En temps ordinaire, la situation paraîtrait banale. Pourtant, après des semaines de sécheresse, la fine pluie éparse conserve quelque chose d’irréel. Au lieu d’ouvrir leurs parapluies, les festivaliers tendent les bras pour accueillir ces quelques gouttes.
Comme les deux jours précédents, ce troisième volet réserve autant de place aux découvertes qu’aux artistes confirmés.
Première découverte sur le podium Bâbord : Billie. Si l’hérédité constituait un genre musical, elle pourrait s’y inscrire sans effort.
Fille de Matthieu Chedid, elle choisit pourtant une voie de traverse, loin de l’ombre paternelle, et façonne son propre territoire sonore : un rock au féminin, nourri de guitares saturées et d’une mélancolie franche. Elle grandit très tôt dans un milieu artistique. Dès l’âge de six ans, elle étudie le piano et intègre le chant à son quotidien.
Sur les planches, Billie rejoint une formation dont les musiciennes se consacrent à la basse et à la guitare ; seul le batteur est un homme. Son nom, décliné en plusieurs polices sur la toile de fond, constitue l’unique décor et traduit l’éclectisme revendiqué de sa musique.
Elle chante en français et inscrit ses textes dans une pop légère, adaptée à ce début d’après-midi. Son micro customisé attire l’attention et devient presque un personnage du set.
Guitare électrique en main, elle aborde des thèmes universels qui versent parfois dans la mièvrerie, de la meilleure amie à l’amour « avec un grand A », précise-t-elle. Son écriture cherche néanmoins à dépasser l’intime.
Billie se produit en concert depuis un an seulement, mais maîtrise déjà les codes du live et manifeste une affection particulière pour l’auditoire belge. Jeune et investie, elle accompagne ses chansons d’une gestuelle expressive. Son exigence se vérifie lorsqu’elle reprend un morceau depuis le début, insatisfaite de son exécution.
À l’affiche du Ronquières Festival parmi plusieurs pointures, Billie n’est pas encore une tête d’affiche, mais mérite l’attention. Son aisance, sa présence, son univers pop et son timbre éthéré devraient rapidement la distinguer.
Dix minutes plus tard, votre serviteur gagne le podium Tribord.
Si la Star Academy a rendu Marguerite Dedeyan familière du petit écran, l’épreuve du concert obéit à d’autres exigences.
Révélée lors de la douzième saison, en 2024, puis confirmée l’année suivante par l’EP « Grandir », la jeune Parisienne originaire de Neuilly-sur-Seine arrive à Ronquières sous une étiquette encombrante.
Le décor donne le ton : trois grandes marguerites disposées de part et d’autre se tournent vers le ciel, tandis que de grands yeux peints sur la toile de fond fixent l’horizon. La scénographie reste candide, à l’image du concert.
Le concert débute par « La Fée », puis enchaîne « Les Avions », « Frida », « La Boss », « Snipeuse » et « Crash Test ». Les chansons peinent toutefois à décoller. L’univers et les thèmes demeurent convenus et visent surtout un jeune auditoire.
Marguerite possède pourtant le sens du contact. Elle échange souvent auprès de la fosse, interpelle et sourit. Mais sa manière parfois enfantine de construire le spectacle finit par l’affaiblir : à trop chercher l’adhésion, elle perd en crédibilité auprès des spectateurs les plus aguerris.
Une séquence se distingue néanmoins : sa reprise d’« As It Was » de Harry Styles, convaincante, suggère des pistes artistiques qu’elle gagnerait à approfondir. Sur « Bellevie », « La Maison » puis « Première Dauphine », le ton demeure inchangé.
On retient toutefois un geste généreux : Marguerite interrompt le concert pour signer un autographe à une jeune admiratrice repérée dans la fosse. Cette proximité, elle, paraît sincère.
Le set se conclut sur « Les Filles, Les Meufs », morceau de résilience qui suscite une réponse enthousiaste de la foule.
Généreuse mais encore trop tendre, Marguerite devra affermir son propos pour s’imposer durablement.
Après une heure de concert, Marguerite peine encore à éclore.
Le dimanche du Ronquières Festival devait culminer par la prestation de la Montréalaise Charlotte Cardin, mais un imprévu bouleverse le programme. Atteinte d’une laryngite aiguë, l’interprète de « Feel Good » observe, sur recommandation médicale, un repos vocal strict et annule au dernier moment un concert très attendu en Belgique.
