un musicien dont il apprécie particulièrement la musique. Mais comment est-il parvenu à concilier son agenda et le sien, souvent considéré comme démentiel, quand on sait que l’Anversois n’aime pas trop faire le forcing lors des tournées, pour y privilégier, notamment, le contact avec l’habitant. Tom clarifie : « Cet été je vais encore tourner avec lui. Non, mais pas de souci, je n’ai accepté que trois ou quatre dates. »

A propos de concert, votre serviteur avait eu l’occasion d’assister à un set d’Admiral Freebee, en 2005. Tom me demande : « C’était en trio ou dans un groupe avec deux ou trois guitaristes ? » C’était en compagnie d’un groupe. Il ajoute alors : « Et maintenant, c’est un nouveau line up, et il y a des cuivres. » Pour donner une coloration plus swing et r&b ? Comme sur ‘Do your duty’, un titre un peu festif, abordé dans l’esprit de la Nouvelle-Orléans ? « On va le jouer au Cactus (NDR: ce samedi 12 juillet 2014). Et la présence de cuivres nous entraîne un peu dans l’univers de la Nouvelle Orléans, un peu comme chez Dr. John. Tu connais la série télévisée américaine ’Treme’ ? Elle baigne dans ce climat musical louisianais… »

Tom chante, joue de la guitare et de l’harmonica. Or, en général, un harmoniciste est disciple d’un maître du jazz ou du blues. Tom avoue : « J’aime beaucoup le blues. Et ma référence est Little Walker. On va également se produire au festival de Peer, cette année. Pour y jouer du blues. Une majorité de compos de blues… »

 

Alaska Gold Rush

Pas facile la vie d’artiste…

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‘Les musiciens d'Alaska Gold Rush sont des chercheurs d'or qui ont troqué pelle et pioche contre guitare et batterie. Des terres pauvres du Mississippi aux déserts arides du Nouveau-Mexique, ils créent leur musique comme des villes fantômes’. Belle intro qui figure sur la bio du Bandcamp de ce duo réunissant le chanteur/guitariste Renaud Ledru et le drummer Alexandre De Bueger. Le premier possède une voix totalement atypique qui vous prend aux tripes, une superbe voix à la Peter Doherty, puissance 10, qui a probablement baigné dans le bayou. Le second est également chargé des fûts chez Crazy Lady Madrid et Electric Château. Il a aussi bossé pour David Bartholomé. Là, on est en pays connu. Une belle découverte signée Sunny Weeks Production, un petit label dynamique issu de notre plat pays. A ce jour, le tandem a publié un Ep, « Pilote Village Midnight ». Il assurait l’ouverture des 'Nuits belges' à la Rotonde, devant un public curieux et attentif. A l’issue de leur concert, Alaska Gold Rush s’est volontiers soumis au feu de nos questions.

Pourquoi avoir choisi Alaska Gold Rush comme nom de votre projet ?

Renaud : En fait, notre musique évoque les grands espaces de l'Ouest Américain. Nous souhaitions que le nom y fasse référence. Alaska parce qu'on le sentait bien. Mais  concrètement, il n'existe pas plus de lien avec l'Alaska que le Nouveau Mexique. C'est plutôt les immenses plaines du Far West que nous voulions parcourir, à travers l’esprit…

Renaud, d’où tiens-tu ta voix ?

Renaud : On ne peut pas dire que je l’ai vraiment travaillée. Elle est naturelle. Bien sûr, inconsciemment, elle a certainement été influencée par tout ce que j’écoute. Pas mal de blues et de la musique américaine traditionnelle. C’est inévitable…

Elle est pourtant différente en live et sur disque ?

Alexandre : En live, c’est plus rock. L'énergie est plus crue. Sur disque, on accentue l’aspect intimiste de nos compos.

Actuellement, vous formez un duo batterie/guitare, format que j’apprécie tout particulièrement. Mais afin d’étoffer quelque peu votre musique, ne comptez-vous pas vous servir d’autres instruments, comme par exemple la basse ou le synthétiseur ?

Renaud : au départ, on cherche à allier mes compositions au style de batterie d'Alex. De manière inédite. Qui sorte de l’ordinaire, si tu préfères. Le concept est assez roots. On débarque, on se branche et on joue. Ajouter un autre instrument, ce n'est pas prévu. C'est le concept du duo qui est original. Il ne nous viendrait pas à l'idée de changer cette formule. Sinon nous deviendrions un groupe de rock plus classique.

