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Afghan Whigs
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The Afghan Whigs

Fan des Supremes…

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Groupe marginal au sein de l'écurie grunge Sub Pop, Afghan Whigs a publié un album superbe, profond, un brin cérébral et surtout totalement hors mode. Intitulé "Gentlemen", il est salué partout comme une des réussites de 1993. Une oeuvre qui relève presque exclusivement de Greg Dulli, chanteur, guitariste et leader du quatuor de Cincinnati. Fan de soul-music, il voue un culte aux Supremes : il a même poussé le détail jusqu'à copier le logo et le label de Tamla Motown sur les T-Shirts du groupe. Greg Dulli fait le point entre deux bouffées de Camel…

On raconte que lorsque vous avez terminé l'enregistrement de l'album, le bassiste a crié au suicide commercial...

Je crois que c'était une plaisanterie, mais il est vrai que sur ce disque, on laissait tout à fait tomber notre côté grunge pour nous lancer sur une piste très personnelle et complètement différente. Et je dois avouer que je suis surpris par le succès de l'album! J'imaginais que ce serait plutôt un disque culte. Il y a beaucoup de chansons lentes, plutôt du genre à écouter attentivement, assis. J'en avais un peu marre comme chanteur d'être en compétition avec les autres instruments ; je voulais un album où les textes aient plus d'importance. J'y ai toujours accordé beaucoup d'attention ; mais ici je voulais qu'ils soient cette fois le plus intelligible possible.

C'est un album autobiographique?

Certaines chansons ont été inspirées par le film "One from the heart" de Francis Ford Coppolla. Le reste vient de mon imagination et aussi de ma vie ; dans certaines chansons, il y a des histoires qui me sont à peu près arrivées.

Tu as enregistré cet album dans une période assez dure, une période de déprime?

Oui un hiver particulièrement froid. Le groupe était en stand-by et je sortais d'une longue relation amoureuse. J'ai passé l'hiver enfermé dans ma chambre à écrire des chansons et à boire. J'ai aussi lu ce bouquin "The lost Week-End" de Charles Jackson, un livre plutôt sombre. Cette histoire d'alcoolique qui ne parvient pas à décrocher et qui vit une histoire d'amour assez difficile, m'a beaucoup touché.

Y vois-tu une nouvelle preuve que les meilleurs oeuvres sont créées dans les périodes les plus douloureuses ?

Oui et non, d'un côté je le crois mais d'un autre, j'ai entendu tellement de bons disques qui ne sont pas marqués par la douleur. Comme "Neverrnind" de Nirvana par exemple ou "Last Splash" des Breeders. Ce ne sont pas particulièrement des disques sombres. Il en existe des tas qui sont inspirés par la joie et le bonheur. Ceux des Staple Singers ou d'Al Green par exemple. Mais il est probable qu’écrits dans des périodes sombres, ils soient plus profonds. Il doit y avoir une voix au fond de toi-même qui te dit d'analyser ta vie.

Es-tu tenté par l'écriture d'un livre ou d'un scénario?

Je suis plus tenté par l'écriture d'un scénario que par un bouquin. Cet exercice me prendrait trop de temps et je suis un peu trop paresseux. Un film exige beaucoup de temps également, mais là j'ai une petite expérience : j'ai écrit quelques scripts et réalisé quelques courts métrages quand j'étais au collège et à l'université. J'ai réalisé trois courts métrages l'an dernier et j'ai co-dirigé la plupart des vidéos que nous avons tournées.

Te sens-tu proche du nouveau cinéma underground américain, de gens comme Hal Hartley ?

J'aime beaucoup Hal Hartley mais je suis surtout très fan des frères Cohen. Ils sont les plus doués de leur génération et sont quelques têtes au dessus de tout le monde.

Avant de rejoindre Elektra, vous apparteniez à l'écurie Sub Pop où vous étiez un peu atypiques…

Ils étaient les seuls à vouloir nous signer! (rires) Nous avons sorti notre premier disque nous-mêmes, en 88. Après, en 89, Sub Pop et Rough Trade nous ont appelés. On a choisi Sub Pop car on savait que Rough Trade rencontrait des problèmes financiers. Et aujourd'hui, on est chez Elektra, parce qu'ils ont toujours signé des gens un peu bizarres, hors normes, comme les Stooges, MC5, Love, les Doors, Joni Mitchell, Television et maintenant les Breeders, Frank Black, Ween... C'est un label plutôt aventureux. Bien sûr, ils hébergent aussi Metallica et Motley Crüe... pas vraiment mon truc ! Quoique les autres membres du groupe soient tous fans de Metallica. On n'a pas toujours les mêmes goûts. Je suis plus r'n'b ou dance-music que mes partenaires qui écoutent surtout du hard-rock. C'est peut-être ce qui explique la particularité de notre son.

Tes références, ta culture musicale sont assez différentes de la moyenne des artistes rock. Tu cites plus volontiers les Supremes que les Rolling Stones…

Oui, les Supremes sont sans doute mon groupe préféré de tous les temps. On a repris deux de leurs chansons sur un mini-LP et on les joue de temps en temps sur scène... En fait, à Cincinnati, la scène soul et rhythm’n'blues était assez développée et ma culture musicale s'en ressent évidement. J'ai grandi en écoutant les radios locales qui diffusaient beaucoup de r'n'b et de soul, impossible d'y échapper. Le punk est arrivé très tard à Cincinnati, très, très tard. Ma mère m'emmenait chez le disquaire, quand j'étais môme, et le premier disque que j'ai acheté était un single des Jackson 5.

Dans ces conditions, comment en es-tu arrivé à t’intéresser au rock ?

Quand je me suis fait jeter du collège, je suis parti en Californie pour étudier la comédie. Je travaillais en même temps dans un magasin de disques, ce qui m'a permis de découvrir pas mal de trucs. Je ne jouais pas de guitare, ni quoi que ce soit à l'époque ; je n'ai commencé à m’y consacrer que vers 19/20 ans. C'est la scène de L.A. qui a provoqué le déclic. J'allais voir beaucoup de concerts et des gens comme Dream Syndicate ou Rain Parade m'ont impressionné. Je n'avais pas du tout connu le mouvement punk et j'ai découvert cet esprit sur le tard grâce à Hüsker Dü, Violent Femmes ou The Replacements. Hüsker Dü me rappelait les Who, dont j'étais très fan lorsque j’étais gamin. J'ai senti la connexion et j'ai accroché.

