L’appel à débrancher des Burning Heads

La formation skate punk orléanaise Burning Heads vient de partager un second extrait de son nouvel opus « All Fired Up ». Attendu pour le 16 octobre 2026, ce disque succède au titre « SOS 2 » publié début septembre. À l'aube de ses quatre décennies de…

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Suede

Brett de scène ou Brett de cirque ?

Pour repérer Brett Anderson, le chanteur de Suede dans le palace bruxellois où il reçoit les journalistes, pas besoin d'une tête chercheuse. Le grand gaillard –sorte de Valentin le Désossé en quête de sa Goulue– a remplacé le chapeau déformé par une belle mèche transversale qui lui barre les sourcils. Il tranche nettement d'avec tous les autres clients. Son accoutrement d'abord, ses manières surtout, font ‘star en terrain conquis’. Tout est noir chez lui, parce que c’est une couleur qui vous investit quasi immédiatement d’une apparence d’artiste, allez savoir pourquoi… Les cheveux ? Noirs. La chemise ? Noire. La barbe d'un jour ? Noire. Le jeans ? Noir. Les chaussettes ? Noires. Les yeux ? Bleus…

Brett, chanteur-leader à la grosse boucle d'oreille en argent, est évidemment présent pour présenter ‘Coming up’, son nouvel album, le 3ème de Suede, le plus ambitieux peut-être, le plus réussi sans doute. Parce que, pour une fois, le groupe anglais a mis en sourdine son immense arrogance pour vraiment travailler un disque qui contient, dès lors, de très bons moments (‘Film star’, par exemple). "‘Coming Up’ n'est pas un album moins sophistiqué que ‘Dog Man Star’. Disons qu'il est sophistiqué différemment", avoue un Brett sans trop de sympathie, mais sans trop de prétention non plus…

Eclipse volontaire

L'album dure 43 minutes, c'est-à-dire à peu près exactement la durée d'un bon vieux vinyle... "Là, c'est un hasard. En fait, on recherchait un format plus pop, plus direct, on voulait aller à l'essentiel. Le but était de réunir une dizaine de chansons, les plus immédiates possibles, quitte à en éliminer certaines. Les CD, selon moi, sont actuellement beaucoup trop longs. Et on perd quelque chose à ainsi rallonger la sauce. L'impact est dilué. On a donc choisi de choisir, si je peux ainsi m'exprimer."

Brett ne masque pas que ce disque-ci est important. Pas parce qu’il s’agit du 3ème elpee de Suede et que traditionnellement, c'est un disque qui ‘installe’ un groupe, mais les circonstances sont telles que Suede, monté au pinacle par une presse dithyrambique et quelque peu décalée, joue gros ; ca passe ou ça casse, comme on dit... "Bien sûr qu'il y a de l’enjeu, la vie est un grand enjeu. Chaque album est un pas important, il faut se concentrer pour qu'il soit le meilleur possible. L'échec, c'est la même chose, tu dois l'envisager! Ce n’est d’ailleurs pas propre à la musique ! L'échec, dans la vie, on y est confronté tôt ou tard. Mais là, j’ai une grande confiance : l'album que nous avons réalisé est excellent, j'en suis sûr. Je n'ai donc même pas à évoquer la possibilité qu'il se plante!"

Faut dire aussi que depuis l'éclipse volontaire de Suede, un autre groupe anglais a obtenu un retentissant succès mondial qui pourrait faire de l'ombre à Brett et ses sbires. "Non, Oasis n’est pas un sujet dont tout le monde me parle, contrairement à ce que tu crois... Mais je veux bien l'aborder. Pour dire qu'il n'existe pas de parallèle à établir : notre musique n’a rien de comparable."

Mais enfin, Brett, leur succès risque quand même de ternir, juste un petit peu, l'image flamboyante de Suede, non ? "Chacun doit miser sur ses qualités propres. Je veux bien qu'il y ait entre les groupes une certaine forme de compétition. L'émulation peut être bénéfique. Mais en aucun cas, elle ne doit tourner à l'obsession, parce que ce ne serait sûrement pas bon pour la créativité de l'un ou de l’autre…"

Du charme des répétitions

Pendant les deux ans où il a n'a pas été très présent dans les médias, Suede a répété intensivement, presque jusqu'à plus soif. Après le départ du guitariste Bernard Butler –responsable des compositions de deux premiers disques, il avait claqué la porte lors de l'enregistrement de ‘Dog Man Star’– il s'agissait d'apprendre à se connaître, vu l’arrivée de deux nouveaux membres : Richard Oakes, jeune guitariste inconnu au bataillon, mais à qui Brett, seul contre tous, a toujours accordé une confiance sans limites, et Neil Codling, cousin du batteur et premier claviériste à rejoindre officiellement le groupe. "Après ces différents changements de personnel, il fallait que nous donnions l’impression d’être un vrai groupe, pas une belle construction hi-tech montée en studio. On a choisi les répètes et je crois que c'était la bonne direction à prendre. C'était de toute façon nécessaire pour devenir un groupe soudé, qu'on sente cette alchimie particulière entre nous…"

Pourtant, la chanson ‘Chemestry between us’ ne parle pas vraiment des relations à l'intérieur du groupe. "C'est plutôt une chanson sur la drogue", explique Brett. Grand défenseur de l'ecstasy, le chanteur aborde fréquemment le sujet au cours de ses interviews, particulièrement en Angleterre. Alors Brett, c'est toi qui aimes en parler ou ce sont les affreux journalistes qui t'y forcent continuellement ? "Sans doute un peu des deux. C'est vrai que j’aime causer de la dope. Mais je crois aussi que certains journalistes m'y entraînent, estimant que le sujet est vendeur".

Sur le nouveau disque, on peut être un chouia irrité par les effets de voix élaborés à l'électronique. De la réverbération au max, de l'écho en pagaille... On ne supporte plus sa voix quand elle est nature, mon bon Brett ? "Ce n’est pas la raison. Plutôt par goût personnel. Et puis, je sens que la mode va conduire à ce genre d'effets de voix. Je ne peux dire autre chose… "

Une nouvelle fois, dans ce genre de décision, Suede montre tout l'excès dont le groupe est coutumier. Pourquoi se sent-on toujours obligé d'être excessif chez Suede "C'était peut-être vrai dans le passé. J'ai peut-être montré cette tendance ; mais je n'éprouve plus ce sentiment aujourd’hui. Je suis le chanteur d'un groupe. Mon extravagance est naturelle et sincère, d'ailleurs elle ne marcherait pas si elle était feinte ! Sur scène, je n'ai jamais eu l'impression d'incarner un personnage, d'avoir un rôle à jouer. Jamais! Parce que j'y suis moi. Cela dit, je comprends que les gens se posent la question. Même après être monté des centaines de fois sur scène, je ne peux pas affirmer qu’il soit tout à fait normal de chanter devant les gens, d'être le frontman d’un groupe de rock… J’aurais pu devenir une caricature, un chanteur à la Marc Almond, mais je suis quelqu’un de nature. Je reste très spontané, même sur scène."

