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Paradise Lost

Au-delà du Paradise Lost…

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Paradise Lost est un groupe en plein boom. La roue tourne à merveille pour eux, surtout depuis la sortie d'un certain « Icon » qui a propulsé le combo paradisiaque (enfin, façon de parler) comme un des espoirs de la scène métal actuelle. Chiffres de vente canon (15.000 albums vendus rien qu'en Belgique!), assistance fort nombreuse dans les salles, popularité en hausse vertigineuse : c'est Byzance pour cette association de métallos intelligents! En outre, la formation mérite ce succès. La preuve: on ne se monte pas du col, on reste serein et on n’a qu’un seul et même objectif : faire mieux encore! Pour remplir leurs poches ? Aaron Aedy, l’infernal guitariste rythmique et Nick Holmes, le chanteur, s’en défendent…

A.A. : Tout le monde nous demande si nous avons souffert d'une quelconque pression avant d'entamer la réalisation de notre nouvel album, « Draconian Times ». Et nous formulons sans cesse la même réponse: non! Notre ambition n'a jamais été de faire du blé à tout prix, ni d'atteindre des records de vente, alors... Bien sûr, nous ne crachons pas sur ce qui nous arrive, mais nous estimons que notre réussite actuelle est le résultat d'un travail prioritairement artistique et non commercial. Nous ne supportons aucun poids sur les épaules. Nous avons fait de notre mieux dans nos peaux de musiciens ; et pour le reste, on verra...
N.H. :
De toute façon, notre succès n'est pas le même partout. Nous sommes bien plus appréciés ici qu'en Angleterre, par exemple. Ce qui aide à relativiser.

A quoi attribuez-vous votre percée? Vous concevez une musique qui ne correspond pas spécifiquement à des critères de modes. Qu'avez-vous que les autres n'ont pas?

N.H. : Comment veux-tu que nous répondions à cette question ? Nous ne sommes pas à l'écoute de tout ce qui gravite autour de nous. Et nous n'aimons pas comparer les groupes, les genres, tout le tralala... Nous sommes Paradise Lost, nous créons une musique de manière indépendante et il se peut qu’elle soit... bonne, non? Ha ha ! Nous, en tout cas, on l’apprécie. Notre identité? On prend quelques directions spécifiques. Par exemple, on utilise de moins en moins de guitares en studio. On diversifie de plus en plus nos arrangements. Afin de communiquer davantage de couleur, de relief à notre musique. C'est un processus que nous allons développer.

Votre musique dégage plus une atmosphère que de l'énergie brute. Il y a un côté humain, émotionnel et...

A.A. : Rien d'étonnant. Effectivement, nous avons des sentiments à exprimer. Ce que nous écoutons en privé va d'ailleurs dans ce sens : plutôt l'expression que les clichés! De toute manière, cette musique que nous produisons, que tu nommes metal mais qui, pour moi, englobe davantage de références, vient du fond de nous-mêmes. Elle n'a donc aucune chance d’emprunter un jour une dimension mécanique. Ce serait un drame d'en arriver à ce stade. Ce que nous développons, c'est la qualité des instrumentations, du jeu et du son. Nous travaillons la forme, mais le fond reste une histoire d'inspiration libre.

« Draconian Times » plus encore qu'« Icon », semble plus affranchi de ses mouvements, plus ouvert à toutes expérimentations. D'accord?

A.A. : J'ai la même impression et elle me remplit de satisfaction. Pas de fierté mais de satisfaction. Comme je te l'ai dit, nous travaillons d'instinct. Notre seul critère est d'avancer. Là, c'est vrai, la réponse très positive de notre public intervient aussi et elle nous encourage. C'est sans doute la seule pression qui nous pousse dans le dos.
N.H.:
Nous avons pris le temps nécessaire pour bien développer « Draconian Times », en termes d'arrangements. Nous avons passé cinq mois à travailler sur ces morceaux. Tout part d'une mélodie, mais une fois la mélodie en place, il reste pas mal de boulot! Comme nous avons pris le temps, nous sommes allés plus loin sur ce plan-là.

Intérêt et passion pour la psycho

Vos textes aussi sont fort ‘humains’, basés sur des sentiments, des sensations...

A.A. : Je suis très attiré par tout ce qui touche à la psychologie. J'aborde ce type de sujet avec intérêt et passion. Je découvre même que je suis assez cynique à ce propos. J'ai une furieuse tendance à analyser tous les comportements de l’être humain. Le mental, la psychologie sont des domaines vastes, complexes et intéressants.

Visiblement, vous jouez partout là où on vous en donne la possibilité. Même dans des coins sans grande tradition rock. Que recherchez-vous, dans ce cas ?

N.H. : Pas l'argent, en tout cas... Tourner coûte vraiment très cher! Nous recherchons surtout le contact, aborder des contrées nouvelles, sans doute aussi de nouveaux défis. Nous aimons devoir affronter de nouveaux défis. C’est dans nos tempéraments. Et puis, c'est agréable de découvrir d’autres horizons, même si nous avons assez rarement l'occasion de faire du tourisme!

Quelle vision avez-vous du futur de Paradise Lost ?

N.H. : Nous ne nous posons pas trop ce genre de questions. On verra bien. Etablir des plans, ce n'est pas notre fort. Je ne sais même pas si nous aurons sans doute l'avenir que nous méritons d'avoir. Dans ce business, on ne gère pas tous les paramètres. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que nous ne laisserons à personne le soin de diriger le groupe à notre place.

Vous jouez bientôt au festival de Dour, vous connaissez?

A.A. : Par ce qu'on nous en a dit, à savoir que ce festival proposait surtout au départ des artistes et groupes francophones et qu'il s'est progressivement ouvert. C'est un festival très sympa, paraît-il! De toute manière, nous aborderons cette organisation avec notre bonne et simple vieille ‘tactique’ habituelle, à savoir de faire du mieux que nous pourrons. A ce niveau-là, il n'y a jamais de surprise avec nous!

(Article paru dans le n°34 du magazine Mofo de juin 1995)

 

 

Bandit Queen

L'art sous toutes ses formes...

Écrit par

Tracy Godding compose, joue de la guitare et chante chez Bandit Queen. Mais c'est également une petite bonne femme très cultivée, artiste jusqu'au bout des ongles, sachant ce qu'elle veut tout en faisant preuve d'une grande gentillesse. Mais n'allez surtout pas comparer le trio mancunien avec les Breeders, même s'il aurait mieux fait de naître au pays de l'once Sam; et encore moins avec Polly Harvey, avec laquelle elle ne partage le même intérêt que pour les questions relatives à la sexualité...

Avant de fonder Bandit Queen, tu as joué dans un groupe qui répondait au nom de Swirl. Vous y étiez tous les trois?

Oui, mais il y avait également un violoniste et un autre guitariste. Et Janet jouait également de la guitare. C'était totalement différent. Notre line-up a compté jusqu'à cinq musiciens. Nous avons décidé de le réduire à un trio pour simplifier, pour faciliter notre tâche. Notamment au niveau de la structure mélodique. Et puis, je dispose de davantage de liberté d'action pour le chant.

Souffres-tu encore d'être comparée à PJ Harvey?

Seuls les journalistes paresseux ont colporté ces âneries. Ils l'avaient sans doute lu dans un autre canard qui nous comparait à PJ Harvey ou aux Breeders. Le Melody Maker et le New Musical Express, par exemple. S'ils s'étaient donné la peine d'écouter notre musique, ils n'auraient sans doute pas tiré les mêmes conclusions hâtives. A moins qu'ils ne soient très influençables...

Pourtant, tu as un jour déclaré que vous pourriez devenir les Breeders britanniques si le public vous en laissait le loisir.

C'est une déclaration que j'ai faite dans un certain contexte. Je ne pense pas que notre musique ressemble aux Breeders. Mais bien notre attitude et notre sens de l'humour. Notre bassiste, Janet, est une fan du groupe. J'ai émis cette réflexion un jour où j'étais particulièrement fâchée. Car en Angleterre, peu de monde s'intéresse à nous, alors qu'aux States nous sommes accueillis les bras ouverts. Nous ne voulons pas devenir des autres Breeders. Cette affirmation était sans grande importance. Mais apparemment personne ne l'a oubliée.

N'est-il pas paradoxal de jouer une musique comme la votre lorsqu'on vient de Manchester?

Ce n'est pas parce qu'on vit dans une ville que l'on doit fatalement s'identifier aux groupes qui en ont fait sa notoriété musicale. J'aime les Stones Roses, et particulièrement leur premier album, Inspiral Carpets, Happy Mondays... Mais mes influences, je les puise plutôt dans la musique américaine, le post punk et puis surtout chez Bowie et Bolan...

Face à la multiplication des groupes drivés par des femmes, ne penses-tu pas que vous auriez mieux fait de vivre à Boston ou à Chicago?

J'aime beaucoup Boston. Mais par dessus tout San Fransisco. C'est vraiment une chouette ville. Je pense souvent que l'Angleterre est une petite île. Et pour obtenir plus d'espace, nous sommes obligés de tourner sur le vieux continent. L'Angleterre est isolée, entourée par la mer. Ce qui explique sans doute pourquoi tant d'insulaires ont l'esprit aussi étroit. Nous serions plus heureux si nous pouvions vivre dans un monde plus ouvert. C'est vrai que parfois nous rêvons de partir ailleurs. Même le monde musical britannique manque d'ouverture d'esprit. Et il est à la fois stupéfiant et consternant de constater que la presse entretient cette carence...

Est-il exact que plagier toutes les formes d'art, et en particulier la littérature constitue votre forme de sampling? Quel rapport y a t-il entre la peintre mexicaine Frieda Khalo, dont la photographie illustre votre pochette (voir la reproduction ci-dessous), et votre musique?

J'aime la peinture de Frieda Khalo, parce qu'elle est directe et personnelle. Mais il est difficile d'établir une comparaison entre son art et notre musique. Elle existe, mais je suis incapable de l'établir. C'est beaucoup trop abstrait... Aujourd'hui la musique est devenue hybride. Certains n'expérimentent même que les samplings. Par exemple dans le domaine de la musique de danse. Nous n'utilisons pas de samplings. Cette technologie coûte beaucoup d'argent. Et puis nous essayons de respecter une ligne de conduite. De perpétuer une certaine approche de la poésie. Nos lyrics obéissent d'ailleurs à une forme poétique. Janet et David écrivent également des poèmes. Nous nous inspirons beaucoup de la littérature. Et en même temps, nous nous intéressons à de nombreuses formes d'art. Pour illustrer la pochette, nous avons fait appel à un peintre et à un photographe. Je pense qu'il est très créatif de mêler des formes artistiques différentes avec la musique. Elle ne se limite pas qu'au son. Les notes et les images peuvent également susciter des émotions...

Le nom du groupe provient du surnom de Phoolan Devi (NDR : elle a été assassinée le 27 juillet 2001), une femme indienne qui fut kidnappée et violée par des gangsters avant de devenir leur leader. Intentionnel ce choix?

Oui. J'ai lu ce bouquin consacré à cette histoire, il y a deux ans. Il m'a beaucoup plu et j'ai pensé que Bandit Queen recelait suffisamment de signification politique, sociale et féministe pour représenter une bonne image du groupe. Et nous l'avons adopté.

La chanson "Scorch" parle de sexualité, de sexe, et d'attitude vis à vis de la sexualité. Penses-tu que le combat entre les identités sexuelles exerce une fascination. Es-tu intéressée par la poétesse grecque Sappho?