Question bateau : quelles sont vos influences majeures ?

Renaud : C'est dingue, il y a des trucs que j'adore et qu'Alex déteste et vice et versa. Nous ne partageons pas du tout les mêmes influences. Mais on se rejoint finalement à travers le résultat de notre collaboration, chacun y apportant sa propre vision. Ce que j'aime particulièrement ? La musique américaine : le blues des années 20 à 30, la country, l'americana, le rock'n'roll.
Alexandre : Je préfère la scène contemporaine. La musique instrumentale et plutôt radicale qui libère de l’énergie et une certaine puissance. Du rock assez dur, également. Nos influences sont différentes, mais au sein de notre projet, elles collent plutôt bien.

Entre la formation du groupe et la sortie de l’Ep, vous avez mis la gomme…

Renaud : Nous jouions ensemble depuis à peine un an. J’ai été très longtemps impliqué dans un projet solo. Au départ, nous adaptions les chansons que j’avais écrites à cette époque. Alex milite et a milité au sein d’une multitude de groupes. Ce qui lui a permis d’acquérir une belle expérience. Effectivement, dès le début, nous avons voulu concrétiser cette nouvelle collaboration. Le plus rapidement possible. Et puis choisir une image et en soigner l’esthétique. L’illustration de la pochette de l’Ep est une invitation au voyage…

Quel est le dernier concert auquel vous avez assisté ?

Renaud : Je reviens d'un voyage touristique aux Etats-Unis. Je me suis rendu au Juke Joint Festival de Clarksdale où j'ai assisté aux prestations de LC Ulmer et Robert Belfour, des octogénaires phénoménaux qui jouent tout simplement dans la rue. Une belle expérience personnelle
Alexandre : Il y a bien longtemps que je ne suis plus allé voir un concert. Le prochain ce sera Carl Et Les Hommes Boîtes, ce soir. Un excellent groupe, par ailleurs…

Quel est le dernier album que vous avez écouté ?

Renaud : Celui du Révérend John Wilkins. Nous sommes encore aux States ! Lors de mon trip à Clarksdale, j'ai pu rencontrer ce vieux prélat yankee et discuter avec lui. Je suis tombé par hasard sur son album, je l'ai écouté et c'est vraiment de la balle…
Alexandre : Le plus récent, c'est le dernier de Warpaint, quatre filles charmantes et douées, ce qui ne gâche rien.

Quand on écoute votre Ep, on est impressionné par la maturité qui en émane…

Renaud : On vieillit. Nous jouons depuis bien longtemps. Personnellement mon parcours a commencé très tôt. Dix ans déjà que nous nous produisons en concert ou enregistrons. Nous sommes déjà de vieux croulants.
Alexandre : Il y a effectivement pas mal de temps qu’on est impliqué dans la musique chacun de notre côté. Nous n’avons plus 25 ans. Même si nous avons encore du chemin à parcourir. Mais la maturité se forge au fil de l’expérience. Il est temps.

Le bayou vous inspire ?

Renaud : Pas tellement le bayou. Peut-être pour ses alligators. Mais plutôt le delta du Mississipi. Perso, j’estime que dans toute cette région la musique est complètement dingue, principalement dans la partie Nord et dans les collines, elle est un peu ‘trance’ et aux racines africaines…

Le statut d'artiste en Belgique, n'est-il pas devenu un chômage aménagé ?

Alexandre : C'est un peu compliqué. Renauld a un job. J’en suis encore au stade des démarches ; mais il est sûr que cette situation n’est pas évidente. Peu de budget est consacré à la musique. Et surtout, vu la crise, on s'en prend surtout au secteur qui ne ramène pas trop d'argent. J'avais pensé choisir ce statut, mais c'est très compliqué, pour le moment. Je vais donc devoir abandonner l’idée et essayer de trouver un vrai boulot.
Renaud : Ce qui est dommage, c'est qu’il est de plus en plus difficile de devenir pro quand on est artiste. On considère et tout particulièrement chez le musicien, qu’il exerce un passe-temps ou un hobby.
Alexandre : Si tu souhaites défendre un projet qui tienne la route, comme certains groupes qui se produisent ce soir, tu dois répéter quatre à cinq fois par semaine. Cela doit être un fool time job. Et du coup, il ne faut pas se leurrer, car pour atteindre un niveau optimal, une longue période de développement est nécessaire. Aussi, en général, seul le milieu aisé voire fortuné, en bref qui ne doit pas travailler pour se nourrir, bénéficie de toutes ces conditions pour atteindre cet objectif…
Renaud : Tu dois avoir plusieurs cordes à ton arc. Il faut bosser à côté. Tu dois un peu moins répéter et refuser des concerts, parce que tu n’es pas disponible. Ce qui complique un peu le bazar.