C'est toi qui reprends la voix de John Lennon dans la B.O. du film "Backbeat" qui raconte l'histoire de Stu Sutcliffe, le premier guitariste des Beatles. On y retrouve la crème du rock américain. Comment as-tu fait pour te retrouver dans ce projet?

Don Was m'a appelé pour me proposer de reprendre la voix de John Lennon. J'ai d'abord cru que c'était une blague. Et puis quand il m'a précisé la liste des figurants qui allait participer au tournage, je n'ai pas pu refuser, j'étais fan de tous les autres: Mike Mills de R.E.M., Dave Grohl de Nirvana et Thurston Moore de Sonic Youth. On s'est vraiment bien marrés à le faire. En général on s'asseyait derrière un gros K7, on écoutait la chanson, on buvait un coup. Puis, on allait en studio pour l'enregistrer. On revenait écouter une autre chanson et ainsi de suite. L'idée était de retrouver la spontanéité et la naïveté des Beatles à leurs débuts. Ce qui comportait quelques risques ; mais qui refuserait de tenter un telle expérience ? J’ai ainsi pu jouer avec quelques-uns des types que j'admire le plus: il y avait aussi Henry Rollins, Don Flemming de Gumball et Dave de Soul Asylum. Une sacrée expérience. Et puis le film est vraiment très bien, je suis fier d'y avoir participé.

(Article paru dans le n°20 du magazine Mofo de février 94)

 

BB King

Toujours aussi passionné…

Écrit par

On pourrait écrire cinquante millions de choses à propos de BB King. Déjà parce qu'il n'est pas courant qu'un musicien âgé de 64 ans (NDR : à l'époque, il en a 69 aujourd'hui) soit courtisé par un groupe aussi célèbre et représentatif auprès du public jeune que U2. La formation irlandaise l’avait sollicité pour participer à l'enregistrement du titre "When love comes to town" pour l'album "Rattle & Hum" et l’a aussi invité à participer à la tournée qui a suivi (trois mois comme invité spécial). Toute une série d’événements que la bande à Bono estimait comme un honneur pour eux. D'abord un brin d'histoire pour rappeler que BB King est considéré comme le roi du blues. Il a enregistré son premier long playing en 1949 et en a publié plus de cinquante autres depuis. Il a accordé plusieurs milliers de concerts dans le monde entier (jusqu'au Ghana, Tchad et Libéria) et figure (ou figurait) parmi les influences majeures d’artistes comme Eric Clapton ou Jimi Hendrix. Il a eu droit à son étoile dans la célèbre ‘Hollywood Walk Of Fame’, entre celle de Milton Berle et Vivian Leigh. Ce BB King sort un box de 4 compact-discs retraçant son histoire et proposant quelques titres inédits. Ce qui méritait bien une interview!

Apprendre: fondamental !

Tu as apporté ta collaboration à une multitude de gens : Carole King, Gary Moore, Steve Marriott, Paulinho da Costa, Vernon Reid, Stevie Wonder ou encore U2. Est-ce le signe d’une recherche continue de ‘mise à jour’ de ta part?

La musique bouge et d'ailleurs pas uniquement le blues. J'aime bien travailler en compagnie d’autres personnes. Je suis assez sélectif mais j'apprécie le procédé. Je suis conscient que ce type d'expérience t’enrichit. Pour moi, c'est le cas. Ce qui me permet d'apprendre davantage. C'est fondamental. J'ai encore besoin d'éprouver le sentiment de découvrir. C'est très important et agréable pour un type de mon âge.

Qu'as-tu retiré de ta collaboration avec U2, par exemple?

Enormément. Ces gens sont très doués et vraiment très forts. Ils voulaient que j'accepte de me produire avec eux et j'ai eu raison d’accepter. "When love cames ta town" est une des meilleures chansons sur lesquelles j'ai joué. C’est peut-être bizarre, mais cette collaboration m'a aussi servi à me faire connaître auprès du jeune public noir ! Les jeunes noirs écoutent bien plus U2 que du blues comme j'en joue. Il m'est arrivé régulièrement depuis quelques temps d'être reconnu par des jeunes noirs qui s'écrient : ‘Yeah; regarde, c'est le gars qui a joué avec U2!’. C'est amusant et drôlement gratifiant pour moi. Je suis à chaque fois fier d'entendre ces réflexions !

Le blues a-t-il gardé, selon toi, la signification sociale propre aux noirs américains?

Les temps ont changé. Le blues est toujours présent mais il côtoie d'autres musiques. Les jeunes noirs font et écoutent beaucoup de rap, y compris du rap joué par des blancs. Et c'est fort bien ainsi. Il est vrai que le blues est par essence une musique liée aux noirs mais peu importe la couleur du musicien qui en joue, finalement. L'important est que la musique soit bonne et le reste me paraît accessoire. Evidemment, je pense que le blues a ouvert des tas de débouchés. Quand j'entends certaines chansons interprétées par des gens comme Prince, j’y retrouve certains éléments du blues. Perso, le blues est comme un tronc à partir duquel des tas de branches diverses se sont développées. Plus j'écoute de la musique, plus j'en suis persuadé.

Manger quand on n'a pas faim

Comment garde-t-on une certaine fraîcheur dans la créativité, lorsqu'on défend un même genre musical depuis près de 50 ans et qu'on est devenu le personnage le plus représentatif de ce style?

Pas trop un problème pour moi. J'ai envie de jouer, j'ai envie d'enregistrer, c'est tout simple. Je suis toujours très motivé et je viens jouer dès qu'on réclame ma présence. J'ai toujours autant envie de partager le bonheur que je ressens lorsque je suis sur scène. C'est ce qui alimente mon jeu, mon travail. Au niveau de l'écriture plus particulièrement, je me contente de ne rien brusquer. L’inspiration doit arriver naturellement. Tu ne fais rien de spécial, tu ne penses à rien de précis et puis une idée survient... Ecrire un album revient à rassembler une série d'événements ainsi. Un album est une suite d'idées, de moments d'inspiration. Se forcer à écrire c'est comme s'obliger à manger quelque chose quand on n'a pas faim. Cela ne te goûte pas.

En tant que ‘patriarche’, tu es intéressé par ta succession? Crois-tu qu'il existe des talents pour prendre la relève ?

Et comment! Je connais beaucoup de très, très bons musiciens. Je viens même de travailler en Australie avec un gamin de douze ans dont le jeu est extraordinaire. On va beaucoup en entendre parler. Il s’appelle Nathan Cavaleri. A son âge, il joue bien mieux que des tas de gens bien plus confirmés. Les jeunes d'aujourd'hui vivent bien plus avec la musique. La technologie le permet ; tiens, déjà rien que ces petits appareils, ces walkmans, qu'on se met en poche et qui permettent d'écouter de la musique partout, c’est super! Aujourd'hui, cette nouvelle génération a accès à la musique et à la technologie. Cela porte ses fruits.