Oui, parce que je pense qu'elle était la première femme poète. J'aime la poésie simple et directe. Parfois ses vers ne comptent que deux lignes, mais traduisent une sensibilité hors du commun... De quoi parlions-nous encore? (rires). De la sexualité. Une question très intéressante. Je suis bisexuelle. Je ne m'en cache pas. Chaque être humain connaît une sexualité différente. Je ne sais pas si le combat entre les identités sexuelles est fascinant. C'est un facteur de la vie. Adolescente, j'étais fascinée par ces questions. Aujourd'hui, j'ai pris davantage de recul. Je suis comme je suis. Et je n'ai pas connu plus d'expériences sexuelles que les autres. Simplement, j'estime que la sexualité est un phénomène dont il faut parler. Il est aussi important que le problème du racisme, de la politique ou du féminisme. Aussi, pas plus.

La chanson "Miss Dandys" traite de problèmes de la prostitution: "Miss Dandys montre moi un peu de paradis". Pourtant, ne dit-on pas que la prostitution conduit en enfer?

Miss Dandys est le personnage d'un livre qui s'intéresse à la culture nippone. Une histoire au sein de laquelle les prostituées sont travesties en hommes. C'est à la fois étrange et destructeur. Un peu fou, mais terriblement passionnant. Je suis passionnée par à la face cachée des autres civilisations. Du Japon ou du Mexique, par exemple. Là où je vis, à Manchester, de la fenêtre de mon appartement, j'observe le manège des prostituées dans la rue. C'est un phénomène qui marque ma vie quotidienne. Je ne pense pas que la prostitution mène en enfer. C'est peut être un mal, mais nécessaire. Elle permet de libérer l'homme de ses frustrations, de sa violence intérieure. C'est un peu une forme de garde-fou pour la société. Mais si le plus vieux métier du monde est un exutoire, il pose le problème des conditions dans lesquelles il est pratiqué. Absence de droits. De sécurité sociale. Exploitation par les souteneurs, destruction de sa propre identité. Je ne pense pas que j'aurais pu être une prostituée. Dans les rues, à Manchester, il fait très froid. Je me vends déjà à la musique, pas mon corps!

Version originale de l'interview parue dans le n° 34 (juin 1995) du magazine Mofo.

Beck

Ni clown, ni glandeur

Écrit par

Beck le retour. Après « Mellow gold », album de l’année pour de nombreux magazines pop/rock et deux autres opus plus discrets, l’Américain revient avec « D-De-Lay ». On craignait l’essoufflement. On avait tort. Chez Beck, l’inspiration et le goût pour les mélanges impossibles ne se sont pas émoussés.

Rencontre au Vooruit voici quelques semaines à quelques heures du concert programmé en première partie de Sonic Youth ; entretien au cours duquel Thurston Moore intervient ici très brièvement. Beck s’explique d’abord sur cette sortie tardive puisqu’il affirmait fin 94, disposer en réserve de plusieurs long playings, prêts à sortir. On aura donc attendu longtemps…

J’ai beaucoup tourné. Il me restait donc très peu de temps pour vivre chez moi, à accomplir des choses normales, et plus forte raison, pour me rendre dans un studio. Aujourd’hui, j’ai quatre albums qui sont prêts à paraître. Quand « O-De-Lay » sera lancé, le premier suivra rapidement. Pour les autres, rien n’est encore prévu.

C’est la première fois que tu enregistres un disque qui soit attendu par le public. Cette situation a-t-elle changé quelque chose pour toi ?

Difficile de ne pas y penser. Les gens vont m’attendre au tournant et peut-être me rejeter. Mais ils en feront ce qu’ils voudront ; finalement je m’en fous. Je n’ai de toute façon aucun contrôle là-dessus. J’en suis arrivé à un point où ce qui compte n’est pas de sortir un disque en tant que tel, mais de faire ce que j’aime. C’est ma vie, mon travail. Qu’importent les albums, c’est la musique qui est importante. J’essaie de penser à plus long terme. Je ne me dis pas ‘C’est ma dernière chance et si je me plante, c’est fini’. Il faut assumer le risque d’erreurs. C’est inévitable.

N’est-ce pas même utile d’en commettre ?

Bien sûr, elles permettent de progresser. Il y en a sans doute sur cet album. Je suis perplexe vis-à-vis de certaines chansons, presque ridiculement pop. En même temps, c’est ce qui est sorti à ce moment-là et je veux y rester fidèle, je ne souhaite pas me censurer. De toute façon, il est illusoire de penser qu’on peut contrôler le processus créatif. En même temps, je suis aussi assez sensible à l’idée selon laquelle on doit savoir ce qu’on veut. Mais finalement à quoi bon ? On ne trouve sa vraie voix que beaucoup plus vieux, alors en attendant… Cette façon de voir les choses est acceptée pour les écrivains, alors pourquoi pas pour les musiciens ? Un des grands avantages à être jeune c’est que tu n’es pas tenu de sortir ton œuvre la plus ‘mâture’. J’ai vu pas mal de choses, mais je ne pense pas avoir assez de bouteille pour permettre à ma musique d’avoir une portée universelle. Je n’ai envie ni d’être pris pour un clown, ni d’être pris trop au sérieux. Tant de jeunes musiciens veulent produire une sorte de manifeste définitif alors qu’ils devraient se contenter de parler d’eux-mêmes (NDR : à cet instant, Thurston Moore passe à proximité, et lance la fameuse formule habituellement réservée aux attachées de presse, lorsqu’elles souhaitent que l’interview se termine, en lâchant ‘Cinq minutes !’) (rires) C’est mon manager. C’est lui qui écrit toutes mes chansons. Je ne suis que son patin.

La répartition des chansons entre les différents albums s’opère-t-elle facilement ?

Les délimitations ne sont pas toujours claires. Des chansons comme « Sleeping bag » ou « Asshole » incluses sur « One foot in the Grave » auraient sans doute pu figurer aussi sur « Mellow gold ». Superficiellement, les chansons des trois premiers albums sont différentes, parce qu’elles ont été enregistrées dans des endroits et à des moments différents, en compagnie de personnes différentes. L’année prochaine, je sortirai un album de blues assez classique. Depuis deux ans, je n’ai jamais cessé d’écrire des chansons sans avoir un but précis dans la tête. Pour « O-De-Lay », j’ai simplement cherché à adopter un côté plus hip hop.

Plus Beastie Boys ?

(souriant) Je ne sais pas. Nos influences sont tellement différentes ! Moi, c’est plutôt un certain blues traditionnel alors que chez eux, c’est plutôt le hardcore et le punk de la vieille école. Mais j’admets qu’eux comme moi, nous essayons d’explorer différents aspects d’un hip hop plus marginal (NDR : Thurston Moore repasse et rebalance un bruyant ‘Cinq minutes’).

Tu connais Baby Bird qui a gravé 4 albums en quelques mois ?

Non, mais fais-le tourner pendant deux ans. Ca le freinera. Moi j’essaie de ne jamais arrêter d’enregistrer. Il est très dangereux de se contenter de jouer toujours les mêmes chansons.

Tu as parlé un jour de composer une chanson en utilisant tous les accords que tu connaissais…

Pendant des années, j’ai écrit des chansons qui n’avaient que deux accords. Si j’ai été attiré par le folk, c’est en raison de sa simplicité. Dans le format chanson, pop ou non, deux accords permettent de se concentrer sur l’essentiel. Un jour, un producteur m’a demandé de lui jouer quelques morceaux. Après les avoir écoutés, il m’a conseillé d’en concevoir d’autres avec plus d’accords. Plutôt que de me vexer, je suis rentré chez moi et j’en ai écrit un en utilisant tous les accords que je connaissais. Donc, cette compo existe. Elle s’appelle « Cyanide breath mint » et figure sur « One foot in the grave ». Ce qu’il y a de bien dans l’aspect limité du folk, c’est justement l’absence de ‘jouets’ qui distraient du boulot. Même si les jouets sont marrants et si c’est amusant de réaliser des disques comme « Mellow Gold » ou « O-De-Lay ». Si une chanson à deux accords est mauvaise, ça s’entendra toujours tout de suite parce que rien ne dissimulera ses faiblesses.

Tes albums sont toujours assez accidentés, jamais lisses. Pourquoi ?

Un album, c’est comme un voyage auquel on convie l’auditeur. Je ne veux pas d’un trajet en voiture sur une route droite et plate. J’aime arriver à une sorte de grâce zen. Tu as, par exemple, des sons ‘difficiles’ suivis d’un certain refrain très accrocheur. Ce qui est aussi intéressant dans la musique, c’est qu’en définitive, elle ne compte que par l’effet sur celui qui l’écoute.

Tu te soucies de l’image qu’on a de toi, telle qu’elle émane de « Loser » ?

Quand j’ai enregistré ce morceau, je ne soupçonnais même pas l’existence de ce mouvement ‘slacker’ (NDR : à son corps défendant, Lou Barlow, le leader de Sebadoh, a aussi été traité de ‘glandeur’). Je me contentais d’enregistrer une chanson rap, sans rapper très bien, d’ailleurs. Le rap que j’écoute est généralement assez dur et charrie tous les clichés sur ce qu’on a ou pas : le fric, les femmes et les bagnoles. C’était une sorte d’hommage rigolo à tout ça. ‘Je suis un perdant, je n’ai rien et je ne suis qu’une merde…’ C’était juste une blague que certains m’ont volée en lui donnant une autre vie. C’est leur droit le plus strict, mais qu’on ne s’attende pas à ce que je ne sois qu’un personnage de dessin animé, un symbole unidimensionnel de la jeunesse apathique. Parce que ça n’a rien à voir avec moi. J’ai toujours été intéressé par une foule de choses de la vie. ‘Slacker’ est vraiment un terme trop réducteur, qui tend à uniformiser les gens alors que tous sont différents. En fait, c’est avant tout une création de marketing, une façon d’identifier un segment d’acheteurs potentiels pour leur confectionner des produits sur mesure. Heureusement je crois que ce mot est déjà occupé de disparaître.

(Article paru dans le n° 44 du magazine Mofo de juin 1995)

  

Deep Purple

In Rock (Réédition)

Écrit par

Clef de voûte de tout l'édifice hard, "In Rock" constitue aujourd'hui l'œuvre la plus importante et le plus controversée de Deep Purple. En fait, dans le style plus aucune formation ne parviendra à agréger une telle énergie et une telle intensité sans se prostituer aux clichés. Un phénomène qui va d'ailleurs toucher un langage musical parallèle. Le heavy métal. Celui de Led Zeppelin, bien sûr. A l'issue des volumes II et III de leurs elpees éponymes. Revenons à "In Rock", qui avait pourtant déjà été reproduit sur compact disc précédemment. Mais dont le résultat devait sans doute être insuffisant, puisque la nouvelle mouture a été remasterisée. Un opus élargi au single "Black night", à quatre remixes opérés par Roger Glover, à une version piano de "Speed king" et enfin à un instrumental inédit, "Jaw stew". Le tout enrichi de photographies, d'un historique, de commentaires, et des arcanes de son enregistrement...