Renaud, tu es le seul à composer ?

Renaud : Oui, les paroles, la musique ainsi que les mélodies. En général, je débarque avec un morceau terminé. Puis nous le retravaillons ensemble. Et au final, il ne va plus du tout ressembler à la mouture originale. Alex y met vraiment sa touche personnelle. On construit le morceau, on le déconstruit, puis on le reconstruit. C'est ainsi que nous fonctionnons…

Dans l’univers du blues/roots, Roland Van Campenhout et Steven De Bruyn sont des artistes belges que Renaud apprécie ?

Renaud : Oui, Roland je connais. Je crois qu’ils ont enregistré un album ensemble (NDLR : « Fortune Cookie », auquel Tony Gyselinck a également participé). Roland, j'aime bien. Je l'ai vu plusieurs fois en concert. Il a une superbe voix. Ses albums acoustiques sont vraiment géniaux. Ils me parlent vraiment. Je l’apprécie un peu moins en live, il joue parfois en freestyle, des morceaux qui peuvent parfois durer 15 minutes. Je suis moins fan de ses solos de guitare.

Vous avez prévu une tournée des festivals à votre agenda ?

Renaud : Pour être très honnête, tout ce qui est booking est un peu bricolage maison. Donc c'est super ! Nous avons dégotté, ici en novembre, une première partie au Botanique. Nous avons été contactés pour participer aux Nuits Belges. C’est vraiment génial. On s’est produit lors de quelques chouettes concerts. Petit à petit, l’agenda prend forme. On joue au Verdur Rock fin juin et au Massif festival en septembre. Il n'y a pas une grosse tournée de prévue. On essaye, petit à petit, de grignoter des dates…

Ce n'est pas la première fois que vous jouez à la Rotonde ?

Renaud : Non, c'est la deuxième fois.
Alexandre : En tout cas au Botanique, c'est la salle qui nous convient le mieux. Et l’endroit que je préfère quand j’assiste à un concert. Il est à la fois intimiste et convivial. En outre, les artistes et le public sont très proches, tout au long du spectacle…

 

Jesus Jones

Qu’est-ce qu’un bon groupe de scène ?

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Mike Edwards, c’est le leader incontesté et incontestable de Jesus Jones, groupe londonien qui veut enfin réussir à percer en Europe. Sorte de chaînon manquant entre EMF et Carter The Unstopable Sex Machine, sa musique n’y a pas recueilli le même succès en Angleterre. « Perverse (chez Food/EMI), le 3ème LP du groupe parviendra-t-il à imposer JJ ? Rien n’est moins sûr… Mais, d’abord, pourquoi « Perverse » ? Mike est au crachoir…

La perversion, c'est oser ce que les autres ne tentent pas. C'est le but qu’on s’était fixé en mettant sur pied Jesus Jones : réagir en fonction des événements présents ; et, si possible, offrir une alternative. Réaliser un projet distinct a toujours été une priorité pour moi. C'est pourquoi la scène de Manchester est devenue préoccupante à un certain moment. Ce que tout le monde accomplissait, ce que tous ces groupes ‘normaux’ recherchaient, devenait franchement très proche de notre démarche! Aujourd'hui, c'est un peu différent, il y a l’émergence d'un esprit 70’s, cristallisé dans le rock guitare et fort teinté de nostalgie. On veut aller à l'encontre de ce courant, en prendre le contre-pied. C'est, je crois, une bonne époque pour y parvenir, un bon moment aussi pour lutter contre la technologie, contre la normalité, pour concevoir quelque chose de plus détaché, de plus comique aussi.

En allant à l'encontre des normes, ne crois-tu pas que tu leur donnes trop d'importance?

Peut-être, mais on n'a pas beaucoup le choix! Il n'y a pas que le rock, il y a le monde, la télé, la publicité. Un ensemble de paramètres qui doit te faire réagir ! Bien sûr, prendre le contre-pied n'est jamais un gage de qualité.

Sans oublier le risque de tourner en rond, de reproduire ce qui a été fait auparavant?

