En ce samedi estival, quelques noms éveillent, sinon un intérêt particulier, du moins la curiosité. Comme la veille, les prestations oscillent entre l’excellent et le très médiocre sur les différents podiums du festival de Ronquières.
Il est un peu moins de 16 heures lorsque l’auditoire découvre une jeune femme frêle au pied du podium Tribord. C’est ISE.
Si un nom s'affichait, en cette seconde journée, en lettres jaune et orange sur l'écran géant du plan incliné, assez grandes pour qu'on ne puisse s'empêcher d'y lire une forme d'urgence, c'est bien celui d'ISE.
À vingt ans à peine, la jeune Limbourgeoise suit déjà un parcours rapide : victoire à ‘De Nieuwe Lichting’ de Studio Brussel en 2024, passages remarqués à Rock Werchter, Pukkelpop, Sziget et Best Kept Secret, premières parties de Hozier et Gavin DeGraw, puis sortie, en début d’année, de son premier elpee, « Suitcase Child ». Le disque-titre évoque une enfance partagée entre deux maisons, une petite valise à la main. Sur le podium, ce récit rejoint celui d’une artiste qui enchaîne les grandes affiches du royaume.
Entourée d’un quatuor, la jeune chanteuse ouvre son set sur « Powerless » et « Just A Lie ». Les nappes de synthé adoucissent une musique qui repose surtout sur la guitare et la rage.
Certains effets de guitare — réverbérations suspendues et delays qui prolongent la note — rappellent The Haunted Youth, autre habitué des podiums belges qui érige la pédale d’effets en instrument à part entière.
La voix frappe surtout, tout comme une présence scénique déjà mûre. Son grain rauque et sa façon de reculer avant d’attaquer un refrain évoquent Dolores O’Riordan. ISE associe fragilité apparente et force contenue. Son écriture rappelle aussi 10,000 Maniacs par cette manière très nineties d’unir mélodie limpide et texte sensible, sans éloigner la pop de la gravité.
« Goodbye Letter », titre de la percée et de la victoire à ‘De Nieuwe Lichting’, clôt le set sur une note mélancolique. Les nappes de synthé allègent l’ensemble sans diluer l’esprit rock. L’écriture conjugue ainsi énergie brute, mélodie et guitares aériennes.
L’attention résistera-t-elle à l’effet de nouveauté ? Au regard de la ferveur de la foule, qui danse et chante, ainsi que de la maturité de la jeune femme, ISE semble disposer des atouts nécessaires pour poursuivre sa route au-delà du pays.
Certains retours surprennent. Douze ans après « Zinzin » (2013) et une longue éclipse, Jeronimo retrouve un grand podium sous le ciel estival de Ronquières.
Ce retour relance une question : Jeronimo paraissait-il définitivement retiré ? Après plusieurs années de silence, ce nom lui rend une identité directe que ses autres projets — Raid Aérien, Everyone Is Guilty ou Thamel — n’offraient pas de la même manière.
Sa trajectoire alterne exposition et retrait : succès critique au début des années 2000, disparition volontaire, retour discret, puis nouveau silence. À 53 ans, le musicien revient sur les planches sans chercher à effacer ces intermittences.
Ses guitares chargées de réverbération et de vibrato rappellent la fin des années 1980. Ce son de jeunesse relève autant de la mémoire que d’un choix esthétique. Son parcours, né dans le vivier artistique liégeois de cette époque, conserve une urgence rugueuse et un goût pour les marges.
Pendant ces années d’éloignement, l’artiste continue pourtant de jouer et multiplie les projets collectifs : Saint André, The Engines of Love ou les Loved Drones, auprès de Miam Monster Miam. Ces formations lui permettent de rester musicien tout en partageant le poids d’une identité publique.
Sur le podium, Jeronimo s’appuie désormais sur une formation élargie : Guillaume Vierset, Gaëtan Streel, Laeticia Collet, Jérôme Danthinne et Charlotte Lamby. Ce nouveau line-up revisite des classiques réarrangés et renouvelle leur dynamique.
Ce retour s’appuie sur un nouvel opus, « La difficulté des rêves », paru en avril. Le disque naît de prises brutes enregistrées dans une pièce transformée en studio sous les toits d’une vieille ferme. Ce cadre marque autant le processus que les aspérités acoustiques du résultat.