(Article paru dans le n°29 du magazine Mofo de décembre 1994)

 

James

‘Smells like teen spirit’ est une chanson des Pixies

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Après s’être égaré du côté de Simple Minds, les James sont de retour. Et leur nouvel opus, "Laid", atteste une sérénité enfin retrouvée. Conversation en compagnie du chanteur Tim Booth et Jim Glennie, le bassiste.

Jim : Les mauvaises critiques qu'on a essuyées pour "Seven" nous ont affectés. Ce serait difficile de dire le contraire.
Tim : On nous a accusés de sortir "Seven" pour vendre un max de disques, d’enregistrer volontairement un album commercial. On essaie de ne plus trop y prêter attention. On savait qu'on se ferait descendre. Parce qu'on avait eu une très bonne presse, depuis huit ans. On sentait que le retour de flammes devait arriver. Une fois qu'on a du succès, c’est inévitable. Et on se doutait aussi, qu'après "Seven", les réactions seraient meilleures. La première fois qu'on vient nous voir en concert, les gens sont estomaqués, car les disques ne les ont pas préparés au spectacle. La deuxième, ils sont déçus, parce qu'ils attendent trop. Et la troisième, ils nous aiment de nouveau. Un cheminement normal. Si tu te rends dans un restaurant où tu t’attends à manger quelque chose de dégueulasse et qu'ils te servent un bon repas, tu seras très heureux. Mais si tu vas dans un grand restaurant où tu as toujours très bien mangé et que ce n'est pas aussi bon que d'habitude, tu te plaindras. Nous on savait que l'album après "Seven" serait différent. Mais si on a reçu de mauvaises critiques, c'était essentiellement en Angleterre ; on en a eu des favorables dans d'autres pays. En Allemagne, par exemple. D'ailleurs, en Allemagne, la maison de disques n'aime pas "Laid", jugé trop calme.

Vous semblez plus heureux sur "Laid" ...

T. : Cest vrai. J'étais assez déprimé, du temps de "Seven". Mais il y a une certaine tristesse dans "Laid" ; la tristesse est toujours meilleure que la déprime. La déprime, c'est une absence de sentiments, c'en est la négation même. Alors que la tristesse est un sentiment dont il ne faut pas avoir peur si on ose le ressentir.

Andy, le trompettiste, a quitté le groupe?

T. : Andy avait accepté de rester avec nous jusqu'à la fin de la tournée "Seven". Il a donc quitté le groupe l'été dernier. La première tournée qu'on a effectuée ensuite était celle, acoustique, en première partie de Neil Young. On a donc réarrangé nos chansons ‘électriques’ et Andy ne nous a pas manqués puisqu'il ne les avait jamais jouées dans leur version acoustique. Et cette tournée nous a incités à composer des chansons plus calmes, qui figurent sur cet album. "Laid" est né de ces circonstances particulières. Le résultat aurait sans doute été très différent si on avait tourné en compagnie d’un groupe de heavy-metal.

Et comment s'est déroulé le travail auprès de Brian Eno ?

T. : Il aimait bien "Seven". On lui a demandé de nous produire et il a accepté. Il est venu nous voir à un de nos concerts acoustiques et il a travaillé en fonction de ce concept. Il nous a encouragés dans cette voie. Mais une chanson comme "Sometimes" était déjà écrite avant son arrivée. Il a écouté nos séances d'improvisations et il a dit : ‘Ca c'est bien! Vous pourriez essayer de le refaire ?’

Dans "Out to get you" qui ouvre l'album, tu dis que tu as besoin d'un contact humain. Symbolique?

T. : Oui... On avait pensé à plusieurs solutions différentes, pour le tracklising. On savait que c'était un choix étrange pour la maison de disques qui veut toujours commencer un album par le single, pour éblouir l'auditeur d'emblée. Nous, on trouvait qu’"Out to get you" permettait à l'auditeur de se concentrer, pour mieux ‘entrer’ dans l’album.
J. : On n'avait jamais passé autant de temps à réfléchir à l'ordre des morceaux. Avant, on s'en foutait un peu, genre: ‘On commence par celui-ci? Allez oui...’
T. : De quoi avertir le mélomane que l'album est plus profond, qu'il ne sera pas ‘facile’.

On dit que vous êtes sur le point de décrocher un succès international. Cette situation vous effraie ?

T. : On est très populaires en Angleterre, depuis près de 4 ans. Au début, le succès nous effrayait beaucoup, même avant qu’il n'arrive. C’est terrible quand tes voisins, ta famille commencent à te demander des autographes. Il est plus facile d'être une star dans un autre pays. Il est important de pouvoir rentrer chez soi, enlever ses lunettes de soleil et redevenir ‘Mr. Normal’. Maintenant on est immunisés, si ça se produit ailleurs, cela ne nous fera plus peur.

Penses-tu toujours que le succès émane uniquement de la musique ?

T. : La musique joue évidemment un rôle, mais c'est avant tout une question d'attitude, d'image, il faut être là au bon endroit et au bon moment. Pour moi, les Pixies auraient dû être énormes et "Smells Like Teen Spirit" est une chanson des Pixies. Mais ils n'avaient pas Kurt Cobain et de bons clips. Si j’ai un tel point de vue, c’est parce que je suis anglais et que la presse de mon pays est essentiellement basée sur la mode. Il faut être très photogénique ! Regarde Suede. On peut se permettre de le dire car on a bénéficié de huit ans de bonne presse et une année de mauvaise. Si actuellement, il n'y a pas de grande musique en Grande-Bretagne, c'est parce que les Anglais ne sont braqués que sur les mauvais aspects.

A vos concerts, forcément, tout le monde attend "Sit Down". Embarrassant ?

T. : On a accordé un concert, la semaine passée, au Portugal. On a commencé par "Born of Frustration" et embrayé par "Sit Down". Les gens chantaient encore quand la chanson était terminée. Une sorte de grande célébration. Et puis, on a joué les nouveaux morceaux et ils ne savaient pas comment réagir. Ils attendaient cette grande fête que nous déclenchions auparavant, lors de nos concerts. Nos nouvelles compos essaient plutôt de créer une atmosphère.

