Delta Groove est un label californien. Il est sans aucun doute un des plus actifs et dynamiques dans l’univers du blues, aujourd’hui. Croisons donc les doigts afin qu’il poursuive cette route le plus longtemps possible et que son boss, Randy Chortkoff, puisse continuer sa mission au service du blues. Et il est fier de ses choix, l'ami Randy! Et en particulier celui d’avoir signé les Hollywood Blue Flames. Qui viennent de commettre un nouvel opus ou plus exactement un double album. C'est-à-dire "Road to Rio" accompagné d’un 2ème elpee. Baptisé "Larger than life", ce dernier réunit des enregistrements ‘live’ inédits issus de leur première incarnation sous le patronyme de Hollywood Fats Band. Cette œuvre est également un pari, car ces musiciens militent également hors du cadre des H.B.F. et ne peuvent raisonnablement reproduire cette expérience sur les planches. Mais, l'important, c'est le blues, c'est le feeling, c'est le plaisir d'entendre ces musiciens qui véhiculent leur flamme musicale. Vous avez tout à fait raison, Mr Chortkoff! Qui sont donc les Blue Flames actuels? Les anciens, le chanteur harmoniciste Al Blake, le pianiste Fred Kaplan, le bassiste Larry Taylor et le batteur Richard Innes ainsi que le jeune guitariste noir, Kirk "Eli" Fletcher. En 2005, "Soul sanctuary" était déjà paru chez Delta Groove. Ce nouvel opus, "Road to Cairo", est le fruit de plusieurs séances d'enregistrements opérées entre 1996 et février 2006.
Le titre maître ouvre la plaque. Fred Kaplan se réserve l'orgue Hammond. La guitare de Fletcher est bien amplifiée. Al Blake chante cette plage nerveuse, très contemporaine. Kirk ne tient guère en place et ne peut attendre bien longtemps avant d'éclater dans un solo détonant. "Everyboy's blues" baigne au sein d’un blues de bonne facture. Faut dire qu’il est interprété par des serviteurs qui ont tellement d’années d’expérience. Al Blake assure les vocaux. Le tempo imprimé par Innes prend une coloration très John Lee Hooker ; une tonalité renforcée par le travail rythmique de Fletcher et le piano de Kaplan. "Coffee grindin' man" macère dans le Chicago Blues. Celui de la grande époque des 50s : très Southside. Le piano est passé à l'avant-plan. Al se met à souffler comme Sonny Boy II. Que du bonheur! Et on retrouve cette même ambiance tout au long de "Long black Cadillac". De nouveau plus contemporain, "Steady rollin' est hydraté par l’orgue. Les cordes sont généreuses. S’appuyant sur une rythmique chère à Billy Boy Arnold, la sensibilité de l'harmonica est, pour la circonstance, bien plus proche de Little Walter. Instrumental, "Gumbo grinder" date de plus de 10 ans. Interprété sous la forme d’un trio, il implique Fred, Richard et Larry ; un vrai gumbo louisianais qui sonne très New Orleans et flirte avec le boogie woogie. Al Blake chante "Gona away" en s’accompagnant à la guitare acoustique ; un blues envoûtant au cours duquel, son célèbre ami, Kim Wilson, souffle passionnément dans son harmonica. Autre instrumental, "3rd degree burn" met en exergue toute la verve et l'inventivité du guitariste Eli Fletcher, véritablement impressionnant dans son style. Al Blake s’inspire manifestement de Howlin’ Wolf pour attaquer "Let's rock a while". La rythmique est efficace. Al double la guitare et l'harmo. Tout le talent de Blake à l’harmonica éclate sur " Dr Black's boogie", un troisième instrumental brillant, puissant, au cours duquel on ne peut s’empêcher de penser à Little Walter, Junior Wells ou encore James Cotton. Chatoyant, le "Sharpest man in town" de LC McKinley implique Tom Fabre au sax ténor. Cet elpee bénéficie encore de trois bonus tracks rehaussés par la présence de Junior Watson. Ce génie des cordes a souvent été à leurs côtés. Il était probablement le seul à pouvoir rivaliser avec Hollywood Fats. Son talent, sa technique, sa puissance et sa présence. Sa collaboration est prodigieuse tout au long de "Junior's boogie rocket". Et on le retrouve, bien sûr, lors de l’adaptation du "Let me love you" de Willie Dixon et le "Honeydripper" de Roosevelt Dykes.
Le deuxième cd s’ouvre par "Fats fries one". Le changement n'est pas radical mais le son est différent. Un démarrage extraordinaire ! Hollywood Fats est au sommet de son art. Sa technique et sa vitesse d'exécution sont absolument déroutantes. Mais cette plage est un véritable mystère : pas de date ni de lieu d’enregistrement. Pas de renseignements relatifs aux musiciens en présence. Une chose est sûre : c'est bien ce diable de Fats qui est aux cordes! "Nasty boogie woogie" est une bien curieuse plage. Fred Kaplan tire son épingle du jeu au piano. Il est soutenu par Larry Taylor à la basse et John Boudreaux aux drums ; mais c'est Hollywood Fats qui chante ou plutôt présente et shoute d'une voix bien chaude. La reprise du célèbre "Sidetracked" de Freddie King a été enregistrée sur une cassette portable au Belly Up Tavern. En 1980. Le son est loin d’être hi fi ; mais les instrumentistes affichent ici une classe incomparable. Deux plages ont été immortalisées lors de l’édition 1979 du Monterey Jazz Festival. En backing band du shouter saxophoniste, Eddie ‘Cleanhead’ Vinson : "Kidney stew blues" et "Cleanhead blues". Deux superbes fragments au cours desquels les parties de saxophone et de guitare valent le détour. Toutes les dernières plages ont été immortalisées au White House de Laguna Beach. En 1980. Un concert exceptionnel qu’il aurait fallu ne manquer sous aucun prétexte. Le niveau musical flotte au-dessus de la norme. La version de "Shake rattle and roll" est de la pure dynamite. L’explosivité du guitariste fait des ravages. Fred Kaplan se déchaîne sur son vieux piano. Une plage qui vaut à elle seule l'achat de ce double album! Et je le répète une nouvelle fois, si le son n'est pas parfait, la prestation des musiciens nous entraîne dans un autre univers. Al Blake se réserve l'harmo pour exécuter le "This little voice" de AC Reed. Un autre shouter fait son entrée sur scène : Roy Brown. Il chante "Love for sale", un slow blues fiévreux et participatif, ainsi que le jump blues "Boogie woogie blues", caractérisé par la présence d’une guitare qui refuse de rendre l'âme. Ce superbe recueil s’achève par "Motel time". Fats se consacre, pour la dernière fois, aux vocaux. Un album absolument indispensable. Mais également un hommage vibrant à Michael Mann, alias Hollywood Fats, qui nous a quittés, victime d'une crise cardiaque, il y a tout juste vingt ans…