Les rituels étranges de This Is The Kit

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Ian McNabb

Un peu comme si j'étais parti en week-end avec la femme de Neil Young?

Écrit par

Ian McNabb, c'est l'ancien chanteur compositeur d'Icicle Works, groupe liverpuldien né au début des eighties, responsable de petites perles pop comme "Birds fly", "Love is a wonderful colour" et "In the cauldron of love". Depuis la séparation du groupe, soit en 88, il tente un come back en solo. Mais jusqu'il y a peu, il faut avouer qu'il ne s'était guère montré à la hauteur de son talent. Voici quelques mois une idée saugrenue lui a traversé l'esprit: pourquoi ne pas demander au Crazy Horse de participer à l'enregistrement de son nouvel album? Et figurez-vous que le mythique combo de Neil Young a accepté la proposition. Si bien que son "Head like a rock" a pris une coloration électrique tout à fait inattendue, très intense, et puis surtout savoureusement garage. Rencontrer Ian Mc Nabb? C'est un véritable plaisir! Un chouette gars, humble, chaleureux, enthousiaste et très lucide...

J'ignore combien d'interviews tu as accordées cet après-midi, mais quelle est la question qui t'a été le plus souvent posée? Y donnes-tu toujours la même réponse?

Excellente entrée en matière! Il est exact que la plupart des interviews ressassent les mêmes questions. Et ce n'est pas toujours très rigolo. Au fil du temps, tu ressembles à un automate (NDR: il remue la mâchoire comme un automate). Aussi, j'essaie de traiter une même question, posée par différents interlocuteurs, sous un angle différent. J'exécute en quelque sorte un exercice de style. Une attitude qui me permet d'échapper à une certaine lassitude. Ah oui, j'y arrive! Le sujet le plus régulièrement soulevé concerne la collaboration du Crazy Horse de Neil Young pour l'enregistrement de mon album.

Tu t'attends donc à ce que j'aborde cette question?

C'est tout à fait naturel!

Comment t'es-tu débrouillé pour décrocher le concours du Crazy Horse?

Tout simplement en leur demandant. En vingt-six ans, personne n'y avait jamais pensé, à l'exception de Neil Young. Et pourtant, ils ne me connaissaient pas. Je leur avais envoyé le CD "Truth & Beauty", mais ils l'avaient égaré. Ils ignoraient totalement ce que j'allais leur proposer. On n'a pas tellement discuté. Juste le temps de brancher les guitares aux amplis et de jouer quelques accords. Le courant est passé instantanément entre nous. Ce qui explique pourquoi ils ont accepté de se mouiller au projet.

Comment se sont déroulées les sessions d'enregistrement?

Au départ, j'étais un peu impressionné de devoir me frotter à des artistes aussi prestigieux. Toute la crème de Los Angeles y était. Et puis surtout Billy Talbot et Ralph Molina. Ce sont de véritables pros qui ne laissent rien au hasard. Lorsqu'ils prennent les choses en mains, on se sent emporté comme dans un tourbillon. Je dois avouer que parfois, j'ai été quelque peu dépassé par les événements. Mais au bout du compte je suis enchanté du résultat. Tu sais, c'est un peu comme si un rêve d'enfance venait de se réaliser. Je reste un grand admirateur de Neil Young, je ne m'en cache pas...

Quel sentiment as-tu éprouvé en te substituant à Neil?

Je n'ai jamais voulu prendre la place de Neil! Ce serait présomptueux de ma part! Et cela n'a jamais été dans mon intention. Je souhaitais simplement inoculer à mes chansons cette sonorité si particulière, si électrique. Et à mes yeux, seul le Crazy Horse pouvait me le procurer. Pourtant, au départ, Neil n'était pas tellement ravi de voir son groupe collaborer avec un autre musicien que lui. Il avait l'impression d'être trahi. Un peu comme si j'étais parti en week-end avec sa femme. Mais pour Billy et Ralph, Neil avait bien eu des aventures avec d'autres formations. Alors pourquoi pas eux?

Comme l'an dernier, lorsque Neil a tourné avec Booker T and the MG'S?

Figure-toi que ce périple ne s'est jamais achevé. Neil n'était pas tellement satisfait des prestations, et il a abandonné le projet bien avant le milieu de la tournée. Neil est un personnage très sensible, mais également exigeant, tant pour lui-même que pour les autres...

Où en est l'idée de tourner 'live' en compagnie du Crazy Horse?

Nous avons accordé quatre dates en Angleterre. A Liverpool, à Manchester, à Londres et au festival de Glastonbury. Pour la suite, tout dépendra du succès de l'album. S'il marche très fort, une tournée mondiale pourrait être envisagée. Mais cette décision est indépendante de ma volonté.

Pourquoi avoir choisi la marionnette Reginald Prickpuss pour orner la pochette de "Head like a rock"?

Nous cherchions une idée originale pour l'illustrer. Pas une banale reproduction ou une photographie sclérosée. Mais quelque chose qui frappe l'imagination. Et le hasard a encore bien fait les choses, puisque nous sommes tombés sur cette marionnette ventriloque en feuilletant des magazines. Nous avons trouvé l'idée originale et surtout très amusante (il mime, louche et grimace en même temps, déclenchant un grand éclat de rires). Il donne aussi une petite idée du climat qui a régné tout au long des séances d'enregistrement. Et puis, certaines pochettes exercent un certain magnétisme, une certaine attraction. On ne parvient pas toujours bien à en comprendre la raison. Celle-ci tranche en tous cas avec les tronches d'enterrement des photos de groupes proposées habituellement. Elle saute immédiatement aux yeux. Et pour cristalliser l'image de Reginald dans l'esprit des gens, nous avons tourné un clip en compagnie de la marionnette...

Es-tu autobiographe?

Tu vises sans doute les chansons "Fire inside my soul" et "Child inside a father". J'accorde une certaine place aux expériences vécues dans mon écriture. Mais ce n'est pas systématique. A travers ces deux titres, j'ai voulu résumer en quelques flashes les moments les plus marquants de mon existence. Mais je laisse également ma plume voguer au gré de mes rêves les plus inaccessibles. L'être humain traverse pour l'instant une histoire chargée de tant d'événements tristes. Je ne sui pas John Lennon! Lorsque les Beatles se sont séparés, il était devenu exclusivement autobiographe. Une attitude qui l'a rendu hermétique au monde contemporain. C'est trop introspectif. Cette source d'inspiration n'est pas idéale!...

Les States semblent toujours te fasciner. Dans le passé, il t'est arrivé de prendre un accent yankee pour interpréter l'une ou l'autre chanson. Pour enregistrer "Head like a rock", tu t'es exclusivement entouré de backing vocaux américains. Pourtant, tu es issu de Liverpool, fief des Beatles. N'es-tu pas occupé de renier tes origines?

Je ne vois franchement personne susceptible d'arriver à la cheville des Beatles. Leurs harmonies vocales étaient tout à fait exceptionnelles. Même en solo, ni George, Paul, Ringo ou John, ne sont parvenus à retrouver cette magie. Et je ne parle pas des groupes comme Squeeze, Tears For Fears ou des Australiens Crowded House qui ne sont que de pâles imitateurs. Parmi les chansons des Fab Four, "I wanna hold your hand" et "Magical Mystery Tour" demeurent à mes yeux les plus belles. Pas que je sois indifférent aux autres. Mais ce sont celles que je préfère. Ma musique, je la veux dans l'air du temps, actuelle. C'est peut-être la raison pour laquelle je suis attiré par tout ce qui se fait au States. Et puis, je souhaitais bénéficier de choeurs gospel sur certaines de mes chansons; or, et c'est chez les artistes noirs américains que tu trouves les choristes les plus talentueux.

Que penses-tu du "Best of Icicles Works" concocté par Beggars Banquet? Quels sont aujourd'hui les rapports que tu entretiens avec les musiciens du défunt combo?