 

Moby

Une bible dans le sampleur

Écrit par

Richard Melville Hall aurait-il tout compris? D'où viens-je, où vais-je, dans quel état j'erre? Vous savez, toutes ces angoissantes questions existentielles qu'on se pose le matin en se rasant face à son miroir, en journée coincé du côté de la Drève de Bonne Odeur ou le soir face aux navrantes séries télévisées destinées à combler notre trou noir culturel? S'il n'a pas encore répondu à toutes celles-ci, Moby a néanmoins le mérite de les affronter bien en face dans un album qu'il a intitulé "Everything Is Wrong"!

Moby aurait créché à Nazareth et eu un papa charpentier qu'on ne se serait pas, outre mesure, étonné de son discours. Seulement voilà, son message, ce n'est pas du haut d'un quelconque Mont des Oliviers qu'il le délivre, mais sur CD, disponible dans tout rayon techno un peu garni. Mais oui, derrière les tubes que sont "Go", "Hymn" ou "Feeling So Real", il y a des idées! Le SyQuest au service d'une philosophie chrétienne, c'est tout nouveau! Et le credo de ce jeune Américain de 28 ans, à ses heures perdues toujours DJ et remixeur (des Pet Shop Boys à Michael Jackson en passant par Depeche Mode), c'est pas entre deux vagues de la Mer Rouge qu'on a été vous le pêcher! Et si Moby était...

Un humain bourré de contradictions ?

Je suis un activiste qui défend les droits des animaux, un environnementaliste, un chrétien qui ne va pas à l'église mais qui aime Dieu. J'ai étudié un peu de philosophie quand j'étais encore à l'école, et j'aime m’amuser comme peut le faire un gosse. J'apprécie tous les genres de musique qu'on puisse imaginer, même le country & western et le Top 50. J'ai commencé à gratter de la guitare il y a 20 ans, en jouant de la mauvaise pop au lieu de pièces classiques et de suivre des cours de solfège. J'ai participé aux aventures de groupes punk, new wave, reggae, folk, jazz. J'ai grandi en écoutant ce qu'écoutait ma mère, de Bartok aux Doors. C'est la raison pour laquelle "Everything Is Wrong" est aussi varié. Je n'aime pas les classifications ; au nom de quelle loi ne devrait-on aimer qu'une seule chose?

Un flippe de première ?

Je suis réellement persuadé que tout est faux. La façon dont les humains vivent leur vie, dont ils tombent amoureux, ce que nous faisons... Tout ça n'a pas de sens pour moi. Je me crois sans repères. Les seules choses que je comprenne sont les états émotionnels : plaisir, douleur, souffrance. J'essaie de vivre sans causer de souffrance ; c’est pour cette raison que je me bats pour les droits des animaux. Je ne veux imposer ma volonté à aucun être vivant.

L’Iggy Pop de la techno ?

Oui, j’ai lu ça quelque part. Peut-être m’a-t-on comparé à lui à cause de la façon dont je joue. La plupart des ‘techno acts’ se résume à une bande de types en fond de scène, planqués derrière des machines, la tête penchée sur des claviers, passant leur temps à tourner des boutons. Chiant, donc. C'est comme toute cette vague intitulée ‘Intelligent Techno’, Autechre et compagnie. Beuark! Le premier concert que j'ai vu, c'était Yes ; eh bien, c'était encore plus marrant que tous ces trucs-là. Je sais que c'est à la mode, que tous les gens cool se doivent d'aimer ce genre et je concède que par certains aspects musicaux, c'est parfois agréable. Mais je suis beaucoup plus extrême. Je joue de la guitare, de la batterie, des claviers, des percussions. Je cours partout, je crie, je saute, parfois je démolis mon matériel...

Un fumeur de pétards ?

Certains se droguent pour pouvoir danser pendant de heures... Soit, mais aussi longtemps qu'ils ne se blessent pas eux-mêmes! Je me soucie de gens, pas des drogues. Si quelqu'un se prend de l'ecstasy tous les week-ends, comment sera-t-il à 25, 30 ou 40 ans? Aura-t-il une bonne vie ou cela le détruira-t-il? Si c'est le cas, il faut arrêter ; c'est de cela dont je me soucie. Si de l'ecstasy l'aide à se sentir bien toutes les deux ou trois semaines, c'est une liberté par rapport à son corps. S'il veut se gonfler d'héroïne, se piercer : c'est son choix. S'il détruit son corps, tout ce que je peux faire, c'est lui montrer des gens qui arrivent à se sentir bien sans se détruire et lui dire : ‘Pourquoi n'essaierais-tu pas plutôt de faire comme eux?’

Un type avec du cœur ?

Je fais de la musique qui procure une émotion et qui, heureusement, touche les gens sur le plan de l'émotion. C'est mon but. Composer quelque chose qui puisse captiver l'auditeur et auquel il puisse donner une réponse émotionnelle puissante. Je fais de la musique pour la vie de tous les jours, pour les automobilistes, les piétons, ceux qui travaillent... Si l'on m'écoute, je souhaite qu'on puisse en retirer quelque chose et me répondre.

Un lanceur de pavés ?

Quand je démolis mon matériel, j'attends une réponse tout aussi extrême. Que le public s'amuse dans la salle autant que je le fais en ‘live’. C'est plus facile d'être motivé par quelqu'un qui fait des choses intéressantes en concert. Si je ne m'amuse pas sur scène, je ne peux pas attendre du public qu'il danse et prenne du bon temps. J'essaie d'être moi-même, honnête, un être humain passionné ; de ne pas être détaché des choses que je fais. Je déteste ce qui ne contient ni émotion ni passion. A ce niveau, le punk rock a été bénéfique, arrivant à point pour balayer tous ces groupes dits ‘progressifs’. Aujourd'hui, la ‘dance’ est devenue une sorte de punk rock sans rébellion, elle verse dans le conservatisme. Oui, les kids qui vont danser prennent leur pied, mais les gens qui sont derrière ceux qui font les disques, les vendent ou en parlent dans les médias s'inquiètent encore d'une seule chose : savoir si telle ou telle musique est ou non à la mode. Qu'elle provienne de Detroit, Sheffield ou Düsseldorf, on s'en contrefiche!

Un écolo rusé ?

Je suis une masse de contradictions : je vis à New York, mais je suis un écolo. Cela dit, quelque part, c'est logique : je peux ne pas rouler en voiture, il y a plein de restos végétariens... Quant à la techno... J'ai un problème avec ma carrière : pour l'assumer, je dois voler en avion, rouler en voiture, faire des disques en plastique, des livrets en papier. C'est un problème, et je ne sais pas comment le résoudre. Peut-être en arrêtant de faire de disques? Mais pour l'instant, c'est aussi ma façon de communiquer avec les gens. Oui, je suis impliqué ‘dans une industrie destructive, mais heureusement, je peux parler aux gens’.

Tout simplement Jesus II ?

Je regarde le monde autour de moi. Pas le monde de l'homme, celui de la nature et je vois comme il est beau, phénoménal, complexe. Et je n'ai pas de moyen pour l'exprimer. Regarde mon corps, mes yeux, mes nerfs optiques, tout ça m'indique l'existence d'un dieu. Une belle toile dans un musée renvoie à un peintre remarquable. Le monde naturel, lui, me renvoie à son remarquable créateur. D'une certaine manière, je voudrais voir cette passion se retrouver dans ma musique, qu'elle exprime ce que je ressens, alors que je me trouve au milieu d'un champ en me disant que cette planète existe depuis des milliards d'années. Ou quand je pense à ce procédé que je ne peux saisir et qui fait qu'Adam a été recombiné pour devenir moi.

Un doux rêveur ?

Si un disque ne peut pas changer le monde, il peut au moins fournir de l'information à ceux qui l'écoutent. Celui qui a mon album entre les mains prendra peut-être le temps de lire le livret et de modifier ainsi sa façon d'être : avec les gens, avec le milieu naturel. Il y réfléchira. Si c’est difficile à mettre en musique, je l’exprime en tout cas plus facilement par des sons, par la musique. Les mots sont beaux, je les aime, mais je me sens meilleur compositeur qu'auteur. Et puis, la musique est plus universelle que ce que je pourrais écrire. Mes compos sont des émotions. C'est pourquoi j’accorde des interviews, c'est un peu ma façon de chanter. Quant à faire bouger les choses à l’aide de sons... Si j'écris un tube, je peux toucher 50 millions de personnes. Si 1% de ce public se dit, par exemple, qu'il pourrait devenir végétarien parce qu'il aime les animaux, le chiffre est déjà conséquent. Le disque m'aide ; si je tenais un discours au coin de la rue devant l'hôtel, j'aurais moins d'influence et je serais peut-être même embarqué par les flics.

Un mec remuant ?

Je suis quelqu'un d'engagé. Je crois que c'est normal. Depuis 70 ou 80 ans, la vie aurait pu devenir si belle. Le ciel, les arbres... La vie est phénoménale et malgré tout, l'homme continue à poser des actes qui nient son potentiel. C'est ce qui m'a poussé à agir. Dans une maison qui brûle, l' 'attitude la plus logique est de combattre l'incendie. Aujourd'hui, la plupart des gens restent à l'intérieur et continuent à regarder la télé.

(Article paru dans le n°33 du magazine Mofo de mai 1995)

 

Faith No More

On n’est pas un groupe heavy, ni pop… ni black…

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Début janvier. Temps frais, mais sympa, sur Amsterdam la terrible. Ambiance cotonneuse dans un hôtel de luxe de la cité de l'herbe. Les Faith No More sont là, cool, relax. Ils viennent présenter leur nouvel album, "King For A Day... Fool For A Lifetime" à une partie de la presse européenne. Conférence de presse pour tout le monde, d'abord. Discussion ‘privée’ ensuite avec Bill Gould, l'énergique bassiste, en ce qui nous concerne. Très carré, Bill Gould! On l'imaginait bien de cette trempe. Il fixe droit dans les yeux, appuie ses paroles d'une gestuelle nette et volontaire, s'exprime de façon condensée, focalisant un maximum d'impact dans chaque mot.

T'as écouté l'album?

Bien sûr que j'ai écouté l'album! Je me suis même jeté sur la cassette. Et je n'ai pas été déçu. D'autant que FNM a remis une grosse dose de guitare dans le jeu de quilles et que je les préfère comme ça. Varié, diversifié, amusant, perturbant, captivant, le nouveau Faith No More (NDR : comme les autres, d'ailleurs) et solide en plus. C'est une bombe, ce disque, c'est clair. Tiens, à propos de guitare, en quoi les problèmes de guitariste rencontrés par le groupe ont-ils influé sur l'identité de l'album?

Jim (Martin, le grand clown chevelu à lunettes, arrivé en 83 et débarqué onze années plus tard) a été crédité deux fois, pour avoir composé autant de chansons, en cinq albums ‘NDR : une réponse assénée un peu sèchement, par Bill). Pourquoi voudrais-tu que son départ soit tellement problématique à ce niveau? Nous, le groupe, avions envie d’en revenir à davantage à la guitare pour notre nouvel cd. C’était instinctif. Un point c'est tout. Peut-être, aussi, avions-nous encore ce son ‘live’ dans la tête, depuis notre longue tournée consécutive à la sortie d’"Angel Dust" ? Peut-être aussi, est-ce une réaction contre cet "Angel Dust", qui avait fait la part belle aux claviers ? Non, je crois qu'on voulait surtout retrouver le son de la scène. Quand on écoute "King For A Day", on retrouve vraiment celui du groupe en ‘live’. On avait envie, besoin de cette sonorité. C'est ce qui nous convient le mieux.