Bien sûr, la dégénérescence, la ‘dé-évolution’, c'est un peu comme l'inceste. Je crois qu'on ne peut pas améliorer le rock en réinterprétant, même de façon personnelle, ce qui a été fait avant. Si on appliquait cette méthode, dans le domaine, disons de la médecine, ce serait l'hécatombe tous les jours! A ce stade, je suis déçu aussi par les médias. On dirait qu'ils partagent tous les mêmes options. Même les journaux qui traditionnellement se proclament les champions de la découverte, de la nouveauté, commencent à opérer des choix trop évidents! Où est la progression?

Qui a le privilège d’écouter tes compositions en premier lieu?

Les autres membres du groupe, normalement. Parfois ma femme... Je les soumets aussi au personnel de la firme de disques ; pas ceux d'EMI, mais de Food qui nous ont signés en Angleterre.

Leur réaction t’influence ?              

(long silence) Non. Enfin, pas vraiment. Parfois, chez Food, ils te donnent des conseils sur la mise en forme des arrangements, mais jamais sur les compositions elles-mêmes. Je prends en compte leurs remarques, c'est normal. Je ne vis pas dans un monde clos ; je ne travaille pas rien que pour moi, et je dois penser à vendre ce que je fais. Une vision qui n’est pas péjorative. Pour « Perverse », on a travaillé sous la houlette de David Balfe, un ex-Teardrop Explodes. C'est quelqu'un qui a une idée très précise du groupe rock. Il défend une vue artistique, pas uniquement ‘marketing’. Je respecte son avis.

Les shows du groupe, surtout ici sur le continent, ont toujours été fort critiqués. On a même écrit que, live, vous ne valiez pas grand-chose...

C'est vrai? (rires) OK, tu as raison, de tels articles ont été publiés. Tu sais, je crois que nous sommes un excellent groupe de scène. Je veux dire que nos shows sont de bonne facture. Nous n'y jouons pas rien qu'un rôle, nous aimons nous produire sur scène. Si on a critiqué nos concerts, c'est sans doute justement parce que nous ne nous conformons pas aux usages, nous ne jouons pas sur la démagogie. Les gens qui viennent nous voir, généralement, aiment nos shows. Si du moins, ils ne sont pas totalement allergiques à notre style.

Est-ce que tu réponds à ma question? Tu te contentes d’affirmer que Jesus Jones est un bon groupe de scène, non?

Que pourrais-je te dire d'autre? Et finalement, qu'est-ce que c'est un bon groupe de scène ? Un groupe qui reproduit fidèlement le son et la qualité de son CD ? Il serait triste de se limiter à ce critère…

Crois-tu qu’il est préférable de se rendre à vos concerts, après avoir écouté vos compos ?  

Pas nécessairement! Mais, il est plus facile d'apprécier un concert quand ce n'est pas la première fois qu'on entend les morceaux. Si nous vendions plus de disques en Europe, le public connaîtrait mieux nos chansons. Et, qui sait, nos prestations live seraient moins critiquées. Cependant, nous essayons de nous montrer convaincants, même pour ceux qui ne nous connaissent pas. Aujourd'hui, beaucoup de formations commencent par décrocher un contrat, ensuite ils enregistrent un disque et puis ils apprennent à le jouer sur scène. Pas très logique, comme cheminement! Jesus Jones était un groupe de scène avant toute carrière discographique.

Parle un peu de toi. Tu vis où ? Quel âge as-tu ?

Je vis à Londres dans une maison. J'ai 28 ans, je n'ai pas d'enfants. Ce serait très égoïste de vouloir un enfant. Ma femme devrait s'en occuper seule. Je suis très souvent absent. Et en 1993, je serai quasiment toujours sur les routes. Donc, à brève échéance, c’est exclu.

Ado, tu étais fan de rock?

Je me rappelle avoir copié les notes du refrain de « Pretty Vacant » des Sex Pistols. J'ai écouté les premiers disques de Duran Duran et de U2. A cet âge-là, on se jette un peu sur n'importe quoi. C'est après qu'on se met à réfléchir, à comparer.

Tu achètes encore des disques?

Oui, 7 ou 8 par mois. Mais je suis souvent déçu par ce que j'entends. Pourtant, je les écoute d'abord comme un fan de musique, pas comme un musicien. Après, je les analyse un peu plus. Quand on est musicien, il est difficile de ne pas approfondir le sujet.