Questions nulles et à chier

Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment?

Les oiseaux et le trafic essentiellement

Tu veux dire les Byrds et Traffic, c'est ça?

(rires) Non, non, le chant des oiseaux et le bruit du trafic...

Je voulais parler de musique...

J’avais compris. J'écoute beaucoup de trucs, des trucs nouveaux, et les classiques comme Bowie, les Sex Pistols.

Tu as été les voir sur scène?

Non, non, je suis beaucoup trop jeune pour les avoir vus sur scène.

Je voulais dire : récemment, suite à leur reformation...

Quelle reformation? Franchement, s'ils se sont reformés, je n'en ai rien à foutre.

C'est vrai que tu n'as jamais lu de livre?

Pas tout à fait, j'ai dû en lire l'un ou l'autre, dont ‘1984’ de George Orwell, qui est bien. Sinon, lire c'est emmerdant. Je ne lis pas.

Tu es plus heureux aujourd’hui que pendant ton adolescence?

Je crois, oui. Même si l'adolescence est une période de découvertes exaltantes. J'ai gardé de très bons souvenirs de la première fois où j'ai fait l'amour, de la première fois où j'ai pris de la drogue.

Si quelqu'un devait reprendre Suede, tu préférerais que ce soit qui?

(long silence) Frank Sinatra !

Pour l'argent que ça pourrait te rapporter?

Oui, bien sûr... Indépendamment de lui, je serais flatté si Kate Bush nous reprenait. Jacques Brel aussi, ce serait bien…

(Article paru dans le n° 46 de septembre 1996 du Magazine Mofo)

 

Placebo

Ne pas brûler les étapes

Écrit par

Si Brian Molko, le leader de Placebo s’exprime dans un français quasi parfait, c’est qu’il a vécu une partie de sa jeunesse au Luxembourg, comme les deux autres membres d’un groupe qui compte un bassiste suédois. Tout cela n’empêche pas Placebo d’être une formation très anglaise, même si –et ce n’est pas un canular !– elle vient de refuser de faire la couverture du Melody Maker ! Une première question à laquelle Brian Molko, notre interlocuteur, ne pouvait échapper…

Accepter de faire la couverture d’un tel magazine à un moment inopportun, c’est risquer de raccourcir, de compromettre, l’existence d’un groupe. Il ne faut pas brûler les étapes. Cette occasion se représentera à un moment plus propice, nous en sommes persuadés. Avant de signer notre contrat avec le label, nous nous sommes accordé 6 mois de réflexion. Un laps de temps que nous estimons indispensable avant de nous engager. Nous avons rejeté des tas d’offres, parfois alléchantes. Entre-temps, nous avons même opté pour la distribution indépendante. Nous ne prenons une décision que lorsque nous estimons qu’elle nous convient parfaitement, après mûre réflexion. Disons que nous préférons prendre des risques à long terme, plutôt que d’abattre nos meilleures cartes dans la précipitation…

En entretenant une image ambiguë et androgyne, un peu comme Marc Bolan de T. Rex le faisait début des 70’s, ne cherches-tu pas à réinventer l’esprit du glam ?

Pas consciemment, en tout cas. Jouer dans un groupe permet de dissimuler certains aspects de sa personnalité et de les exagérer pour manifester une certaine ‘distorsion dramatique’. Sur scène, on a l’opportunité de faire des choses qu’on n’oserait pas ou qu’on ne pourrait pas réaliser dans la vie réelle.

Tes chanteuses préférées sont Janis Joplin et Kristin Hersh. Pourquoi ? As-tu une perspective, disons, féminine de la composition ?

D’un point de vue vocal, ces deux femmes figurent, j’imagine, sur la liste des artistes qui m’ont marqué. Il y en a d’autres comme Polly Harvey, Kim Gordon de Sonic Youth, David Surkamp de Pavlov’s Dog ou Fergal Sharkey des Undertones. Leur timbre est assez haut, et tous ceux-là ont certainement inspiré les chanteurs dont le registre évolue dans les aigus.

A l’instar du punk, la musique de Placebo semble particulièrement énergique et agressive. Pourtant, votre style est davantage américain que britannique. Explication ?

Dans le recours à la guitare, je reconnais une influence majeure américaine, mais notre mentalité reste fondamentalement britannique. En fait, le mouvement punk qui nous a frappés, n’est pas celui qui a explosé en Angleterre en 76/77, mais plutôt la vague post-punk qui a sévi à New York fin des 70’s, début des 80’s ; celle de Sonic Youth, Swans et consorts… Maintenant, tout est fonction de l’attitude adoptée par l’auditeur. En Angleterre, nous sommes assimilés à la vague retro. Le succès récolté par la britpop s’inscrit dans ce contexte. Mais nous ne calquons pas notre répertoire sur celui d’un passé, aussi illustre soit-il. Nous avons digéré nos influences pour en extraire quelque chose de personnel, de nouveau.

Tu sembles intéressé par la vulnérabilité et la fragilité de la condition humaine. Dans une chanson, tu dis que depuis ta naissance, tu as commencé à te déprécier… As-tu peur de vieillir ? De contracter le ‘sida de l’âge’ ; comme tu l’écris si bien ?

Ce sont plutôt des métaphores nostalgiques qui traduisent la perte de l’innocence de notre enfance. C’est aussi la raison pour laquelle, nous aimons recourir aux instruments d’enfants, car ils dégagent des sonorités spécifiques… et une naïveté émotionnelle prodigieuse. C’est un peu comme lorsque j’ai entendu pour la première fois PJ Harvey. J’ai senti qu’une émotion nue, pure, une sensibilité très vulnérable s’en dégageaient. Nous essayons d’éliminer l’ironie et le sarcasme par la musique

Merci à Vincent Devos

(Article paru dans le magazine Mofo n° 46 de septembre 1996).

 

Morcheeba

L’origine de Morcheeba : une intervention divine

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Dans la veine intarissable qu'on appelle, faute de mieux, trip hop, les nouveaux venus britanniques de Morcheeba ont impressionné leur monde. Leur album, « Who Can You Trust? » est une petite merveille de soul mélancolique qui caresse voluptueusement les tympans. Les trois (très) jeunes membres du groupe, hyper sympas et drôles, sont passés par Bruxelles pour assurer la promotion de leur coup d'essai.