(Article paru dans le n°18 du magazine Mofo de décembre 1993)

 

L7

En Amérique, on a un autre sens de l’humour

Écrit par

Après avoir publié un "Bricks are heavy", produit par Butch Vig, qui les a révélées au grand public mais dont elles disent le plus grand mal aujourd'hui (‘trop propret, bidon’), les filles de L7 présentent leur nouvel album ("Hungry for stink" chez Phonogram), mais réfutent toujours l'étiquette grunge qu'on leur a collée sur le dos. Dee Plakas, la drummeuse du groupe, justifie son raisonnement.

On est ensemble depuis 8 ans, bien avant que quiconque ait entendu parler de Sub Pop et du grunge. Le grunge, ce n'est qu'une étiquette simplificatrice !

Votre album a été enregistré au moment du tremblement de terre de Los Angeles. Mais ce séisme a-t-il influencé votre travail ?

Franchement, je ne le crois pas. Nos chansons étaient écrites avant. On a juste été freinés dans notre élan. Notre matos est tombé par terre et a été endommagé. Résultat : on a pris du retard sur le planning prévu. Mais rien de plus...

Vous avez, cette fois, fait appel à Garth Richardson, le producteur de Rage Against The Machine...

Il est très différent de Butch Vig avec qui nous avions travaillé pour "Bricks are heaven". Par exemple, il n’aime pas utiliser des casques de retour ; il préfère un bon gros bon gros baffle qui crache fort. Dès lors, en studio, on s'est senties vraiment comme sur scène, sans casque sur la tête et mais beaucoup de boucan autour de nous. C'est ce qui nous convenait comme manière de travailler. Et puis, on a enregistré au sein de trois studios distincts. J'ai donc joué de la batterie dans différentes pièces, ce qui donne un son chaque fois différent. Les grandes pièces donnent un son large, les petites un son, disons plus ‘étroit’...

Le ‘Tampon-jet’

Votre bio parle d'une provocation...

Vraiment ? Quoi ?

On relate que Donita au festival de Reading a jeté un tampax dans le public...

Oh, la belle affaire ! C'est sans importance. Donita l'a fait, mais il faut remettre son geste dans le contexte. La foule nous envoyait de la boue sur la gueule ! Donita n’a pas du tout apprécié d’être ainsi traitée, ne comprenant pas, sur le moment, qu'en fait, il s'agissait pour le public d'une manière de manifester son enthousiasme ! Bon, toute cette boue sur sa guitare, ça l'a fait chier et elle a réagi instinctivement. Elle a pensé que ce serait rigolo d'envoyer son tampon... Les gens ont essayé d'attraper le projectile au vol, un spectateur l'a saisi et s'est rendu compte de ce que c'était...

Pourquoi le mentionner dans la bio, si vous estimez que c'est ‘sans importance’ ?

On ne l'a pas écrite nous-mêmes, cette bio. Je suppose que certains estiment ce geste provocateur... Pour nous, c'est simplement marrant. Peut-être qu’en Europe, les gens comprennent-ils mal cette attitude ? En Amérique, on a un autre sens de l'humour qu'ici. Crois-moi, lancer son Tampax, ce n'était pas une prise de position politique.

Camel Lips

Vous apparaissez dans "Serial Mother", le dernier John Waters. C'était votre premier rôle dans un film?

Oui, j'ai un grand respect pour John et toutes, nous sommes des grandes admiratrices de son style, ça va sans dire. Mais j'ai aussi une grande considération pour les acteurs. On doit se lever très tôt le matin et on passe la plupart de son temps assis à attendre très, très longtemps, tout en ayant sur soi un maquillage ou un costume. C'est pas toujours marrant ! Nos habits avaient été spécialement coupés pour nous. Des pantalons très, très étroits ! Dans le film, notre groupe s'appelle les Camel Lips.

Pourquoi John Waters vous a-t-il demandé de jouer dans son film et comment est-il parvenu à vous convaincre d’accepter la proposition ?

Apparemment –enfin, c'est ce qu'on nous a dit–, il nous apprécie et avait écouté notre premier CD. Quand il a écrit les scènes avec le groupe, il pensait à nous pour le rôle, il a donc contacté notre agent. On a lu le script, qu'on a trouvé rigolo. Voilà... je pense qu'on s'est bien défendues. Bien sûr, pour nous, c'est une bonne promotion, même si dans le scénario, on ne se comporte pas comme L7 ; là, on est très métal, très cliché, très femelles, aussi...

Un peu comme dans Spinal Tap ?

Je n'y avais pas pensé, mais je crois que la comparaison est tout à fait justifiée.

Tu t'intéressais au cinéma avant cette expérience?

Bien sûr, je suis d'ailleurs une grande collectionneuse de bouquins sur le Hollywood de la grande époque. Je suis fascinée pour tout ce glamour : Gene Harlow, Clark Gable, Greta Garbo, des gens comme ça... Et puis, je possède des cassettes vidéo. Avec mon mari, il nous arrive souvent de rester au lit et de se brancher sur une chaîne télé qui ne diffuse que des vieux films de ce style, comme "Casablanca", par exemple… j’aurais bien voulu vivre dans les années 30!

Tu es riche?

Oh non ! Tu as entendu parler de cette chanson des Replacements : "One foot in the door, the other foot in the gutter" ? Eh bien, c'est nous ça : les gens nous ont entendues, commencent à nous apprécier, mais il nous reste un pied dans la gouttière ! On vit toutes dans de petits appartements au milieu de quartiers miteux. Peut-être que grâce à notre nouveau disque, on pourra déménager ! Parce que je n'en fais pas de mystère : j'aimerais être plus riche et je serais heureuse de m'acheter une chouette petite bicoque dans un beau coin tranquille où je pourrais promener mon chien...

Tu as un chien ?

Plus maintenant, ma chienne vient de mourir. Tu ne devineras jamais comment elle s'appelait : 'Jah Wobble’, comme le bassiste de Public Image ! Quand elle était petite, elle était toute chancelante (‘wobbly’ en anglais) et comme j'étais, à l'époque, une grande fan de PIL...

(Article paru dans le n°26 du Magazine Mofo de septembre 1994)          

 

Manowar

Défendre le ‘vrai’ heavy-metal...

Écrit par

Ne parlez surtout pas de metal fusion, de crossover aux mecs de Manowar. Ils vous dévisseraient la tête! Non, sans rire, à une époque où on met le hard rock ou le heavy metal à toutes les sauces, eux, ils veulent, envers et contre tout, défendre une approche du heavy rock (ainsi tout le monde est content ?) en manifestant un maximum de conviction et de simplicité. Selon leur point de vue, tous les Nirvana, Alice ln Chains et autres Pearl Jam qui font joujou avec leurs petites guitares n'ont rien à voir avec le heavy metal.

