Il fait très chaud en ce vendredi. Cette seconde journée de festival risque cependant d’être non seulement riche, sur le plan de la découverte, mais aussi intense sur le plan physique.
Lorsque votre serviteur foule la plaine, elle est encore relativement clairsemée, les festivaliers accusant déjà la fatigue des deux jours précédents.
Il en faut du courage et de l’énergie à revendre pour couvrir un festival comme celui-ci dans son intégralité, car, pour la plupart, les scènes sont distantes de plusieurs centaines de mètres l’une de l’autre. Un kilomètre à pied, ça use, ça use, deux kilomètres à pied, ça use les souliers…
Si lors de certaines éditions, les détracteurs les plus virulents stigmatisaient la propreté du site, cette année absolument aucun déchet ne traîne sur sol. Les poubelles sont en nombre et bien réparties et largement présentes ; en outre, l’équipe de bénévoles accomplit un travail formidable, soulignons-le. On peine à croire que des dizaines de milliers de personnes passent quotidiennement ici…
Direction la main stage, toute proche de l’une des entrées du festival. Par chance, c’est Last Train qui s’y colle.
Il s’agit d’un groupe de rock français, originaire d’Altkirch, en Alsace. Il s’est formé en 2007, alors que Jean-Noël Scherrer (chanteur et guitariste), Julien Peultier (guitare.), Timothée Gerard (basse) et Antoine Baschung (batteur) sont encore au collège.
En 2015, la formation sort son leur premier Ep, puis en 2017, son premier album.
Last Train vient tout juste de graver un nouvel opus, simplement intitulé « III ».
Scherrer monte sur planches, accompagné de ses joyeux drilles. « Home » y est balancé à la figure au public, peu nombreux, mais curieux. Dès les premières notes, un constat s’impose : la musique de Last Train est le fruit d’un savant mélange de volume, de consistance, de précision et d’émotion, sans oublier cette dose de créativité qui fait la différence.
Les guitares rugissent de plaisir, la rythmique frénétique de Baschung apporte de la densité au morceau et Gerard fait gronder sa basse de ses grosses cordes. Une belle entrée en matière.
Le ton est donné. Très vite, les chansons filent à la vitesse éclair, à l’instar de « The Plan » ou encore « Way Out », des morceaux caractérisés par cette énergie que le band dispense depuis ses débuts.
Les compos sont denses et saturées. On est bien en présence d’un des groupes de rock les plus percutants et les plus prometteurs de la scène française contemporaine.
Scherrer impose sa voix rauque et ses riffs tranchants. Ses acolytes jouent de leur instrument de manière impétueuse, quasi-autistique.
« On Our Knees » pourrait constituer l’effervescence même du set, tant la dramaturgie sonore est au centre des débats.
Le public est vissé au sol, comme hypnotisé, le quartet livrant un concert sans concession, crasseux et sans fioriture, seul le son se révélant la valeur dominante.
Mais c’est sans conteste « The Big Picture », compo hybride naviguant entre ballade plaintive et rock assumé, qui marque les esprits grâce à ses ritournelles immersives.
Comme souvent lorsqu’une formation brille, le set est forcément de trop courte durée. Last Train pourrait très vite devenir le successeur de Noir Désir et pourquoi pas des Strokes.
Entre sueur, bruit et émotion, le dernier train a livré ce qui se fait de mieux dans le milieu.
Votre serviteur se laisser guider par la foule la plus jeune (et la plus vive) vers La Petite Maison dans la Prairie. A défaut d’y voir Charles Ingalls, personnage fictif de la série, ce sera Wallace Cleaver qui est annoncé. Et lui est bien réel.
Le gars milite dans l’univers du rap, un courant que fuit souvent votre serviteur. Et quitte à critiquer une ligne artistique, autant le faire objectivement.
