Ecouter ce disque est une expérience. Extrêmement jouissive ou totalement insupportable. Pour ce quatuor basé à Brooklyn, les limites à ne pas franchir n'existent pas : du rock, de l'électro, du jazz, de la musique concrète, peu importe quels genres, pourvu qu'ils soient maltraités, souillés, étirés, écartelés. Assez proche de la démarche expérimentale et improvisée de ses compatriotes Jackie-O Motherfucker, Black Dice n'éprouve aucune peur à tenter l'impossible, c'est-à-dire n'importe quoi. De ce chaos bruitiste où s'entrechoquent batterie folle, riffs atrophiés, machines endiablées, flûtes orientales (" Endless Happiness "), bruits d'oiseaux et de ressac, cris de possédés, voix déformées, ressort une impression tenace d'assister à la genèse d'un nouveau genre, sans cesse en ébullition, né sur les cendres d'un rock mutant qui aurait rendu l'âme face à toute cette démence. La seule évidence tient donc dans la manière de réagir : c'est certainement une expérience hors du commun, qui touche à tous nos sens… Mais le résultat, lui, est à l'appréciation personnelle. Soit on adore, et c'est la transe, soit on déteste, et c'est l'indifférence. Plus fort que Can et Montage, plus violent que Sonic Youth et Throbbing Gristle (" Big Drop " et ses hurlements tétanisants), la musique de Black Dice, en fin de compte, se vit plus qu'elle ne s'écoute. Basées avant tout sur la répétition, source d'hypnose (les vagues d'" Endless Happiness ", à l'effet relaxant), les cathédrales bruitistes de ce " Beaches & Canyons " n'auront certes d'impact que sur les plus coriaces, mais une fois leurs effets ressentis, à travers l'épiderme, et jusqu'au cerveau, c'est l'addiction assurée.