Guitaristes successifs

Jim Martin a été un certain temps remplacé par Trey Spruance, complice de Mike Patton au sein de Mister Bungle, avant que celui-ci ne disparaisse à son tour de la circulation et soit remplacé par un autre gratteur, Dean Menta. C'est quoi, cette histoire?

De la merde! Jim est un drôle de type avec qui il était devenu impossible de travailler. No way, plus moyen. On n'était plus sur la même longueur d'ondes. Jim était en marge. C'est moi, le bassiste du groupe, qui est responsable d'une grande partie des guitares sur "Angel Dust", parce que Jim n'en avait rien à cirer! Il fallait qu'il parte. C’était évident, même si on savait qu'on prenait un risque. Pas mal de gens appréciaient la présence de Jim parce qu'il incarnait une certaine identité heavy metal au sein du groupe. Il était le seul à avoir ce look, tu vois? On savait aussi que ce ne serait pas très simple de le remplacer. Dans le groupe, on s'est presque construit un langage à nous. On aurait dû apprendre à un autre type de parler notre langue ; pas simple! On a engagé Trey parce qu’on le connaissait déjà. Mike n'était pas très chaud pour qu'on le recrute ; mais on a fini par l'embaucher. Trey s’est montré tout de suite très gentil et son comportement nous a paru suspect... On sentait bien qu'il n'était pas très clair. Enfin, il bossait bien, c'était pas mal. On a enregistré l'album et on était satisfaits de son travail. Et puis un jour, il est arrivé et nous a dit qu'il n'avait plus envie de continuer. On n'a toujours pas compris ce qui s'est réellement passé. Mike avait raison de s'en méfier, en tout cas... On l'a remplacé par Dean Menta. On connaît Dean depuis un certain temps aussi. Il nous avait accompagnés lors de la tournée "Angel Dust" ; et il avait vachement envie de faire partie du groupe. On lui a demandé s'il voulait franchir le pas. Il nous a dit: ‘Je peux jouer tous les titres sans problème’. Dean est notre guitariste maintenant. Bien, on se méfie un peu, désormais (NDR : Bill affiche un sourire en coin un peu crispé), mais tout se passe bien. Dean a de bonnes idées, un comportement clair. Il se comporte naturellement et ça semble coller au groupe.

Trey a-t-il été impliqué dans l'écriture de l'album?

Peu, parce que 90% du travail avait été effectué avant qu'il ne débarque. Ce n'est pas un problème pour nous. On avait l'habitude de travailler sans l'aide d'un guitariste, ou presque.

Tu as dit tout à l'heure que vous aviez votre propre langage. Cela sous-entend clairement l'existence de certains automatismes entre vous, alors qu'une des principales particularités de Faith No More est de se remettre sans cesse en question. Comment gérez-vous ces paramètres ?

Nous avons besoin de motivation et nous sommes des gens très créatifs, il nous suffit de combiner les deux. Nous n'avons aucune envie de faire sans cesse la même chose et nous n'éprouvons pas beaucoup de mal à trouver des idées et à les exprimer.

Briser la ligne droite

Vous aimez prendre des risques. Pour le jeu, par insouciance ou par souci stratégique?

Parce que c'est notre manière d’avancer. On sait bien qu'on se complique la vie, mais on n'a pas envie de travailler autrement. On veut découvrir des choses, à commencer par des trucs sur nous-mêmes. Je connais bien mes limites, je sais qui je suis et le fait de tenter de dépasser ces limites est très grisant. On n'était pas obligé de tout changer après "The Real Thing", mais on l'a fait et "Angel Dust" a super-bien marché. Même si on s'est vachement posé des questions parce que cet album était vraiment très différent! A nouveau, on a brisé la ligne droite sur "King For A Day" ; mais les lignes droites, c'est pas notre truc, c'est pour le business...

Il vous laisse tranquilles, le business?

Non, on lui botte plutôt les fesses! Les radios heavy ne veulent pas trop passer nos trucs s’ils ne sonnent pas heavy. On doit forcer le passage, tu vois? Idem pour les radios pop. On n'est pas un groupe heavy, ni un groupe pop, ni un groupe black. On est partout à la fois et le business n'aime pas ça. Il faut bosser comme des fous pour arriver à faire ce qu'on fait. Mais quand ça marche, c'est drôlement gratifiant.

Votre relation avec le public?

On a une relation avec le public, ce que beaucoup d'autres groupes n'ont pas! Le principe de base, généralement, c'est ‘nous sommes le groupe, vous êtes le public, on vous donne ce que vous voulez et vous alimentez notre tiroir-caisse’. Ce n'est pas notre crédo. J'ai l'impression que nous communiquons avec notre public, justement parce qu’il n’y a pas de règles entre nous. Les gens ne savent jamais à quoi s’attendre, ça les pousse à être plus ouverts, à faire preuve de sens critique aussi. La communication fonctionne donc dans les deux sens, il y a une réaction intelligente. Ce n’est pas facile à construire comme processus ; mais quand ça donne de bons résultats, le bénéfice qu'on en retire est plus grand, pour tout le monde.

Tu te reconnais, personnellement, dans tout ce qu'a réalisé Faith No More jusqu'ici?

Excepté l'un ou l'autre petit détail, oui. Et je reconnais que c'est une grande chance. On discute de tout entre nous et c'est notre force. C’est ça le langage Faith No More dont je parlais. Je suis parfois surpris. J'ai écrit "Take This Bottle" il y a un an et je jouais de temps à autres cette chanson chez moi; pour moi uniquement, parce que je pensais qu'elle ne convenait pas au groupe. Un jour, je l'ai fait entendre aux autres qui m'ont dit ‘C’est super, elle doit être sur l'album’. FNM, c'est vraiment ça.     

Vous n'avez pas de problèmes d'ego?

Nous sommes des fortes personnalités, nous avons tous un caractère, des ambitions, des aspirations personnelles mais nous nous respectons et nous utilisons nos capacités et nos énergies à défendre un but commun. Nous ne sommes pas toujours d'accord entre nous –et je trouve cela plus que normal– mais nous nous respectons et nous dialoguons. A partir de là, tout est ouvert.

J'ai demandé tout à l'heure à Mike de parler de ses textes et il m'a dit ‘Je ne suis pas la meilleure personne pour en parler puisque je les ai écrits’... On connaît ce type de comportement de sa part, mais cela reste toujours un peu étonnant, non?

Mike est un type instinctif qui livre quelque chose et puis s'en va. Il ne passe pas son temps à analyser ce qu'il fait et il n'en a d'ailleurs absolument pas envie. Il considère que le plus important réside dans ce qu'il fait et non pas dans le discours sur ce qu'il fait. Je peux comprendre son raisonnement. Je suis un peu comme ça, moi aussi. Nous comprenons ses textes, nous les interprétons.

La merde en blanc

Comment interprètes-tu, dès lors, un titre comme "Cuckoo For Caca"?

Amusant, pas vrai? Plusieurs des textes de Mike sur l'album concernent Trey. A notre relation avec lui. A son comportement (NDR : relisez le début de cette interview et écoutez, par la suite, "The Gentle Art Of Making Enemies", par exemple). Pour te donner la signification de "Cuckoo For Caca", rien de tel que d’avoir recours à une image : si tu peins de la merde en blanc, la merde deviendra donc blanche en surface, mais cela restera de la merde à l'intérieur.

Il y a des cuivres sur l'album, notamment dans "Star AD". Ce sont des vrais ou bien vous vous êtes amusés à échantillonner des sons?

Non, ce sont des vrais. J'aime bien sampler, je le fais facilement ; je peux donc t'en parler en connaissance de cause et je peux te dire qu'un sampling ne remplacera jamais tout à fait des sons originaux. Nous avions envie de cuivres qui claquent, de cuivres forts, intenses. Il n'y avait donc guère de meilleure solution que d'en mettre de véritables sur l'album.

Y a-t-il, pour toi, un lien entre les différentes chansons de "King For A Day"?

Assurément. Chacune de nos chansons est une image et un album forme un tout cohérent. Nos chansons sont plus que des mélodies. Il y a un gros impact visuel chez nous. J'aimerais d'ailleurs que nous travaillions un jour sur une musique de film. Nous sommes des gens parfaits pour ça. Je trouve aussi que nous devrions encore améliorer l'impact visuel de FNM. Je pense qu'il nous manque quelqu'un qui puisse bien nous comprendre et sortir de bonnes images, de bonnes photos, de bonnes peintures pour nos T-shirts ou nos couvertures de Cd. Celle de "Angel Dust" était très bien. Notre démarche nous pousse à dépasser le stade de l'écriture musicale simple. Nous voulons nous accorder plus d'espace, donner plus de sens au groupe...

C'est donc un processus que vous pouvez contrôler, forcer si besoin en est?

Oui, c'est clair. Il est nécessaire de se faire violence quelquefois. Tu ne te réveilles pas tous les jours avec 25 nouvelles idées en tête! Ces jours-là, il faut faire fonctionner la mécanique en donnant des décharges. C'est normal.

Vous portez une part de responsabilité dans l'avènement de la scène rock dite alternative...

Je n'aime pas les clichés. Mais je dois bien reconnaître qu'il en existe au sein de la scène alternative aussi. Là, encore une fois, c'est le business qui joue et à ce niveau-là, nous ne contrôlons pas tous les paramètres. En tant que musicien, tout ce que tu contrôles à 100%, c'est ta propre créativité et ce qu'elle te permet de faire. Le reste, c'est aléatoire. Mais c'est ainsi. Le public aussi, quelquefois, se fait peut-être une opinion de nous qui ne correspond pas exactement à notre point de vue. Pas trop grave, l'important c’est qu'il ressente déjà cette envie de comprendre.

Article paru dans le n°35 d’avril 95 du magazine Mofo

 

Pavement

Wowee Zowee

Groupe aussi controversé qu'exclusif, Pavement jouit d'une énorme popularité en Europe, alors que ses trois premiers albums ont été mal distribués. Allez comprendre! Musicalement, la formation semble être arrivée à un tournant. Ces lords de la lo fi, ces sultans de la flemme viennent de réaliser un album riche et intéressant. Intéressant parce qu'imprévisible. Parfois aussi déstructuré que Captain Beefheart, expérimental que Sonic Youth, basiquement rock ou même country. Mais une country conçue dans le même esprit que Grant Lee Buffalo ou Jayhawks. C'est à dire qui permet à la steel guitare de se vautrer dans sa magnificence. Dix-huit titres au lyrisme ésotérique autant qu'humoristique et à l'intelligence rampante. Alors, groupe génial ou fumiste? Peut être un peu des deux. Comment comprendre d'ailleurs, que ce groupe, considéré comme la formation américaine la plus anglophile, puisse à la fois détester James et Smashing Pumpkins? L'univers n'est pas uniquement pavé de bonnes intentions...

 

Radiohead

The Bends

Plébiscité en 1992, pour avoir gravé le remarquable hit single "Creep", puis responsable d'un premier elpee chargé de promesses ("Pablo honey"), mais nourri au sein de plastique yankee, Radiohead vient d'enregistrer un disque plus conforme à ses racines britanniques (Oxford). Un formidable album qui a reçu le concours de John Leckie à la production. Une énergie étonnante, brumeuse filtre à travers les mélodies. Mid tempo, chargées d'électricité statique, meurtries par les cordes de guitare puissantes, croustillantes, crépitantes, lustrées par la basse glacée, elles alternent climats délicats et sauvages. La voix gémissante, falsetto, androgyne, de Thom Yorke épanche ses lyrics acerbes, hostiles, venimeux, nihilistes, dramatiques, romantiques  et dépressifs sous un angle ironique dans des chansons empreintes de dégoût et de sensualité où se déchirent les concepts établis de beauté et de laideur, de subjectivité et de désir... A mentionner dans votre carnet rose, à la suite de Kingmaker, Auteurs, Shed Seven, Suede et Oasis.

