Si le festival des Solidarités se déroulait jusqu'alors à la Citadelle, il a pris ses quartiers sur le site d'Ecolys depuis 2023, à quelques minutes du centre-ville de Namur, en raison des travaux nécessaires à la restauration complète du Stade des Jeux et du Théâtre de Verdure.
Ce nouvel emplacement est certes moins bucolique, mais il présente l'avantage d'être plat, plus facile d'accès et plus étendu, ce qui permet une meilleure fluidité dans les déplacements. Une aubaine, donc, pour les festivaliers.
Mais que les esprits les plus critiques se rassurent : il se murmure que le festival pourrait retrouver son emplacement d'origine dans quelques années.
En attendant, le festival devra déménager une fois encore, certaines entreprises souhaitant s'implanter dans le zoning. Des réunions de travail devraient d'ailleurs débuter prochainement à cet effet. Wait and see donc...
Le festival des Solidarités est singulier et ne ressemble à aucun autre : il fédère le vivre-ensemble, la justice sociale et la lutte contre les inégalités.
Durant trois jours, il propose une programmation musicale particulièrement qualitative. Mais l'offre ne se limite pas à la musique, puisqu'une kyrielle d'activités gravitent autour de ces thématiques : conférences, spectacles pour enfants, activités ludiques, découverte de la culture hip-hop, programmation off des associations, etc. L'offre est telle qu'elle en donne le tournis !
Depuis ses débuts, les Solidarités soutiennent des artistes émergents ou des découvertes coup de cœur. On pense à Clara Luciani, Aya Nakamura, Hoshi, Juliette Armanet, 47ter, Gauvain Sers, Rori ou Suzane, invités lors de leurs débuts scéniques et dont on connaît aujourd'hui le formidable parcours.
Point de cristallisation dans de nombreuses manifestations, la mobilité demeure, comme les années précédentes, au centre des préoccupations. Des navettes relient le site à la gare ferroviaire et à l'aérodrome, deux endroits capables à eux seuls d'accueillir plusieurs milliers de véhicules.
Côté musique, deux podiums principaux de taille quasi identique se côtoient, la Place des Arts et la Scène PV, tandis que deux estrades plus modestes accueillent des artistes émergents. Il est loin le temps où les planches iconoclastes baptisées Magic Mirrors, empreintes de magie et de mystère, valaient à elles seules le coup d'œil. L'adage « On ne peut pas être et avoir été » prend ici un sens tout particulier !
Il est de tradition que cette première journée soit réservée à un auditoire davantage enraciné dans la culture rock. Ce sera on ne peut plus vrai aujourd'hui !
Lorsque votre serviteur foule enfin le sol namurois, il se presse vers la scène PV pour y découvrir les vétérans de Pony Pony Run Run.
Confidence pour confidence, votre serviteur guettait d'une impatience à peine dissimulée le retour sur les planches du trio nantais, disparu des radars depuis une dizaine d'années.
« Intro » à peine amorcée, le ciel namurois s'invite à son tour dans l'équation : les premières gouttes tombent sur le site d'Ecolys au moment précis où le trio attaque son set. Le chanteur, pince-sans-rire, ne laisse pas passer l'aubaine et lâche, sourire en coin, que le timing est « relativement bien choisi ». La formule fait mouche et donne d'emblée le ton d'une soirée où l'autodérision servira de parapluie.
Sur les planches, difficile d'ignorer que les frangins Réchin Lê Ky-Huong et leur acolyte Antonin Pierre ont quelques années de plus dans le coco depuis leurs premiers pas médiatisés. Le temps a œuvré, mais l'énergie, elle, n'a visiblement pas pris une ride.
Vêtu d'une espèce de robe et de grandes chaussettes rayées, le guitariste arbore un look aussi improbable qu'assumé, à mi-chemin entre l'excentricité pop et le défi vestimentaire pur et simple.
Si dix années d'absence suffisent parfois à essouffler une monture, elles n'auront visé, chez Pony Pony Run Run, qu'à affûter le trot.
Sur les planches des Solidarités, ces vieux briscards ont prouvé, le temps d'un set aussi dense que direct, que l'on ne dresse pas si facilement un cheval fougueux : celui-là galope encore comme au premier jour.