Bonnet sur la caboche et lunettes rondes vissées sur le nez lui conférant un côté intellectuel, le lascar a en tout cas le souci du détail. L’estrade est en effet joliment enrichie d’un fauteuil, de plantes vertes, d’ustensiles divers et variés. Il y a même une porte blanche qui trône au milieu de l’estrade. Où mène-t-elle ? L’endroit a des allures de cabinet d’un psy.
Une batterie et un clavier y ont également été casés au beau milieu. Preuve que cette disposition n’a rien de médical.
Le chapiteau est bien rempli. Il faut dire qu’à cette heure, le soleil castagne sec. Et si les gens étaient ici davantage pour s’abriter que pour l’artiste ?
Très en verve, il distille un flow de mots que seuls les maîtres du genre ont le secret. S’il n’échappe pas aux écueils du style, sa musique épouse une direction intéressante, des pointes électro venant se mêler intelligemment aux samples. Certaines compos présentent aussi des aspects intéressants dans la manière d’aborder les thématiques, même si elles ne sont pas, il faut bien le dire, toujours très subtiles.
Le rappeur est loin d’être un idiot. De son vrai nom Léo Gond, il est originaire de Saint-Laurent-Nouan, dans le Loir-et-Cher. En 2023, le jeune homme a soutenu une thèse et obtiendra d’ailleurs un doctorat en droit (spécialité : droit des contrats spéciaux). Ce qui explique, sans doute, l’angle artistique et la manière de construire ses chansons.
Entre douceur et brutalité, Wallace se raconte à travers les histoires de son quotidien, aidé par un préposé au backing vocal.
Il émeut lorsqu’il est soutenu par un batteur et un pianiste et tout particulièrement sur « Pleurer pour nous », une belle compo engagée sur fond d’introspection. On comprend vite que celui qui se livre est un écorché vif qui (s’)exprime pour se libérer, sans être plaintif pour autant.
WC livre un set intelligemment structuré, épuré et d’une précision efficace, ses chansons regorgeant de véritables punchlines.
Très objectivement, un concert dont on ne se sort pas indemne, le gaillard se questionnant sur l’amour dans « Est-ce que je l’aime ? », une compo issue de l’album « Baiser ». Tout est dit…
Le bonhomme deviendrait-il le porte-drapeau d’un rap propre, sans animosité envers les femmes et les keufs (NDR : traduisez agents de police) ?
Le public dourois semble se satisfaire ce qui reste un live d’une qualité certaine.
Wallace se retire doucement… sans Gromit !
Affaire à suivre…
Après avoir déambulé de scène en scène, retour à la Petite maison dans la prairie. Au loin, on entend des sonorités de world music.
Fulu Miziki s’y produit. Il s’agit d’une formation née dans le quartier de Ngwaka, véritable labyrinthe de rues dans Kinshasa, capitale de la RDC.
Elle pratique une nouvelle musique, baptisée ‘Twerkanda’, une sorte d’afro disco-house, post soukous explosive, jouée uniquement à l’aide d’instruments fabriqués dans des matériaux que les musiciens ont eux-mêmes recyclés et assemblés.
Le concert est vraiment très intéressant. Les musicos s’investissent, la musicalité est légère, festive et pleine de sens. Le live est relativement rempli de toutes ces effluves qui sentent bon l’Afrique.
Les festivaliers qui se sont pressés à cet endroit sont essentiellement là pour danser au gré de ces sons venus d’ailleurs. Les autres préfèreront investir d’autres lieux. Et d’autres ambiances.
Justement La Femme s’apprête à livrer son set sur la main stage.
Quand on évoque l’étrange patronyme, on pense immédiatement à une icône plantureuse aux formes généreuses. Et pourtant, à l’origine, le projet était réduit à deux hommes, Sacha Got et Marlon Magnée.
Après avoir goûté à différents styles, la jeune fille est passée de l’adolescence à l’âge adulte. On pourrait même ajouter, en deux temps trois mouvements ! Elle a non seulement grandi (le line up recèle des gars et des filles, aujourd’hui), mais elle a surtout gagné en maturité. Surtout depuis la publication de son premier essai, « Psycho Tropical Berlin ». Ce qui lui a valu une récompense aux Victoires de la musique, dans la catégorie ‘album révélation de l’année’.