 

Killing Joke

Le poète de l irrationnel

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Fondé en 1979, ce pur produit de la scène post punk britannique a toujours projeté, sur la scène musicale, une image empreinte de danger et de mystère. Un concept alimenté par la personnalité radicale, mais fascinante de son leader, chanteur et lyriciste, Jaz Coleman. Auteur, début des eighties, d'énormes hits comme "Follow the leaders","The war dance" ou "Love like blood" et responsable de superbes albums, trop souvent passés inaperçus, Killing Joke aurait pu devenir un des groupes phare de la précédente décennie, s'il n'avait pas été gangrené par une multitude de conflits internes. Le plus grave remontant à 1982, lorsque Youth, bassiste et membre fondateur du groupe, mettait les voiles... Or, il vient de réintégrer la formation... Et, par la même occasion de produire le nouvel opus de Killing Joke : "Pandemonium". Un disque remarquable qui, à notre humble avis aurait largement mérité de figurer dans le poll 94 de la majorité des magazines spécialisés. Suffisait sans doute de l'écouter... Mais qui pouvait le mieux expliquer la renaissance de Killing Joke? Jaz Coleman évidemment. Il ne s'est pourtant pas contenté de répondre aux questions; mais s'est également chargé de nous développer sa théorie visionnaire sur le retour à la nature. Surprenant, mais pas inintéressant...

Comment expliquer le retour de Youth?

La reformation du groupe est tout d'abord passée par notre réconciliation. C'était le premier cap à franchir. Lorsque nous nous sommes brouillés, je traversais une période difficile. J'estimais que notre collaboration devenait improductive. Nous n'étions plus sur la même longueur d'ondes. Au cours des douze dernières années, j'ai surtout travaillé en compagnie d'un orchestre symphonique, alors que Youth s'est essentiellement consacré à la production. Et au fil du temps, nous nous sommes demandé pourquoi nous en étions arrivés à briser cette amitié. C'était complètement dingue de notre part. Mais les prémisses de cette réconciliation ne sont apparues que vers 1990. A cette époque, Youth se consacrait à la production d'un album de Crowded House. Et, je ne me souviens plus trop pourquoi, mais je devais me rendre dans le même studio d'enregistrement. Plus qu'une coïncidence, ce fut l'accomplissement d'une prophétie. Et un album est venu sceller cet événement : "Pandemonium". Notre première collaboration depuis plus de dix ans. Il est tout à fait explosif. Nous en sommes fiers, parce que nous l'aimons. Nous ne nourrissons pas d'ambition particulière à son sujet. La plupart de mes rêves se concrétisent un jour ou l'autre, de toutes manières. La plupart... Aujourd'hui, Killing Joke vit des jours étranges. Et j'apprécie cette tournure des événements. Des jours étranges que je n'avais encore jamais vécus, un épisode de ma vie qui me permet d'atteindre une haute expérience de l'existence.

Pourquoi cet exil en Nouvelle-Zélande?

Parce que cette terre est restée pure. Les rivières sont propres, regorgent de poissons. Le paysage est curatif. Il me rend optimiste, me ressource. Et j'imagine que cette île sera encore, pour au moins cent ans, préservée des abus de la civilisation moderne...

Nonobstant son agressivité métallique et ses pulsions tribales, j'ai toujours ressenti dans la musique de Killing Joke une puissance classique de type wagnérien. Est-ce intentionnel?

J'ai toujours été inspiré par la musique classique. Pas les autres membres du groupe. Des tas d'influences ont façonné le groupe. Le reggae, par exemple. Mais également la littérature; et puis l'art en général. Et certainement pas le blues ni le rythm'n blues. Notre musique est européenne, pas imprégnée de clichés américains. Nous chantons avec un accent anglais. Pas yankee. Killing Joke est un style de vie, le respect d'une tradition. Sa musique suscite le rêve, la fantaisie. Elle ne s'analyse pas. Elle se ressent. Je ne suis pas un intello. Killing Joke signifie la vie, le contact, l'amour, mais pas la réflexion. C'est comme un rayon de soleil nécessaire. Il s'oppose à l'intellectualisme dont les adeptes portent des lunettes aux verres fumés. Ils paraissent détachés et heureux, mais ils ne vivent pas. Ils n'aiment pas. Ils ne connaissent pas la passion. Ils ne touchent pas. Ils gardent tout dans la tête et réduisent leurs perspectives à l'analyse. Elle est néfaste à l'être humain. Je la hais, je la méprise!...

Dans "Mathematics of chaos", tu prétends qu'en essayant d'imposer l'ordre, nous créons le chaos. Mais sans ordre, il règne le chaos. As-tu une autre solution à proposer?

Tout à fait. Encore une fois, j'estime qu'il faut laisser les choses évoluer naturellement. Ne pas imposer de règles préétablies. Lorsque tu tombes amoureux d'une femme, tes sentiments ne sont pas rationnels. Tu ne te dis pas, je copule dans le but de produire des enfants. Tu lui dis que tu l'aimes. Et que le fruit de cet amour se traduira par un bébé. Notre système éducatif doit être complètement revu. Il déforme l'individu. Il ne projette que des vues à court terme. Je reconnais que je suis un idéaliste. Un poète de l'irrationnel. Mais je prône un retour aux vertus de l'éducation naturelle...

En déclarant sur "Black Moon" que le rêve est seulement une ombre ou quelque chose que tu trouves réel, n'as-tu pas une vision fataliste de la réalité?

Non, ce serait mal me comprendre. Il existe plusieurs niveaux d'existence. Comme il existe différents niveaux de la réalité. Et les frontières ne sont pas toujours bien définies. Si tu rêves, et que tes cinq sens fonctionnent en même temps, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, tu ne sais plus très bien sur quel palier tu te situes. Mais lorsque tu reviens dans ton corps, tu te rends compte avoir franchi un échelon de la réalité. Des événements différents peuvent ainsi se produire dans un rêve nocturne, dans la vie de tous les jours ou même dans d'autres vies. C'est une ombre ou quelque chose de réel. Peu de gens admettent ou comprennent ce mystère. Pourtant, il procure le sel de l'existence. Notre civilisation judéo-chrétienne est la principale responsable de cette amnésie...

Dernièrement, tu as déclaré avoir trouvé ton équilibre en découvrant Dieu. Peux-tu préciser ta pensée?

Euh!... N'importe qui peut prétendre philosopher. Mais si cette philosophie n'est pas remplie d'amour et de sagesse, si elle ne répond pas à une certaine conception de la vie, elle mène à la folie. J'ai eu recours à la magie. Au mysticisme. Au spiritisme. A la "gématrie" (NDR: système numérologique ancestral). La magie permet de créer, de modifier le cours des événements, en symbiose avec la volonté. Mais ce pouvoir exerce également une influence sur celui qui la pratique. Elle peut rendre égoïste. Or le centre de l'univers n'appartient pas à l'homme. Il appartient à celui qui a donné l'opportunité de vivre. La création est une forme intelligente de la nature. Que certains appellent Dieu. Ma pensée est capable de communier avec cette cause universelle. Lorsque des événements extraordinaires se produisent dans ton existence, tu dois montrer de la gratitude. Et j'ai dit merci. Dieu est univers, nature, étoiles, astres... La vie ne peut pas exclusivement se traduire en matière. Si c'était le cas, les corps défunts auraient la même valeur que les corps vivants. La spiritualité est une nourriture dont nos esprits ont tous besoin. L'existence de l'esprit physique, de l'âme, est aujourd'hui démontrée. Il est possible de lui attribuer une dimension religieuse. Mais la spiritualité s'exprime dans le grand silence. Elle m'a permis de rencontrer Dieu dans ma propre vie individuelle...

Sur la notice de la pochette de "Pandemonium", j'ai relevé qu' "Exorcism" avait été enregistré dans le caveau du roi de la grande pyramide de Giza. C'est une plaisanterie?

Pas du tout! Il y a quatre ans, je me suis rendu au Caire pour participer à l'enregistrement de l'album d'Anne Dudley (NDR: Art Of Noise). Lors de ce séjour, j'avais noué d'excellents contacts avec les responsables des sites archéologiques égyptiens. J'ai ainsi pu solliciter une audience auprès du ministre de la culture qui nous a accordé l'autorisation de disposer de la crypte pendant trois jours. Un moment inoubliable!... Killing Joke n'apporte pas seulement un plaisir. Il remplit une fonction sociale. Ecouter un disque en rentrant de son boulot permet à l'esprit de se relaxer, de se libérer. Mais Killing Joke apporte une dimension supplémentaire à ce geste. Par la diffusion d'une forme extrême, violente, intense de sa musique. Destinée à se débarrasser du stress accumulé au bout d'une journée de travail. Et susceptible d'exorciser la haine, la culpabilité et la douleur qu'il engendre...

Est-ce que tu te sens toujours confronté au reflet de ta propre image?

Absolument! Je suis très critique vis à vis de moi-même. C'est pourquoi, j'ai choisi de vivre à l'écart du monde et de la réalité. J'intériorise mes sentiments plutôt que de les exprimer. C'est pourquoi je ne suis pas un personnage toujours facile à vivre; mes amis pourraient certainement t'en parler davantage...

(Version originale de l'interview parue dans le n°30 - février 1995 - de Mofo)

Siouxsie & The Banshees

La peur de l’inconnu, c’est dans la nature humaine…

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Trois ans de silence radio pour Siouxsie & The Banshees et enfin s'annonce le successeur de « Superstition », dernier effort studio du groupe, à ce jour. Rencontrée dans un grand hôtel parisien, Siouxsie Sioux, grande prêtresse du band, évoque ses projets, la musique en général et sa collaboration avec John Cale, qui produit le nouvel album, « The Rapture ».

Confortablement installée sur un sofa moelleux, ses longs cheveux noirs ramenés en chignon, le visage couvert d'une couche épaisse de fond de teint (elle est tombée dedans, à mon avis), ses grands yeux fixant vos moindres mouvements et vos plus discrètes réactions, Siouxsie Sioux se confie paisiblement. Elle avoue une grande admiration pour John Cale et explique le choix de ce dernier comme producteur.

Nous avons terminé l'enregistrement de l'album, au cours de l'été 93. Peu de temps après, nous devions nous produire dans plusieurs festivals. Avant notre départ, je suis allée à Paris pour vivre le concert du Velvet Underground : un des meilleurs shows auquel je n’ai jamais assisté. Ensuite, nous nous sommes embarqués pour cette tournée de festivals : Reading, le Portugal, la Grèce etc... Quand tout s’est terminé, j'ai réécouté « The Rapture ». Il comptait neuf titres à l'époque, et j'ai eu le sentiment qu'il n'était pas achevé. Je voulais y ajouter d'autres morceaux. La firme de disques était prête à sortir le CD, mais j'ai refusé. Je voulais disposer d’un peu plus de temps, écrire d'autres chansons, et peut-être rencontrer quelqu'un susceptible de le finir, parce que jusque-là, nous l'avions produit entièrement nous-mêmes.