Le label m'avait demandé l'autorisation de sortir cette compilation. Je ne m'y suis pas opposé, mais je ne me suis pas tellement soucié du contenu de ce recueil. Finalement, j'ai peut-être eu tort de ne pas m'impliquer davantage dans la sélection des titres, car ce disque ne reflète pas exactement ce qu'Icicle Works a réalisé de meilleur. Ce qui n'a pas empêché le CD de bien se vendre. Mais ce n'est certainement pas un "best of". J'envisage d'ailleurs d'en sortir un plus conforme à la réalité, un disque qui permettrait au public de se faire une idée plus exacte de l'histoire du groupe... Lorsque la formation s'est séparée, nous ne pouvions plus nous voir en peinture. On se regardait comme des chiens de faïence. Mais le temps a cicatrisé les blessures. Et il nous arrive à nouveau de nous rencontrer. De prendre un verre, de discuter, de rigoler ensemble. C'est à peine si on se souvient encore du motif de la discorde qui a entraîné la disparition du groupe. Mais je n'aime pas trop fouiller dans le passé. Je préfère aller de l'avant. Je n'ai que trente-trois ans, et je pense sincèrement avoir acquis suffisamment d'expérience pour enfin pouvoir me réaliser. Je ne me suis jamais senti aussi proche du sommet de mon art...

Version originale de l'interview parue dans le n° 26 de septembre 94 du magazine Mofo

 

Todd Rundgren

Mon ordinateur est un ami

Écrit par

Personnage emblématique du rock progressif des seventies, producteur qui a bâti sa réputation au cours des eighties, Rundgren a toujours été en avance sur son époque. Sans doute un peu trop. Car hormis son expérience Utopia, ses albums n'ont jamais rencontré qu'un succès confidentiel. Aujourd'hui, il s'est transformé en porte-parole du nouveau procédé de lecture du compact disc interactif. Une nouvelle technologie qui vous accorde la liberté de moduler à l'infini (ou presque!) une même composition, suivant vos goûts ou votre humeur. C'est en tout cas ce qu'il nous a expliqué lors de la démonstration accordée à Gand et démontré à travers son album "No World Order", totalement conçu pour le nouveau procédé CDI. A l'issue de cette conférence, il nous a accordé cette interview...

Tu as un jour déclaré que dans le futur, il y aurait de plus en plus d'horizons musicaux à explorer, de plus en plus de nouvelles idées à développer. Or la plupart des artistes issus de ta génération affirment purement et simplement le contraire. Que le rock et la pop d'aujourd'hui sont atteints de revivalisme aigu. Qu'en penses-tu?

D'une certaine manière, je partage ce point de vue. Cela ne m'empêche pas de penser que nous sommes très loin d'avoir épuisé le potentiel de la connaissance humaine, et de croire fermement que la musique populaire contemporaine dispose encore et toujours d'un énorme potentiel créatif. J'admets que ceux qui se contentent de sampler leur prochain ou de piquer systématiquement des sonorités à gauche et à droite font le lit du revivalisme. Les musiciens se sont souvent rendus coupables de répétition. En voulant remettre les idées du passé au goût du jour. Le style d'écriture est devenu trop formel. Il faut l'admettre. Ce problème existe également dans les autres formes d'art. L'originalité vit hors de la norme. Il faut se donner la peine de gratter un peu la couche de vernis pour la découvrir. Depuis mes débuts, j'ai toujours essayé de trouver les moyens pour la mettre en évidence. Etancher la soif des nouvelles idées par la technologie.

Oui, mais la technologie, n'est-elle pas le fossoyeur du rock'n roll?

La commercialisation est le plus grand fossoyeur du rock'n roll. La technologie est une abstraction. L'électrification de la guitare est une innovation par rapport à son utilisation acoustique. L'important, c'est d'y maintenir le degré d'émotion. Mon computer est mon ami. Pour d'autres personnes, il est un ennemi. Il m'aide à créer. D'une certaine manière, c'est une forme de relation privilégiée. J'ai toujours essayé d'estomper la distinction entre l'aspect technologique et la forme émotionnelle de la musique. Mais la plupart des artistes ne comprennent pas le milieu au sein duquel ils travaillent. Ils s'y sentent mal à l'aise. Pourtant, il est beaucoup plus facile d'obtenir un résultat tangible, si tu tires parti au maximum du potentiel d'un studio.

Penses-tu qu'en disposant d'un CDI, monsieur 'Tout le monde' peut devenir producteur?

Je ne vends pas de la créativité. Je propose une expérience au sein de laquelle l'auditeur est impliqué. Il est dangereux de faire croire au détenteur d'un tel lecteur qu'il concocte sa propre création. Créer est beaucoup plus complexe. Je ne crois pas, d'ailleurs, que chaque utilisateur souhaite devenir un producteur. J'imagine mal que le premier venu soit capable de composer une chanson, de la jouer, de la chanter, de la sculpter. Il faut d'abord connaître son métier, et puis tenir compte de l'attitude individuelle du créateur ; une attitude qui n'est pas nécessairement la même chez tous les compositeurs, et encore moins chez l'auditeur.

Pour bénéficier des vertus du CDI, il est indispensable de se procurer un lecteur approprié. N'est-ce pas un peu pousser à la consommation?

Euh!... Il faut placer cette invention dans un contexte à plus long terme. Si j'avais été uniquement l'objet d'un projet lucratif, je n'aurais certainement pas accepté la proposition de Philipps. Mais il faut rester réaliste. D'un côté, je mène des expérimentations technologiques. De l'autre, il y a un énorme marché qui se pointe à l'horizon. Pas seulement dans le domaine de la musique, mais aussi et surtout de la vidéo. Avec ses spécificités techniques et éthiques. Quel sera le meilleur matériel? Qui emportera le marché? Personne ne peut encore le dire. Mais ce sont des choses qui ne me concernent pas. Mon rôle se limite à la création et à la recherche.

Dans cette nébuleuse interactive, que devient Todd Rundgren? Un musicien, un compositeur, un concepteur ou un producteur?

J'ai toujours voulu varier les disciplines. Malgré mon intérêt pour la technologie de pointe, je joue toujours de la guitare acoustique. Lorsque j'en ai le loisir. Et je ne pense pas que ce soit un problème pour moi de multiplier les fonctions. Pour deux raisons. La première procède de ma volonté à ne pas être pris au piège du business. La seconde? J'ai oublié... (rires)... Je déteste toujours faire la même chose. Si je ne pouvais explorer qu'une seule corde de mon arc, je me sentirais frustré...

Comme producteur, tu as travaillé avec des artistes comme les New York Dolls, Patti Smith et Psychedelic Furs. Est-ce que ce style musical te touche encore?

Pourquoi pas? Mais ces groupes appartiennent au passé. Mes goûts sont en constante évolution. Je m'intéresse à de multiples formes de musique contemporaine. J'aime Beck. Son attitude. Et puis également des ensembles obscurs dont personne n'a probablement jamais entendu parler ici. Des formations qui apportent quelque chose à la musique. Mais en vérité, je ne m'intéresse pas tellement aux musiciens, mais plutôt aux sonorités qu'ils parviennent à développer. Il existe, par exemple, un groupe qui répond au nom de Life. Je déteste son dernier album, à l'exception d'un seul fragment que j'estime remarquable. Mes goûts sont très variés et paradoxaux. Le rap me branche également. Je pense à Public Enemy. Aux messages sociaux qu'il colporte. A son débit rythmique sonique. A sa liberté de langage. J'ai beaucoup synthétisé cette forme musicale...

Tu as également produit les deux albums du groupe Pursuit of Happiness. Un très chouette groupe canadien que je crains être disparu depuis quelque temps.

Il a enregistré un troisième opus. Mais celui-ci a été produit par un grand producteur de heavy metal. L'entreprise a cependant complètement foiré. Dommage! Mais le groupe existe toujours. Il est constitué de musiciens formidables capables d'écrire de remarquables chansons et de graver de superbes disques. Il possède ce petit quelque chose qui vous fait craquer. Difficile à expliquer, d'ailleurs. J'aimerais travailler à nouveau pour eux. Qui sait? Peut-être dans le futur!...

En 1991, tu as mis fin à une longue collaboration avec Warner Music. Que s'est-il passé?