Pas de la gnognote

Qu’ils viennent seulement nous voir en concert et ils verront de quel bois on se chauffe. Le heavy metal, c'est du sérieux, c'est pas de la gnognote. Quand je pense qu'aux States on assimile ces groupes grunge au mouvement heavy, j’en suis malade…

En quelques mots, Eric Adams, chanteur de Manowar, vient de résumer toute la philosophie du band. Une philosophie qui nous reporte assez loin, il y a près de 20 ans déjà, lorsqu'un type nommé Ted Nugent pratiquait le même genre de discours, assénant des vérités telles que ‘if it's too loud you're too old’ (‘si c'est trop fort, c'est que vous êtes trop vieux !’), Nugent –qui se faisait alors surnommer ‘Guitarzan’ (rigolo, pas vrai ?)– a sans doute eu plus qu'une influence sur Manowar. Un Manowar qui vient récemment, de signer chez Geffen (le label de Nirvana...), et dont les deuxième et troisième albums ("Into Glory Ride" et "Hail to England", originellement sortis en 83 et 84) ont été réédités en cd (un peu contre le gré du groupe, un ‘best: of’, intitulé "The Hell Of Steel", vient aussi d’être remis sur le marché par son précédent label, Atlantic/Warner).

J’ai appris la sortie de ce cd en regardant ‘Headbangers ball’ sur MTV, raconte Eric Adams. Je ne savais même pas qu'Atlantic en avait eu l’idée. Après avoir regardé cette émission, j'ai appelé Joey (NDR : DeMaio, le bassiste.et cofondateur du groupe) et on a vérifié le contrat. En fait, il y est mentionné qu'Atlantic a le droit de sortir deux ‘best of’ du groupe quand ils le souhaitent. On ne peut donc rien faire. Ils ont profité lâchement de notre départ en tournée pour publier ce disque. Bon, il est bien présenté, les chansons sont bien les nôtres, mais cette situation nous fait quand même un peu chier. Enfin, c'est le genre de trucs auxquels les musicos sont fréquemment confrontés.

Quand prévoyez-vous de graver un prochain vrai cd ?

Bah, pas tout de suite en tout cas. On va d’abord achever ce circuit et puis on s'y mettra. On a besoin de décompresser un peu et puis vraiment d’être dans le truc pour bosser, pour écrire des chansons. Chez nous, c'est pas vraiment automatique, tu vois : on a besoin d'être dans le mouvement".

10 albums ‘live’ par mois

Vous qui êtes des spécialistes de la prestation ‘live’, pourquoi ne pas publier un album enregistré en public?           

T'en fais pas, après chaque concert qu'on donne, on sort dix albums ‘live’ dans le mois qui suit! Sans blague, on doit être le groupe le plus piraté au monde. Ce qui doit aussi être un record (retenez le terme record, on y reviendra). Mais c'est vrai qu'on pense à sortir un véritable ‘live’, un officiel celui-là. Histoire d'au moins proposer un bon disque à tous ceux qui veulent y retrouver l'incroyable dose d'énergie proposée en concert. Ce sera sans doute pour après notre prochain cd studio.

Il y a quelques mois, vous comptiez fermement battre votre record (nous y voilà!) homologué par le Guinness Book du groupe qui joue le plus fort au monde...

On l'a fait ! En Allemagne. On l’a battu et on y tient beaucoup. Et je n'imagine pas qu'un groupe autre que Manowar puisse jouer plus fort encore. Même nous, sur scène, on portait des protections aux oreilles, mais c'était génial. On en est très fiers.

Que réponds-tu aux médias qui prétendent que Manowar est incapable de faire autre chose que du bruit et d'évoluer?

Qu'ils aillent se faire foutre! On ne joue pas pour les médias. Nous, on se décarcasse pour les mecs qui achètent nos disques qui paient leur ticket de concert, qui nous permettent d'être là, de plus en plus forts, depuis 13 ans. C'est pour eux qu'on fait tout ça. Avec notre public, on forme une grande famille, unie. On amène des kids sur scène pour bien leur faire faire comprendre. On maintient les contacts avec nos fans, on lit les lettres, on les appelle au téléphone. On a bâti Manowar en se produisant beaucoup, à peu près partout. On a donc convaincu notre public petit à petit. Il y a maintenant une fidélité réciproque. Le reste, on s'en tape…

(Article paru dans le n° 23 du magazine Mofo de mai 1994)

 

Catherine Wheel

Des chansons, pas du bruit…

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Catherine Wheel n'est pas un groupe de noisy, pas plus qu'un ‘shoegazer’ ou qu'un membre de la ‘scene that celebrates itsef. Ses musicos ne veulent pas qu'on les qualifie comme tels, en tout cas. Et on les comprend. Mais rappelons d'abord la signification de quelques mots de vocabulaire. ‘Shoegazer’ qualifie les musiciens qui regardent leurs chaussures quand ils jouent. ‘The scene that celebrate itself’ concerne les groupes souvent shoegazers qui passent leur temps à se faire voir aux concerts des autres. ‘Hype’ est un terme qui désigne les formations ou artistes devenus rapidement chouchous du NME ou du Melody Maker, parce qu’à la mode ou dans l’air du temps. Aujourd'hui en tout cas, plus personne ne veut être traité de ‘shoegazer’. Un substantif à fuir comme la peste…  

Rob Dickinson : il y a énormément de pression, sur un groupe, quand il commence. On a souvent été comparés aux ensembles noisy, à nos débuts, catalogués dans la ‘scene that celebrates itself’ qui était plus sociale que musicale. C’est pourquoi nous n’y étions pas impliqués, car nous sommes issus de Londres. Ceux qui appartiennent à ce mouvement construisaient de gros mur du son ou essayent désespérément de se recréer. Ils ne comptent que douze mois d'existence et doivent déjà se réinventer! Moose a sorti un LP qui, pour éviter les critiques de shoegazing, s’est orienté vers le country & western. Ils essaient à tout prix de modifier leur style pour ne pas hériter de l’étiquette ‘shoegazer’ ! Notre son évolue mais ce qui était vrai pour Catherine Wheel, il y a deux ans, reste d'actualité. Notre musique est basée, avant tout, pour des chansons. Pas sur le bruit. On a effectivement franchi un pas entre nos premiers Eps et note création actuelle. Mais on n’a pas cherché à se renouveler, on n'essaie pas plus de suivre les modes. Notre démarche était en vogue, il y a un an ; elle ne l'est plus aujourd'hui. Des compos comme "Black Metallic" ou "Texture" ne découlent pas sur le bruit ; on pourrait les jouer sur des guitares acoustiques. Une attitude souvent adoptée lors de notre tournée américaine, pour les interviews radio et télé.