6 mois de recherches

Vous avez cherché longtemps?

Pendant six mois! La maison de disques nous suggérait des titres... débiles! Ils prenaient la liste des hit-parades et disaient: " Voyons un peu... qui s'en sort bien? ". Les noms étaient suggérés en fonction du classement!! Bref, on commençait à devenir nerveux... A la même époque, Budgie et moi devions nous rendre à Paris. Nous avions été invités par Hector Zazou (Sahara Blue) pour participer à quelques sessions de son nouveau disque, « Songs From the Cold Sea », une œuvre consacrée à des chants lapons norvégiens, de la mer des pays nordiques... Une très belle idée à laquelle je prête ma voix. Un dimanche de février, nous étions en studio. Et là, nous avons appris que John Cale devait venir chanter sur un des morceaux. Nous l'avons approché.

Sa réaction?

Il était très flatté, mais il désirait d'abord écouter une cassette avant de s'engager. Nous nous sommes rendu compte qu'il était fort occupé : musiques de films, composition d'un opéra, réalisation d'un nouvel album... Il a écouté la cassette et a conclu: ‘Je serais enchanté de produire votre disque, mais tentons d'abord de trouver un moment pour s’y mettre’. Il a débarqué à Londres fin mars, début avril. Nous avons opéré les réenregistrements et mis en boîte les chansons que nous avons composées avec lui. En une semaine, tout était terminé! Puis nous nous sommes repartis à New-York où John connaissait un studio pour remixer les morceaux enregistrés, ainsi que « Fall From Grace » qui demandait à être retravaillé. Voilà pour l'histoire...

Quels sont les avantages et les inconvénients de l'autoproduction?

J'avais l'impression que nous avions perdu une partie de notre âme sur « Superstition » : trop de computers, de mixages, etc. Cette succession de traitements avait fini par dénaturer notre musique ; et puis je ne voulais plus entendre parler de boîtes et de machines. En 92, j'ai définitivement quitté Londres pour m'établir en France. J'ai emmené avec moi tout le groupe et nous nous sommes  installés dans ma nouvelle demeure. J'avais des idées très précises sur la façon dont je concevrais ce nouvel album. Nous l'avons produit nous-mêmes, nous avons pu faire sonner les morceaux exactement comme ne le souhaitions. Le problème, c'est que lorsqu'on travaille intensivement sur un projet, on ne peut plus le mettre en perspective et prendre le recul nécessaire. Nous avons compris qu'il nous fallait quelqu’un d’extérieur pour superviser le travail. C'est la raison pour laquelle nous avons demandé à John Cale de nous épauler. C'est quelqu'un que nous respectons et qui a engendré chez moi une confiance que je n'aurais ressentie avec personne d'autre. Je crois qu'on peut dire qu'il y avait entre nous une vraie complicité : il était très facile de lui expliquer ce que nous voulions.

Facile d'intégrer des instruments comme le violoncelle et l'accordéon dans votre musique?

Oui, parce que Martin est accordéoniste de formation. Il s’était surtout chargé des synthés sur « Superstition ». Je lui ai demandé de jouer du violoncelle, parce que c'est un instrument plus physique: on peut facilement entendre les cordes et l'archet ; et de plus il peut être utilisé de façon très agressive. Sa place est importante dans la construction du son de l'album.

Ce projet semble plus calme et reposé ?

Il est certainement plus relax. Nous nous sentons beaucoup plus en paix avec nous-mêmes qu'avant. Mais cet album a ses humeurs; il commence de façon très innocente et stupide (« O Baby ») mais il évolue ensuite au fil du voyage au pays des sentiments, des dilemmes sur la vie et l'amour…

Avez-vous déjà pensé à changer complètement le style de votre musique?

Non, parce que je ne conçois pas Siouxsie & The Banshees comme un concept limité par ses influences… Nous n'avons jamais prétendu être un groupe de jazz, de rock ou une formation punk ou blues. Nos goûts sont très éclectiques. Si nous entendons quelque chose d'intéressant, nous essayons de le réinterpréter à notre façon: nous reprenons à notre compte plusieurs styles sans jamais les parodier.

Creatures

The Creatures, est-ce une sorte d’échappatoire aux Banshees ?

Perso, The Creatures est un projet beaucoup plus simple et dépouillé que les Banshees : c'est un croquis par rapport à une peinture à l'huile. C'est rapide, ce sont des percussions et des voix, c'est instantané ; l'approche est plus simple, on s'embarrasse moins de détails.

Mais un croquis peut être très réussi?

Oui, bien sûr. Je ne donne pas l'avantage à l'une ou l'autre formule. Mais The Creatures est un travail spontané et vite fait.

Peut-on espérer un nouvel album des Creatures?

Oui, mais je ne sais pas quand, dans un an ou deux...

La musique des Creatures utilisait des ingrédients de la world music...

Les Creatures intégraient des influences espagnoles, et des séquences de tambours japonais, dont Budgie est grand amateur.

Comment jugez-vous la musique actuelle de Robert Smith ?

Je ne l'écoute pas. Je ne juge personne.

Vous n'aimez pas ce qu'il fait?

Je ne connais pas son emploi de temps. Il a été guitariste des Banshees durant quelques mois, il y a très longtemps. Je n'ai plus de contacts avec lui.

Vous jouez de la musique depuis longtemps... N'y a-t-il, à vos yeux, pas quelque chose d'injuste dans le statut de musicien rock confirmé? En comparaison avec le blues, le jazz et la musique classique, plus un rocker dure, plus les gens ont tendance à se méfier de lui...

C'est une ‘disposable attitude’. Sans doute parce que le culte de la jeunesse est très important ! Pour ceux qui baignent dans la musique rock, le fait de vieillir pose problème: ils n'acceptent pas que ce qu'ils écoutent vieillisse aussi. Donc ils mettent une date de péremption sur tous les produits musicaux qu'ils écoutent. Ils refusent d'évoluer. Mais c'est leur problème.

Sur l'un des morceaux, « The lonely one », on remarque la présence d’un accordéon et puis d’une voix qui s’exprime en français. Un hommage à la France, pays où vous vivez à présent?

Non pas vraiment. En fait, c'est John Cale qui a suggéré l'idée. Elle s'intégrait bien au morceau, il n'y a pas d'autres significations. C’est un peu cliché, mais il était amusant de jouer avec cette fausse image de la France qu'ont les Anglo-Saxons.

Pauvre scène anglaise

Quel regard portez-vous sur la scène anglaise actuelle?

Je crois que la presse britannique est un élément destructeur. Les journaux musicaux y tentent désespérément de trouver ‘the next big thing’, la prochaine sensation. De jeunes groupes se retrouvent ainsi à la une alors que leur premier single vient à peine de sortir. Le poids à porter subir pour ces artistes est énorme pour la suite de leur carrière qui vient à peine de commencer. Ils sont portés au pinacle instantanément pour être aussitôt descendus en flammes et oubliés au plus vite.

C'est dommage, parce que la scène anglaise a toujours joué un rôle important dans la musique rock?

Oui, mais plus maintenant! Le public écoute plus volontiers des formations ou des artistes américains, aujourd’hui. Et c'est inévitable. Pour deux raisons: d'une part, aux States, il existe la tradition des ‘colleges radios’ ; d'autre part il faut analyser la façon dont les maisons de disques et la presse musicale anglaises se comportent. J'espère que les Anglais se réveilleront bientôt et mettront fin à ce phénomène. Les groupes eux-mêmes doivent être assez intelligents pour prendre leurs distances vis-à-vis des médias et se protéger.

Un nouveau courant, baptisé nouvelle vague de la nouvelle vague, serait occupé de prendre la relève, en Angleterre. Votre opinion?

C'est un signe d'appauvrissement, je pense. Mais ce phénomène renvoie à mon opinion sur la presse musicale anglaise qui veut être la première à dénicher la nouvelle ‘hype’ et pouvoir annoncer que c'est à la mode. C’est le résultat de la compétition entre les magazines. Si j'étais un de ces groupes, je détesterais cette appellation, comme d'ailleurs je détestais qu'on nous définisse comme un groupe punk. Qu'est-ce que cela signifie? Trop limité et si pratique pour les paresseux qui manquent d'imagination. On ne laisse pas les gens décider eux-mêmes, j'ai horreur de ça!

Pourquoi le public accepte-t-il très difficilement qu'un artiste change de style, non pas par pur intérêt commercial, mais simplement parce qu'il vieillit et que son approche musicale change au fil du temps?

Les gens, bien qu'ils vous conseillent d'évoluer et de changer, sont coincés par leurs habitudes, ont tendance à écouter ce qu'ils connaissent et n'aiment pas trop l'inconnu. C'est une sorte de filet de sécurité. Ils sont, en fait, très conservateurs. C'est comme ceux qui voyagent : un Anglais au Maroc veut trouver un endroit où on vend des fishs & chips, un Français, un restaurant de cuisine française... C'est incroyable et triste à la fois : l’être humain a peur de l’inconnu. Cette réaction appartient sans doute à la nature humaine.

(Article paru dans le magazine Mofo n°30 de février 1995)

 

The Cult

Le rock a toujours été sexuel

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Tailler une bavette avec un type comme Ian Astbury restera toujours pour le journaliste une expérience intéressante. Lorsqu'il le souhaite et cela semble être souvent le cas, le grand Ian est un type d'une grande froideur, le genre de gars qui entre dans la pièce en houspillant un des roadies qui traînait dans le coin, un personnage qui vous toise d'un regard distant, regarde le mur d'en face lorsqu'il vous parle et ne vous fixe dans les yeux que lorsqu'il a envie d'insister sur certaines paroles plus importantes. Ian Astbury veut imposer sa personnalité, son identité sans vous laisser la possibilité de l'amener à aborder un sujet s'il ne le souhaite pas. Il garde la mainmise à chaque minute. Sur scène, pareil, c'est lui qui dirige. Sur disque aussi, Ian Astbury mène la barque selon sa volonté. Et cette attitude peut conduire à des comportements déroutants, comme aujourd'hui, pour parler d’un nouvel opus qui marque une certaine cassure vis à vis de ses précédents. Moins purement ‘metal’, moins puissant, plus varié, "The Cult" (l'album) marque un certain retour pour The Cult (le groupe), dans les eaux d'une musique rock au sens général du terme. Ian Astbury s'explique. Enfin non, il explique...

On a juste enregistré l'album comme on le sentait, rien de plus. A la base, ce n'est pas plus compliqué. Bien sûr, j'admets que je n'étais pas totalement satisfait des précédents. Il y a de bonnes choses sur un disque comme "Sanie Temple" mais lorsque je le réécoute aujourd'hui, je me dis qu'on doit pouvoir faire mieux. Quant à "Ceremony", il a été conçu par une formation en pleine déconfiture ; The Cult n'était plus un vrai groupe à l'époque et cela se ressent. Notre nouveau disque est plus positif, plus intéressant. Il correspond avantage à ce que nous sommes réellement. Lorsque je parle d’art, je pense aujourd'hui plus à Picasso et à Brecht, qu'à Jimi Hendrix et Jim Morrison. Je ne renie rien, mais j'ai envie d'aller plus loin, de réaliser des choses plus significatives. Elles nous rapporteront peut-être moins d'argent, nous vendrons peut-être moins de disques ; mais je m'en fous

Tu veux dire que vous avez d'une certaine manière, accepté des compromissions, avant?