L’objet paraît presque sans structure de soutien : aucune major et un pressage artisanal. Après l’expérience accumulée, publier un long playing de cette manière relève autant d’une liberté retrouvée que d’une nécessité. Le répertoire provient d’un ensemble abondant de morceaux, ensuite resserré jusqu’à n’en garder qu’une poignée.
Plus profondément, que signifie « La difficulté des rêves » au sens le plus littéral ? Quels sont les rêves que le Jeronimo d’hier n’a pu voir aboutir ?
Entre les ambitions de jeunesse et la réalité de l'industrie, le fossé s'est creusé avant d'être comblé par une acceptation apaisée.
Sur cet elpee, la musique précède les textes. Werner Moron, plasticien et non-musicien, intervient alors comme déclencheur. Son regard extérieur rompt les automatismes d’une écriture solitaire, où l’auteur maîtrise habituellement chaque étape.
Malgré la présence d’un auditoire nombreux, la fosse conserve de larges espaces. La proposition de Jeronimo peine manifestement à trouver sa place dans la programmation du festival.
Sur la pelouse de Ronquières, la setlist relie le passé au présent tandis que l’artiste revisite plusieurs étapes de sa vie.
De « Dans l’infini des premières fois » à « Un été inoubliable » et « A Monaco », le choix des morceaux convainc. Les guitares grondent tandis que les percussions impriment leur élan.
La setlist réserve toutefois une déception : « Irons nous voir Ostende ? » est écarté, au regret des fans de la première heure qui attendaient cet hymne en concert.
L’émotion emprunte ensuite un autre chemin. Jeronimo interprète « Un avion pour Londres », présenté comme un ‘invité spécial parmi nous’, en hommage à Marc Morgan. La reprise exprime une tendresse retenue et salue une figure fraternelle de la musique belge.
Car si le long playing doit beaucoup aux longues promenades méditatives avec sa fille Jeanne, une genèse intime maintes fois racontée, on se prend à songer aux secrets de fabrication. Y a-t-il une ligne précise de ce nouveau répertoire qu'il ne pourrait pas encore lui expliquer, un pan de vie trop abrupt pour des oreilles filiales ? Peut-être bien.
Lorsqu’il quitte l’estrade sous les acclamations, le chemin parcouru apparaît clairement. « La difficulté des rêves » témoigne d’une inspiration restée vive, désormais moins pressée et plus durable.
Après cette séquence, Fatal Bazooka prend possession de Tribord.
Projet musical humoristique incarné par le comédien français Michaël Youn, Fatal Bazooka se produit notamment en compagnie de Vincent Desagnat et Benjamin Morgaine.
Trouvant son origine en 2002 dans un sketch du Morning Live sur M6, le projet est notamment connu pour ses singles « Fous ta cagoule » (2006), « Mauvaise foi nocturne », « J'aime trop ton boule », « Trankillement » et « Parle à ma main » (2007).
La foule se presse en masse. Le succès populaire du projet confirme l’attrait d’un divertissement immédiat, même si sa valeur musicale reste discutable.
Lorsque votre serviteur s'extirpe du point presse, le concert de Pommelien Thijs a déjà débuté.
Le festival de Ronquières mêle les genres, bouscule les habitudes et alimente chaque année les discussions parmi les festivaliers.
Cette édition ne déroge pas à la règle : la venue de Pommelien Thijs divise. Certains festivaliers contestent sa place à l’affiche ; d’autres saluent l’accueil d’une figure majeure de la pop actuelle. Attendue ou critiquée, l’artiste de 24 ans suscite le débat.
Dès les premières notes d’« Ik Moet Gaan », l’artiste flamande investit le podium. Sa voix éraillée et incisive rappelle l’énergie frondeuse d’Avril Lavigne et donne à ses mélodies une tonalité adolescente.
La scénographie repose sur un grand escalier placé au centre de l’estrade. Pommelien Thijs le parcourt sans relâche pendant des titres pop-rock tels qu’« Entertainment » et « Erop of eronder ».
Cet élément structure l’espace et rythme chaque morceau, de la douceur de « Meisjes van honing » à la tension de « Tegenwoordige tijd ».
Entre deux titres, de « Het beste moet nog komen » à « Authentiek », elle s’adresse naturellement à la foule en français comme en néerlandais. Cette aisance linguistique renforce le lien entre les deux communautés.