C'est précisément "Black Metallic" qui marque cette rupture, en révélant la véritable personnalité de Catherine Wheel ?

R.D. : Oui, « Black Metallic » incarne l'ultime rencontre entre une chanson à la structure assez classique et un bruit magnifique, sur le fil du rasoir. Marcher sur cette ligne entre la tentation d'être des songwriters –ce qui est une erreur, car on écrit nos chansons très naturellement, sans vraiment se soucier de leur donner une ossature– et produire un gros mur de guitares. Une ouverture qui permet, en concert, de construire quelque chose de différent. "Black Metallic" est la moelle de tout ce qu'on a essayé de créer, la cristallisation de Catherine Wheel.

Aujourd'hui, les ex-hypes de la presse anglaise (Lush, Chapterhouse...) se font démolir. On peut dire que vous avez eu de la chance de ne pas avoir subi le même sort.

R.D. : C'est vrai. Car dès qu'on a été une hype, on ne peut que décliner sans espérer remonter la pente. Ce groupe existe sur ce qu'on fait spontanément. J'ai grandi en lisant le NME et le Melody Maker. C'était la seule raison de se lever, le mercredi matin et durant la semaine. Le risque est donc grand de les prendre trop au sérieux et d'attraper la grosse tête car on se retrouve tout d'un coup, dans ces journaux, à notre tour. Je connais pas mal de formations qui écrivent leurs chansons, non pas pour eux-mêmes, mais pour la presse anglaise. Ils savent qu’en produisant un certain type de son ou en incarnant un certain modèle de groupe, on parlera d'eux dans la presse musicale. C'est assez étrange. On n'a jamais été une hype et c'est très bien ainsi, car cette situation nous a permis de grandir naturellement. Tout ce que nous avons accompli, à ce jour, relève de notre propre identité. Sans image préfabriquée, sans relations dans le milieu des stations de radio ou de la presse musicale. On y est parvenu grâce à nos chansons.

Et que pensez-vous de la dernière grande hype en date: Suede?

R.D. : Ils sont formidables. Vraiment très bons. Il est de bon ton de clamer qu'ils sont nuls ; il est très facile de les dénigrer, mais ils racontent des choses assez intéressantes. J'ai lu une interview où ils critiquaient certains groupes de la Scene, parce qu’ils avaient tous le même son. Je comprends Suede quand ils les attaquent ; il y a quand même une sorte d’abdication de votre identité de groupe. Ils produisent tous des paysages soniques qui n’existent que pour trois minutes. Une fois encore, c'est peut-être bien, mais je peux comprendre la frustration de ceux qui veulent des paroles, des riffs de guitare, un contenu créatif. C'est très facile de créer un mur du son très compact, qui va et qui vient! Suede se nourrit d'influences complètement différentes comme Bowie, T.Rex... Pas mal de musiques avec lesquelles j'ai grandi, d'ailleurs. Mais je ne pense pas que les gens prennent la presse musicale trop au sérieux. Ils savent bien que si le Melody Maker estime qu'un groupe est génial, il ne vaut peut-être rien. Ils lisent ces journaux, avant tout, pour se distraire.

Votre signature sur une major (Fontana) a-t-elle été bien acceptée ?

R.D. : Il existe un certain snobisme dans cette éthique ‘indie’. C’est totalement stupide. Nous sommes un groupe indépendant, on travaille de manière indépendante, personne ne nous dicte ce qu'on a à faire. On a eu la chance d'être dans une position assez forte, quand on a signé chez une major. On fait, sur Fontana la même chose que ce qu'on faisait sur notre petit label. Creation voulait nous recruter, comme de nombreux autres gros labels indépendants ; mais aucun n'était prêt à nous octroyer ce qu’on attendait. Seul Fontana voulait bien nous payer suffisamment tout en nous laissant une totale liberté. Les gens commencent enfin à comprendre que, ce qui compte, ce n'est pas le label qui vous héberge, mais bien la musique que vous enregistrez. Nirvana a réalisé un des meilleurs albums de ces 10 dernières années sur un major! En Angleterre, on veut en finir avec les charts indés, car ils ne représentent pas la scène indépendante. Il faudrait les remplacer par des charts de musique alternative ; ils ne seraient plus orientés sur le label mais sur l'attitude. Kilye Minogue relève d’un label indépendant! C'est un peu offensant pour la mémoire des Smiths et de Joy Division... Néanmoins, je crois que les labels indés seront toujours nécessaires ; ils permettent de sortir ses premiers disques sans l'obligation d'un succès immédiat. C'est très important pour les jeunes groupes.

(Article paru dans le n°7 du magazine Mofo de novembre 1992)

 

Calexico

Cherche endroit de rêve pour enregistrer…

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Le 6 février 1993, Giant Sand se produit au Conservatoriumplein de Bissegem. A l’issue du concert, votre serviteur réalise l’interview de Howe Gelb (voir ici) et de Chris Cacavas (voir là). J’ai emmené mon fils, Jeremy, alors âgé de 14 ans. Il a assisté au concert et m’accompagne lors de l’entretien, qui se déroule à l’étage du club De Kreun. John Convertino et Joey Burns assistent aux entrevues, ce dernier y participant même épisodiquement. Depuis, John et Joey ont fait du chemin et ont surtout monté leur Calexico, une formation qui a pris une fameuse envergure. A cause de leur americana habilement teinté de références latino (mariachi, conjunto, cumbia, tejano, mambo), africaines, mais aussi de rock, de pop et de jazz.