Le ciel, lui, avait pourtant décidé de jouer les trouble-fête : une pluie battante s'est abattue sur le site au moment où le trio est monté sur les planches. Il n'en aura pourtant rien été. Malgré l'averse, c'est bien le feu qui a pris dans la fosse : ambiance électrique, chaleur immédiate, comme si Pony Pony Run Run avait pour vocation de sécher les nuages à coups de riffs.
L'entrée en matière file tout droit au but : « Intro » sert d'écurie de départ, puis « Can't Get Enough » lance immédiatement la charge, presto. « 1997 (She Said It's Alright) » et « Out Of Control » enchaînent sans reprendre souffle, le trio imposant d'emblée son évidence : synthés eighties acérés, guitares en lame de rasoir.
Les riffs, précisément, cisèlent chaque titre d'une précision chirurgicale, tandis que la basse, elle, martèle chaque note comme on frappe un métal encore chaud : section rythmique en forge, guitare en lame.
« Boom » et « Belong » creusent le sillon dans cette même veine incisive, avant que « Show Me » ne vienne rappeler à quel point l'écriture du trio a toujours su marier l'électro et la power pop sans jamais sacrifier l'un à l'autre.
Puis vient « Never Give Up », et le titre, ce soir-là, sonne moins comme une chanson que comme une profession de foi. Car s'il y a une chose que votre serviteur retiendra de cette prestation, c'est bien celle-ci : l'absence totale de lassitude chez des musiciens qui pourraient, à l'instar de tant d'autres formations revenues sur le devant des planches après une décennie de silence, se contenter de jouer les nostalgiques de service.
Rien de tel ici. Pony Pony Run Run n'est pas revenu pour ressasser, mais bien pour courir !
Et puis vient l'attendu et le nécessaire « Hey You », hymne générationnel s'il en est, dont les premières notes suffisent à ébranler la fosse. Et c'est là, précisément, que la foule offre au concert sa touche la plus inattendue : point d'adolescents en émoi, mais des rangs de vieux rockers aux cheveux gris, chantant chaque syllabe d'une ferveur intacte, comme on retrouve un serment d'adolescence qu'on croyait pourtant enterré. Le temps, décidément, ne mord pas sur tout le monde de la même façon, pas plus que la pluie, ce soir-là, n'aura mordu sur l'ardeur de la fosse.
En toute fin de prestation, quelques quidams sont conviés à rejoindre les planches pour un moment de danse collective, refermant ainsi la course sur une note tout aussi vive que l'ouverture, sans temps mort ni complaisance. Et franchement, à les voir se trémousser d'un enthousiasme plus débridé que chorégraphié (K-way passé par-dessus le manteau, pluie oblige), on pense davantage à une bonne blague partagée qu'à une démonstration de professionnels des parquets.
En tout cas, pluie battante, look décalé et tubes intacts, Pony Pony Run Run aura prouvé, sous l'averse, que son retour n'a rien d'un feu de paille.
Skip The Use compte parmi ces rendez-vous que votre serviteur ne pouvait manquer en cette après-midi namuroise.
Certains festivaliers, dans la fosse, semblent pourtant ignorer la formation qui va monter sur les planches dans quelques instants. Lorsqu'on leur rappelle qu'il s'agit du combo lillois porté par Mat Bastard, les regards changent et deviennent complètement médusés.
Normal : cette formation a atteint des sommets rarement approchés par un band rock hexagonal. Né en 2008 sur les cendres du groupe punk Carving, le quintette a publié un premier elpee éponyme en 2009, avant que « Can Be Late » (2012) ne lui vaille, l'année suivante, la Victoire de la musique de l'album rock. Séparé en 2016, le combo s'est reformé quelques années plus tard et livre aujourd'hui « Love & Anxiety », son tout dernier disque. Après les frasques solo de son frontman, le voilà de retour au complet, visiblement animé d'une envie intacte d'en découdre.
En fond de podium trône un grand cœur blanc : signe que la troupe est venue pour donner et recevoir de l'amour. Ce sera aussi le fil conducteur d'une prestation qui va marquer les esprits.
Les premières notes se perdent à l'horizon ; ça décoiffe sec ! Le son est bien rock. Malsain même. Et l'attitude, plutôt punk.
Dès « Anxiety », qui ouvre le bal, la mécanique impressionne : ce n'est plus une simple bande de potes surexcités, mais bien une machine de guerre rodée, où chaque musicien connaît sa place au millimètre près. Le batteur, en particulier, frappe ses fûts d'une vigueur qui confine à la démonstration de force, un jeu musclé, sec, qui cravache littéralement le tempo et tient la salle en respiration.