Paul Godfrey : Nous sommes des gens simples. On ne fricote pas avec d'autres groupes, on ne passe pas notre temps dans un milieu artistique pour y rencontrer des acteurs ou des poètes. On va au pub boire des verres et on rentre à la maison regarder la télé.

Vous acceptez qu'on qualifie votre musique de ‘soul’

Ross Godfrey : La soul est une influence incontestable. Marvin Gaye, en particulier. Il a enregistré un album en Belgique, « Sexual Healing ». C’était celui de son come-back ; alors nous sommes très contents d'être ici.
PG : Nos parents écoutaient la soul d'Atlantic, Motown, du blues et du RNB. Aujourd’hui, on qualifie de ‘rhythm 'n 'blues’, cette forme de swing américain incarnée par Boyzone. Mais pour moi, ce n'est pas ça, c'est Chuck Berry...
RG : La soul music contemporaine n’a plus d'âme (soul). La vraie soul, c'était Stax, Atlantic et Motown.
PG : C'est très difficile de garder à l'esprit une définition précise d'un style de musique, parce qu’il évolue au fil du temps. On a appelé la house, ‘garage’, alors que, perso, le garage est un mouvement né au cours des 60’s qui a donné naissance à des groupes très rock 'n roll comme les Yardbirds. On colle à présent cette étiquette sur de l'acid house ; c'est bizarre.

Massive et Portishead

Pourquoi la meilleure soul émane-t-elle pour l’instant d'Angleterre? Parce que contrairement aux Américains, vous n'êtes pas prisonniers du respect des aînés?

RG : Exactement. On ne respecte rien, on fait ce qu'on veut. C'est aussi pour cette raison que le punk est né en Angleterre.
PG : En Angleterre, un jeune peut acheter un album d'Oasis, puis se rendre le week-end dans une rave et danser toute la nuit sur de la techno. Les Anglais se foutent de ce qu'ils écoutent du moment que ça leur plaît. Aux Etats-Unis, quelqu'un branché sur le hip hop n'écoutera pas du rock. Là-bas, les musiciens jouent du rock, du blues ou de la soul, mais ne s'éloignent pas de leur ligne de conduite. Encore que ça commence à changer un peu. Avant, il y avait le rock et le heavy metal; depuis le grunge, la limite est plus floue entre les deux. En tout cas, on ne veut pas qu'on nous colle une étiquette: nous sommes à la fois soul, reggae, blues, hip hop, country...

Qu'a représenté pour vous le « Blue Lines » de Massive Attack?

PG : Ce qui a marqué, sur cet album, c'est que jusque là, personne n’imaginait qu’il était possible de chanter sur du hip hop. Massive a vraiment ouvert une porte. Cela dit, « Blue Lines » n'était pas assez basé sur les chansons, à mon goût. Quand l'album de Portishead est sorti, une seule voix se réservait le chant ! Enfin, un vrai groupe innovait. Portishead, ce sont des amis.

Au début, aviez-vous une idée précise de ce que vous vouliez créer ?

Skye Edwards : Je voulais chanter avant tout. Et devenir une star (rire général).
PG : Ne te contente pas de devenir une star ; on va faire de toi un ciel (jeu de mots sur star/étoile et ciel/sky).
RG : A l'origine de Morcheeba, il y a une intervention divine. Un grand éclair de lumière.
SE : Un éclair bleu.
PG : Plus sérieusement, j'ai toujours voulu faire de la musique et en vivre.

David Byrne craque

Un quatuor à cordes a participé aux sessions d’enregistrement de votre Cd. Explication?

PG : J'ai travaillé comme ingénieur du son pendant 5 ans dans des studios d'enregistrement ; ce qui m'a permis de voir pas mal d'instruments utilisés de manière très différente. J'ai ainsi assisté à des sessions de folk, de musique classique, de blues, de rock et de hip hop. Et je me suis souvenu de ce que j'aimais dans chacun de ces styles. Voilà.

Vous avez été surpris du résultat?

PG : Nous avons passé de longues heures à bavarder en compagnie du coproducteur. Et aussi à se saouler. Il a bâti notre studio et s'occupe de son entretien. Quand on a enregistré notre première démo, « Trigger Hippie », tout le monde a immédiatement été impressionné. Pourtant, à la fin des sessions, on s'est assis, un peu abasourdis, en se demandant si on aimait ou si on détestait ce qu'on venait de faire! Nous-mêmes, nous n'y comprenions rien ; alors on se demandait comment quelqu'un d'autre allait pouvoir y entrer. On ne comprendra jamais ce qui s'est produit.

La réaction unanimement enthousiaste a dû vous surprendre, alors?

 RG : Oui et non. On savait que notre musique était bonne. Mais on ne s'attendait pas à ce qu'autant de gens y adhèrent. Une très agréable surprise pour nous mais surtout pour notre maison de disques (rires).
PG : Parmi nos fans figurent nos meilleurs amis, et... David Byrne. Il a écouté notre musique par l'intermédiaire de Warner, aux Etats-Unis. Il était tellement impressionné qu'il voudrait qu'on coproduise son nouvel album. On doit le rencontrer. Pas mal, hein? Ca encourage, que quelqu'un qui a survécu dans le monde de la musique pendant 20 ans puisse encore dire de nouveaux venus: ‘C'est excellent et je veux travailler avec eux’. Hormis David Byrne on ne va pas multiplier les collaborations (production, coécriture) pour se concentrer sur notre propre musique. Il y aura quelques remixes, mais c'est tout.

(Article paru dans le n°45 de juillet/août 1996 du magazine Mofo)

The Afghan Whigs

Pas un long fleuve tranquille

Écrit par

ll émane de Greg Dulli, le leader d'Afghan Whigs, un impressionnant charisme. Rien à ajouter, le gaillard en impose. Il a de l’âme, de la soul... Surtout quand il est en grande forme, comme c'était le cas, il y a quelques semaines lors du concert de son groupe au Botanique. Greg –qui se présente comme un ‘accident né d'une femme de 18 ans et d'un homme à peine plus âgé’– était heureux ce soir-là. Le concert bruxellois était le dernier de la série européenne, et le chanteur allait pouvoir rentrer chez lui à Cincinnati (Ohio), avant de revenir ici, notamment pour le festival de T/W.