C'est un problème spécifique au business musical. Je n'étais probablement plus en odeur de sainteté. Ou alors trop vieux. Surtout, je ne vendais plus assez de disques à leurs yeux. Le label a toujours espéré que je ferais un come-back comparable au succès rencontré début des seventies. Mais cette idée n'a jamais été un but pour moi. Aussi, comme il existe de nouveaux et jeunes talents qui montent. Plus dociles, potentiellement plus rentables... Enfin, au bout de près de vingt ans chez la même firme de disques, cette solution me semblait un aboutissement normal. Et, c'était sans doute mieux ainsi. Je n'avais plus à justifier mes ambitions computarisées. Et j'ai les mains libres pour entreprendre ce que je fais aujourd'hui. Mon CDI en est la plus belle démonstration.

Version originale de l'interview parue dans le n° 28 (novembre 94) du magazine MOFO

 

 

Veruca Salt

Les cuisses féminines...

Écrit par

Veruca Salt est un quartet yankee (Chicago) drivé par deux filles, Louise Post et Nina Gordon. Un ensemble dont le succès a pris à la fois les médias, le public et même le groupe de vitesse. Un seul album à son actif. Mais très susceptible d'être découpé en hits potentiels. Pensez à "Seether" matraqué depuis quelques semaines sur toutes les ondes radiophoniques. La moitié du groupe, en l'occurrence Nina et son frère James, s'est pliée, et de bonne grâce, à l'épreuve de l'interview. Nina a fait ses études à Paris et les accorde volontiers dans la langue de Molière. Pour introduire le débat, je lui ai montré la version française du roman de Roald Dahl , "Charlie et la chocolaterie", et plus particulièrement le chapitre relatif à Veruca Salt, petite bourgeoise gâtée, pourrie par ses parents...

Nina : Veruca Salt, une petite fille gâtée par ses parents. C'est moi!

L'attitude du groupe s'inspire-t-elle de ce livre?

N. : Dans une certaine mesure. Pas seulement pace que mes parents m'ont accordé tout ce que je désirais. Mais à cause des projets qui germaient dans ma tête depuis mon enfance. Et rien n'aurait pu m'arrêter pour les concrétiser.

Tu sembles particulièrement fascinée par ton enfance?

N. : Tout à fait! Les chansons écrites pour cet album sont les premières à avoir été gravées sur un disque. Il était donc tout à fait normal qu'elles se rapportent à cette période de mon existence. Mais dans le futur, j'aborderai sans doute d'autres thèmes...

Toujours aussi autobiographiques?

N. : Pourquoi pas? C'est dans mon tempérament. Je ne me vois pas éplucher des situations politiques. Ce qui n'exclut pas une autre source d'inspiration. Mais pour l'instant, j'écris ce que je ressens. Mes compositions sont personnelles. J'imagine donc que quelque part, elles sont autobiographiques. Je compose des chansons pour moi-même. Pour mieux me connaître. Et, si elles répondent aux aspirations du public, c'est tant mieux. Mais je ne prétends pas interpeller l'humanité.

Ce qui explique pourquoi tu détestes les décortiquer?

N. : Absolument! Les paroles de mes chansons sont suffisamment explicites. Je ne vois donc aucune raison d'en rajouter. A la rigueur pour clarifier une idée plus abstraite, plus difficile à saisir. Mais pas analyser les émotions, les sentiments qui entrent dans sa préparation. C'est une pratique complètement absurde. Parce qu'elles ont été conçues suivant une trame poétique, pas analytique. Lorsque tu décortiques une chanson que tu aimes, tu la détruis. Je refuse de le faire, même pour d'autres artistes. Je laisse le soin aux autres, et en particulier aux journalistes de décrire ce qu'ils éprouvent en découvrant mes textes...

Le miroir de ton existence est-il très important?

James : Je le pense réellement!

N. : (embarrassée) Oui.

J. : Très important!

N. : C'est quelque chose de difficile à avouer. Car je donne l'impression d'être narcissique. Or, ce n'est pas vrai. J'ai des amis. Je suis capable d'échanger des idées. D'écouter les autres. De m'intéresser aux autres. De vivre en harmonie avec quelqu'un. Je ne suis pas tout à fait auto obsédée. Toute petite, je vivais dans mon propre monde. Lorsque je me regardais dans le miroir, j'imaginais des tas de fantasmes. Et cette attitude m'a permis de me libérer de moi-même, du monde clos au sein duquel je vivais. Il était très important pour moi de me découvrir dans un miroir, comme aujourd'hui de chanter ou d'écrire. Dans ma tendre enfance, j'étais épouvantée par l'orage. Et ma grand-mère m'a conseillé de crier le plus fort possible pour chasser ma peur. Et j'ai hurlé jusqu'à m'époumoner. J'en ai donc déduit que ce comportement avait du bon et pourrait me servir dans le futur. Notamment pour faire face à des situations difficiles auxquelles je serais confrontée. Une méthode que j'oublie de temps à autre. Mais que j'essaie de ne pas oublier. Parce que tu vois, une petite fille bien élevée, doit être douce, gentille, calme et surtout ne pas crier. Et j'ai compris qu'il était important pour moi de ne plus accepter ces valeurs éducatives préétablies. De me réaliser. De me fixer des objectifs. De les atteindre. De devenir forte.

Est ce que tu te sens souvent angoissée?

N. : Pas toujours. Lorsque j'ai écrit certaines chansons de cet album, j'étais angoissée. Mais aujourd'hui ma vie a changé. A l'époque, j'étais amoureuse d'un gars. C'était bien. Mais cette relation était devenue de plus en plus difficile à supporter. Je m'y suis complètement perdue. En écrivant ces chansons, j'ai accompli un effort pour me chercher, me retrouver. Et aujourd'hui, je découvre une vie tout à fait différente. Je suis la même personne, mais je suis beaucoup moins angoissée...

Penses-tu que pour l'instant, Veruca Salt est occupé de vivre un conte de fées?

N. : Mmmh! Oui et non! Oui parce que j'ai toujours rêvé de mener cette existence. De gagner ma vie par la musique. Parce qu'il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Et ce que nous vivons aujourd'hui peut être considéré comme un cadeau du ciel. Mais il ne faut pas croire que tout soit féerique. Nous travaillons énormément. Accomplissons sans arrêt des tournées. Une conjoncture beaucoup plus difficile à gérer. Mais je n'ai pas à me plaindre, car, ces événements, je les ai voulus. En fait, ce qui me chagrine le plus, c'est le temps qui me manque pour écrire. Car l'écriture, c'est ce que j'aime par dessus tout! Et je n'ai plus beaucoup de temps à y consacrer pour l'instant.

Une situation qui entraîne inévitablement des conflits. Sauf lorsqu'ils appartiennent à la nature d'un groupe comme Veruca Salt. Mais sont-ils propices à l'émulation?

J. : Les querelles appartiennent à la nature du groupe, c'est vrai!

N. : Mais on ne peut pas dire qu'elles soient idéales pour l'émulation. Au contraire. Lorsque tout le monde émet des avis divergents, il faut faire face à un véritable blocage. Parfois même pour des détails sans grande importance.

Mais qui prend la décision finale alors?

N. : En dernier recours Louise et moi. Parce que le coeur du groupe nous appartient. Enfin, nous recueillons toujours les opinions de James, de Steve, des managers, etc. Mais la décision finale nous revient.

Vous n'êtes pas effrayés par le succès foudroyant rencontré par le groupe?

N. : Absolument. Enfin, selon les circonstances. Parfois, je suis très sereine. Mais à d'autres moments, l'inquiétude m'envahit. Parce que ce mode de vie est difficile. Parce que j'ai peur d'être critiquée, d'être jugée. Par le public, par mes amis, par mes parents. Parce qu'il est difficile d'interpréter une composition devant une audience, des chansons que j'ai écrites pour moi-même et pour personne d'autre. De les dévoiler au public. C'est pourquoi, ce succès est à la fois devenu rêve et cauchemar...

Es-tu particulièrement sensible aux critiques émises par la presse?