« Good Old Days » et « Say That You Love Me » confirment cette impression : le quintette, professionnel jusqu'au bout des doigts, ne laisse rien au hasard, ni les transitions, ni les silences calculés, ni les montées en tension.
Les riffs, eux, restent entraînants, irrésistibles. « Second Love » puis « Silence » font sautiller, déhancher, pogoter toute une fosse déjà acquise. Un noyau réunissant plusieurs dizaines de personnes s'agite, corps contre corps, telle une offrande servie au grand sioux qui la leur avait demandée.
Sur les planches, la mise en scène distille son propre mystère. L'un des guitaristes porte une cagoule cloutée, lui conférant un côté bourreau : jamais son visage ne sera dévoilé. Le secret reste total ! Le préposé aux synthés, lui, arbore une cagoule plus sobre, rouge, laissant deviner ses yeux.
Par intermittence, des images défilent en fond de podium, mettant en scène des personnages eux aussi cagoulés. Décidément, la cagoule est maîtresse des lieux.
« We Are Good » et « Ghost » relancent la machine, avant que le frontman n'égrène quelques tubes qui ont marqué les vingt ans de tout un pan de la fosse, à une époque où la radio nationale belge s'appelait encore PureFM, devenue depuis Tipik, selon ses dires, sous les rires du public belge, qui, lui, ne reste jamais insensible aux joutes verbales du gaillard.
À un moment parfaitement inattendu, un gamin tranquille, accompagnant ses parents, est gentiment pris pour cible par Mister Bastard. Hissé sur les planches, il devient l'espace de quelques minutes un véritable compagnon de route. Pour le remercier de cette collaboration brève mais intense, le généreux chanteur lui offrira, ainsi qu'à ses parents, une place pour le concert que le combo donnera prochainement au Cirque Royal de Bruxelles.
Celui dont les frasques sont connues et reconnues invite ensuite les quidams à scanner un énorme QR code projeté sur les planches : « une place achetée, une place gratuite », lance-t-il, au grand désarroi des membres de son équipe. Mais personne ne parvient à effectuer la manœuvre, le réseau internet étant totalement indisponible à ce moment précis. Du grand n'importe quoi, assumé et savouré.
« Cup Of Coffee », « PIL » et « People In The Shadow » referment la partie la plus incisive du set, toujours portée par cette même rigueur d'exécution qui distingue les grands rodés des planches des simples entertainers.
Un pogo plus tard, les musiciens s'offrent, en guise de dessert, un moment de pur bonheur : plongés dans la fosse, ils livrent une reprise punk et furieuse de « Boys Don't Cry » du mythique The Cure. Osée, mais magistrale.
L'équipe s'éclipse alors, tandis que retentit « Porcherie » et son fameux refrain « La jeunesse emmerde le Front national » du band Bérurier Noir.
Amour, mystère et anarchie : Skip The Use n'a, décidément, rien perdu de son insolence.
Changement radical d'ambiance sur la scène PV : après les vieux briscards, place à la nouvelle génération, celle de Sam Sauvage, jeune auteur-compositeur-interprète venu du Boulonnais et révélé au grand public par ses clips postés sur Instagram.
Il affiche un air de dandy, un peu à la manière de Pierre De Maere, que les Solidarités ont eu le plaisir d'accueillir lors d'une précédente édition.
Il grimpe sur les planches, l'air hagard et complètement désarticulé, engoncé dans un costume mal ajusté. Ses musiciens sont habillés tout de blanc, la panoplie assumée des gars qui n'ont jamais vraiment su comment se tenir en société, mais qui en ont tiré une signature.
Auteur-compositeur-interprète, Sam Sauvage jongle aisément entre chanson et pop française, un équilibre qu'il confirme d'entrée dès « Les Gens Qui Dansent (J'Adore) », ouverture idéale où l'on perçoit, çà et là, des intonations à la Stromae, mâtinées d'une écriture bien plus corrosive. Les cheveux hirsutes à l'instar d'un savant fou, le jeune homme emmène immédiatement son auditoire dans son univers déluré et instable.
« Le Chant Des Sirènes » ouvre ensuite une parenthèse plus feutrée, presque envoûtante, où la voix grave et suave du chanteur, déjà reconnaissable entre mille, prend toute sa dimension. La comparaison à l'énergie de l'ouverture n'en est que plus saisissante.