Mais revenons à nos moutons. Ce 14 juillet 2013, la formation étasunienne (NDR : elle nous vient de Tucson, en Arizona, tout comme Giant Sand) se produit dans le cadre du festival Cactus à Bruges (voir review ici). J’ai bien tenté d’obtenir un rendez-vous, via le label, mais malgré les efforts de l’attaché de presse, les demandes sont restées lettre morte. Bref, au-cours de l’après-midi, je rejoins le stand VIP pour prendre un rafraîchissement. Je croise Jacob Valenzuela, le trompettiste et John, le drummer. Nous taillons une bavette et je leur fait part de mes illusions perdues. Ils interpellent leur tour manager, qui me demande d’attendre la fin d’une longue entrevue que Joey est occupé d’accorder à un collègue néerlandophone. Après 45 bonnes minutes (NDR : heureusement, le concert de Michael Kiwanuka n’est pas ma priorité), les deux hommes se serrent la pince. Soudain, Joey se lève et vient à ma rencontre. J’avais quand même l’impression qu’il jetait de temps à autre, un coup d’œil dans ma direction, pendant son interminable tête à tête. Je lui remémore la réunion à laquelle il était présent, il y a 20 ans. Incroyable, il s’en souvient. Le tour manager nous rejoint, et il est décidé que 15 à 20 minutes nous seront accordées. C’est déjà ça. Faudra mettre la gomme…

Le dernier album de Calexico a été enregistré à la Nouvelle-Orléans. Dans une église baptiste reconvertie en studio d’enregistrement. Un peu comme celle de Woodstock, en bois celle-là, au sein de laquelle John Agnello a accueilli de nombreux artistes pour leurs sessions. Mais quel sentiment ressent-on quand on investit un lieu autrefois sacré ? Joey confesse : « J’ai adoré ces moments-là. Lorsque je suis arrivé sur place, j’ai immédiatement constaté que c’était une ancienne église. Elle a été rebaptisée ‘The living room’. Et les aménagements qui ont été opérés par le propriétaire et les ingénieurs sont remarquables. Incroyables, même. Malgré les travaux de rénovation on ressent toujours les vibrations de ce qui a été un lieu de culte. Et c’est devenu un espace de créativité musicale. Un Hammond a été installé. Et quand tu entends ce qui en sort, c’est comme si tu entendais de l’orgue d’église. Tu as l’impression de disposer de l’endroit pour toi-même. D’en jouer comme tu le ressens dans ton cœur. C’est le rêve caché de tout claviériste. De grandes fenêtres inondent l’édifice de lumière. On y remarque également de nombreuses structures en bois. Et dans cette église, quand je me suis assis derrière le piano, je savais que j’allais écrire de bonnes chansons… »

Lorsque j’ai appris que le groupe se rendait à la Nouvelle-Orléans pour enregistrer, j’ai immédiatement pensé à une collaboration avec un ‘brass band’, comme le groupe l’avait réalisé en compagnie d’un ensemble mexicain. Mais après avoir lu de nombreuses interviews réalisées par des confrères, il est apparu que c’était tout simplement l’esprit de ce port louisianais que le band voulait communiquer à sa musique, pas ses racines. Joey précise : « Egalement l’écriture. Quand vous vivez dans un autre endroit, quand vous bossez au sein d’un autre studio, la perspective est totalement différente. Même si on pense souvent à son chez soi. Mais on souhaitait rester en Amérique, à la limite de l’hémisphère Nord et Sud, à sa frontière culturelle. Dans le Nord, l’accent est surtout porté sur le 1-2-3-4, tandis que dans le Sud, c’est davantage 6/8. C’est plus afro. Evidemment, je suis un grand fan de musique afro-cubaine. L’hémisphère Nord est plus anglo-saxon, le Sud, plus espagnol. Le Nord est plus protestant, le Sud plus catholique. La country pour le Nord. Le blues pour le Sud. Par nature. Ce que je te raconte est superbement décrit dans un livre rédigé par Ned Sublette qui s’intitule ‘The world that made New Orleans’. Je l’ai lu avant de me rendre à la Nouvelle Orléans et également pendant que j’y résidais. Il foisonne de références culturelles et historiques et j’avoue qu’elles m’ont pas mal influencé. » Manifestement, les emplacements où il enregistre et les voyages inspirent notre interlocuteur. Mais quelle sera la prochaine destination du combo ? La Guyane ? Un pays d’Afrique ou un autre pays du Golfe du Mexique ? A moins que de nouvelles idées ne se soient développées durant leurs périples à travers le monde… Joey confirme « Oui, s’il vous plaît. Toutes les destinations que tu viens de citer me bottent (NDR : il ajoute même en néerlandais, ‘alstublieft’ !) Ce sont tous des endroits de rêve. Mais tout dépend du temps dont on dispose. Les histoires sont tellement importantes. Elles sont parfois fragiles et exigent beaucoup de créativité, de patience, avant d’aboutir. J’espère que nous pourrons retourner à Cuba, nous rendre au Sénagal, au Mali, au Nigéria, en Afrique du Sud, au Maroc. Et puis j’aimerais passer plus de temps en Europe. J’aime les groupes belges. Zita Swoon. On est assez copains avec les musiciens… » Girls In Hawaii ? « Non, je ne connais pas. » dEUS ? « Oui, bien sûr. Sur scène, ils sont excellents… »

La musique de Calexico est devenue le fruit d’un croisement entre influences multiculturelles et multi linguales. Existe-t-il une explication rationnelle à ce phénomène ? Joey réagit : « Non, je n’ai pas d’explications. Toutes ces influences sont des histoires d’amour. Aujourd’hui, en Arizona, les autochtones manifestent des attitudes hostiles et agressives vis-à-vis des immigrants, prônent une philosophie de rejet à l’égard des autres langues et cultures. Je ne comprends pas ce repli sur soi. Comment est-il possible d’aimer la nourriture mexicaine, mais pas la langue, ni la chanson hispanophone ? C’est si beau, si romantique, si passionné. Il y a des individus qui ont des œillères. Un constat qui nous ramène à l’amour et au respect… » Calexico aurait un pied dans la tradition et un autre dans le monde contemporain ou, en d’autres termes, un pied dans l’Amérique et l’autre en Europe. Mais pourtant, l’Europe semble bien plus traditionnelle que l’Amérique. Il conteste : « Non, non ! Tu sais l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Il existe ici quelque chose de nouveau. Une ouverture dans l’acceptation d’une autre culture et d’une autre langue. Bien sûr, dans l’univers du football, c’est différent (rires)… c’est une exception… En Europe, on accepte de panacher les genres musicaux. On se permet de défier la définition des styles. Notre musique est mieux acceptée sur le Vieux Continent qu’aux States. C’est pas vraiment noir et blanc, mais l’atmosphère est différente ici. Il y a une autre philosophie. Davantage de largeur d’esprit… »