N. : Plus aujourd'hui. Il y a six mois, je l'étais encore. Mais j'ai appris à relativiser les choses. Parce qu'il est impossible de croire tout ce qui est écrit à notre sujet. Même une critique favorable est une arme à double tranchant. Nous nous sentons flattés au fond de nous mêmes. Mais en même temps, nous sommes devenus conscients des dégâts que la douce euphorie peut nous causer.

Ne penses-tu pas que Veruca Salt soit arrivé au moment propice. C'est à dire dans une période où l'Amérique fait preuve d'un engouement considérable pour les ensembles rock féminins?

N. : Exactement! Nous l'avons compris en jouant dans les clubs de Chicago. Nous ressentions qu'il existait un besoin pour notre musique. Et que les médias voulaient nous pousser vers l'avant. Je ne sais pas trop pourquoi. De plus en plus de filles fondent des groupes de rock'n roll aux States. Et de plus en plus de monde souhaite voir des femmes dans le monde du rock. Mais j'ai toujours eu la foi dans mes chansons. Et j'imagine que dans n'importe quelle autre situation, elles auraient fini par obtenir du succès. Je sentais que le moment était opportun...

Sur votre dernier single, vous avez repris la composition la plus controversée des Pistols, "Bodies". Avec une idée derrière la tête ou simplement par goût personnel pour la chanson?

N. : C'était une idée de mon frère James. Il l'appréciait beaucoup et estimait que nous pouvions l'adapter dans une version très dure, très rock. Et puis, on s'est penché sur les lyrics, des textes un peu controversés. Drôles et ridicules à la fois. Comment peut on mépriser une femme parce qu'elle a eu recours à un avortement? Pourquoi la comparer à un monstre lorsqu'on ignore les raisons qui l'ont poussée à cet acte désespéré?

Le titre de votre album a été emprunté à une ligne de "You shook me all night long" d'AC/DC. Mais les "American Thighs symbolisent à mon avis une image de l'Amérique et de ses spectacles avec ses majorettes et ses pom pom girls. Une autre explication?

N. : D'abord, ce titre est extrait de cette chanson d'AC/DC. Ensuite, il évoque les cuisses féminines. Une partie du corps très complexe chez la femme. Elles ne sont jamais satisfaites de leurs fesses, de leur cul. Jamais (rires). C'est une réaction à la fois triste et frustrante, voire misérable. Moi-même, je suis victime de ce complexe. Pourtant, il est totalement ridicule. Mais nous ne pouvons y échapper. Parce que la société nous a inculqué des critères de minceur, de sveltesse et de séduction...

Si les Pixies n'avaient pas existés?

N. : Mon écriture en souffrirait beaucoup. Je serai privée de références indispensables pour écrire et pour élaborer les mélodies. En particulier dans le domaine de la progression des cordes. J'ai beaucoup écouté les Pixies au cours de mon adolescence. J'ai toujours adoré leur musique. Je pense vraiment que Charles Thompson (NDR : alias Black Francis) est un génie. Il a enregistré cinq albums extraordinaires...

 

 

 

 

 

 

Dig

Impossible de rester à Los Angeles sans se faire bouffer par le système...

Écrit par

Dig était présent au 'Pukkelpop' de Hasselt en août 1994. En une demi-heure, il est parvenu à mettre le public dans sa poche. Son premier album date pourtant de l'année dernière. Une oeuvre dont la texture mélodique se trame dans les fibres électriques les plus savoureuses des House of Love, My Bloody Valentine, Radiohead, Smashing Pumpkins, Pixies, Sugar et du psychédélisme floydien de Syd Barrett. Un opus aux textes torturés, sarcastiques, hallucinants. Pour mieux comprendre la nature de Dig, il était indispensable de rencontrer une des deux têtes pensantes de Dig. Scott Hackwith de préférence. Parce que chanteur, guitariste et compositeur, il est devenu en un temps record un producteur demandé...

Si je ne m'abuse, Dig est un groupe relativement jeune, puisqu'il s'est formé en 1993. Mais auparavant, quel était l'emploi du temps de ses musiciens?

Nous avons vécu au jour le jour, exercé de petits boulots journaliers, séjourné au sein de groupes sans importance. Affronté les aléas de l'existence. Acquis une certaine expérience de la vie. Personnellement, j'ai participé au tournage de plusieurs films comme acteur de second plan. Des choses finalement banales par rapport à ce que nous sommes occupés de vivre avec Dig.

Vous venez de San Diego, une ville située à la frontière mexicaine. Or, là-bas, il me semble que la musique qui y est pratiquée trempe essentiellement dans le 'tex mex'. Une explication?

Non, nous sommes originaires de Los Angeles. Mais nous avons vécu un certain temps à San Diego. Disons que la genèse du groupe lui appartient Ce qui explique pourquoi nous ne sommes pas des adeptes du 'tex mex'. En fait les circonstances ont voulu que le groupe se soit formé là-bas. Cela aurait pu être ailleurs, puisque nous voyageons énormément.

Exemple votre séjour prolongé à Boston?

Impossible de rester à Los Angeles sans se faire bouffer par le système. Un groupe qui y végète deux ans est systématiquement récupéré par le business. Tu sais, L.A. est encombré de clubs où il ne vaut mieux pas mettre les pieds. Ils sont à la solde de l'industrie musicale. Nous sommes allés à Boston pour y jouer nos premiers concerts. D'excellents souvenirs! Et avec le recul, je pense que c'était la meilleure solution pour préserver notre indépendance.

Tu aimes la scène de Boston? Pourtant j'ai lu que tu étais surtout attiré par la musique sudiste. Que représente le Paisley Underground pour Dig?

Oui, la scène de Boston nous branche. Les Pixies, Frank Black aujourd'hui, les Breeders, et tous ces groupes du Massachusetts comme Dinosaur Jr. Parce qu'ils ont exercé et exercent encore une influence considérable sur l'évolution du rock américain. La musique sudiste aussi. Aussi bien celle des seventies que des eighties. En particulier Lynyrd Skynyrd qui demeure encore et toujours à nos yeux un symbole. Le Paisley Underground? Ce n'est vraiment pas notre truc! Par contre, nous avons beaucoup de respect pour ce qu'a fait Hüsker Dü. Il a permis à la scène indépendante américaine de se forger une identité. Nous sommes également attirés par tous ces groupes de guitares qui ont fleuri en Grande-Bretagne, en pleine période noisy, comme Swervedriver et Ride...

Pourtant, en comptant trois solistes dans votre line up, nous serions plutôt tentés de croire que vous érigez un mur de guitare comme chez Band of Susans?

Non certainement pas un mur de guitares. Nous accordons trop d'importance à la texture et à la profondeur de nos lignes mélodiques. Hormis le nombre de guitaristes, nous n'avons aucun point commun avec Band of Susans et tous ces autres groupes new-yorkais.

Comment interpréter tes lyrics? Comme un message social? Un exercice de style surréaliste. Ou un épanchement d'ironie pure?

Je ne me considère pas comme un écrivain ou un poète. J'aborde des thèmes qui m'intéressent et surtout qui m'émeuvent. J'essaie de composer de bonnes chansons. En général, l'inspiration vient assez spontanément. Je me vois mal passer des heures à sécher devant une feuille vierge. Tout dépend de mon état d'esprit. Je ne pense cependant pas que mes textes adoptent un ton systématiquement ironique. Mais il est exact que je les aborde, en général, sous un angle humoristique. Quelquefois, je suis même le seul à comprendre mes propres plaisanteries... (rires)

Tu as produit le dernier album des Ramones. Une fameuse carte de visite, non?

Au départ, j'ai pensé que c'était une blague. Tu imagines toi produire les Ramones? D'autant plus que je n'ai pas de bagage technologique extraordinaire. Mais sincèrement, il n'a pas fallu beaucoup me pousser pour accepter. Pourtant, je n'ai compris le mobile de leur choix qu'au cours des sessions d'enregistrement. En fait, ils recherchaient tout simplement un dépaysement, tout en bénéficiant de bonnes conditions de travail. Prendre leur pied dans une ambiance très cool. C'est primordial pour eux! Ils sont beaucoup trop expérimentés pour recevoir des conseils. Finalement, n'importe qui aurait pu prendre ma place. Je pense que de plus en plus d'artistes essaieront de trouver des producteurs susceptibles de les ressourcer. C'est en tous cas mon point de vue.