Épaulé par ses comparses, Sam évoque, sur « J'Suis Pas Bo », des moments de malaise liés à son apparence et une quête d'identité artistique à travers son style. Aujourd'hui, à le voir sur les planches, force est de constater qu'il semble avoir largement surmonté cette période difficile, l'autodérision ayant visiblement pris le pas sur la gêne.
Entre liberté, désamour et jeunesse désinvolte, le garçon solitaire s'épanche encore un peu plus sur « Ne T'en Fais Pas Pour Elle », avant qu'un clin d'œil appuyé à ses propres origines ne vienne ponctuer le set : sur « Boulogne », référence directe à sa ville natale, la fosse découvre un Sam Sauvage plus ancré, presque nostalgique, loin de l'image de dandy parisien qu'on voudrait parfois lui coller.
« Hypocrisie » et « Je Ne T'aime Plus » enchaînent, incisifs, enrichis par des textes délicats à la fausse candeur, grâce auxquels l'artiste est parvenu, en très peu de temps, à s'attirer la sympathie d'un auditoire pourtant pas nécessairement acquis à sa cause.
Puis vient « Un Cri Dans Le Métro », récit urbain et poétique où l'on retrouve toute la plume ciselée et romantique d'Hugo Brebion, à l'état civil. « Avis De Tempête » relance ensuite la machine sur un tempo plus mordant, avant que « Garder Le Sourire » ne vienne, l'espace d'un refrain, jouer les contrepoints lumineux dans un répertoire pourtant volontiers désabusé.
Malgré ses apparences, sa dégaine et ses pas hésitants, le bonhomme promet qu'il n'est « Pas Bourré », sous les cris hilares d'une fosse déjà largement conquise.
« La Fin Du Monde » referme les débats sur une note à la fois grinçante et tendre, fidèle à l'esprit d'un artiste qui n'a jamais cherché à choisir entre gravité et légèreté.
Après une prestation d'à peine une heure, Sam Sauvage a gagné son pari : dévoiler son univers, et gagner la sympathie d'un auditoire qui, pour une bonne partie, n'était pas nécessairement venu pour lui.
Il fait nuit noire lorsque les vétérans d'Orchestral Manoeuvres In The Dark (plus connus sous l'acronyme OMD) montent sur les planches.
La pop et le rock, en général, ont connu un nouvel essor dès le début des années 80, et notamment sous une forme plus électronique. Les synthés et les boîtes à rythmes se sont donc intégrés à la solution sonore, quand ils ne se sont pas substitués à l'instrumentation organique. Un choix qu'a opéré, dès l'origine, ce duo anglais.
Le light show discret se mêle à l'obscurité, alors qu'on entend les premières notes d'« Atomic Ranch », suivies de celles d'« Isotype ». Deux morceaux au son très contemporain, davantage instrumentaux qu'à vocation de tube, qui constituent une entrée en matière atmosphérique typique du duo. De l'électronique, de l'intelligence dans la composition, et cette dose d'on-ne-sait-quoi qui creuse la différence.
La fan base namuroise est peuplée de sexagénaires assumés, cheveux gris fièrement portés, ventre nostalgique et peau burinée par les décennies. L'âge et la sagesse font bon ménage !
Faut dire que la formation fondée par Andy McCluskey (chant, basse, guitare) et Paul Humphreys (chant, claviers) en 1978 a enregistré son premier single, « Electricity », en 1979, et son premier album, éponyme, début 1980.
Contrairement à ce que d'aucuns pourraient croire, cette étape belge ne s'inscrit pas dans une tournée d'adieu : la « Summer of Hits Tour » qui les mène cette année à travers l'Europe se veut avant tout une célébration de leur répertoire, quarante-huit ans après leurs débuts.
Les deux amis semblent impressionnés par l'accueil très chaleureux que leur réserve la fosse noire/jaune/rouge.
Le décor est minimaliste. Un écran géant est dressé en toile de fond. Paul Humphreys est planté à droite devant son synthé. Un autre préposé au clavier est posté à gauche du podium. Le batteur s'installe légèrement en retrait, son kit recélant des fûts en tout genre. Vêtus de noir, ils affichent tous la soixantaine bien sonnée. Ils sont perchés sur des estrades, ce qui permet de les distinguer très distinctement.