Paranoïa

‘Black Love’, le dernier album en date, est le sixième d'un groupe qui a mis longtemps à décoller, mais qui voit ses œuvres de jeunesse rééditées aujourd'hui. Pour ‘Black Love’, dont le titre est emprunté à une marque d'encens américain, Dulli s'est une nouvelle fois replié sur lui-même : par besoin, mais aussi sans doute un peu par obligation. "Peux pas faire autrement, dit-il. L'époque où j'ai composé les chansons de l'album est parmi les plus noires de mon existence. Je sortais d'un moment difficile, d'une période trouble. Je venais de rompre avec une copine que j'avais aimée énormément. Je suis un fataliste, mais aussi un romantique... Même si je me dis que l'amour est précaire, surtout quand on veut entretenir la passion, j'avais quand même tendance, après coup, à sombrer dans une déprime difficile à assumer!" Et puis, selon ses propres dires, Greg a souffert de ‘paranoïa’ à la suite d'une attaque en justice qu'il n'attendait pas. Une demoiselle qui avait été blessée –par un verre de bière– lors d'un concert du groupe il y a 5 ans au Texas, a tenté de faire cracher les Afghan Whigs, une fois qu'ils sont devenus célèbres. "Je ne sortais pratiquement plus de la maison, je m'y terrais, j'étais comme blessé dans ma chair. Le fait de pouvoir écrire de nouvelles chansons m'a permis de me libérer, d'expulser ces sentiments négatifs qui me démangeaient. J’étais mal dans ma peau, mais d'un autre côté, ces épreuves m’ont servi. Ce n'est pas pour rien si les chansons de ‘Black Love’ sont aussi intenses, aussi fortes, aussi poignantes. Elles sont à l'image des émotions que je ressentais à ce moment. "

Clarinettes et violoncelles

Il n'arrive donc pas à composer quand il est bien dans sa peau. Greg : « Je n'écris en tout cas jamais quand je traverse un vrai moment de bonheur. D'ailleurs, il ne sortirait probablement que des idioties. Mais quoi qu'on en pense et même si ça ne se voit pas, je suis capable de ressentir le bonheur et la joie, à très forte dose qui plus est... " S'il a fait son examen de passage, Greg a quand même réussi à concocter des chansons qui sonnent étonnamment spontanées et basiques dans un tel contexte. "C'est vrai qu'il reste au final des éléments très purs, très épidermiques qui existaient à la base de mes chansons. Mais nous avons aussi intégré des nouveautés qui amènent le disque dans de nouvelles directions. Je pense aux parties de clarinettes ou aux violoncelles de ‘Night By Candlelight’. Il y a aussi des percussions qui me semblent atypiques pour nous... ‘Black Love’ est un album tout en contrastes, ce qui m'est sans doute imputable à 100%. Je n'ai pas une vie qui est un long fleuve tranquille... Mais en tant que musicien, j'y trouve certainement une source d'inspiration."

Article paru dans le n° 44 du magazine MOFO de juin 1996.

Fun Lovin’ Criminals

Presque parfaits

Écrit par

Fondé en 1993, ce trio est devenu célèbre suite à la publication du single « Scooby Snacks », une chanson incluant des samples de dialogues, extraits des films ‘Pulp Fiction’ et ‘Reservoir Dogs’ de Quentin Tarantino. Et paru il y a quelques mois, leur premier opus, ‘Come Find Yourself’, constitue un des meilleurs disques de hip-hop crossover rencontré depuis un bail! Le trio est aussi invité au prochain T/W (le vendredi à Torhout et le samedi à Werchter). L'interview était donc presque obligatoire.

C’est Steve, le batteur, qui nous a servi d'interlocuteur. Même s'il est le dernier venu du trio, son rôle ne se limite pas à la batterie: comme Fast, il s'occupe aussi de la programmation des machines. Ce Fast, lui, c'est l'homme à tout faire ou presque, il cumule les rôles de bassiste, claviériste, harmoniciste et même de trompettiste! Mais c'est Huey, le 3e homme, qui est sans doute le plus important: il est guitariste et parolier. Ses racines sont clairement puisées dans le blues-rock et c'est peut-être la raison pour laquelle les Fun Lovin'Criminals pratiquent un savant mélange de la technologie des années 90 et d’éléments qu'on trouve à l'origine du blues, du jazz et du rock'n'roll. Un peu à la façon de Beck ou des Beastie Boys...

"Nous sommes compositeurs tous les trois, dit Steve, mais il y a de grandes différences entre nous, parce que nos centres d'intérêt et nos influences sont fondamentalement disparates, même si on se retrouve sur bien des terrains."

Le terrain de prédilection des FLC, c'est la scène. "Même si nous utilisons des machines très performantes, explique Steve, nous restons prioritairement un groupe live ! Il y a tant de gens qui savent tout faire en studio, mais peu sont capables de se produire en ‘live’, en tant que formation. En fait, 80% de chaque chanson est d'abord conçue sur sampler, avant que nous décortiquions l'ensemble et que nous y ajoutions de ‘vrais’ instruments. Nous avons toujours procédé de la sorte. C'est sans doute l'héritage de nos débuts accomplis au Limelight de New York : on débarquait avec nos bandes sous le bras, mais on jouait dessus en direct, à l’aide de nos instruments. Je crois que c'est la bonne méthode."

Huey, Fast et Steve se sont réunis en 93 sous la bannière d'un nuage de fumée et d'un goût commun pour le bizarre. Ils viennent d'une petite ville située à 3h de voiture de New York. "On s'est retrouvés ensemble à New York après avoir tâté de tous les genres, au sein de différents groupes. Perso, j'ai joué dans des groupes de rock assez classiques, mais j'ai aussi tâté du funk et même de la techno! Ce n'est pas nécessairement un mal ; ça nous a en tout cas donné le goût de l'éclectisme. On mélange tout, parce que ça nous fait poiler. Bien sûr, les journalistes nous attribuent plutôt l'étiquette hip-hop, ce que je comprends parfaitement, mais c'est un peu schématique. On sonne rap, mais pas rien que ça. Il y a d'ailleurs beaucoup de vocaux ‘live’ sur notre Cd."

Comme par exemple, sur cette reprise de ‘We have ail the time in the world’, le thème d'un James Bond (‘Her Majesty's Secret Service’), composé par John Barry, mais interprété initialement par Louis Armstrong.

Autoproduit

Le premier album des FLC (1) est autoproduit. C'est plutôt rare pour un groupe débutant, non? "Oui, c'est marrant. Pendant des semaines, on a bossé chez moi, dans le studio que je me suis construit. On a réalisé des démos qu'on a envoyées à gauche et à droite. EMI a accroché tout de suite. On est donc allés les voir pour discuter le coup. Immédiatement, ils nous ont dit qu'ils voulaient qu'on enregistre et produise l'album nous-mêmes. Franchement, on était sur le cul quand on a entendu cette proposition. On a fini par accepter à la condition de pouvoir disposer d'un ingénieur du son hors-pair. On adorait le boulot que Bob Power avait accompli pour A Tribe Called Quest et De La Soul ; c'est donc tout naturellement vers lui que nous nous sommes tournés. Le plus drôle, c'est que le gaillard, lui aussi, tenait absolument à ce que nous produisions nous-mêmes l'album. A croire qu'ils s'étaient tous donné le mot! Le type dont nous adorions le boulot nous disait: ‘Eh les gars, vous n'avez pas besoin de moi, faites-le vous-mêmes, vous pouvez y arriver’. C'est donc contraints et forcés qu'on s'est tapé tout le turbin ; mais on ne le regrette pas."