(Article paru dans le n°10 du magazine Mofo de février 1993)

Extreme

Le plus beau jour de notre vie…

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A peu près 154 fois au cours de cette interview, Pat, le bassiste d’Extreme, un tatoué à la gueule d’ange nous répètera ‘You know’ ! Ce qui ne doit pas être loin d’un record. Le groupe hard de Boston qui nous a rendu visite au Torhout/Werchter, va publier un nouvel album qui inclut un morceau long de 20 minutes. Aux abris?

Est-ce que le succès planétaire de « More Than Words » a eu une répercussion négative sur votre réputation de groupe de scène ?

Non, parce que ce genre de ballades appartient à notre univers musical. Certains s'imaginent peut-être que nous ne sommes qu'un groupe acoustique, d'autres de hard. Ces deux tendances se combinent pour former le concept Extreme.

Quelles sont tes impressions après votre passage au Freddy Mercury Tribute ?

C'était le plus beau jour de notre vie! Si on m'avait dit qu'un jour, on jouerait avec les mecs de Queen –dont on est de grands fans– on ne l'aurait pas cru. C’était d’autant plus impressionnant que c'était à l'occasion de la mort de Freddy et qu'il fallait faire prendre conscience aux gens des dangers du SIDA. C'était donc à la fois émouvant et excitant.

Est-ce que cette opportunité vous a procuré davantage de crédibilité, notamment auprès de ceux qui ne voyaient en vous que le groupe d'un seul morceau?

On a interprété des compos de Queen, et on a ainsi prouvé qu'on avait suffisamment de planches pour y parvenir. Et c'est vrai que pour des ‘jeunots’ comme nous, être intégré à l'affiche au milieu de formations telles que Metallica et Gun’N’Roses apporte un supplément de crédit. Et en plus, être regardés par 500 millions de téléspectateurs! Mais personnellement, il était également terriblement palpitant de se retrouver au milieu de toutes ces stars du hard telles que Robert Plant et Roger Daltrey qui venaient vers nous pour nous saluer, nous féliciter et nous filer leur numéro de téléphone...

Vous êtes issus de Boston, où on y recense des grands noms comme Aerosmith et Boston (of course) ainsi que d'autres bands qui militent au sein d’univers musicaux différents tels que J.Geils Band, Pixies ou Throwing Muses. Comment expliques-tu ce foisonnement (what?), dans cette ville?

Boston est une ville universitaire, il y a une scène hard, une autre alternative, mais aussi du blues, de la dance et du rap... On y rencontre des tas de styles différents qui s'influencent l'un l'autre. C'est peut-être la raison pour laquelle les groupes de Boston ont un style bien à eux.

Quelles sont vos principales influences?

D'abord, les formations de hard issues des seventies : Led Zeppelin, Aerosmith, Van Halen, Queen. Et évidemment les Beatles...

Et pas de Boston comme le J.Geils Band ou Boston ?

Aerosmith est une référence pour notre musique mais en ce qui concerne le J. Geils Band, même si on les appréciait quand on était kids, je ne crois pas que ce soit le cas. Pour Boston, on a surtout été marqués par leurs harmonies vocales. Et les Cars, qui sont aussi de Boston, pour leur sens de la mélodie.

Votre nouvel elpee va sortir en septembre...

On y retrouvera toujours cet équilibre entre chansons heavy et ballades. La finale proposera un morceau épique de 20 minutes. Ce sera une surprise pour nos fans, car nous n’avons jamais osé tenter un tel projet dans le passé. En fait, ce sera un disque à trois faces ; la première inclura les morceaux heavy, la deuxième sera plus pop et la troisième reprendra ce long morceau enregistré à l’aide d’un orchestre...

Un peu comme Deep Purple au début des années 70 ?

Ah, bon? Je ne savais pas qu'ils avaient déjà réalisé cette expérience. Mais pour ce qui est de ce projet, on a plutôt pris exemple sur les Beatles.

Comptez-vous enregistrer un concept album dans le futur?

Je suis sûr que cette idée réapparaîtra ultérieurement, mais dire quand, je n'en sais rien.

(Article paru dans le n°5 du magazine Mofo de septembre 1992)

 

 

Korn

Pour aller à l'essentiel, pas besoin de grosses machines…

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Au sein de tout groupe imposant, véhiculant une image forte, il existe invariablement, au moins, un leader charismatique, à la personnalité affirmée et quelquefois très trouble aussi. Pensez à Trent Reznor ou Marylin Manson. Chez Korn, ce rôle est incarné par l’étonnant –et le mot est faible– Jonathan Davis, un Californien âgé de 29 ans.

