Le premier jour des fourmis.
Mercredi 11 juillet 2007, premier record d’affluence : 23000 zélés plantent leurs tentes un jour à l’avance pour s’assurer un emplacement à moins de 30 minutes de marche du site. Fous ? Pas fous ? Dour a minutieusement concocté son premier dilemme cornélien. Une nuit supplémentaire parmi les zoulous dans un camping zéro étoile, pour un emplacement à la lettre A comme Assommé par les djembés, Atterré par l’odeur, Aveuglé par les spots ? Ou… une nuit de préparation zen chez soi, et se contenter de loger à la lettre F comme Foutu par l’interminable parcours du combattant pour regagner sa tente? De toute façon, à la lettre B, on est Baisés aussi, Baignés dans la Boueuse Basse-cour balisée par des Barbelés. Aux emplacements C, on est autant Couillonnés par l’esprit Camp de Concentration, à la lettre D, Doublement Désillusionnés, tandis que les E sont encore Ecarquillés devant pareil carnage. En somme, on loge tous à la même enseigne au camping de Dour. Pas de bon ni de mauvais choix. Rien à gagner. Pas de favoritisme, aucune concurrence. Même dans la file des toilettes, on se demande s'il vaut mieux dépasser ou laisser passer. C’est la solidarité des indécis. La communion des corps. Des odeurs. Tous sur le même pied. Dans la même boue mouvante. Dans les mêmes impensables Cathy-cabines (ai-je rêvé ?). Tous repus par les mêmes Burger festins. Etourdis par les mêmes visions (le coureur nu dans le champ de maïs restera dans les annales). Tous sous la même canicule, à se précipiter avidement vers les 17 points d’eau dont la distribution s’opère aussi délicatement que parcimonieusement, jusqu’à ce que d’anarchiques assoiffés plantent un couteau dans le tuyau d’arrosage pour faire jaillir l’or blanc.
Parfois, on voudrait crier au scandale, mais ouvrir la bouche c’est risquer l’asphyxie. Difficile, aussi, de communiquer lorsque Motorpsycho se loge au creux des tympans. Encore plus de réfléchir quand Otto Von Schirach se dissémine dans les neurones. Alors on se résigne aux paradis artificiels et à l’instinct de meute qui, quelque part dans le fond autodestructeur de notre surmoi, fait partie intégrante de l’aventure. Et puis, ne faisons pas la fine bouche. On consent que ce soit le prix à payer (on n’a pas déjà payé ?) pour la belle affiche. Si le camping de Dour n’a pas exactement le sens du raffiné, sa programmation musicale sort quant à elle des sentiers boueux. Alors que Werchter s’occupe de la hype et des incontournables géants du rock, Dour fait davantage dans l’éclectisme et la chasse aux découvertes. Résultat, les groupes ont souvent encore tout à prouver, y mettent du cœur plutôt que de la prétention, et de jolies surprises attendent les passionnés. Difficile de rivaliser avec la prestation transcendante d’Animal Collective de l’édition 2006, mais une poignée de superbes concerts résonnent toujours dans la cuvée d’oreilles 2007.
Le programme du premier jour fera une admirable introduction, en alignant des groupes de qualité dans chacun des genres, aussi bien rock, ska, pop, qu’électronica.
Le départ d’Om, singulier duo basse-batterie né des cendres de Sleep, est aussi singulier que fulgurant. Privée de guitariste et de véritable chanteur, c'est dans le dépouillement que la formation est la plus captivante. Dans sa linéarité hypnotique et ses forces occultes devant lesquelles tombent les résistances. On se laisse happer sans réserve par ces nappes orageuses portées par des compositions impeccables. La batterie paraît avoir un répertoire infini, la basse maîtrise le groove. Et le duo forme une symbiose que pourraient jalouser leurs grands maîtres Black Sabbath. Au point que la prestation évolue sans un heurt, sans inhibition aucune. Les énergies ainsi lâchées au vent, le temps se fige dans un délire introspectif presque chamanique. Frisant l’endiablé; la voix, parfois familière des Doors, évoque plus l’incantation que le chant, mais lorsqu'on en saisit à la volée quelques versets ‘and travels under twin rays, the host moon fades’, on sent combien Om manipule aisément le jour et la nuit. Terriblement prenant, même sans initiation. A garder à l'oeil, surtout que Le grand Steve Albini est occupé en ce moment même à produire leur troisième album.