Courtes et directes

On ne peut pas reprocher au trio de tourner autour du pot. Les chansons sont courtes et directes. "Ben heu, c'est vrai... Les trucs longs, on n'aime pas trop, ça nous emmerde. Moi, après 4 minutes, je cale. Il faut que ça bouge, je ne sais pas quel plaisir on peut prendre à faire traîner les choses en longueur. Notre façon de fonctionner, c'est plutôt de bosser ensemble, de pondre de bonnes mélodies, de bien les asseoir, d'en tirer un maximum et puis de passer à la chanson suivante."

Les textes –qui sont l'œuvre quasi exclusive de Huey– sont habituellement un élément primordial du hip-hop. Est-ce aussi le cas chez les FLC? "Nous n'avons pas de message particulier à délivrer, pas de prêchi-prêcha. Les textes de Huey sont simples, ce n'est pas un grand philosophe, il se borne à raconter ce qu'il ressent devant les situations qu'il vit. J'ai juste remarqué qu'il a tendance à être plutôt optimiste que pessimiste. Il n'aime pas trop déballer la merde, il préfère, même quand il parle de choses assez noires, voir le bon côté, trouver la porte de sortie, avoir la réaction qui s'impose."

On sait que les FLC sont les favoris de Quentin Tarantino qui les a d'ailleurs laissés faire joujou avec les dialogues de Pulp Fiction sur ‘Scooby Snacks’, un titre qui commence tout doucement à monopoliser les ondes radios. Pour ses samplings, le trio new-yorkais est assez imprévisible, ainsi c'est le riff du ‘Free Bird’ des Lynyrd Skynyrd qu'on retrouve sur ‘Bombin the Ln!’. "Pour les samplings, on cherche évidemment les trucs qu'on aime dans notre discothèque. On a choisi Lynyrd Skynyrd, mais on aurait pu reprendre A Tribe Called Quest qui fait partie aussi de nos favoris. Pendant tout un temps, on vivait dans un petite appart’ et on n'avait pas de blé. On n'achetait pas de Cd et on écoutait invariablement un disque d'A Tribe Called Quest! Mais bon, ils sont très proches de nous, de toute façon. "

Article paru dans le n° 44 de juin 1996 du magazine Mofo

Hothouse Flowers

La religion ? Un prétexte pour entretenir la guerre qui sévit en Irlande du nord…

Écrit par

Les Hothouse Flowers sont des lrlandais on ne peut plus ‘roots’. Il est vrai qu'en portant des noms comme O’Maonlai ou O'Braonain, vos origines deviennent vite suspectes. Puisant son inspiration dans le riche héritage de la verte Eirinn, le groupe perpétue, avec fierté et passion, la tradition gaélo-celtique.

A partir de cet instant, les clichés sont faciles : on pourrait parler de la Guinness, des jolies rousses voire du trèfle à 4 feuilles mais dans ce cas-ci, il vaut mieux les éviter. Hothouse Flowers n'est pas une formation folklorique faisant résonner les binious sur les bords du Connemara ou dans la vallée de Cork. Ses inclinations musicales passent par la soul et le rhythm'n'blues. Leurs compositions véhiculent un côté religieux voire mystique, très proche des négro-spirituals et du gospel made in Harlem.

Définitivement black. Pour en parler, avec en toile de fond le 3ème album « Songs From The Rain », le batteur Jerry Fehily et le saxophoniste Leo Barnes.

Quelqu'un a dit un jour que les Irlandais étaient les Noirs d'Europe. Votre point de vue?

Leo Barnes : Exact. Les Irlandais se rattachent toujours à leurs racines, à l'instar des Noirs américains qui n'ont jamais oublié l'Afrique. De plus, la musique irlandaise a influencé la musique américaine et vice-versa. Dès lors, ce n'est pas surprenant qu'il y ait des points communs entre les 2 cultures. Comme les Noirs, les Irlandais ont beaucoup souffert au cours de leur histoire. Aujourd'hui, c'est davantage l'Eglise que l'Angleterre qui nous opprime. Elle est intolérante. La plupart de nos concitoyens ont voté oui à Maastricht, ils espèrent ainsi que l'Europe, et non l'Angleterre, apportera une solution aux problèmes économiques, sociaux et religieux de notre pays bien que la religion, pour en parler, ne soit qu’un prétexte pour entretenir la guerre qui sévit en Irlande du nord…

D'un point de vue musical aussi, Hothouse Flowers affiche un côté black. C'est évident sur votre nouvel album.

Jerry Fehily : Hothouse Flowers n'est pas un groupe folk traditionnel, à vrai dire. Sur le nouvel album, il n'y a ni accordéon, ni violon. Nos influences musicales sont diverses : elles vont du rock pur et dur au rhythm'n'blues, en passant par la soul music. Personnellement, j’aime bien un truc comme Chick Corea... Quant aux textes, ils ne font jamais allusion à l'Irlande. Liam (O'Maonlai) s’inspire d'expériences personnelles, relatives à sa vie et non au pays. Pas de message d'ordre politique ou social.

Ce qui frappe chez vous, c'est aussi votre dimension religieuse voire mystique. L'influence du gospel et du negro-spiritual?

L.B. : Rejoins ma secte, si tu veux. Donne-moi d'abord ton argent puis tu vivras une expérience mystique... (rires) Non, religieux n'est pas le terme adéquat. Je parlerais plutôt de spiritualité. Nos concerts sont des messes où on ne célèbre qu'une chose : le rock'n'roll!
J.F. : Deux morceaux de « Songs From The Rain » ont été enregistrés à Woodstock, dans une ancienne église transformée en studio d'enregistrement. Peut-être qu'inconsciemment, le lieu nous a inspirés.

Apparemment, vous développez votre style sans tenir compte de nouveaux courants musicaux, comme le grunge.

J. F. : J’estime qu'un morceau comme « Spirit Of The Land » est un peu grungy, même s'il n'y a pas de guitares saturées. Si tu t'étais trouvé à proximité des amplis, la 1ère fois où on l'a joué, tu aurais été impressionné par sa force. Dans l'ensemble, il y a davantage de guitares sur le nouvel album que sur « Home », le précédent.

Il y a un titre sur l'album, « One Tongue », qui prône l'emploi d'un langage universel. Le gaélique, par exemple ?

