Le festival LaSemo ne ressemble à aucun autre. Pour son dix-neuvième anniversaire, le rendez-vous du Parc d’Enghien affronte une équation délicate : un contexte économique qui pèse sur le portefeuille des Belges et une météo caniculaire qui éprouve autant l’organisation que les festivaliers.
Malgré la chaleur et les contraintes budgétaires, l’esprit du festival demeure intact, solidement inscrit dans cet écrin de verdure fort de quatre siècles d’histoire.
L’expérience LaSemo tient d’abord de l’immersion. Le festival cultive une approche globale où la musique n’est qu’un chemin parmi d’autres vers la convivialité. Espaces de bien-être, conférences, cabaret et fameuse ‘papoterie’ composent un microcosme accueillant.
La dimension écologique, souvent réduite ailleurs à un argument marketing, structure ici l’événement. Le recyclage intégral des ressources et les toilettes sèches rappellent que l’art de la fête gagne à s’inscrire dans une sobriété concrète.
C’est dans ce cadre, orchestré par l’inclassable Jean-Jean — moustache british et humour pince-sans-rire en guise de signature — que la programmation démarre.
Lorsque votre serviteur prend place parmi les badauds, Gaël Faye investit le podium de la prairie, à une encablure du château.
Seule date belge de l’artiste, le concert s’impose vite comme un moment à part, où littérature et rap dialoguent sans se trahir.
Après deux premiers disques solos et deux EP restés relativement discrets, il publie « Lundi méchant » en 2020. Son nom résonne plus largement en 2022 grâce à sa participation à l’EP « Éphémère » aux côtés de Grand Corps Malade et Ben Mazué.
Entre « Petit Pays » — auréolé du Goncourt des lycéens — et « Seuls et Vaincus », extrait de « Lundi Méchant », on retrouve ce qui fonde la réputation scénique de Gaël Faye : une manière très personnelle de tordre le verbe et de faire claquer la langue sans sacrifier le sens.
Sa plume, saluée par la critique littéraire comme par l’auditoire des salles de concert, circule entre l’intime et le politique : l’enfance heureuse à Bujumbura, la guerre qui emporte tout, l’exil à Versailles, puis cette question qui traverse son œuvre : comment bâtir une humanité commune après la déchirure ?
Sur les planches, le rappeur devient conteur, soutenu par des musiciens qui accompagnent ses variations de flow : tantôt conversationnel, presque intime, tantôt plus tranchant sur les textes rageurs.
Le passage en piano-voix constitue le temps fort, une option audacieuse que son entourage lui avait pourtant déconseillée. À tort…
Cette mise à nu révèle la force de ses compositions et dépasse la frontière entre amateurs de rap et lecteurs de son œuvre littéraire.
En clôture, les chœurs soulignent son statut : celui d’une voix singulière, capable de transformer la mélancolie en élan lumineux.
La soirée bascule ensuite dans un tout autre registre lorsque Julien Doré rejoint à son tour le podium de la prairie.
La plaine affiche complet. Il faut dire que le gaillard à la chevelure… dorée s’est révélé il y a quinze ans lors du casting de Nouvelle Star, en France, où il interprétait « Excellent », une composition signée Sharko.
Cette reprise permet alors à David Bartholomé et à ses acolytes de toucher une nouvelle audience ; elle connaît même un succès « culte », relayé ensuite par de nombreux joueurs de ukulélé sur internet. « I Need Someone » suivra la même trajectoire.
Depuis, Doré surprend régulièrement par des disques iconoclastes, des clips peuplés d’animaux et des messages percutants sur les réseaux sociaux.
Doré signe une entrée fracassante depuis les coulisses. Vêtu de blanc, il se présente devant une foule fidèle tandis que l’hymne belge « Chef, un p’tit verre on a soif » retentit durant de longues minutes.
Face au défi posé par le match Belgique-Espagne, l’artiste privilégie un pragmatisme efficace et amusant : en avançant son concert d’une heure, il transforme une contrainte logistique en moment de communion.
Dès l’ouverture sur « Le Lac », le ton est donné : une introspection sensible, mêlée à une célébration de la nature et du féminin. La suite du set aligne les tubes — « Kiss Me Forever », « Coco Câline » ou encore « Les limites » — tandis que les paroles s’affichent sur écran géant, façon karaoké. Chaque membre de son équipe bénéficie aussi d’une présentation amusante.
Chez Doré, le sérieux reste poreux. La reprise des « Démons de minuit » et l’invitation lancée à quelques festivaliers de rejoindre son canapé installé sur l’estrade pour suivre le match installent un climat de proximité.
Fidèle à son goût du mélange, l’artiste alterne moments de précision musicale et instants de pur délire, jusqu’aux apparitions de ses pandas et diplodocus fétiches.
Le live, puissant et énergique, conserve une sincérité teintée d’introspection. Juju reste égal à lui-même : lorsqu’on force le cours des événements, on les abîme.
Très second degré et proche d’un auditoire qui le suit depuis les débuts, l’artiste semble moins jouer un rôle qu’habiter pleinement son univers.
Habitué aux fantaisies visuelles et aux créatures qui peuplent ses clips, Doré invite ici ses compagnons les plus improbables : diplodocus affectueux et pandas fétiches.
Même si le spectacle flirte parfois avec le surdimensionné, Doré livre une prestation surprenante, généreuse, loufoque et surréaliste, où l’ampleur du dispositif n’efface jamais le dialogue constant noué avec la fosse.
Au terme de cette journée, le rappel sur la comptine « Ah les crocodiles » résume l’ADN de LaSemo : ne jamais se prendre trop au sérieux tout en défendant une réelle exigence artistique.
La Belgique s’incline finalement 2-1 face à l’Espagne, ce vendredi à Los Angeles, en quart de finale de la Coupe du monde 2026, et manque ainsi la demi-finale contre la France.
Le malheur des uns nourrit parfois le soulagement des autres… Doré se retire, sourire aux lèvres, tandis que la Belgique ne retrouvera pas la France en demi-finales de la Coupe du monde 2026.
(Organisation : LaSemo)

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