Il semblerait que Jonathan Davis ait, lui aussi, vécu une enfance difficile suite au divorce de ses parents. Dans l’univers su rock contemporain, cette situation semble courante. Cette rupture l’a particulièrement marqué et les conséquences le poursuivent toujours. En outre, avant de devenir le chanteur attitré de Korn, Jonathan déclare avoir travaillé, dès l'âge de 16 ans, comme... assistant de médecin légiste. Afin de l’aider à découper des cadavres. Il a ainsi  entamé des études à la ‘school mortuary science’ de San Francisco. Cette expérience l’a-t-elle transformé en un angoissé chronique, doublé d'un parano qui porte la mention ‘HIV’ en tatouage sur un bras ?

Quoi qu'il en soit, Davis –qui s'exprime relativement peu–a souvent reconnu éprouver beaucoup de mal à se sentir heureux. Ce qui n'a surpris personne ! Davis reconnaît souffrir d’insomnie, née précisément de ses angoisses. « Chaque fois que le bonheur était à portée de main, un malheur m'a frappé » explique-t-il. « Le jour où ‘Follow The Leader’ est entré directement à la première place dans les charts US, j'enterrais mon grand-père! Au sommet de la gloire du groupe, je me suis séparé de ma femme... »

En clair, Davis se méfie désormais de ce bonheur. C'est sans doute la raison pour laquelle il carbure au Prozac : pour au moins connaître un certain bien-être, même virtuel… Bien sûr, son comportement n'étonnera personne, puisque pendant de nombreuses années, il a été sous l’emprise de la cocaïne et à l'alcool. Aujourd'hui, il affirme être sobre. Peut-être parce qu'il est devenu père (NDR : d'un fils prénommé Nathan, né en octobre 95), allez savoir...

Jonathan Davis en a conscience, Korn est, aujourd'hui, le porte-parole de mômes un peu paumés, pour lesquels la vie est un perpétuel combat. A ce titre, son image se rapproche sans doute de celle d'un Kurt Cobain, la surexposition médiatique en moins. « Je me sens comme ces gosses, aussi mal qu'eux » expliquait encore Davis à un journaliste d'un mensuel metal français, il y a quelques mois. « Mais peut-être avons-nous empêché que certains se foutent en l'air (...) Si la musique peut sauver des vies, elle devient spéciale et spirituelle ».

Résumons : Jonathan Davis n'est pas un joyeux drille, son approche de la vie est empreinte de négativisme. Il confirme : « Tout dans ma vie est génial alors je ne peux m'attendre qu'à quelque chose de mauvais... » Néanmoins, il se soigne. Et il y a tout lieu de le considérer comme un type intelligent qui analyse, interprète et exprime son intériorité avec lucidité. Dans l'ensemble, Korn avance. En six ans de production discographique, le groupe a enregistré une progression inimaginable, passant du statut de groupe metal alternatif voire obscur à celui de ténor de la scène rock, de véritable machine à dollars qui dispose de son propre label (Elementree Records) et de son propre festival itinérant (Family Values).

Le guitariste Brian ‘Head’ Welch avait, il y a cinq ans déjà, clairement résumé Korn en nous déclarant que ‘le rock de Korn est vrai’ : « Notre musique sert à communiquer, à nous exprimer, c'est pas pour poser ou pour amasser du blé. Nous sommes, à travers nos compos, exactement à l'image de nos personnalités. » Bon, ce genre de propos est défendu par bon nombre de musiciens, et de prime abord, il fait très ‘cliché’, mais peut-être que derrière cette réflexion, il a quelque chose de concret…

De l’influence de Faith No More sur un fan de Duran Duran

Korn a toujours été convaincu de son succès. Le bassiste Reggie ‘Fieldy’ Arvizu le confirme : « D'aussi loin que je puisse me rappeler, dans notre petit local de répète, alors qu'on n’avait pas encore accordé de concert, on était persuadé de faire de la putain de musique qui allait tout exploser ».

Kom est aujourd'hui un leader. Il a imposé son style, en profitant des brèches ouvertes par d'autres. A titre de référence, Davis reconnaît être grand fan de Faith No More dont il adore l'album ‘The Real Thing’. Initialement, durant son adolescence, il était plutôt adepte du mouvement néo-romantique et de Duran Duran ; ce qui lui avait valu une réputation d'homosexuel. « Faith No More, a été une lumière pour moi. Objectivement, il a encouragé de nombreux groupes à se former, en leur ouvrant une nouvelle voie. Ils sont les précurseurs d'un hard-rock différent. Ils ont été les premiers à introduire des éléments hip-hop dans leur musique ; et à l'époque, c’était très original ».

