Dimanche 1er décembre 2013, Martin Sharp s’en allait définitivement, victime d’un emphysème pulmonaire. De ce côté-ci de la vie, il manquait d’air cruellement. L’aiguille de son cadran s’est arrêtée brusquement sur le 71. Septante et un ans au compteur de sa vie. Tout compte fait, il aura pris son temps. Ceux qui lui ressemblaient et l’avaient précédé sont des météores, comme Van Gogh, Lautréamont, Rimbaud ou encore Baudelaire. Il s’en est allé sans bruit et sans tapage médiatique. En dehors de l’Australie où l’artiste est né en 1942, un article du New York Times, un article du Monde et de la Libre. Dans la rubrique ad hoc. Et c’est à peu près tout… Certes, les journaux évoqués sont plutôt prestigieux mais le silence épais et soutenu nous interpelle. Martin Sharp n’était-il pas l’un des graphistes les plus doués de notre temps ? Lequel de nos contemporains, à moins d’avoir vécu dans une grotte à mille pieds sous terre et en retrait du monde, peut encore ignorer ses illustrations sous LSD, ses images psychédéliques, ses profanations de l’art classique (de la Joconde aux fresques de la Chapelle Sixtine), son goût prononcé pour l’obscène, le blasphème et la provocation, ses passages par la case prison… Certes, on ne le pleurera guère dans les chaumières de la censure. Les censeurs de tout poil pourront dormir tranquilles. Désormais.
Requiem pour les adeptes de l’ordre définitif, établi sur le roc et une bonne fois pour toutes. Pour les inconditionnels de la fadeur du politiquement correct, du prêt à penser, du prêt à vivre, de la décence, du ronron de la bonne conscience… Accorde-leur le repos éternel, Martin Sharp. Tu peux leur faire confiance, ils n’iront pas cracher sur ta tombe à l’autre bout du monde. Ils t’oublieront. Pour l’instant. Profil bas. La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! (P. Claudel). Toi, le subversif, te voilà confiné, assigné définitivement à résidence. Aucune visite n’est permise. Et tu resteras seul. Recouvert du linceul tissé par le silence. Dans le noir absolu. Toi qui aimais avec passion l’intensité de la couleur et ses stridences et l’orgasme visuel qu’elles pouvaient susciter. Sous l’égide de Van Gogh, dans cette Yellow House ouverte à tous les vents que le regard du peintre ensoleillait encore en te tendant l’oreille pour qu’enfin on l’écoute, tu cherchais à saisir la haute note chromatique où l’exister prendrait un sens vibratoire nouveau. Un contresens ou une entorse à la flagrance. Tu as touché du doigt l’incandescence des paradis artificiels.
Graphiste/illustrateur, poète, songwriter, rédacteur du sulfureux magazine ‘Oz’ qu’il a créé au début des sixties avec deux autres comparses, Richard Neville et Richard Walsh, Martin Sharp a mené tambour battant sa révolution incendiaire sur tous les fronts sensibles : les drogues, l’homosexualité, la brutalité policière, l’avortement, le racisme ou la guerre du Vietnam. Tout y était dit sans tabous, écrit au vitriol. Des couvertures jugées obscènes –âmes sensibles s’abstenir– et passage obligé par la case prison. Départ pour l’Angleterre, une nouvelle vie, un nouvel ‘Oz’ dont la ligne éditoriale reste à peu près la même. Le ‘London Oz’, tout aussi sulfureux, que rattrape la censure. Non, il ne lâchera rien. Une nouvelle peine de prison est prononcée qu’il ne purgera pas. Mais, sous haute surveillance, le magazine ne s’en remettra pas… Il rend son dernier souffle en novembre 1974.
Parallèlement à la maquette du magazine, Martin Sharp réalise de nombreuses pochettes de disque pour des artistes rock de cette époque. C’est ainsi qu’il conçoit celle, devenue célèbre, du fameux « Disraeli Gears », disque gravé par le groupe The Cream en 1967. Crée de nombreux collages et peintures, mêlant couleurs fluorescentes, trip sous acide et références vicelardes aux Beaux-Arts. Il campe les icônes de la planète rock, tels Bob Dylan, Jimi Hendrix ou Mick Jagger, au sein de paysages hallucinés qui restent, à tout jamais, inscrits dans les mémoires.
L’artiste passe à autre chose. Période copier/coller. Il conçoit un ouvrage miniature composé de 36 collages en couleurs issus des livres d’art. Il y suggère des histoires insolites, mêlant les œuvres de Magritte et Van Gogh, Matisse et Magritte, Botticelli et Picasso dans des images empreintes d’iridescences poétiques.
Rétif à la mouvance, il restera une figure incontournable de l’underground, de l’avant-garde, de la contre-culture des sixties dont il sera le chantre incontesté.
Après la création d’une œuvre au noir au parfum de scandale, bariolée, sous LSD, de mille feux phosphorescents qui blessent encore nos rétines, certes, tu ne seras pas mort en odeur de sainteté, Martin Sharp. Mais tu es de ces dieux qui peuplent nos Olympes. Toi qui as pris des licences avec la bienséance de ce bas monde. Nous t’aimons imparfait comme l’ont été les immortels.
Sous le ciel incandescent déserté par le divin, que la terre te soit légère.

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