On se croyait à milles lieues sous terre dans l'obscurité obsédante d’Om. Pourtant, dehors, le ciel est clair et les influences jamaïcaines. Changement radical d'ambiance et place au ska enrichi des Slackers. Délicieux, détendant, décomplexé. Les Américains de Brooklyn assurent avec ces compositions variées, mariant leurs rythmes ska à une ambiance blues-soul, ou leur reggae jamaïcain à des plages instrumentales jazzy. Et sur scène, le quintet a la classe. Le chanteur a une bonne tête à la Tom Hanks, les musiciens ont des sourires plein les poches. On comprend pourquoi ils sont réputés pour leurs prestations scéniques et ont enchaîné une dizaine de tournées mondiales. La foule est bouillante et puise abondamment dans l’excitation de début de festival pour danser énergiquement. Béatement.
Une heure de pur bonheur, qui place la barre bien haute pour accueillir leurs voisins de Brooklyn, les Skatalites. Trop haute peut-être pour ces vétérans qui ne peuvent feindre la disparition de leurs vertes années. Si en 64, ils ont amplement participé à la popularisation du ska, voire même influencé Bob Marley, le temps a passé. Et ce concert n’apporte rien de neuf sous le soleil, malgré un public indulgent qui accueille toujours les classiques en manifestant son enthousiasme. "Guns Of Navarone" ou "Man In The Street" emballent sans effort. Et puis, oui, la Jamaïque séduit toujours. Ce qui rachète les Skatalites est cette éternelle passion occidentale pour la culture rastafari. Au final, les petites voix critiques enfoncées au fond des poches, ça suffira pour passer un moment chaud et bienveillant.
Guitar Wolf, en tout cas, n’a pas aimé. Et le monde entier le saura. Ca joue très fort du côté des Japonais. Les appareils photos et sourires figés, ils ont l’air plutôt commode. L’esprit punk en émoi et quelque rancœur à extérioriser, ils font presque peur. Les cheveux sont gominés, les pantalons en cuir, les tatouages fièrement exhibés. Faut-il rire ou pleurer ? Le public est en plein désarroi. Mais la guitare crade et saturée reprend de plus belle. Il pleut des refrains teigneux. Par contre, les crises durent rarement plus de deux minutes, et c’est tant mieux car on survit difficilement plus longtemps en apnée.
L’orage passé, on ne rêve que de se faire panser les blessures par le groove suave de Bonobo. Après une magnifique prestation à la péniche Bioel en automne dernier, l’attente est grande. Les Anglais sont acclamés et on sent que beaucoup sont venus tout spécialement pour leur trip-hop de velours aux teintes 70’s. Malheureusement, malgré une instrumentation riche (guitare, basse, piano, flûte, saxophone,…), un son chaleureux et mélodique, l’ambiance décolle péniblement. La prestation s’englue dans des envolées instrumentales frisant la monotonie. Même le chant sulfureux de la Sud-Américaine Bajka ne parvient pas à captiver. Même les retours aux meilleurs morceaux de « Dial M for Monkey » paraissent sans relief, récités plus mécaniquement que passionnément. La salle se désemplit, au grand désarroi de leurs admirateurs, qui voudraient voir le public plus compréhensif, au moins en reconnaissance de la qualité de leur dernier album « Days to come ». Mais il faut avouer que les musiciens s’agitent mollement, dissimulés derrière leurs instruments. S’ils ont tous un air charmant, aucun lien n’est tissé avec le public, et ça manque cruellement d’ambiance. Serait-ce que les petits protégés de Ninja Tune s’accommodent difficilement des spots festivaliers massifs ? On pourrait comprendre que la pénombre intimiste soit plus adéquate pour un son qui puise sa magie dans le flou artistique. En tout cas, sous la pyramide comble, les filets de lumière bleutée ne suffisent pas à l’alchimie. La boîte à malices reste close. Tout l’aléatoire du live est niché ici, dans cette prestation pleine d’attentes qui remplira à peine le minimum syndical.