De Korn à Leader

Korn est l'archétype du groupe metal rock de la seconde moitié des années 90. Brûlant, ésotérique, détraqué et surtout anticonformiste. Au tout début, les choses étaient sans doute différentes. Head s’explique : « L'orientation musicale de Korn a vraiment pris son essor lors de l'arrivée de Jonathan. Toutes les chansons qui figurent sur le premier CD ont été composées à partir du moment où il a débarqué. Avant, on avait écrit plein de trucs mais on n'a rien retenu. Jonathan est vraiment une personnalité, quelqu'un de très complexe. Chez lui, s'exprimer est un besoin et Korn, c'est son exutoire, sa thérapie. C'est la raison pour laquelle nos textes sont si noirs, si angoissants ».

Korn est issu de Bakersfield (Californie), une petite cité américaine perdue et anonyme. Jonathan Davis y est d'ailleurs né en 1971. « On s'est tous ou presque connus sur les bancs de l'école » avait un jour déclaré Welch, installé au soleil dans le parc du Botanique où Korn était venu jouer en première partie de Primus, une de ses influences évidentes. « On a donc forcément joué ensemble. Après un certain temps, on s'est barré pour aller vivre à Los Angeles. On a un peu galéré. En jouant dans d'autres formations ». Les quatre autres membres de Korn ont sévi chez IAPD avant de lancer le groupe. « On a été plus funk-rock ou punk, avant de trouver notre voie, ce qui n'a pas été simple. Korn existe depuis 1991, mais on eu un mal fou à trouver un bon chanteur. Le soir où on a vu Jonathan à l'oeuvre, on a su que c'était lui ! On l'a débauché, simplement » Du groupe Sexart, où il militait. « En pratique, on a surtout évité de mettre des limites à ce qu'on allait projeter. Avoir l’impression d’être poussé dans le dos par quelque chose, sans savoir exactement de quoi il s’agit, est un sentiment assez grisant ».   

Le metal des 90’s

En 94, Korn grave un premier elpee éponyme. Le vrai démarrage du disque nécessitera quelques mois mais dès que la vitesse de croisière sera atteinte, l’ascension sera rapide. L'album deviendra disque d'or aux States et permettra au groupe de partir en tournée en compagnie d’Ozzy Osbourne, Megadeth et Marilyn Mansun, entre autres. A propos de ce premier disque, ‘Head’ nous avait expliqué : « Nous avons tenu à enregistrer en pur analogique. Le matériel utilisé date bien des années 60. Pour aller à l'essentiel, pas besoin de grosses machines. Au contraire… »

Le second opus, ‘Life Is Preachy’, connaîtra une réussite commerciale beaucoup plus rapide. En quelques semaines, il atteint le 3ème rang du Billboard aux States. Par la suite, Davis lui-même admettra pourtant que cet album n'était pas excellent. Peu après la sortie du disque, le band part en tournée dans le cadre du Lollapalooza festival. Il doit, pourtant quitter l'affiche: le guitariste James ‘Munki’ Shaffer –qui joue sur une guitare à 7 cordes– est atteint d’une méningite.

Korn devient de plus en plus énorme. Comme d'habitude, l'Amérique puritaine se fait entendre. A Zeeland, une ville du Michigan, un étudiant est renvoyé de son lycée pour avoir arboré un tee-shirt affublé du logo du groupe. Le directeur de l'école explique sérieusement qu'il considère la musique de Korn comme ‘indécente, vulgaire et obscène’.

C'est surtout grâce à l'album ‘Follow The Leader’, sorti en 98, que Korn atteint le sommet de sa popularité. Le long playing est splendide. Il lui permet d'être identifié dans les médias spécialisés comme un ensemble ‘psycho-musical de chimistes de la sensation hip-métallique’. Une définition qui cerne bien le groupe d'alors ? On n'a pas encore forgé son opinion.