L'intérieur de la pochette est illustré par différentes photographies d'un chien. Une raison particulière?

C'est mon chien. Un phénomène! Je lui ai consacré quelques lignes dans la chanson "Mothership". (NDR: il s'appelle Frampton, mais rien à voir avec Peter Frampton!).

Tu as un jour déclaré que les drogues étaient une partie de ta vie. Que simplement refuser en Amérique n'était pas concevable. Peux-tu préciser ta pensée?

J'ai eu recours aux drogues. Cette consommation faisait partie de mon existence. Mais il est difficile d'en parler pour tout le monde... Mes anciens amis et moi-même formions un cercle très fermé, décidé à fuir et à contester la triste réalité du monde. Il nous arrivait de fumer un joint au cours de ces réunions... Mais au fil du temps, tous ces potes ont trouvé du boulot, se sont mariés, ont eu des enfants, ont renoncé à ces rencontres. Personnellement, je ne me sens pas prêt à entrer dans ce monde d'adultes. Et si je devais m'y jeter, ce serait contre ma volonté...

(Version originale de l'interview parue dans le n° 27 - septembre 1994 - de Mofo)

Kevin Ayers

Le psychédélisme? De la musique porno!

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Musicien aux talents multiples, parolier à l'humour sarcastique, à la nostalgie douce-amère, au goût prononcé pour toutes les formes de désuétude, de décadence, voire de 'non sens', cet adepte du psychédélisme sous sa forme la plus pure a réalisé un come-back très remarqué en 1992. Après plus de cinq années de silence, il est sorti de sa résidence dorée d'Ibiza pour graver un nouvel album "Still life with guitar". Et depuis, cet ex membre fondateur du Soft Machine a repris le chemin des tournées. La plupart du temps en duo... Rencontre d'un personnage mythique, à la personnalité fascinante qui pousse la gentillesse à nous accorder, comme Peter Hammill, son interview dans la langue de Molière et accepte d'évoquer un passé pourtant encore douloureux...

Avant de sortir "Still life with guitar", en 1992, tu es demeuré cinq ans sans donner signe de vie. Y-a-t-il une explication à ce long silence?

Pas vraiment ! Dans la vie on n'a parfois plus rien à dire. Lorsque tu composes, l'inspiration ne vient pas sur commande. Lorsque tu te réveilles le matin, tu es incapable de savoir si tu vas écrire quelque chose d'intéressant. Tu peux avoir l'intention de le faire. Travailler toute la journée et toute la nuit, mais sécher devant une feuille vierge. L'écriture n'est pas une discipline automatique. D'ailleurs, l'étincelle peut jaillir n'importe où, même aux toilettes... (rires)

"Still life with guitar" est donc un titre chargé de significations?

Oui, mais en anglais, il a un double sens. Il se traduit également par nature morte. Disons que c'est un équilibre entre les deux significations...

Un CD de Kevin Ayers est sorti voici deux ou trois mois. Je suppose qu'il ne s'agit pas d'un nouvel album? Pourquoi ne bénéficie-t-il d'aucune promo?

Ce n'est pas un nouvel album, mais une compilation qui inclut des sessions d'enregistrement 'live' réalisées pour l'émission radio de John Peel. C'était très intéressant. Mike Oldfield y a participé. On avait plein d'idées, et on a travaillé sans la moindre contrainte. Le problème de promo n'est pas de mon ressort. C'est effectivement ennuyeux, mais la distribution est hors de mon contrôle...

Je constate que Mike Oldfield répond toujours présent lorsque tu fais appel à lui. Est-ce que tu comptes encore reconduire la même équipe pour concocter ton prochain opus?

Ce serait difficile, puisque Olie Halsall n'est plus de ce monde. Je sais que sa disparition n'a pas fait grand bruit, mais elle était à l'image du personnage. Discret, énigmatique, il n'a jamais voulu suivre le chemin normal du rock'n roll. Il a toujours voulu côtoyer des gens bizarres comme moi, et il est parti sans faire de bruit. Mais tu peux demander à n'importe quel guitariste ce qu'ils pensent de lui, et tu recevras invariablement une réponse élogieuse à son sujet. Parce que c'était un personnage extraordinaire. Sa disparition m'a beaucoup affecté...

Sur "Still life with guitar", on a l'impression que tu concentres toute ton énergie sur les guitares acoustiques. Est-ce un nouveau credo ?

Non, puisque j'ai commencé dans ce style ; et finalement, c'est celui que je préfère. J'aime également la guitare électrique et les sonorités électroniques. Mais je trouve que la guitare sèche est plus humaine, plus chaude, plus naturelle. Si tu ne comprends pas le feeling de la guitare acoustique, tu ne comprendras jamais rien à la guitare. Si tu es incapable de tirer quelque chose d'intéressant d'une seule corde ou d'un seul accord, tu resteras toujours incapable de le faire avec cinq, dix ou quinze. C'est un feeling. Et le feeling naît avec la guitare acoustique...

Est-ce que joues encore de la basse?

Pas pour l'instant. Mais, c'est l'instrument que je préfère. Parce que je le considère comme le coeur de l'orchestre. Et que si tu veux jouer de la guitare, il est indispensable de connaître aussi la basse. Des tas de guitaristes pensent être capables de jouer de la basse, mais ils la traitent comme une guitare électrique. Or, il y a une différence fondamentale entre les deux instruments. J'aimerai bien encore en jouer. Mais je suis incapable de chanter en même temps. C'est à cause de ma manière de chanter. Parce que ma voix passe toujours à travers le rythme. Mais chanter sans relief ne m'intéresse pas. C'est pourquoi, j'ai besoin d'une base solide derrière moi. Jouer de la basse et chanter en même temps est une opération que je ne suis pas encore parvenue à réaliser.

Au début de ta carrière, tu étais fort impliqué dans la musique psychédélique. Quel regard portes-tu sur le retour de ce style dans les nineties. Sur ce que réalise Steve Hillage dans ce domaine avec The Orb? Et d'une manière générale sur l'évolution du rock?

Je n'ai pas eu l'occasion d'écouter The Orb. Je suis un jour tombé sur Steve occupé à triturer des samples de Jimi Hendrix. Cela lui a d'ailleurs causé des problèmes. Il m'a dit qu'il considérait ces manipulations comme de l'art. Qu'il travaillait comme un peintre qui choisissait ses couleurs avant de les appliquer sur une toile sonore. Une manière de voir les choses, mais que je ne partage pas. J'ajouterai même que je n'aime pas du tout ces tripotages. Je préfère choisir mes propres coloris... Le rock contemporain ne va pas très bien. Il existe bien sûr des exceptions, mais en général, il manque de passion, d'engagement. De plus aujourd'hui, comme il y a moins de choses à dire, le risque de se répéter est beaucoup plus grand. La musique la plus effective, la plus actuelle, est le rap. Elle est directe, véhicule des thèmes brûlants sur les problèmes rencontrés par la génération nouvelle. Mais c'est plus une musique à danser qu'à écouter. En plus, elle est plutôt morose. Attention, je n'ai pas dit qu'elle était mauvaise...

Kevin Coyne qualifiait le rap de blues du XXème siècle.

Une excellente image. Je partage entièrement son point de vue...

Et le psychédélisme?

De la musique porno. Elle s'est prostituée au graphisme. Je n'en ajouterai pas davantage. J'apprécie pourtant toujours l'énergie qu'elle manifeste. Elle est toujours vivante. Parce que la chose la plus importante dans la musique demeure l'énergie. Tu peux écouter une chanson avec des paroles banales, mais son énergie peut te transporter. Car le reste n'est plus que forme et style. Il n'y a plus rien de nouveau à se mettre sous la dent. Il faudra peut être attendre une invasion d'extraterrestres pour voir fleurir de nouvelles idées. Ce qui ne veut pas dire que je ne considère pas la musique comme positive.

Est-ce que tu croises encore Daevid Allen, Robert Wyatt et Mike Ratledge?