Oui, mais c'était voulu. Au départ, on a été assimilés à la vague rock ‘indé’. On était là pour briser le monopole des grosses machines. Après un certain temps, on s'est rendu compte qu'on nous avait enfermés malgré nous là-dedans, pour des motifs qui n'étaient pas uniquement musicaux. On a voulu nous libérer de cette emprise parce qu'on déteste les ghettos et que celui là en était un. Il y a des dangers, tu vois, à ce genre de situation. T'octroyer un statut de groupe ‘indé’, par exemple, implique qu'on attend de toi des tas de choses dans ce domaine, donc on te pousse dans une certaine direction. Si tu n’y prends garde, tu peux te laisser entraîner et devenir, malgré toi, quelque chose qui ne te ressemble pas. Tu peux inconsciemment pousser le jeu trop loin. Nous, on a choisi de nous échapper de ce carcan en prenant la tangente. On a donc volontairement choisi de quitter la scène ‘indé’ pour rentrer dans le grand bain. Pas pour gagner de l'argent ou accumuler des disques d'or mais bien pour confronter notre travail à un large public et examiner ses réactions. Ce défi là nous plaisait, on l'a tenté. Maintenant qu'on sait ce qu'on voulait savoir, on est plus libres.

Take That et Metallica

Et plus sûrs de vous?

On n'a jamais douté de nous. Là n'était pas la question. De toute manière, on ne pouvait pas agir autrement, on n’a aucune envie de faire n'importe quoi, comme d'autres.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans la musique?

Des tas de choses mec, mais c'est surtout un état d'esprit. Il se fait qu'on a choisi la musique pour s'exprimer mais, comme j'ai dit, je m'intéresse aussi à plein d'autres choses. J'utilise la musique comme un moyen d'expression, pour d'autres c'est la peinture ou l'écriture mais le processus est le même: c'est l'expression qui compte. Alors, tant qu'à s'exprimer, autant le faire bien et franchement en accord avec soi, c'est bien le moins.

Le business rock permet cette ouverture ?

Le tout est de ne pas se laisser dominer (NDR : ah, on y revient!) Il faut être attentifs et ne pas se laisser imposer des règles qui ne sont pas les bonnes. Nous voulons communiquer, nous recherchons les échanges mais nous gardons le contrôle.

Crois-tu donc que tout soit aussi rationnel?

Ce n’est pas ce que j’ai dit... Le rock, la musique, la création, le spectacle, ce sont surtout des affaires de pulsions. Sur scène, par exemple, nous libérons nos pulsions, mais celles-ci sont diverses. Le rock a toujours été très sexuel, c'est évident. Nous nous sentons très à l'aise par rapport à ce concept. Dans la salle, aujourd'hui (rappelons que The Cult a joué récemment à La Luna, à Bruxelles), il y aura des mecs mais aussi beaucoup de filles. On en connaît la raison. On sait aussi pourquoi un groupe comme Metallica n'attire que des mecs. Ces types ne doivent concevoir l'amour que sous la représentation de la pénétration. Chez Take That, par contre, le processus est inversé, ils n’attirent que les nanas. C’est intéressant ce genre de constatation, pas vrai? Nous sommes conscients de la situation que nous vivons et l’actuelle nous plaît beaucoup…

Article paru dans le n°30 du magazine Mofo de février 95

Hawkwind

Undisclosed Files - Addendum

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Ce disque serait un bootleg officiel (cherchez l'erreur!) qui serait sorti dix-huit mois plus tôt sous la forme exclusive d'un vinyle. Reproduit aujourd'hui en CD, il réunit deux concerts différents. Le premier enregistré à Sheffield en 84. Le second en 89. Non localisé, mais le plus intéressant. Cinq titres hypnotiques, dont le rythme binaire répété à l'infini est destiné à échafauder une architecture post psychédélique dans son espace rituel. Et des compositions comme "Motorway City et "Angels of death" se posent en véritables références pour des groupes comme Loop et Spacemen 3. L'autre partie du morceau de plastique n'exerce pas la même fascination. Six titres qui se contentent d'investir l'univers ambiant techno de The Orb. A moins que ce ne soit le contraire...

 

The Greenhorns

Branded

En 1991, ce trio belge avait asséné un premier album de blues-rock-metal impitoyable, directement inspiré par MC5 et Dr Feelgood. Tout comme "Maverick", "Branded" concède l'une ou l'autre composition acoustique. Mais en général, ce deuxième elpee se révèle moins aride, moins nuisible. Ce qui ne veut pas dire qu'il épanche moins d'énergie ou de puissance. Mais il laisse davantage filtrer sa sensibilité blues, son relief boogie. Une mise en forme qui s'explique, sans doute, par sa participation aux dernières tournées de Canned Heat et de Blue Cher, pour lesquelles il avait été invité à assurer le ‘supporting act’.

 

Veruca Salt

Les cuisses féminines...

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Veruca Salt est un quartet yankee (Chicago) drivé par deux filles, Louise Post et Nina Gordon. Un ensemble dont le succès a pris à la fois les médias, le public et même le groupe de vitesse. Un seul album à son actif. Mais très susceptible d'être découpé en hits potentiels. Pensez à "Seether" matraqué depuis quelques semaines sur toutes les ondes radiophoniques. La moitié du groupe, en l'occurrence Nina et son frère James, s'est pliée, et de bonne grâce, à l'épreuve de l'interview. Nina a fait ses études à Paris et les accorde volontiers dans la langue de Molière. Pour introduire le débat, je lui ai montré la version française du roman de Roald Dahl , "Charlie et la chocolaterie", et plus particulièrement le chapitre relatif à Veruca Salt, petite bourgeoise gâtée, pourrie par ses parents...

Nina : Veruca Salt, une petite fille gâtée par ses parents. C'est moi!

L'attitude du groupe s'inspire-t-elle de ce livre?

N. : Dans une certaine mesure. Pas seulement pace que mes parents m'ont accordé tout ce que je désirais. Mais à cause des projets qui germaient dans ma tête depuis mon enfance. Et rien n'aurait pu m'arrêter pour les concrétiser.

Tu sembles particulièrement fascinée par ton enfance?

N. : Tout à fait! Les chansons écrites pour cet album sont les premières à avoir été gravées sur un disque. Il était donc tout à fait normal qu'elles se rapportent à cette période de mon existence. Mais dans le futur, j'aborderai sans doute d'autres thèmes...

Toujours aussi autobiographiques?

N. : Pourquoi pas? C'est dans mon tempérament. Je ne me vois pas éplucher des situations politiques. Ce qui n'exclut pas une autre source d'inspiration. Mais pour l'instant, j'écris ce que je ressens. Mes compositions sont personnelles. J'imagine donc que quelque part, elles sont autobiographiques. Je compose des chansons pour moi-même. Pour mieux me connaître. Et, si elles répondent aux aspirations du public, c'est tant mieux. Mais je ne prétends pas interpeller l'humanité.

Ce qui explique pourquoi tu détestes les décortiquer?

N. : Absolument! Les paroles de mes chansons sont suffisamment explicites. Je ne vois donc aucune raison d'en rajouter. A la rigueur pour clarifier une idée plus abstraite, plus difficile à saisir. Mais pas analyser les émotions, les sentiments qui entrent dans sa préparation. C'est une pratique complètement absurde. Parce qu'elles ont été conçues suivant une trame poétique, pas analytique. Lorsque tu décortiques une chanson que tu aimes, tu la détruis. Je refuse de le faire, même pour d'autres artistes. Je laisse le soin aux autres, et en particulier aux journalistes de décrire ce qu'ils éprouvent en découvrant mes textes...

Le miroir de ton existence est-il très important?

James : Je le pense réellement!

N. : (embarrassée) Oui.

J. : Très important!

N. : C'est quelque chose de difficile à avouer. Car je donne l'impression d'être narcissique. Or, ce n'est pas vrai. J'ai des amis. Je suis capable d'échanger des idées. D'écouter les autres. De m'intéresser aux autres. De vivre en harmonie avec quelqu'un. Je ne suis pas tout à fait auto obsédée. Toute petite, je vivais dans mon propre monde. Lorsque je me regardais dans le miroir, j'imaginais des tas de fantasmes. Et cette attitude m'a permis de me libérer de moi-même, du monde clos au sein duquel je vivais. Il était très important pour moi de me découvrir dans un miroir, comme aujourd'hui de chanter ou d'écrire. Dans ma tendre enfance, j'étais épouvantée par l'orage. Et ma grand-mère m'a conseillé de crier le plus fort possible pour chasser ma peur. Et j'ai hurlé jusqu'à m'époumoner. J'en ai donc déduit que ce comportement avait du bon et pourrait me servir dans le futur. Notamment pour faire face à des situations difficiles auxquelles je serais confrontée. Une méthode que j'oublie de temps à autre. Mais que j'essaie de ne pas oublier. Parce que tu vois, une petite fille bien élevée, doit être douce, gentille, calme et surtout ne pas crier. Et j'ai compris qu'il était important pour moi de ne plus accepter ces valeurs éducatives préétablies. De me réaliser. De me fixer des objectifs. De les atteindre. De devenir forte.

Est ce que tu te sens souvent angoissée?

N. : Pas toujours. Lorsque j'ai écrit certaines chansons de cet album, j'étais angoissée. Mais aujourd'hui ma vie a changé. A l'époque, j'étais amoureuse d'un gars. C'était bien. Mais cette relation était devenue de plus en plus difficile à supporter. Je m'y suis complètement perdue. En écrivant ces chansons, j'ai accompli un effort pour me chercher, me retrouver. Et aujourd'hui, je découvre une vie tout à fait différente. Je suis la même personne, mais je suis beaucoup moins angoissée...

Penses-tu que pour l'instant, Veruca Salt est occupé de vivre un conte de fées?

N. : Mmmh! Oui et non! Oui parce que j'ai toujours rêvé de mener cette existence. De gagner ma vie par la musique. Parce qu'il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Et ce que nous vivons aujourd'hui peut être considéré comme un cadeau du ciel. Mais il ne faut pas croire que tout soit féerique. Nous travaillons énormément. Accomplissons sans arrêt des tournées. Une conjoncture beaucoup plus difficile à gérer. Mais je n'ai pas à me plaindre, car, ces événements, je les ai voulus. En fait, ce qui me chagrine le plus, c'est le temps qui me manque pour écrire. Car l'écriture, c'est ce que j'aime par dessus tout! Et je n'ai plus beaucoup de temps à y consacrer pour l'instant.

Une situation qui entraîne inévitablement des conflits. Sauf lorsqu'ils appartiennent à la nature d'un groupe comme Veruca Salt. Mais sont-ils propices à l'émulation?

J. : Les querelles appartiennent à la nature du groupe, c'est vrai!

N. : Mais on ne peut pas dire qu'elles soient idéales pour l'émulation. Au contraire. Lorsque tout le monde émet des avis divergents, il faut faire face à un véritable blocage. Parfois même pour des détails sans grande importance.

Mais qui prend la décision finale alors?

N. : En dernier recours Louise et moi. Parce que le coeur du groupe nous appartient. Enfin, nous recueillons toujours les opinions de James, de Steve, des managers, etc. Mais la décision finale nous revient.

Vous n'êtes pas effrayés par le succès foudroyant rencontré par le groupe?