Depuis, on peut dire que le combo est sur le velours. Il a gravé un nouveau format. Qui s’intitule « Rock Machine », sorti l’année dernière.
Le concert est attendu pas une fan base. A l’heure dite, le set commence. Verdict ? Un condensé de compos décomplexées, insouciantes, délurées et fêtardes qui bouleversent les codes figés de la chanson française. Antithèses d’un Dominique A ou d’un Miossec, elles lorgnent plutôt vers Philippe Katerine !
Des chansons qui baignent au sein d’une forme de cold wave synthétique. Un brin rétro, elles sont saupoudrées, ci et là, d’un zeste de punk spasmodique…
Le mélomane lambda aurait tendance à se laisser bercer par une absurdité rafraîchissante où se mêle vrai/faux second degré. Le plus averti devrait y déceler en filigrane un message plus profond, davantage psychanalytique.
La prestation est tonitruante et envoie valser au placard cette sinistrose ambiante qui nous dévore au fil d’une actualité guerrière et politique bien trop présente. Ici, on est à Dour. Ça rime avec troubadour !
Cette gonzesse à six têtes est certes désinvolte, mais possède le don de plonger les aficionados dans une dimension propice à la schizophrénie.
Les thématiques abordées parlent du quotidien avec une légèreté frémissante, mais sans langue de bois. On y parle de tout et de rien à la fois. Les festivaliers sont après tout ici pour passer du bon temps et non pour philosopher.
Sur son dernier opus, La Femme revient à ses premiers amours new-wave de « Psycho Tropical Berlin (Machine) » qu’il fusionne avec un son rock anglo-saxon des années 80/90. Cet LP rend un hommage au rock, à son efficacité et à son intemporalité. La Femme fait du rock à l’aide de machines.
La Femme continue de développer un univers intemporel et multidimensionnel en se servant de son propre son et sa propre esthétique. Et ça fait mouche auprès du public.
Sur des titres comme « Ciao Paris » ou encore « Sacatela », derrière cette Femme mystérique, se cache une vraie musicalité. Comme quoi, la culture musicale a encore des chaumières à visiter !
Durant près d’une heure, La Femme s’est livrée, prostituée comme jamais, pour dévoiler un corps d’une beauté et d’une exceptionnalité rare. Un concert digne de ce nom !
Le temps de se désaltérer que la Last Arena accueille maintenant SDM, de son vrai nom Leonard Saddam.
Un rappeur lui aussi. Votre serviteur hésite. Mais puisque Mister Wallace avait réussi à arrondir les angles, autant prêter une oreille attentive à ce garçon.
Il se plante au milieu du podium, tel un shérif devant le bandit. Physiquement, il en jette. Black, bâti comme un bœuf, chaîne autour du coup, le gaillard a des allures de bad boy.
Après avoir aligné toute une série de chansons, un constat s’opère, ça ne vole pas bien haut. Très vite, le live devient d’un ennui sidéral, parsemé (trop souvent) de sons de kermesse. Quant à l’approche lexicale du gars, ponctuée de ‘frérot’ et de ‘ouais’ toutes les quatre secondes, elle est du même acabit.
Bref, écouter du SDM, c’est comme manger une tartiflette en pleine canicule. C’est indigeste !
Retour au Garage, lieu des découvertes inattendues et subtiles. Enfin, presque, Gustaf évoluant loin des codes du politiquement correct.
Il s’agit d’un groupe d’art punk de Brooklyn. Ils sont cinq sur scène. Un seul mec. Le veinard !
Lydia Gammill se pointe, godasses à franges de couleur verte. Elle ne passe pas inaperçue.
Très vite « Statue » annonce une suite d’accords tonitruants. C’est bruitiste à volonté !