« Electricity » embrase véritablement le set. La communion s'opère rapidement entre les musiciens et la fosse. Andy devient complètement hystérique. Sans doute peu doué pour la danse, son corps est tout à coup pris de saccades violentes, ses bras ne cessent de rouler, tandis qu'il arpente la scène de long en large. Une attitude qui va perdurer l'intégralité du set. Son visage dégouline de sueur.
Parfaitement à l'aise tant à la guitare qu'à la basse, il reste proche de son public, venant régulièrement taper ses paluches dans celles de ceux qui ont la chance d'assister au show, près des barrières.
« Messages » puis « History Of Modern (Part I) » creusent ensuite un sillon plus nostalgique, rappelant de bons vieux souvenirs à celles et ceux qui les ont connus à l'époque. Une période que les moins de vingt ans ne peuvent, eux, pas connaître.
À 67 ans, la voix d'Andy McCluskey reste quasiment intacte, un exploit au regard de tant d'autres artistes de sa génération.
Pour « (Forever) Live And Die », Andy se consacre au clavier, tandis que Paul se charge des vocaux. Contrairement à son comparse, sa voix souffre, épisodiquement, de quelques petites faiblesses. « If You Leave » et « Souvenir » enchaînent, imparables.
« Joan of Arc (Maid of Orleans) » constitue le point d'orgue. La jouissance onirique est alors à son comble, la fosse au bord du malaise, l'ambiance à son paroxysme. Andy invite l'auditoire à frapper dans les mains pour accompagner cette fameuse rythmique syncopée dont le duo a le secret.
« The Rock Drill » et « Veruschka », tous deux issus de leur dernier opus en date, « Bauhaus Staircase », prouvent que le tandem n'est pas venu uniquement pour ressasser le passé.
Retour ensuite aux classiques : « So In Love » ne manque pas d'attrait.
Le duo aime la Belgique. Pour le lui rappeler, il se lance dans une « Locomotion » qui n'a pas pris une ride, un des plus gros succès du groupe dans le pays, à l'époque de sa sortie.
« Sailing On The Seven Seas » relance une dernière fois la machine, avant que « Enola Gay », caractérisé par ses beats froids et synthétiques, ne signe le clap de fin d'un concert qui restera ancré dans les mémoires. Une chanson aux relents particuliers, puisqu'elle narre l'histoire de l'avion qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima. Une tragédie de l'histoire de l'humanité, transformée et embellie ici par la seule puissance de la musique.
Sous l'effet de l'émotion, Paul et Andy viennent saluer chaleureusement une fosse décidément très réceptive, alors que le sample continue de produire, durant de longues minutes, cette rythmique devenue un véritable hymne.
Ne leur faites pas l'injure de les traiter de vieux ringards. Non ! Durant plus d'une heure, ils ont accompli un travail éblouissant, extraordinaire, bien loin des archétypes du genre.
Résistance, résilience, résurgence : Andy et Paul sont peut-être des papys, mais des papys qui n'ont manifestement pas fini de faire de la résistance.
Girls In Hawaii ne s'était plus produit depuis plusieurs années, à l'exception de la tournée célébrant les vingt ans de son premier opus, « From Here To There », en 2023, qui avait rempli l'Ancienne Belgique quatre soirs durant.
Né au début des années 2000, le quintette s'est imposé au fil du temps parmi les repères de l'indie rock européen. De « From Here To There » (2003) à « Nocturne » (2017), en passant par « Plan Your Escape » (2008) et « Everest » (2013), la formation a bâti, disque après disque, un univers musical qui accompagne toute une génération d'auditeurs, celle qui a grandi à ses côtés, et qui se retrouve ce soir sur la plaine namuroise.
Cette étape des Solidarités s'inscrit dans la tournée européenne relancée cet été, amorcée par une semaine de résidence et de répétitions au Manège de Mons. Elle accompagne la sortie annoncée d'« Eldorado », cinquième album du quintette et premier chez Capitane Records, attendu pour ce mois de septembre, soit quelques semaines à peine après ce passage namurois. Une manière, pour la formation, de rôder son nouveau répertoire directement devant l’auditroire, avant même que le disque ne soit dans les bacs.
Sur les planches, cinq silhouettes bien connues du public belge s'installent sans effet inutile. Pas de mise en scène tapageuse, pas de superflu : Girls In Hawaii a toujours préféré laisser parler la musique plutôt que l'esbroufe visuelle, et cette philosophie se confirme d'entrée. La foule s'est déplacée surtout pour entendre, moins pour voir !