J. F. : Notre langue maternelle, à Léo et à moi, c'est l'anglais, à la différence de Liam et de Fiachna (O'Braonain) qui ont été élevés dans les 2 langues irlandaises : l'anglais et le gaélique. Fiachna parle aussi le français. C'est utopique de croire, bien sûr, que tout le monde puisse un jour parler la même langue, car il y a trop d'ethnies et de cultures différentes sur terre. C'est avant tout un état d'esprit : cette chanson plaide en faveur de la tolérance, de l'acceptation des différences et de la compréhension entre les peuples.

(Article paru dans le n° 12 d’avril 1993 du Magazine Mofo)

The Presidents Of The United States Of America

L’état de grâce…

On peut vendre deux millions de disques rien qu'aux USA et ne jamais arriver à se produire en Belgique. Les Presidents ont en tout cas raté leur 2 premiers rendez-vous belges, mais ils ont une 3ème chance.

"C'est assez incroyable : les deux fois où un membre du groupe est tombé malade, c'était le jour avant de jouer en Belgique! Il doit y avoir une malédiction. La prochaine, pour être sûrs, on commencera la tournée par la Belgique." Chris Ballew et Dave Dederer sur le flanc, c'est Jason Finn, le batteur du trio qui répond à nos questions.

En dehors des Etats-Unis, c'est en France que le groupe de Seattle a recueilli le plus de lauriers. "Inexplicable, estime Jason. Dave dit toujours que c'est en France que Jerry Lewis a le plus de succès proportionnellement. Peut-être nous comportons-nous comme lui ? Enfin, plus simplement, c'est sans doute parce que les médias français nous ont acceptés tout de suite. Bizarrement, c'est en Allemagne que nous avons suscité le moins d'intérêt."

De toute façon, Jason dit avoir déjà été fort surpris que les gens aient accroché si vite, tant aux Etats-Unis, en Belgique qu’en France. "On a commencé par prendre du bon temps entre nous, et on ne s'est jamais départi de cette conduite. Maintenant le groupe est connu internationalement ; c'est comme s'il n'y avait pas eu de transition entre notre première répète et le fait de vendre des millions de disques. Je me suis dis : ‘Comment est-ce possible que ce genre de truc m'arrive ?’ C'est le genre d’aventure dont on peut rêver, mais personne ne peut s'y attendre."

L’histoire d’un nom...

Ce qui frappe immédiatement, c'est le patronyme des trois Américains. "On l’a choisi comme ça. Rien n'était calculé. Il s'est avéré que c'était un bon nom, à la fois stupide et attrayant, à la fois. Grandiloquent et simple, aussi. Exactement celui qu'il fallait pour décrire notre style de rock qui ne se prend pas au sérieux. Chris et Dave sont depuis longtemps dans les mêmes groupes et ils se sont appelés de différents noms comme les Dynamic Duos, les Pure Frosting... Perso, j'étais dans Love Battery avec qui j'ai enregistré 4 albums. Trois pour Sub Pop et un pour A&M" (NDR : le dernier "Straight Freak Ticket", paru en 95).

"Il n'y a pas la moindre connotation politique", enchaîne Jason. "Dans le contexte musical, s'appeler les Presidents, c'est particulièrement bêta, non ? Bien sûr, nous sommes plutôt démocrates que républicains, mais c'est à titre personnel, individuel. Et rien ne l'indique dans notre musique ou dans nos paroles."

En tout cas, les Presidents n'ont pas rencontré le moindre problème dans leur pays après ce choix. "Sans doute parce que c'est employé au pluriel, qu'on n’a pas choisi le ‘Président des Etats-Unis’. Là, peut-être y aurait-il eu des réactions? En Europe, on utilise l'image présidentielle, et notamment ces photos où nous sommes maquillés, moi en rouge, Chris en blanc et Dave en bleu, les couleurs du drapeau américain. Mais chez nous, on essaie d'éviter ce genre de références pour privilégier l'absurdité du nom."

Le trio provient de Seattle. Ouais, bon, on ne pouvait pas passer la ville sous silence, en rencontrant Jason... "Les projecteurs, depuis l'avènement du grunge, sont braqués sur Seattle. Des événements s’y déroulent ; l'infrastructure est présente, notamment des clubs où se produire et des fantastiques studios de répète. Il y a aussi des stations radio qui sont ouvertes plus que largement aux groupes débutants. Et il n 'y a pas, comme en Angleterre, une stupide compétition entre les formations. Les Presidents sont très Seattle, mais ce n'est pas l'avis de tout le monde. Pour certains, Seattle, c'est Soundgarden ou Nirvana et rien que ça. Je me dis que la ville n'est plus une ville, mais une sorte de concept étrange... En tout cas, à mon avis, il faut pas aller à Seattle pour trouver le prochain Nirvana."

Le côté extrêmement fun des Presidents s'inscrit-il en réaction contre la déprime manifestée par les Nirvana et consorts ? "Je ne crois pas", répond Jason. "Certains groupes grunge sont aussi très fun, très marrants. Nirvana est également responsable de textes très drôles ; ce n'est pas parce que Kurt Cobain s'est suicidé, que tout était noir chez eux. Mais bien sûr, Nirvana, Alice In Chains et Soundgarden privilégient les sons mineurs considérés comme plus tristes..."

Tout le contraire des Presidents. Il semble d’ailleurs que sur leur premier disque, il n’y ait aucun accord mineur. "C'est sujet à caution, tout dépend un peu de l'interprétation. Bref, sur certaines chansons, c'est limite, ça peut être mineur ou majeur selon la façon dont on la joue… Mais en fait, je suis le batteur, c'est le genre de question à laquelle il m’est difficile de répondre."

Jason est le plus jeune des trois, il a 28 balais tandis que Chris et Dave sont respectivement âgés de 30 et 31 ans. Tous, ils sont dans le bizness depuis plusieurs années. "Mais on découvre maintenant un côté des affaires qu'on ne connaissait pas : le côté non musical qui découle naturellement du succès... Mais je ne vais pas commencer à me plaindre, ce serait indécent! Nous avons la possibilité de toucher beaucoup plus de gens. A nous de gérer ce phénomène, de continuer à écrire de bonnes chansons et à réussir de bons concerts."