Sur ces quelques regrets, Cinematic Orchestra replonge instantanément dans l’atmosphère Ninja Tune. Le public est déjà en partie lassé par ces univers aussi visuels que sonores, où l’imagination est indispensable pour apprécier le voyage. En conséquence, l’effet est mitigé. Une partie du public est assez réticent au génie des Américains, tandis que d’autres plongent sans réserve dans ces expérience sonores acheminées jusqu’à la jouissance. Ces puissants crescendos donnent toute leur consistance à ces nappes instrumentales où les ambiances claires et obscures se donnent sans cesse la réplique ; avec l’habileté du caméléon, elles se teintent entièrement de la chaleur des clarinettes jazzy avant de plonger au cœur d’une tension krautrock obscure et glauque entrecoupée de breaks de batterie familiers d’Amon Tobin. L’allure incertaine et imprévisible, à la limite de l’improvisation, donne relief et caractère à chacun des morceaux. Tout comme cette sensuelle voix féminine, suspendue un instant au-dessus de l’univers trip-hop de Massive Attack. Les paysages défilent, mais le trajet est ponctué d’anecdotes farfelues, qui permettent à Cinematic Orchestra d’enfoncer les portes ouvertes par Bonobo. Malgré un public légèrement retranché sur ses positions, on appréciera cette féérie instrumentale dans un festival surtout investi de guitares électriques et de laptops.
C.P.
Suivant sa bonne habitude, Musiczine avait également dépêché d’autres émissaires à Dour. En l’occurrence Sébastien Leclercq (également préposé aux photos) et le rédacteur en chef. Histoire de vous offir le compte-rendu le plus exhaustif possible du festival…
Une météo chagrine, des files d'attente interminables depuis la sortie d’autoroute jusque l'entrée, en passant par le guichet délivrant le précieux pass : certains festivaliers ont dû attendre plus de 4 heures entre leur arrivée et leur entrée dans l’enceinte ! Mais il en faut bien plus pour décourager ce public qui s’est massé sur la plaine (boueuse) de la Machine à feu. Le festival est sold-out pour les 4 jours, et ce pour la première fois de son histoire (19 éditions).
Le Club Circuit Marquee est déjà bien rempli pour assister au set de The Jai Alai Savant. Un trio américain qui s’était produit à l’AB, en mai dernier, devant une cinquantaine de personnes. Leur tracklist est sensiblement identique, mais le groupe joue beaucoup trop fort ; ce qui altère considérablement les subtilités de leur reggae/funk/roots/dub/psyché/pop (parfois légèrement teinté de ska). Même la voix de Ralph Darden finit par se tordre dans nos oreilles. Ce qui n’empêchera pas leur prestation de recueillir un vif succès, Ralph se lâchant même en fin de set, apparemment heureux du succès récolté… N’empêche, et je le répète, ce Jai Alai Savant risque fort de passer au statut de star d’ici deux ou trois ans.