Lydia captive. Par sa beauté évidemment, mais aussi et surtout par sa présence scénique. Lorsqu’elle se positionne en tant que femme, il est angélique. En tant qu’artiste, elle est démoniaque. Une Dr Jekyll et Miss Hyde a elle toute seule.
Pendant « What Does It Mean », « Starting + Staring », mais surtout « The Motions, le band nous gratifie de belles envolées forgées dans une énergie post punk expressive et rythmée. Le public, enjoué, s’en délecte.
Mais le plus surprenant reste l’attitude de Tarra Thiessen postée à droite du podium. Vêtue de rouge, elle est particulièrement sexy. Mais ce qui fait la beauté du set, c’est qu’elle dynamise le set à l’aide d’instruments spontanés (cornichons, poulet en caoutchouc, vibras lap) et joue avec un filtre ‘audio drag’ glissé dans sa voix, qui emprunte une dimension tantôt démoniaque tantôt comique.
Les chansons s’enchaînent sans temps mort sur fond de fantaisie, de légèreté et de profondeur.
Très rarement, un concert n’avait livré une telle intensité, le second degré constituant le fil rouge d’un moment qui restera ancré dans la mémoire des Dourois.
Et ce n’est certainement pas « Liquid Frown » qui démentira cette impression.
Après avoir déambulé au gré des différentes scènes, votre serviteur se rend une nouvelle fois au Garage, un endroit qu’il commence à connaître comme sa poche.
Ici, c’est Lambrini Girls qui est programmé. Trois gonzesses, démontrant ainsi que la parité est de plus en plus réelle dans l’univers rock indé du 21ème siècle.
Il s’agit d’un groupe britannique formé à Brighton en 2019–2020, fondé par Phoebe Lunny (chant, guitare) et Lilly Macieira-Boşgelmez (basse).
Après avoir gravé son premier single en 2021 et signé chez Big Scary Monsters en novembre 2022, le groupe sort, en mai 2023, l'Ep « You're Welcome », qui reçoit un accueil critique positif de la part de la presse musicale. Le band défraie ensuite la chronique en se défendant contre les militants anti-transgenres. Paru en 2025, son premier elpee, « Who Let the Dogs Out », atteint la 16ème place des ‘UK Albums Charts’.
Son patronyme s’inspire de Lambrini, une marque de cidre de poire.
Autant le dire, ici aussi, on est loin des normes du genre. C’est brutal et sans filtre. Exagérément même !
Alors que « Big Dick Energy » ouvre les hostilités, très vite la chanteuse saute par-dessus les barrières de sécurité (au grand dam des agents censés maintenir le calme) et se mêle au public lui assénant une série de directives à suivre scrupuleusement, sans quoi les conséquences risquent de jouer en sa défaveur. Et pour n’allez pas le croire, mais le peuple suit. Ce que femme veut…
« God's Country » et « Company Culture », aux contours punk/noise/noir, embraient.
A vrai dire, pratiquement chaque chanson est ponctuée d’une intervention de Phoebe, qui ne peut s’empêcher d’en faire des tonnes afin de capter l’attention d’un auditoire pourtant très réceptif à ses frasques.
Globalement, le trio puise ses influences chez Bikini Kill, Amyl & The Sniffers et Idles ; et le résultat n’est pas avare de rythmes percutants, d’intensité et d’énergie tranchante.
Un des points fort des filles est sans conteste cette volonté d’impliquer la foule dans le show. Et puis cette approche tout autant politique que féministe.
Et ce qui devait arriver, arriva. Très vite, de nombreux pogos (NDR : danse énergique apparue dans les années 1970, notamment dans le milieu punk, caractérisée par des sauts désordonnés, souvent accompagnés de bousculades entre les danseurs) sont déclenchés par les plus... déjantés.
Une chouette découverte, hors du temps. C’est ça le Dour festival !
Ce concert signera le clap de fin d’une journée particulière, faite de découvertes utiles et futiles.
Le lendemain s’annonce tout aussi intéressant, sans doute un peu plus pop.
(Organisation : Dour festival)

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