Plus Korn grimpe haut, plus le groupe cherche à rester en contact avec ses fans. Son site web officiel est très actif (1). Il se lance dans une ‘Korn Campaign’ qui le voit traverser les USA d'une côté à l'autre ‘pour rencontrer ses admirateurs et signer en moyenne 2 000 autographes par jour. I1 expérimente en concert le concept de la ‘Korn Cage’, une cage en acier placée sur le podium où on installe des aficionados, pendant le show. Le groupe explique que par ce titre d'album, ‘Follow The Leader’, il insiste sur l’importance d'une nouvelle scène de musique ‘crossover’ qui le voit lui et quelques autres, comme Limp Bizkit, Coal Chamber ou les Deftones, proposer un mélange entre des musiques qui n'ont pas de frontières. Il y a quelques mois, est sorti le 4ème album ‘Issues’. Un disque au succès commercial retentissant, lui aussi. Pour la pochette, le combo a organisé un concours sur MTV. Très metal, ‘Issues’ est moins ‘crossover’ que les précédents long playings. Dans la foulée, la formation s'est lancée dans une gigantesque tournée…

(Article paru dans le n° 83 du Magazine Mofo d’avril 2000) 

(1) Korn a été parmi les premiers artistes metal à miser sur le Net (www.korn.com) pour assurer sa promo et créer un contact direct avec les fans. Les musicos ont été des pionniers pour diffuser un concert via Internet. Cette initiative leur a valu la une de ‘Time Magazine’. Il avait aussi mis tout le contenu de ‘Life Is Preachy’ à disposition des fans sur son site. Mais le standard ‘MP3’ n'était pas encore répandu, à l'époque ...

 


Doves

La scène de Manchester n’a jamais existé…

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Issus de Handforth, dans le Cheshire, les Doves ne sont plus tout jeunes. Même s'ils n'en sont qu'à leur premier album. Ils ont vécu la scène new wave du début des 80's aux côtés des Smiths ou de New Order. A Manchester. Mais c’est en 1991 que leur carrière a vraiment débuté. A l'époque, ils répondaient au patronyme de Sub Sub et avaient même décroché un hit intitulé « Ain't no love, ain't no use ». Outre les frères jumeaux Jez (batterie et chant) et Andy Williams (guitare et chant), le groupe implique Jimi Goodwin. Et ce dernier, préposé au chant et à la basse, n'est sûrement pas un nostalgique de cette époque, car il ne verse même pas une larme sur la mythique ‘Hacienda’, l'endroit de ralliement à l'époque, qui a été transformé en appartements.

« C'est peut-être triste, mais tout a une fin. L'Hacienda n’était pas éternelle et en plus, il ne faut pas s'imaginer que c'était un paradis! Le club était confronté à des problèmes de violence et de drogue. On y a vécu de bons moments, mais aujourd'hui, il faut regarder vers le futur... » Les Doves n’aiment d'ailleurs pas trop les références à leur ville d'origine et encore moins l'évocation de la scène ‘Madchester’... « Ni les Happy Mondays, ni les Charlatans n'ont eu la moindre influence sur nous. On les a adorés, il y a dix ans, mais c'est tout. D'ailleurs, on n'a jamais cru à l'existence de cette scène baggy. Elle a était montée de toutes pièces par la presse. Il n'existe aucun groupe de chez nous qui passe son temps à regarder dans l'assiette de son voisin : New Order ne sonne pas comme les Smiths, les Smiths pas comme les Buzzcocks, les Buzzcocks pas comme The Fall et les Doves n'ont rien à voir avec Joy Division. La scène de Manchester n’a jamais existé… »

Pour en revenir au style du groupe, on dira qu'après avoir digéré des références house, les Doves en sont revenus à une instrumentation rock, influencée par la dance, mais qui va beaucoup plus loin... L'enregistrement de ‘Lost Souls’ a duré trois ans dans un studio... qui ne comportait aucune fenêtre! « Tout simplement pour éviter que les cambrioleurs ne viennent dérober le matériel… » De leurs contemporains, les Doves affirment apprécier Baldly Drawn Boy, avec lesquels ils sont partis en tournée. « On a participé à l'enregistrement de leur album et on est même devenus amis. » Ils estiment également Shack, mais davantage pour des raisons de sensibilité musicale. Enfin Embrace les a beaucoup impressionnés, en ‘live’. Mais Jimi respecte aussi une foule de groupes issus du passé. Il avoue ainsi un faible pour le King Crimson de l'époque ‘Discipline’ et ne s'en cache pas. « Je ne suis pas du style à brûler ce que j'ai adoré. Et tous ceux qui adoptent cette attitude sont des hypocrites… »

(Article paru dans le n° 89 du magazine Mofo de Février 2001)

 

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