N. : Absolument. Enfin, selon les circonstances. Parfois, je suis très sereine. Mais à d'autres moments, l'inquiétude m'envahit. Parce que ce mode de vie est difficile. Parce que j'ai peur d'être critiquée, d'être jugée. Par le public, par mes amis, par mes parents. Parce qu'il est difficile d'interpréter une composition devant une audience, des chansons que j'ai écrites pour moi-même et pour personne d'autre. De les dévoiler au public. C'est pourquoi, ce succès est à la fois devenu rêve et cauchemar...

Es-tu particulièrement sensible aux critiques émises par la presse?

N. : Plus aujourd'hui. Il y a six mois, je l'étais encore. Mais j'ai appris à relativiser les choses. Parce qu'il est impossible de croire tout ce qui est écrit à notre sujet. Même une critique favorable est une arme à double tranchant. Nous nous sentons flattés au fond de nous mêmes. Mais en même temps, nous sommes devenus conscients des dégâts que la douce euphorie peut nous causer.

Ne penses-tu pas que Veruca Salt soit arrivé au moment propice. C'est à dire dans une période où l'Amérique fait preuve d'un engouement considérable pour les ensembles rock féminins?

N. : Exactement! Nous l'avons compris en jouant dans les clubs de Chicago. Nous ressentions qu'il existait un besoin pour notre musique. Et que les médias voulaient nous pousser vers l'avant. Je ne sais pas trop pourquoi. De plus en plus de filles fondent des groupes de rock'n roll aux States. Et de plus en plus de monde souhaite voir des femmes dans le monde du rock. Mais j'ai toujours eu la foi dans mes chansons. Et j'imagine que dans n'importe quelle autre situation, elles auraient fini par obtenir du succès. Je sentais que le moment était opportun...

Sur votre dernier single, vous avez repris la composition la plus controversée des Pistols, "Bodies". Avec une idée derrière la tête ou simplement par goût personnel pour la chanson?

N. : C'était une idée de mon frère James. Il l'appréciait beaucoup et estimait que nous pouvions l'adapter dans une version très dure, très rock. Et puis, on s'est penché sur les lyrics, des textes un peu controversés. Drôles et ridicules à la fois. Comment peut on mépriser une femme parce qu'elle a eu recours à un avortement? Pourquoi la comparer à un monstre lorsqu'on ignore les raisons qui l'ont poussée à cet acte désespéré?

Le titre de votre album a été emprunté à une ligne de "You shook me all night long" d'AC/DC. Mais les "American Thighs symbolisent à mon avis une image de l'Amérique et de ses spectacles avec ses majorettes et ses pom pom girls. Une autre explication?

N. : D'abord, ce titre est extrait de cette chanson d'AC/DC. Ensuite, il évoque les cuisses féminines. Une partie du corps très complexe chez la femme. Elles ne sont jamais satisfaites de leurs fesses, de leur cul. Jamais (rires). C'est une réaction à la fois triste et frustrante, voire misérable. Moi-même, je suis victime de ce complexe. Pourtant, il est totalement ridicule. Mais nous ne pouvons y échapper. Parce que la société nous a inculqué des critères de minceur, de sveltesse et de séduction...

Si les Pixies n'avaient pas existés?

N. : Mon écriture en souffrirait beaucoup. Je serai privée de références indispensables pour écrire et pour élaborer les mélodies. En particulier dans le domaine de la progression des cordes. J'ai beaucoup écouté les Pixies au cours de mon adolescence. J'ai toujours adoré leur musique. Je pense vraiment que Charles Thompson (NDR : alias Black Francis) est un génie. Il a enregistré cinq albums extraordinaires...

 

 

 

 

 

 

Uzeda

Waters

Lorsqu'on évoque le rock italien, on pense inévitablement à Litfiba. Et bien, il faudra bientôt compter sur Uzeda. Un groupe sicilien dont le dernier album a reçu une excellente critique dans le Melody Maker. Ce qui mérite d'être souligné, car en général, la presse britannique n'apprécie pas tellement la concurrence du Vieux Continent... La production de Steve Albini y est sans doute pour quelque chose. Tout comme la remasteration du CD dans les célèbres studios Abbey Road de Londres. N'empêche, ce "Waters" ne manque pas de qualités. Dix compositions liquéfiées dans les guitares sauvages, distordues, intrépides (Pavement? Levitation?), canalisées par les drums hypnotiques, venimeux, et écumées par la voix tantôt alanguie (Kim Gordon), tantôt surexcitée (Polly Harvey?), tantôt gémissante (Kim Deal?) de Giovanna Cacciola. Impressionnant !

Ian McNabb

Head Like A Rock

Depuis la séparation d'Icicle Works, Ian McNabb n'est toujours pas parvenu à imposer son talent d'artiste solo. L'an dernier, il nous avait gratifiés d'un album en demi-teinte. Ses superbes capacités vocales et son sens mélodique aigre ne parvenant que trop rarement à s'extraire d'arrangements sub Black. Pour enregistrer "Head Like A Rock", Ian a décidé de mettre le paquet. Il est allé à Los Angeles et s'est entouré du gratin de la scène musicale californienne. Et en particulier du mythique Crazy Horse. Jusqu'à ce jour, hormis Neil Young, jamais personne n'avait pensé à leur proposer une semblable collaboration. Et il faut croire que l'idée a plu à Billy Talbot et à Ralph Molina, puisqu'ils ont accepté sans la moindre réserve. Leur intervention se limite cependant à quatre titres ("Fire inside my soul", "You must be prepared to dream", "Child inside a father" et "May you always"), mais quatre fragments qui valent à eux seuls l'acquisition de l'album. Pas besoin de vous faire un dessin pour imaginer la texture électrique des quatre chansons ! Et si le reste de l'œuvre ne possède pas la même pêche, il recèle d'excellentes surprises. Comme cette superbe ballade countrysante "As a life goes by" ou ce savoureux "This time is forever" trempé dans le new Mersey Sound et éclaboussé de steel guitar. Ian flanqué des Crazy Horse a donné quatre concerts en Grande Bretagne il y a quelques semaines. Croisons les doigts pour que cette expérience puisse se renouveler et transiter par la Belgique...

 

Manic Street Preachers

The Holy Bible

A l'issue de la première écoute du troisième opus de cet ensemble gallois, nous étions interloqués. Nous ne connaissions pas encore les circonstances qui avaient entouré les séances d'enregistrement, mais nous ressentions un profond malaise. Pas que le disque soit décevant, au contraire! Mais il inocule une mélancolie presque maladive, glacée, bouleversante, alors que les deux premiers elpees des Manics affrontaient simultanément la vindicte, le glamour et le punk. Que s'est-il donc passé? D'abord le groupe a travaillé d'arrache-pied pendant cinq semaines pour concocter ce disque. Et pour se changer les idées, il n'a rien trouvé de mieux que de prendre, sous forme de vinyle, une overdose de Joy Division. Moralité Richey Edwards, le chanteur guitariste, s'est tapé une déprime. Enfin, cette histoire aurait pu arriver plus tôt. Les textes traduisent cet état d'esprit. En général autobiographiques, ils reflètent une vision hantée, incroyablement désolée de l'existence. On se croirait revenu, lyriquement parlant, aux thèmes ‘cold’ développés par Cure, Bauhaus et bien sûr Ian Curtis début des eighties : holocauste, contrôle des armes, anorexie, suicide, dictature. Sans quoi cet "Holy Bible" constitue un superbe album. Les hymnes mélodiques rampant sous le clapotis des vagues de cordes de guitare tantôt acoustiques, tantôt électriques, tantôt venimeuses (Jane's Addiction?) ; des hymnes qui s'agitent convulsivement sur une ligne de basse aux vertus P.I.L. . Bouleversant !

 

Magnapop

Hot Boxing

Première constatation, ce quartet géorgien n'a plus fait appel à Michael Stipe pour produire son deuxième CD. Pas que Magnapop soit en froid avec le leader de REM. Au contraire! Mais le groupe souhaitait reproduire un son plus énergique, plus métallique, plus trash. Et dans cette optique il s'est tourné vers Bob Mould. Evidemment, connaissant la réputation de cet ex-Hüsker Dü, il ne faisait aucun doute que l'objectif serait atteint. Hormis une version acoustique de "Merry" et un détour par le punk pur et dur ("Pretty Awful"), les quatorze fragments consomment une électricité juvénile crépitante, torturée, à la croisée des chemins de Buffalo Tom, de Belly et bien sûr de Sugar. Une électricité sauvageonne, abrasive, vitriolée de lyrics menaçants, fiévreux, sensuels et grinçants mais conduite par un sens mélodique pop à la fois irrésistible et excitant...

 

Madder Rose

Panic On

Auteur d'un remarquable premier album en 1993, Madder Rose vient de rééditer sa performance avec "Panic On". Le quatuor new-yorkais nous invite, à l'instar de Mazzy Star (ça rime), à explorer le labyrinthe de la mélancolie. Mais d'une manière moins sinistre. A cause de l'ambivalence des compositions. Vulnérabilisées par le timbre vocal languissant, gémissant, tendre de Mary Larson. Et meurtries par les cordes de guitares tumultueuses, effilées de Billy Coté. Coproduit par Mark Freegard, personnage impliqué dans la finition du "Last Splash" des Breeders, "Panic On" exerce une fascination qui aurait été filtrée successivement dans l'univers de My Bloody Valentine et de Cowboy Junkies. Epatant !

 

Bob Mould

Poison Years

Entre la séparation d'Hüsker Dü et la naissance de Sugar, soit entre 1987 et 1992, Bob Mould a gravé deux albums solos. Deux disques qui passeront malheureusement inaperçus pour d'obscurs motifs de marketing... Pourtant, avec le recul, "Workbook" exhalait la même rage électrique et la même fièvre volcanique que le défunt et mythique trio de Minneapolis. Une fièvre exacerbée par les accents sauvages du violoncelliste James Scarpantoni. Plus complexe, mais aussi plus angoissé, plus amer, "Black Sheets of Rain" reflétait davantage l'état dépressif au sein duquel Bob avait fini par s'abandonner. Pourtant, ces deux opus constituent l'indispensable chaînon manquant entre le punk yankee (ou hardcore juvénile, si vous préférez) et le grunge (tout aussi juvénile vous l'avouerez). Enrichi de cinq titres enregistrés ‘live’, "Poison Years" synthétise en neuf morceaux les deux œuvres injustement ignorées. Un document!

 

Motorpsycho

Another Ugly

Le son dispensé par cet ensemble norvégien est tellement sableux, dense, qu'il est plus que probable que cet Ep a été enregistré à l'aide d'un matériel qui date des seventies, voire des sixties. Un peu comme l'affectionne Lenny Kravitz. Ou le garantissait des groupes comme Blind Faith, Free et Pretty Things près d'un quart de siècle plus tôt. Trois mythes qui semblent d'ailleurs exercer une influence majeure sur Motorpsycho. Même si le chanteur possède un timbre vocal proche d'un Greg Dulli (Afghan Wiggs) proche de l'agonie... Pour rester dans le ton, "Another Ugly" implique une cover de Kiss ("Watching You"), un morceau de psychédélisme acoustique consommé dans l'esprit du Jefferson Airplane ("Bluebery Daydream") et en guise de final, une rengaine ‘eurovisionnaire’ interprétée par un baryton qu'enrobe des chœurs mielleux...