Daevid Allen, oui ! Nous avons effectué une tournée ensemble aux States. Nous nous sommes produits dans une vingtaine de petits clubs. Au départ, ce périple n'était pas très intéressant, mais la multiplication des sets nous a permis de nous y retrouver. Une expérience assez difficile à vivre, cependant. Parce que tu passes la plupart de ton temps dans un avion ou dans les aéroports. Robert Wyatt et Mike Ratledge? Aucune idée de ce qu'ils deviennent!

Tu as eu l'occasion de travailler avec Nico à plusieurs reprises, et notamment pour la confection de ton fameux elpee "The Confessions of Doctor Dream and other short stories". Quel sentiment as-tu éprouvé lors de sa disparition?

Cela devait arriver. Je n'ai rien à ajouter à ce propos. C'était dans la logique des choses...

Si tu en avais l'occasion, quelle période de ton existence changerait volontiers?

Mon éducation scolaire. J'ai suivi un enseignement militaire, strict. L'école était académiquement correcte, mais désastreuse au niveau du contact humain. Cette école était totalement homosexuelle. Sadique. Et pas seulement à cause des châtiments corporels infligés, mais à cause de l'attitude misogyne de son personnel. Les femmes étaient proscrites de l'établissement. Et lorsque je suis sorti de cette école, je ne savais pas ce qu'était une fille. Je ne parle pas au niveau de la sexualité, mais du contact humain. J'avais alors seize ans. Tu imagines le gâchis! Mon départ dans la vie, tu vois, n'était pas vraiment idéal...

Au bout de combien de temps, le soleil commence à te manquer, lorsque tu es en tournée?

Il existe différentes sortes de soleil. Le soleil de l'âme est certainement le plus important. Pas le soleil qui brille. Il ne doit pas toujours nécessairement briller dans le ciel, mais bien dans l'âme des gens...

Version originale de l'interview parue dans le n° 25 (juillet 1994) du magazine MOFO

 

 

 

 

 

 

Swans

Comment devenir voyeur, si on ne parvient pas à s observer soi-même?

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Les interviews accordées par Michaël Gira sont plutôt rares. D'abord, il n'aime pas trop les journalistes, et puis essayer de lui tirer les vers du nez ressemble à un véritable parcours du combattant. Pas qu'il soit antipathique. Disons simplement que ses chansons constituent un patrimoine très personnel, plutôt secret, qu'il répugne à débattre. A charge de l'auditeur d'y trouver ses propres explications. Et lorsqu'il se sent quelque peu piégé, il manie alors l'humour comme Lagardère son fleuret. Mais avant de passer à cet entretien, plantons le décor: Gira, chapeau vissé sur la tête, lunettes solaires et boulon qu'il mâchonne machinalement ou rallume dès qu'il estime avoir marqué des points...

Pourquoi ce silence de trois longues années, et puis deux albums dans la foulée?

Nous avons pris tout notre temps. Nous avons quitté New York pour la Géorgie. Pour Atlanta très exactement. Onze albums en onze ans sans compter les tournées et les projets parallèles. J'en avais marre de ce rythme. Nous étions devenus incapables d'évaluer notre travail. Nous avions besoin de faire un break. Cependant, nous ne sommes pas restés totalement inactifs pendant trois ans, puisque nous nous sommes investis dans des projets alternatifs.

Que devient Skin?

Je recommencerai un jour cette expérience. Pas dans l'immédiat, puisque Skin est aujourd'hui sans maison de disques!

C'est la raison pour laquelle le projet n'a plus rien accouché de concret depuis si longtemps?

Plus rien depuis 1987. Non pardon, il a sorti un album en 1990. Et il en enregistrera un bientôt.

Que représente pour toi la "No wave" (NDR: mouvement musical, et même artistique, qui a secoué l'underground new-yorkais au début des eighties, et au sein duquel ont trempé, entre autres, Live Skull, UT, Sonic Youth et Swans) ?

Qu'est ce que c'est que ça? Du gel pour les cheveux? Je n'ai jamais entendu parler de ce mouvement!

Ni de Live Skull, je suppose?

On dirait le titre d'un film d'horreur!

Ou encore de Sonic Youth?

Qu'est ce que c'est que cette marque? Un test de grossesse? Non, je ne connais pas tous ces gens (NDR: Pouh, la mauvaise foi!)

Quelle différence y a-t-il entre Skin et Swans?

C'est juste un prétexte pour travailler. Je ne parviendrai jamais à comprendre tous ces groupes qui se contentent d'un album par an. Il y a tellement de créneaux à explorer! Que font-ils le reste du temps? Se droguer? Personnellement, je suis incapable de me croiser les bras. Je trouve toujours un prétexte pour ne pas rester inactif. C'est pourquoi j'ai gravé un album solo, entrepris le projet Skin, écrit un livre,... c'est ma manière de vivre. J'estime qu'il est essentiel de se remettre constamment en question...

A propos de ton livre, il est sorti en même temps que ton album solo? Est-ce une œuvre autobiographique?

"Drainland" est probablement l'album le plus personnel que j'ai commis à ce jour. J'ai repiqué des enregistrements de conversations établies entre Jarboe et moi-même. Je trouvais l'idée intéressante. Un peu dans l'esprit de "Qui a peur de Virgina Wolf ?". Il met en scène le portrait spontané et naturel de deux personnages qui vivent ensemble et surtout de la manière dont ils dialoguent... lorsqu'ils ont bu!

Pourquoi avoir choisi Rollins pour éditer ton livre?

Il ne l'a pas édité. Il l'a simplement publié. Je ne laisserai jamais quiconque éditer mon livre. Même pas le président Clinton! Mais le livre n'est pas encore sorti!

Que représentent Camus et Sartre dans l'écriture de Michaël Gira? Quels sont les auteurs qui t'inspirent?

Je n'ai pas lu ces auteurs depuis mon adolescence. Ils ne représentent pas grand-chose à mes yeux, à vrai dire. Je suis davantage influencé par la télévision et la publicité que par la littérature. Principalement la télévision...

On pourrait alors te considérer comme un chroniqueur cynique de la société contemporaine?

Un voyeur est quelqu'un qui s'installe à l'extérieur pour observer ce qui se passe à l'intérieur des gens. C'est ce que je suis, je suppose. Mais comment devenir voyeur, si on ne parvient pas à s'observer soi-même?

N'est-il pas dangereux de trouver la sérénité dans la tristesse? Ou est-ce simplement un moyen d'exorciser tes propres angoisses?

Tu me trouves triste?

Tes chansons le sont ?

Triste n'est pas l'adjectif adéquat. Je pense simplement que mes chansons reposent sur l'émotion. Quant à la sérénité, je doute la rencontrer un jour...

Dans "Mind/ Bloody/ Light/ Sound", tu dis: "l'éternité ne dure pas longtemps" As-tu peur de la mort? Crains-tu l'apocalypse?

Je suis incapable de répondre à une question pareille. Pose là plutôt au pape Jean-Paul II! (rires)... Salman Rushdie a peur de la mort. Pas moi! Je n'ai rien à ajouter sur un tel sujet. Chacun doit admettre son propre destin.

Pourquoi affirmer alors, dans "Telepathy", que "mon corps commence là où ma mémoire s'arrête..."?

Ce n'est pas moi qui affirme cela, c'est la chanson (NDR: ?!?!...). Je n'utilise pas la musique pour me confesser au monde! Crois-tu que Kurt Weill ou Braque parlent d'eux-mêmes dans leurs œuvres?

The Great Annihilator aurait tout aussi bien pu servir au titre d'un film qui met en scène Schwarzenegger. Est-ce une bonne métaphore?

Non, pas du tout! C'est un terme de physique. De cosmologie. Une théorie de Stephen Hawking selon laquelle l'univers s'est créé à partir de l'explosion d'un grand trou noir. Avec le temps, les molécules retournent dans l'espace; et lorsqu'elles atteignent l'état d'inertie, elles sont aspirées par ce vide, avec pour conséquence, une réversibilité du temps. Ce trou noir est appelé "The great annihilator". Je ne m'intéresse pas outre mesure à la science, mais je trouvais que l'image était belle (NDR: ?!?!)