Au fil d'une setlist menée tambour battant, traversant les éclats de « Zilver », le magnétisme de « Medeplichtig », les questionnements de « Cassandra » ou encore l'interpellation directe de « Ben je klaar ? », le public se prend au jeu.
Quand retentissent les dernières notes d’« Atlas », la conclusion s’impose : malgré les réserves, Pommelien Thijs défend une pop énergique qui trouve sa place sur les grands podiums d’été.
Rilès grimpe ensuite sur le podium de Tribord. Il se distingue de nombreux artistes français par un répertoire entièrement chanté en anglais, où le hip-hop croise la soul, le RnB et le gospel.
S'il aborde des thématiques variées (l'amour, sa santé mentale, sa volonté de réussir, son histoire personnelle), le rappeur entretient un rapport particulier au temps. Au cours de son œuvre, il a disséminé une énigme autour de cette notion dans plusieurs titres et clips, toujours non résolue à ce jour. Véritable autodidacte, il enregistre, produit et mixe tous ses projets depuis sa chambre rouennaise, accumulant plus de 300 millions de vues et de streams.
Cheveux hirsutes, précédé d’un chant guerrier, le trublion entame son tour de chant. Une horde de danseurs envahit rapidement l’estrade, court, virevolte et bondit.
Et à l'instar de la prestation remarquée de Suzane lors de cette édition, le concert de Rilès laisse un goût pour le moins mitigé, oscillant rapidement entre l'attente polie et l'ennui manifeste.
Le constat apparaît vite : les danseurs occupent l’espace et soutiennent le spectacle par une chorégraphie millimétrée, tandis que l’artiste peine à habiter l’immensité du décor. L’intérêt visuel du set repose donc surtout sur sa troupe.
La prestation aurait pu apporter une respiration durant cette après-midi moite. Elle s’étire pourtant et devient monotone. Une dynamique répétitive et le manque de relief musical en direct empêchent le concert de décoller.
Pour réveiller un parterre gagné par la torpeur, le show se termine sur une séquence déroutante. Rilès invite deux spectatrices à le rejoindre sur l’estrade, puis les laisse plusieurs minutes sans indication claire. Elles errent sous les regards amusés ou gênés de l’assistance.
Pour conclure, Rilès retire sa veste en cuir, reste torse nu et saisit une guitare électrique. Cette dernière pirouette rock’n’roll, surtout visuelle, n’efface pas l’impression d’un concert inégal et trop long.
Pour conclure la soirée, direction le frontstage afin d’assister au concert de Suede, nouveau contraste dans la programmation de Ronquières.
Lorsque Suede monte sur les planches, la faible affluence surprend au regard de la renommée internationale de la formation et de sa place dans l’histoire de la britpop.
Les premiers rangs sont remplis et l’ambiance répond présente, mais le band joue devant une foule clairsemée. Les Anglais n’en livrent pas moins une prestation solide.
Le spectacle sollicite autant les oreilles que les yeux. Un écran placé derrière les musiciens diffuse textes et images au rythme des chansons, renforçant la dimension théâtrale du concert.
Visuellement, la formation montre le passage des décennies : ses musiciens affichent l’expérience de vétérans des planches, à l’exception de la percussionniste, plus jeune que ses partenaires.
Dès l’ouverture, « Disintegrate » donne le ton, avant que « Trash » et « Animal Nitrate » n’accentuent la tension.
Après ces morceaux vigoureux, le concert change de registre sur « Personality Disorder ». Cette ballade piano-voix met en valeur Brett Anderson et les nuances sombres de son timbre, qui évoque Nick Cave. À l’écran, les poses monochromes d’une jeune femme prolongent l’atmosphère du titre.
Suede alterne ensuite les climats. « June Rain », interprétée délicatement, précède une descente de Brett Anderson dans la fosse, où il salue une spectatrice au premier rang.
Les moments plus légers rappellent l’énergie du leader. Pendant « Filmstar », Anderson fait tournoyer le câble de son micro comme un lasso.
Aux dernières notes de « Beautiful Ones », l’auditoire, peu nombreux mais conquis, mesure la qualité de la prestation. Suede n’occupe peut-être plus la même place médiatique qu’autrefois, mais ses compositions et l’engagement de Brett Anderson distinguent encore le band.
La nuit couvre désormais la plaine du Ronquières Festival. Une grande partie des festivaliers quitte les lieux. Bâbord ou Tribord : deux podiums, deux dernières options pour achever la soirée.
(Organisation : Ronquières Festival)

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