L’organisation dispose de quelques heures pour réagir. L’artiste belge Lost Frequencies, déjà passé par Ronquières en 2024, prend finalement le relais.
Derrière ce nom devenu une marque se cache Felix De Laet, Bruxellois né en 1993. En 2014, son remix d’« Are You With Me », titre du chanteur country Easton Corbin, atteint la tête des classements dans plusieurs pays européens.
Depuis, l’ancien étudiant en sciences économiques à la Solvay Brussels School compte parmi les artistes belges les plus écoutés dans le monde. Entre deep house et tropical house, il collabore notamment auprès d’Aloe Blacc, Calum Scott et James Blunt. Son arrivée transforme ainsi un contretemps en temps fort de la soirée.
La foule massée au pied du DJ indique que ce remplacement satisfait plusieurs milliers de spectateurs.
Les plus attentifs relèvent, pendant le set, un clin d’œil du DJ à l’artiste absente.
Pour votre serviteur, ce quatorzième Ronquières s’achève par le concert d’Iliona ; les artistes suivants, Disiz et Macklemore, évoluent dans un rap auquel il reste peu sensible.
Révélée par « Moins Joli » en 2021, après les EP « Tristesse » (2020) et « Tête Brûlée » (2022), puis par son premier disque « What If I Break Up With You ? » (2025), Iliona figure parmi les artistes à suivre de cette édition 2026.
Le forfait de Charlotte Cardin redistribue les horaires du dimanche. Iliona se produit finalement sur le podium Tribord à 19 h 50, un créneau qui exige une présence solide.
Vêtue d’un petit short, de grandes chaussettes blanches et d’un diadème, Iliona cultive une esthétique de femme-enfant qui constitue sa signature visuelle.
Deux objets occupent le fond du décor : une imposante chaussure rouge et ce qui ressemble à un lecteur MP3 géant, vert. Leur signification demeure difficile à saisir et leur cohérence échappe encore à votre serviteur.
Iliona n’est pas la seule femme sur les planches : des musiciennes assurent la basse et la batterie, ce qui prolonge son parti pris visuel.
La fosse s’est pourtant clairsemée : seule une poignée de spectateurs reste. Iliona ne fédère-t-elle pas encore assez, ou l’heure du repas détourne-t-elle la foule de ce créneau réaménagé ? Impossible de trancher.
La comparaison vient naturellement : Iliona rappelle Lio par sa posture, son jeu de séduction et jusque dans son grain de voix. La filiation esthétique paraît nette.
Sur le fond, malgré son investissement, l’artiste ne convainc pas pleinement. Son tour de chant en français manque d’élan ; des compositions comme « Le Lapin » ou « Club Penguin » accentuent cette impression. Sa proposition semble surtout destinée à de jeunes enfants et aux parents qui les accompagnent.
Le rendez-vous paraît donc manqué : les intentions esthétiques ne compensent pas une écriture encore trop légère pour ce créneau.
Cette édition s’achève néanmoins sur un bilan plutôt positif. Il faut saluer le choix de programmer de nombreux artistes belges plutôt que de poursuivre à tout prix une tête d’affiche internationale. L’invitation surprise de Will Smith lors de l’édition précédente avait pesé sur un budget déjà serré, sans convaincre pleinement sur le plan artistique.
Le pari se révèle payant : Oscar and the Wolf, Adèle Castillon, Suzane, Roméo Elvis et Hooverphonic rappellent que la Belgique dispose de suffisamment de talents pour nourrir plusieurs éditions centrées sur sa propre scène musicale.
Le choix des podiums et des espaces annexes mérite aussi une mention. Repensé, le site offre davantage de respiration et facilite nettement les déplacements, loin de la cohue reprochée à certaines éditions précédentes. Cet aménagement améliore concrètement l’expérience festivalière, au même titre que la programmation.
Certaines voix émergentes convainquent moins. L’ambition et la présence ne suffisent pas toujours à compenser des moyens vocaux limités. Cette tendance interroge la place accordée à la promesse plutôt qu’à la maîtrise. Malgré une organisation rigoureuse, Ronquières n’échappe pas entièrement à cette évolution, partagée par de nombreux festivals.
(Organisation : Ronquières Festival)

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