"On discute beaucoup tous les aspects du groupe. Mais on n'est plus des teenagers, on a grandi et on sait communiquer ensemble sans gueuler. Parfois, c'est dur, mais heureusement on partage les mêmes goûts, la même esthétique, les mêmes idées sur la musique. Et on est tous les trois également impliqués. "

‘Ca plane pour moi’ en Yankee-yourt

Les Presidents sont connus pour leurs reprises : celle de ‘Kick out the jams’ de MC5 notamment, qui figure sur le premier album ; mais sur scène, le groupe reprend ‘Video killed the radio stars’ et ‘Ca plane pour moi’ en version yankee-yaourt! Si, si... Pourtant, aucune de ces deux covers n’a été retenue pour le prochain opus. "On les réserve pour la scène parce que ce sont des chansons qui s'y prêtent. Cela dit, ‘Ca plane’ vient de sortir sur un single en France, mais je ne sais pas si les Francophones retrouveront les paroles originales. En fait, nous on n'y comprend rien! Quant à ‘Kick out the jams’, c'était juste une chouette respiration en forme de clin d'oeil, un classique dont on s'est dit qu'il collait parfaitement à notre répertoire…"  

Ce prochain LP est quasi terminé : 25 chansons ont été enregistrées en janvier dernier. "On attend la fin de la tournée pour les mixer, ce sera sans doute un peu après septembre. Ne t'attend à rien de très différent de ce que nous avons réalisé sur le premier disque. Il y aura un peu plus de trucs rapides parce que, pour s'adresser aux foules, c'est plus efficace (rires), mais les chansons sont comparables. Ah oui, le son sera meilleur, mais tu t’en doutes certainement ; on a mis plus de moyens à notre disposition" Le premier disque n'aurait coûté que 120 000 FB (NDLR : 3 000€), une paille. "L'album provisoirement devrait s'intituler ‘Two’. On s'arrêtera à ‘4’. C'est là que Led Zep s'est arrêté, alors que Chicago continuait... On a choisi notre camp!"

Les thèmes des chansons du prochain disque ? "Plus de chansons à propos des animaux et des bagnoles (rires). Tu sais, les paroles, on n'y accorde qu'une importance relative, le tout est de s'amuser."

Ah oui, et ‘Lump’, c'est pas une chanson sur le cancer ? C'est pas très léger ça comme thème, hein Jason? C'est aussi ‘pour s'amuser’! "Ouais, Chris l'a écrite effectivement à propos d'une tumeur. Mais on a un peu hésité, parce que le sujet est très grave, très triste. Alors on a utilisé une métaphore. On peut penser que cette chanson parle d'une femme monstrueuse. Une façon de désamorcer la ‘tension’".

Jason n'écrit pas lui-même de texte: "Je suis à peine capable d'écrire des cartes postales, alors..."

(Article paru dans le n° 44 du magazine Mofo de Juin 1996)

Soul Coughing

Et Tori Amos, dis, tu connais?

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Ils sont quatre, jeunes et ‘hypeeer’ sympa comme tout. Ils ont du talent à revendre et par conséquent, soulèvent l’enthousiasme des foules, de plus en plus nombreuses... Cette intro façon magazine pour jeunes (au fait, vous ai-je dit qu'ils étaient beaux?), est destinée à saluer la sortie imminente du second album de Soul Coughing…

En publiant « Irresistible Bliss », leur 2ème opus, les New-yorkais de Soul Coughing ont réussi un nouveau coup de maître. Musique urbaine oscillant sans cesse entre jazz, hip hop, rock et ambient, truffée de samples décalés, écriture accrocheuse, titres qui tiennent l'auditeur en haleine jusqu'à la dernière seconde, c'est, le moins que l'on puisse dire, de l'excellent matériel qui, joué live, assurera sur scène et dans la salle un maximum de surprises et de plaisir. Ce dont témoignent les propos tenus par Mark, compagnon-sampleur, et Sebastian, bassiste accro aux séries B.

Toujours plus de ouaf!

Ceux qui avaient craqué sur « Ruby Vroom » ne risquent-ils pas d'être un rien désarçonnés par le côté très rentre-dedans de « Super Bon Bon », le titre d’ouverture de votre second elpee ?

Sebastian : Je crois que cet aspect plus dur existait déjà sur certains titres de « Ruby Vroom ». Ecoute « Uh Zoom Zip » ou « Bus to Belzeebub », tu verras! C'est vrai que le premier album laissait peut-être parfois une impression de légèreté, mais ici l'attitude est restée très similaire. « Super Bon Bon » n'est que l'extension naturelle d'idées plus anciennes.

Vous avez encore utilisé des samples bizarres?

Mark : Euh, il y a toujours plus d'animaux! Plus sérieusement, nous avons encore mieux cerné l'approche des samples. Nous nous sommes lancés sur la voie du développement ultime du clavier. Hormis cette nouvelle orientation, tout comme pour le premier album, une très grande star de la musique est à nouveau samplée. En fin de compte, jouer à l’aide d’un sampleur, ce n’est pas juste pour faire bizarre ; c'est pour nous une façon d'ajouter autant que possible de la couleur et de l'intérêt.

Au fait, quel est le truc le plus bizarre que tu aies jamais samplé ?

M : Ecoute... Tout ce que je peux te dire, c'est que c’était tôt le matin, et que je l'ai capté directement dans le micro.

Yngwie qui ?

Il y a toujours beaucoup de percussions dans votre musique ; est-ce parce que le rythme y est prépondérant ?

S : Il ne nous semble pas plus important qu'auparavant même si nous avons soigné le rythme de ce disque. Pour nous il a autant d'importance que les mélodies et les harmonies. Nous sommes tous des musiciens rythmiques, et la batterie est aussi mélodique que les autres instruments.

Pourtant, votre musique est composée au piano ou à la guitare, dans une chambre d'hôtel...

M : Mais si, nous l'avons déjà fait!
S :
Concrètement, chacun a le droit d’apporter une idée. Parfois, elle intéresse tout le monde, parfois pas. Si c'est le cas, même si elle est minime, elle grandit au fil des répétitions et elle devient celle du groupe. Personne n'arrive jamais en déclarant : ‘Voilà, ça c'est notre nouvelle chanson, et c'est ainsi qu'elle devra sonner’. Ça ne marcherait pas.
M :
Ce processus est également très ‘low-tech’ ; nous n’avons pas besoin de tout notre matériel pour créer...

Vous recherchez la présence de musiciens invités ?

S : Sur cet album, nous avons reçu le concours d’un certain Walter E Sears. Il possède son studio à New York. C’est un pionnier de musique électronique. Il a notamment bossé en compagnie de Bob Moog sur les premiers synthétiseurs. C'est un type très agréable à côtoyer, toujours disponible et qui raconte de bonnes blagues. C'est le genre de guest dont nous avions vraiment besoin. Nous n'avons pas envie de solliciter de grands noms, un guitariste renommé ou quelqu’un du style.

New York, USA

Au début, vous apparteniez à la scène new-yorkaise...

S : Et puis on s'est fait virer (rires). Mais je t'interromps, pose ta question!

Non vas-y, continue...