Triggerfinger est un combo issu du nord du pays réunissant l’ex Sin Alley et Angelico, Ruben Block, le drummer Mario Gossens (ancien Hooverphonic et Noordkaap) et l’ex- Wolfbanes et BJ Scott, Paul Van Bruysteghem. Un trio qui pratique un stoner légèrement bluesy. Imaginez un Queens of The Stone Age qui aurait beaucoup écouté les débuts du Led Zeppelin. Et franchement, je dois avouer avoir assisté à un des premiers grands moments du festival. Pas de trace de leur célèbre cover de Brel, « Au suivant », cependant ; mais une très longue et remarquable version du « Commotion » de Creedence Clearwater Revival. Mario est époustouflant à la batterie. Son jeu est à la fois souple et explosif. Et Ruben est un fameux guitariste. Le look sixties (les rouflaquettes !) il triture son manche avec une habileté hors du commun, sans pour autant sombrer dans le nombrilisme. Car la force de Triggerfinger, c’est sa cohésion et l’adrénaline pure qu’il parvient à libérer en public. Une claque !
The Experimental Tropic Blues Band ? Ben oui, c’est la énième fois que j’assiste à un de leurs concerts. Et je ne m’en lasse toujours pas. Parce que c’est un groupe de scène qui perpétue l’histoire du rock’n roll tout en revendiquant l’héritage naturel des Cramps et de Jon Spencer Blues Explosion. Le set démarre cependant sur un ton plus bluesy (psycho boogie si vous préférez !) ; et enfin la fameuse guitare rectangulaire (celle qui me rappelle la gratte de Bo Diddley) n’est pas demeurée dans son rack. Dirty Wolf en joue à plusieurs reprises. Progressivement, le rock’n roll se fait de plus en plus présent, et le déchaînement du trio se fait crescendo. Boogie Snake y va de son snakediving en haletant dans un micro pendant que Dirty Wolf assène la cover du « Human fly » des Cramps à l’aide de sa fiche de guitare. A charge de Devil d'Inferno de tenir le navire à flots en martelant tribalement ses fûts. Puis c’est au tour de Wolf de se jeter dans la foule, y perdant pour l’occasion son pantalon et son caleçon. Après ce show, je cède le relais à Sébastien et rentre au bercail : le festival n’en n’est qu’au début.
Il s'agit ensuite de se frayer un chemin à travers dans la tente ‘Dance Hall’ pour assister à la prestation d’Aaron. J’arrive malheureusement en fin de set, mais l’écoute de quelques titres suffit amplement pour se faire une petite idée du potentiel du Français. Après un passage remarqué aux Ardentes de Liège une semaine plus tôt, Aaron semble se plaire sur les anciens terrils. Son aisance sur scène, la voix de son chanteur -et ses pas de danse qui ne sont pas sans rappeler Chris Martin- enflamment le chapiteau. D’ailleurs la foule réagit à coups de salves d'applaudissements. Une ambiance partagée que le groupe s'empresse de photographier en fin de parcours.
Pour faire monter la température (qui n'est pas très élevée pour un jour de juillet), on peut également compter sur Vive la Fête. Un groupe qui n'a guère froid aux yeux. Et le mot est faible. A cause de son mélange audacieux (qui a dit osé ?) de pop/new-wave, réminiscent des 80's (le « Da da da » de Trio n’est pas loin non plus), mais aussi de son visuel scénique. Ainsi Els Pynoo débarque-t-elle dans une des ses tenues légère et affriolante (messieurs, voyez notre section photos), dont elle seule a le secret. Le reste du groupe arbore un look à la Marylin Manson, contrastant avec la tenue blanche éclatante et la chevelure blonde d'Els. Comme il y a deux ans, le groupe va séduire un public venu en masse, rassemblant francophones et néerlandophones, jeunes et moins jeunes (on peut apercevoir ici et là quelques ‘curistes’ ou nostalgiques des 80's). Pendant plus d'une heure le groupe aligne des titres dignes d’une série de 45 tours tout droit sortis d'un vieux juke-box, dont certains sont issus du dernier album, « Jour de chance ». Et la prestation s'achève par un « Noir Désir » à rallonge au cours duquel Danny Mommens se lâche dans ses solos pendant qu’Els se dandine tout en exhibant libidineusement ses sous-vêtements...
S.L. et B.D.

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