Penses-tu que le temps soit liquide? Que tout est unité et vice-versa?

Tout est liquide. Le corps est liquide... Non honnêtement, je n'en sais rien. Je ne suis pas philosophe. Demande plutôt au Dalaï-Lama. Je ne suis qu'un solitaire qui tente de s'exprimer à travers des mots. Je chante un peu aussi. Est-il possible pour moi, comme pour toi de répondre à une question pareille sans risquer de pondre des âneries? Si j'y répondais, cela voudrait signifier que je sais tout. Or, je ne sais rien et c'est mieux ainsi. C'est pourquoi, je n'y répondrai pas. (NDR: n'était-ce pas une réponse de philosophe?)

Merci à Christophe Godfroid

(Version originale de l'interview parue dans le n° 39 - décembre 1995/janvier 1996 - de Mofo)

 

 

 

 

Lamb

De lumière et d'obscurité

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Andy Rhodes et Louise Barlow, passant allègrement d'une tournée promo aux Etats-Unis à quelques apparitions remarquées en festival, estiment Lamb meilleur sur scène que sur disque. Même si "Fear Of Fours", le second et récent en date, sent déjà plus le live. Une chose est sûre: le réjouissant concert, entre drum'n'bass, électronique et chansons pop, livré par le duo de Manchester à Werchter au début du mois est de ceux qui donnent envie de plonger au plus profond de sa musique. En compagnie de Lou, maman d'un petit Reuben d'un an...

Nous avons tourné aux Etats-Unis avec l'album précédent. Ils nous connaissent déjà un peu là-bas, et les réactions sur le second semblent positives. J'ai l'impression que les Américains commencent à s'y intéresser. Le problème, c'est que nous n'entrons pas vraiment dans une catégorie musicale particulière. Tout le monde sait qu'aux States, les radios, par exemple, sont très spécialisées. Mais les ‘college stations’ passent notre musique. C'est dans ce circuit-là qu'on s'intéresse surtout à ce que nous faisons. C'est un bon début

Pas parler, jouer!

Comment parlez-vous habituellement de votre musique aux gens que vous êtes amenés à rencontrer?

Je crois qu'une fois qu'on commence à décrire quelque chose, on s'en éloigne. C'est pourquoi je n'aime pas trop parler de notre musique. Evidemment, ça ne facilite pas le travail des journalistes. Disons simplement que cette musique requiert d'être écoutée, pas discutée, dans un sens. C'est comme pour un tableau; la meilleure chose qu'on puisse faire, c'est le regarder plutôt que d'en parler. Les gens écoutent trop souvent sans faire fonctionner leurs oreilles. Ils se basent sur ce que d'autres ont pu dire et dès lors, ils ont déjà classé la musique avant d'y prêter vraiment attention. C'est la tendance actuelle et ce n'est pas très positif.

Les gens se sont plantés, par rapport à votre premier album?

Quand il est sorti en 96, nous ne savions pas trop quelles réactions il allait susciter. En plus, nous étions très naïfs à l'époque. Forcément, nous sommes restés enfermés en studio, totalement plongés dans ce disque pendant des semaines et nous n'étions jamais montés sur scène. Globalement, il a été bien reçu. Bien sûr, nous avons eu droit au lot habituel de comparaisons stupides. Avec Portishead par exemple. C'est ce qui arrive quand on écoute un disque sans ouvrir les oreilles... C'est réducteur et générateur d'a priori.

Pourquoi être comparé à Portishead? Parce que vous êtes un duo? A cause de ta voix?

Dans un sens, c'est de la paresse... journalistique que de relier ainsi un album à d'autres déjà existants. La musique pourrait être comparée à un jour ensoleillé, une tornade, à un plat qu'on apprécie... Il y a tellement de moyens pour exprimer la musique. Mais non, il semble que coller des étiquettes soit la règle. On dirait que certains s'en sont même fait une spécialité! C'est le pire qu'on puisse faire avec la musique.

Tu penses aux journalistes en particulier?

Les dj's fonctionnent de la sorte également. Et en plus, on en a fait des stars (rires)! C'est du nivellement par le bas. Lamb? Ah oui, c'est une fille et un garçon. Elle chante, il bidouille? Bon, c'est comme Portishead!

Ecrire

Tu n'as pas envie de devenir journaliste?

Non! J'aimerais devenir écrivain.

Ecrire des chansons est proche du métier d'écrivain, selon toi?

Oui, en tout cas c'est plus facile parce qu'une chanson est plus courte qu'un roman (rires). Comme je ne reste enthousiaste que pendant de brefs laps de temps, le format ‘chanson’ me convient parfaitement. Je peux raconter une histoire ou faire passer une émotion en trois minutes et demie, c'est parfait!

Tu fais quoi des textes que tu n'arrives pas à terminer?

Il ne m'est jamais arrivé de haïr une chanson au point de ne plus jamais vouloir en entendre parler. Disons qu'il y en a que je préfère à d'autres et que ça change souvent. Je crois à la spontanéité: quand tu fais quelque chose de bon, c'est parce que tu le fais pour la première fois.

Quand on vous voit sur scène, on a effectivement l'impression que c'est pour vous un plaisir et une découverte à chaque fois renouvelés...

Nous pourrions tomber dans la routine en jouant chaque soir les mêmes choses. Ce n'est heureusement pas notre cas. Les endroits sont différents, nos humeurs sont différentes, en plus nous jouons au sein d’un groupe. A chaque fois, ça doit être neuf pour nous, c'est la seule manière d'évoluer. C'est ainsi que nous essayons de fonctionner. En injectant chaque soir une nouvelle fraîcheur dans notre musique.

Et pleurer

Tu trouves que votre musique se prête à être jouée dans de gros festivals?

Au départ, Lamb n'était qu'un projet studio. Après la sortie du premier album, l'idée de monter sur scène était pour nous une perspective assez effrayante. Nous n'avions vraiment aucune idée de la manière de faire, tout simplement! Au fil du temps, nous avons appris à développer notre show. La plupart des chroniques mentionnent que nous sommes meilleurs sur scène que sur disque. Nous en avons également l'impression! C'est pourquoi l'expérience des concerts a été largement prise en compte au moment d'écrire "Fear Of Fours".

Vos titres plus mélancoliques passent aussi bien sur scène que les plus rythmés? Il y a quand même quelques plages très calmes sur cet album...

Je crois que le public est gavé de pop music qui se veut joyeuse à tout prix. Quand une chanson ne rentre pas dans ce format, on se dit tout de suite qu'il s'agit de mélancolie. Si on écoute attentivement notre musique, je crois qu'elle est l'expression d'une joie profonde. Or, les joies les plus profondes sont très proches de la tristesse, et vice-versa. C'est la vie: elle est faite de lumière et d'obscurité. Il n'y a pas d'émotions pures mais des émotions connexes. Après tout, pourquoi les gens pleurent-ils quand ils sont heureux?

Interview parue dans le n°75 du magazine Mofo de juillet/août 1999

 

Killing Joke

Le poète de l irrationnel

Écrit par

Fondé en 1979, ce pur produit de la scène post punk britannique a toujours projeté, sur la scène musicale, une image empreinte de danger et de mystère. Un concept alimenté par la personnalité radicale, mais fascinante de son leader, chanteur et lyriciste, Jaz Coleman. Auteur, début des eighties, d'énormes hits comme "Follow the leaders","The war dance" ou "Love like blood" et responsable de superbes albums, trop souvent passés inaperçus, Killing Joke aurait pu devenir un des groupes phare de la précédente décennie, s'il n'avait pas été gangrené par une multitude de conflits internes. Le plus grave remontant à 1982, lorsque Youth, bassiste et membre fondateur du groupe, mettait les voiles... Or, il vient de réintégrer la formation... Et, par la même occasion de produire le nouvel opus de Killing Joke : "Pandemonium". Un disque remarquable qui, à notre humble avis aurait largement mérité de figurer dans le poll 94 de la majorité des magazines spécialisés. Suffisait sans doute de l'écouter... Mais qui pouvait le mieux expliquer la renaissance de Killing Joke? Jaz Coleman évidemment. Il ne s'est pourtant pas contenté de répondre aux questions; mais s'est également chargé de nous développer sa théorie visionnaire sur le retour à la nature. Surprenant, mais pas inintéressant...