S : Eh bien nous sommes tous issus de la Knitting Factory, parce que le dub était le point de rassemblement de tous les musiciens blancs issu de l'underground new-yorkais. Mais Soul Coughing n'est pas nécessairement une partie intégrante de cette scène. Principalement parce qu'on n'y rencontre pas beaucoup de groupes ; ce sont surtout des musiciens qui se réunissent pour travailler sur différents projets.

Vous vivez toujours à New York ?

M : Les autres oui, mais moi je viens juste de déménager à San Francisco. Il y a autant de buildings et de monde, mais c'est plus coloré. Il y a du soleil, de l'air... J’ai vécu à New York pendant 11 ans et après avoir été aussi longtemps sur les routes avec le groupe, j'ai fini par cesser d'apprécier la ville. Une fois de retour, j'avais tout bonnement envie d'être ailleurs.

Vous croyez que Soul Coughing aurait réalisé une autre musique si vous n'étiez pas originaires de New York ?

M : New York a influencé nos débuts. C'est une ville où l'information est tellement présente, où il y a tellement de sons, où tu vois tout le temps tellement de choses, que cet environnement te pousse à tout intégrer et à transformer le tout en quelque chose de plaisant sous peine de devenir complètement fou! Sans quoi, je crois que la ville est moins présente sur le second album.

Groove en boîte

Que se passe-t-il quand vous êtes sur scène ?

M : Ce qui domine, je pense, est une espèce de sentiment de danger. Le public a cette impression que la suite n’est pas prévue, ne sera pas évidente.
S :
Plus particulièrement de nos jours, quand les gens entendent de la groove music, ils assument le concept qu'elle a été fabriquée en studio, à l’aide de drum-machines, de séquenceurs, etc. Quand nous sommes partis en tournée, pour défendre notre album précédent, de nombreux sceptiques ont voulu que nous leur ‘prouvions’ notre musique.

Au fait, à quoi ressemble un fan de Soul Coughing?

S : Oh, en général, il mesure 1 m87... (rires). Au début c'était surtout un public à la recherche de musique alternative qui savait que nous venions de New York. Actuellement il s'élargit, mais touche toujours essentiellement un public blanc, ce qui n'est pas forcément positif
M :
C'est en Europe que notre public est le moins spécifique.

Tiens, y a-t-il un groupe européen dont vous vous sentiriez proches, artistiquement parlant?

S : Portishead, je crois.

Et toute la vague de Bristol?

M : Non, juste eux, pour la façon dont ils détournent la musique de danse vers quelque chose de tout à fait autre. La jungle exerce aussi une grosse influence sur notre création. Au-delà, je ne pense pas que nous nous identifions à un groupe particulier. Même si en Europe, on nous a souvent comparés à Can, et aux USA, à Morphine.

Silence on joue

Quel genre de musique écoutez-vous actuellement ?

S : Pas mal de trance, Thelonious Monk, beaucoup de dub, du reggae, de la jungle, Igor Stravinski, Public Assaut... Le silence aussi, qui est très, très important à mon sens.
M :
Pour le moment j'ai la chance d'avoir accès aux collections du Smithsonian Institute, et là, ça va de la vieille musique américaine aux danses aborigènes en passant par l'Asie. En fait, les seuls trucs que je ne peux pas écouter, c'est toute cette frange de nouveau rock américain, et la Britpop.

Tantôt, vous parliez d'underground ; vous avez l'impression de toujours ‘en être’?

M : Je ne me vois pas comme un artiste. Je me suis lancé dans la musique exactement comme on entrait dans une Guilde au XIVème siècle. Je me considère plutôt comme un bâtisseur, qui aime mettre des sons ensemble, et manier ses instruments. Bien sûr, quand j'étais jeune, il y avait des gens que j'admirais, mais uniquement à cause de leur musique. C'est pour cette raison, par exemple, que je suis toujours choqué d'être interviewé par des journalistes anglais. En général, ils n'en ont vraiment rien à foutre de la musique.

Et pourtant, vous devez être de plus en plus impliqués dans tout cet aspect bizness, maintenant que le groupe commence à être connu. Vous allez faire quoi alors?

S : Fumer beaucoup d'herbe, bien sûr (rires). Non... Ce métier peut être drôle si tu ne le prends pas trop au sérieux. C'est vrai que c'est sympa de poser pour des photos, répondre à des journalistes, c'est marrant de parler de soi mais jusqu'à un certain point seulement. En ce qui nous concerne, surtout après avoir été aussi longtemps sur les routes ensemble, nous avons pris le parti de jouer avec notre image, et la façon dont nous sommes perçus. Tout en restant honnêtes à l'égard de nous-mêmes. C'est vrai que c'est parfois râlant de voir son temps se consumer pour des choses qui n'ont pas d'importance, mais en même temps, se présenter face aux gens sous divers aspects est un jeu assez cool.
M :
C'est bien d'être apprécié, surtout par d'autres musiciens. Mais il ne faut pas perdre de vue, que le public ne te connaît qu'au travers de la scène ou d'une interview. Donc, d'une image.

Tori Amos…

Mark, Soul Coughing est paraît-il ton premier groupe... Tu as eu du mal à t’intégrer ?

M : Lors de notre première rencontre, je trouvais cette situation tellement importante tout en ne sachant pas à quoi m'attendre, que je n'ai même pas apporté mon clavier. Puis, pendant notre premier concert, j'étais décidé à ne jouer que si je savais ce qu’il fallait jouer à tel moment précis. Tu sais, pour une petite différence de ton, tu peux soudain reproduire du Bruce Springsteen! Bref, pendant près de la moitié du concert, je me suis contenté d’attendre. Je devais être très prudent! Il m'a bien fallu 6 mois avant de m'intégrer.
S :
Ce qui est positif chez lui, c'est qu'il ne se sent pas ‘obligé’. Et d'autre part il est un des premiers à vraiment utiliser son sampleur selon la philosophie qui a poussé à la conception de ce genre d'engin. Cet instrument ne produit pas de son en lui-même. Il dépend totalement de son utilisateur et de ce qu’il y met. Et Mark, contrairement à d'autres –surtout des DJ avec un clavier– est attentif aux sons, aux contextes. Quand il ‘repique’ quelqu'un de très connu, ce n'est pas dans l'optique de lui décerner une note.

Vous ne direz vraiment rien de celui ou celle que vous avez samplé cette fois?

M : Lorsque nous sortirons notre prochain album! Sur le premier, nous avions choisi Tori Amos. Mais ne l'écris pas, hein! Elle figure sur deux chansons. Pour moi, c'est à la fois très abstrait et évident ; mais personne ne le sait. Je jubile. Cette énigme appartient à notre jeu. Mais là, on doit être de plus en plus prudents, puisque nous sommes de plus en plus connus.

(Article paru dans le n° 43 du magazine Mofo de mai 1996)

 

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