Le combo ouvre le bal par « Is It Happening Right Now? », titre extrait du disque à paraître et premier à avoir été porté aux oreilles des auditeurs radiophoniques. Le morceau oppose matières organiques et textures synthétiques, invite à lever les yeux vers le ciel et à savourer l'instant présent : un choix d'ouverture qui sonne presque comme un manifeste, celui d'une formation qui refuse de se contenter d'un simple exercice de nostalgie.
L'accueil se révèle chaleureux, la fosse accompagnant déjà les premiers refrains d'un titre qu'elle découvre pourtant à peine. Très vite, « Eldorado », lui aussi inédit, dévoile une écriture plus rythmée, plus brute, presque conceptuelle, qui déroute agréablement une partie de l'auditoire, davantage habitué aux mélodies plus feutrées du quintette.
Le souvenir de Denis Wielemans, ancien batteur du combo disparu dans un accident de la route en 2010, demeure présent lors des concerts de Girls In Hawaii. « Misses », extrait d'« Everest », lui adresse un hommage sobre et sensible, nourri d'une retenue qui en dit plus long que n'importe quelle emphase. Ce disque, né dans un contexte de deuil et de reconstruction, reste sans doute l'un des plus accomplis de leur parcours, et son empreinte continue, plus de dix ans après, de planer discrètement sur chacune de leurs prestations.
L'atmosphère gagne peu à peu en tension. Sur l'entraînant « Found In The Ground », le batteur imprime sa cadence à la charley, à la ride, à la caisse claire et à la grosse caisse, d'une régularité métronomique qui tranche sur la fougue apparente du morceau. La voix légèrement éraillée du chanteur, elle, prend tout son relief, portée par des harmonies vocales soignées qui rappellent à quel point le quintette a toujours cultivé un sens aigu du détail.
« Not Dead » suit, titre qui retrouve une place de choix dans le nouveau tour de chant de la formation, résonnant presque comme une affirmation, ce soir-là, tant le combo semble avoir traversé les années sans jamais réellement s'essouffler.
« Drifting In The Summer Rain » et « Birthday Call » alternent ensuite inédit mélancolique et pièce plus ancienne, extraite de « Plan Your Escape », preuve que la formation n'a jamais rompu le fil entre ses différentes époques : les nouvelles compositions cohabitent naturellement auprès de celles d'il y a près de vingt ans, sans rupture de ton ni effet de couture visible.
La précision instrumentale, constante tout au long du set, se confirme sur « Who's To Blame », « Guinea Pig », respectivement extraits d'« Eldorado » et de « Nocturne », et « Not Your Fault », où rythmique syncopée et chœurs dessinent un ensemble aux couleurs nettes. Plus de deux décennies après ses débuts, le quintette conserve une réelle force de proposition, loin d'une formation qui se contenterait de vivre sur les acquis de son répertoire passé.
Quelques minutes plus tard, l'incontournable « Switzerland », où l'électro et le piano servent la mélodie, ravive l'élan du combo et rappelle, s'il en était besoin, sa capacité à concilier délicatesse mélodique et efficacité live. « Rorschach », tout en guitares saturées, est aussitôt servi dans une tension maîtrisée, le morceau gagnant en intensité jusqu'à son ultime déflagration.
Avant de quitter les planches, le combo livrera évidemment une parenthèse attendue, « Flavor », caractérisée par son intro de basse répétitive. Un titre qui referme finalement les débats dans une dernière montée en intensité, laissant le public namurois dans un état d'épuisement heureux.
Girls In Hawaii signe un retour solide aux Solidarités, sans renier vingt ans de répertoire, et confirme sa place parmi les formations majeures de l'indé-pop belge.
La soirée se refermera un peu plus tard sur Faithless, tête d'affiche de cette première journée de festival. Votre serviteur n'aura hélas pas eu l'occasion d'assister à cette ultime prestation, la fatigue et la générosité de la programmation ayant eu raison de sa présence jusqu'au bout de la nuit. Aux dires de ceux qui y étaient encore, le combo londonien aurait clôturé les festivités dans l'énergie qu'on lui connaît. De quoi, sans doute, nourrir un prochain compte-rendu.
(Organisation : Les Solidarités)