Comment expliquer le retour de Youth?

La reformation du groupe est tout d'abord passée par notre réconciliation. C'était le premier cap à franchir. Lorsque nous nous sommes brouillés, je traversais une période difficile. J'estimais que notre collaboration devenait improductive. Nous n'étions plus sur la même longueur d'ondes. Au cours des douze dernières années, j'ai surtout travaillé en compagnie d'un orchestre symphonique, alors que Youth s'est essentiellement consacré à la production. Et au fil du temps, nous nous sommes demandé pourquoi nous en étions arrivés à briser cette amitié. C'était complètement dingue de notre part. Mais les prémisses de cette réconciliation ne sont apparues que vers 1990. A cette époque, Youth se consacrait à la production d'un album de Crowded House. Et, je ne me souviens plus trop pourquoi, mais je devais me rendre dans le même studio d'enregistrement. Plus qu'une coïncidence, ce fut l'accomplissement d'une prophétie. Et un album est venu sceller cet événement : "Pandemonium". Notre première collaboration depuis plus de dix ans. Il est tout à fait explosif. Nous en sommes fiers, parce que nous l'aimons. Nous ne nourrissons pas d'ambition particulière à son sujet. La plupart de mes rêves se concrétisent un jour ou l'autre, de toutes manières. La plupart... Aujourd'hui, Killing Joke vit des jours étranges. Et j'apprécie cette tournure des événements. Des jours étranges que je n'avais encore jamais vécus, un épisode de ma vie qui me permet d'atteindre une haute expérience de l'existence.

Pourquoi cet exil en Nouvelle-Zélande?

Parce que cette terre est restée pure. Les rivières sont propres, regorgent de poissons. Le paysage est curatif. Il me rend optimiste, me ressource. Et j'imagine que cette île sera encore, pour au moins cent ans, préservée des abus de la civilisation moderne...

Nonobstant son agressivité métallique et ses pulsions tribales, j'ai toujours ressenti dans la musique de Killing Joke une puissance classique de type wagnérien. Est-ce intentionnel?

J'ai toujours été inspiré par la musique classique. Pas les autres membres du groupe. Des tas d'influences ont façonné le groupe. Le reggae, par exemple. Mais également la littérature; et puis l'art en général. Et certainement pas le blues ni le rythm'n blues. Notre musique est européenne, pas imprégnée de clichés américains. Nous chantons avec un accent anglais. Pas yankee. Killing Joke est un style de vie, le respect d'une tradition. Sa musique suscite le rêve, la fantaisie. Elle ne s'analyse pas. Elle se ressent. Je ne suis pas un intello. Killing Joke signifie la vie, le contact, l'amour, mais pas la réflexion. C'est comme un rayon de soleil nécessaire. Il s'oppose à l'intellectualisme dont les adeptes portent des lunettes aux verres fumés. Ils paraissent détachés et heureux, mais ils ne vivent pas. Ils n'aiment pas. Ils ne connaissent pas la passion. Ils ne touchent pas. Ils gardent tout dans la tête et réduisent leurs perspectives à l'analyse. Elle est néfaste à l'être humain. Je la hais, je la méprise!...

Dans "Mathematics of chaos", tu prétends qu'en essayant d'imposer l'ordre, nous créons le chaos. Mais sans ordre, il règne le chaos. As-tu une autre solution à proposer?

Tout à fait. Encore une fois, j'estime qu'il faut laisser les choses évoluer naturellement. Ne pas imposer de règles préétablies. Lorsque tu tombes amoureux d'une femme, tes sentiments ne sont pas rationnels. Tu ne te dis pas, je copule dans le but de produire des enfants. Tu lui dis que tu l'aimes. Et que le fruit de cet amour se traduira par un bébé. Notre système éducatif doit être complètement revu. Il déforme l'individu. Il ne projette que des vues à court terme. Je reconnais que je suis un idéaliste. Un poète de l'irrationnel. Mais je prône un retour aux vertus de l'éducation naturelle...

En déclarant sur "Black Moon" que le rêve est seulement une ombre ou quelque chose que tu trouves réel, n'as-tu pas une vision fataliste de la réalité?

Non, ce serait mal me comprendre. Il existe plusieurs niveaux d'existence. Comme il existe différents niveaux de la réalité. Et les frontières ne sont pas toujours bien définies. Si tu rêves, et que tes cinq sens fonctionnent en même temps, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, tu ne sais plus très bien sur quel palier tu te situes. Mais lorsque tu reviens dans ton corps, tu te rends compte avoir franchi un échelon de la réalité. Des événements différents peuvent ainsi se produire dans un rêve nocturne, dans la vie de tous les jours ou même dans d'autres vies. C'est une ombre ou quelque chose de réel. Peu de gens admettent ou comprennent ce mystère. Pourtant, il procure le sel de l'existence. Notre civilisation judéo-chrétienne est la principale responsable de cette amnésie...

Dernièrement, tu as déclaré avoir trouvé ton équilibre en découvrant Dieu. Peux-tu préciser ta pensée?

Euh!... N'importe qui peut prétendre philosopher. Mais si cette philosophie n'est pas remplie d'amour et de sagesse, si elle ne répond pas à une certaine conception de la vie, elle mène à la folie. J'ai eu recours à la magie. Au mysticisme. Au spiritisme. A la "gématrie" (NDR: système numérologique ancestral). La magie permet de créer, de modifier le cours des événements, en symbiose avec la volonté. Mais ce pouvoir exerce également une influence sur celui qui la pratique. Elle peut rendre égoïste. Or le centre de l'univers n'appartient pas à l'homme. Il appartient à celui qui a donné l'opportunité de vivre. La création est une forme intelligente de la nature. Que certains appellent Dieu. Ma pensée est capable de communier avec cette cause universelle. Lorsque des événements extraordinaires se produisent dans ton existence, tu dois montrer de la gratitude. Et j'ai dit merci. Dieu est univers, nature, étoiles, astres... La vie ne peut pas exclusivement se traduire en matière. Si c'était le cas, les corps défunts auraient la même valeur que les corps vivants. La spiritualité est une nourriture dont nos esprits ont tous besoin. L'existence de l'esprit physique, de l'âme, est aujourd'hui démontrée. Il est possible de lui attribuer une dimension religieuse. Mais la spiritualité s'exprime dans le grand silence. Elle m'a permis de rencontrer Dieu dans ma propre vie individuelle...

Sur la notice de la pochette de "Pandemonium", j'ai relevé qu' "Exorcism" avait été enregistré dans le caveau du roi de la grande pyramide de Giza. C'est une plaisanterie?

Pas du tout! Il y a quatre ans, je me suis rendu au Caire pour participer à l'enregistrement de l'album d'Anne Dudley (NDR: Art Of Noise). Lors de ce séjour, j'avais noué d'excellents contacts avec les responsables des sites archéologiques égyptiens. J'ai ainsi pu solliciter une audience auprès du ministre de la culture qui nous a accordé l'autorisation de disposer de la crypte pendant trois jours. Un moment inoubliable!... Killing Joke n'apporte pas seulement un plaisir. Il remplit une fonction sociale. Ecouter un disque en rentrant de son boulot permet à l'esprit de se relaxer, de se libérer. Mais Killing Joke apporte une dimension supplémentaire à ce geste. Par la diffusion d'une forme extrême, violente, intense de sa musique. Destinée à se débarrasser du stress accumulé au bout d'une journée de travail. Et susceptible d'exorciser la haine, la culpabilité et la douleur qu'il engendre...

Est-ce que tu te sens toujours confronté au reflet de ta propre image?

Absolument! Je suis très critique vis à vis de moi-même. C'est pourquoi, j'ai choisi de vivre à l'écart du monde et de la réalité. J'intériorise mes sentiments plutôt que de les exprimer. C'est pourquoi je ne suis pas un personnage toujours facile à vivre; mes amis pourraient certainement t'en parler davantage...

(Version originale de l'interview parue dans le n°30 - février 1995 - de Mofo)

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