La colonisation, les conquêtes et l’immigration sont pour Joey des sujets brûlants de conversation, mais certainement de grandes sources d’inspiration. Il parle le plus souvent des Latino-américains, mais les Indiens –ou ce qu’il en reste– ne sont-ils pas les plus à plaindre ? Il se justifie : « Je pense que nous sommes tous dans le même bateau. Je ne spécifie pas un groupe culturel en particulier. C’est plutôt une histoire humaine. C’est ce que cherche à exprimer. Je devrais demander à mon ami Randall, un Navajo, ce qu’il en pense. Encore une fois c’est à propos des histoires. Parfois elles sont descriptives et parlent de certaines régions. On peut traduire toute l’histoire dans n’importe quelle langue ou la transposer dans n’importe quel décor ou toile de fond. Parce qu’elle est universelle. C’est pourquoi nous aimons l’histoire. Elle est l’origine de ce que nous sommes devenus aujourd’hui… »

En 10 mois, j’aurais donc assisté à trois concerts du même groupe. La première fois, en septembre, à l’AB. La seconde à l’Aéronef de Lille. Et ce soir ce sera la troisième. Mais comment organiser sa setlist pour donner davantage de variation à ses shows ? Joey a son explication : « Chaque fois que vous atterrissez dans un nouvel environnement, vous regardez ce qui se passe autour de vous. Vous essayez de sentir la direction que le public souhaite emprunter. La musique est un peu comme une forme de thérapie. Elle nous rassemble. C’est comme un voyage, un voyage spirituel. Elle te propulse dans un autre monde. Elle atteint différents niveaux de l’expérience humaine. Sur scène j’essaie d’être ouvert. Aussi, en cours de show, je regarde parfois la setlist. La conduite du concert. Et il m’arrive de penser à insérer une autre chanson, de m’éloigner du canevas affiché. Mais, ce n’est pas toujours possible. Car tous les musiciens jouent des tas d’instruments différents. Ils jonglent aussi bien avec l’accordéon, la trompette, les claviers, le xylophone, la contrebasse, la double basse, etc. Aussi, avant de modifier le parcours, je dois tenir compte de ces paramètres. Au début de la journée, j’ai assisté au set d’un fantastique groupe belge, Isbells. Et leur prestation m’a donné envie, ce soir, de jouer des compos plus calmes (NDR : finalement, le combo optera pour un set endiablé !) Parfois l’ambiance en ‘live’ t’incite à injecter du rythme et à te plonger dans l’énergie festive (NDR : c’est ce qui va se produire en soirée !) Je considère le show comme la construction d’une dynamique d’émotions et de sensations… »

Lors de leur set à Lille, en rappel, Calexico a été rejoint par The Dodos pour attaquer le ‘Little black egg’ des Night Crawlers, une compo datant de 1965. Une jam particulièrement réussie, me rappelant les Byrds, voire les compiles ‘Pebbles’ ou encore ‘Nuggets’. Il était donc d’abord intéressant de savoir qui lui avait donné l’idée de reprendre ce titre. Puis si Calexico avait l’intention, notamment ce soir, de réserver au public, ce type de surprise. Joey semble à court d’arguments : « Je ne sais pas. On a rencontré les musiciens de Bonnie Raitt. Et puis on a assisté à leur prestation en marge du podium. Ce sont des musiciens fantastiques. Je suis très honoré d’être sur la même scène que tous les autres groupes et artistes présents aujourd’hui à Bruges. Et tout particulièrement Bonnie Raitt… En fait Al Perry & The Cattle en avaient déjà fait leur version, début des nineties. Ils sont également issus de Tucson, en Arizona, comme nous. Lorsque j’ai entendu cette chanson, je me suis dit qu’elle était géante, rare même. Et la première fois qu’on l’a adaptée, c’était en compagnie de Yo La Tengo. A l’époque nous avions beaucoup tourné ensemble. Lors de la dernière date, c’était à Saint Louis, je pense ; nous l’avons jouée, sans l’avoir répétée. Ira, Georgia et moi. Georgia Hubley, la drummeuse, a un projet qui répond, en outre, au nom de Little Black Egg. Et puis j’en ai conclu que si on pouvait l’interpréter avec Yo La Tengo, on pouvait aussi le faire avec The Dodos. C’est une chanson bizarre, mais terriblement contagieuse… »

La dernière création en date de Calexico a bénéficié de la collaboration du Louisville Orchestra, un orchestre symphonique. Les prises ont été immortalisées en ‘live’. Publié en édition limitée et notamment en vinyle, le box, intitulé ‘Road Atlas’ est paru en juin dernier. Joey commente : « Une aventure extraordinaire. C’était la première fois qu’on jouait en compagnie d’un orchestre symphonique. Eux, dans le passé, avaient déjà réalisé cette expérience. Donc, ils en connaissaient un bout. Notamment dans le domaine technique et électronique à mettre en place, sur scène. Le box set est le résultat d’un travail de passionnés. Ce sont des titres qui ont été enregistrés lors d’une de nos dernières tournées. Nous l’avons réalisé pour nous, pas pour le public. La musique vire parfois au jazz, sans que ce soit vraiment du jazz. On a pris beaucoup de plaisir à concrétiser ce projet. Et il est important pour nous de continuer à prendre du plaisir. Le résultat va au-delà du classique ou de ce que nous proposons généralement. C’est aussi la raison pour laquelle je fais de la musique… »

En nous quittant, Joey me remercie et me demande si c’est votre serviteur qui a concocté le questionnaire. Je lui réponds par l’affirmative et lui explique succinctement ma méthode de travail. Il me dessine une Cadillac sur le dos de la pochette de l’album ‘Algiers’, avant de la dédicacer, et me salue à nouveau, avant de rejoindre les loges en compagnie du tour manager…

(Merci à Vincent Devos)

 

Lebanon Hanover

Totally cold

Le 16 septembre prochain, Lebanon Hanover, une des formations les plus en vue pour l’instant sur la scène cold-wave/minimal wave, accordera un concert exclusif à Bruxelles sur la Péniche Fulmar 1913. Elle viendra présenter son nouvel opus, le troisième, intitulé "Tomb For Two", à paraître en septembre chez Fabrika Records.

Composé d'un couple : Larissa Iceglass, originaire de Suisse, au chant, aux guitares et aux synthés et William Maybelline, d'Angleterre, au chant, à la basse et aux synthés, Lebanon Hanover propose une musique froide, dominée par des voix sombres, hantée par une basse lugubre et déchiquetée par des guitares acérées. Une sorte de pop synthétique apocalyptique, qui rappelle Siouxsie & The Banshees, The Cure, Bauhaus voire Xmal Deutschland.

Au cours d'une interview réalisée en avril dernier à Gand lors du REWIND festival, Larissa et William ont confié avoir choisi le patronyme de leur groupe en référence à un endroit sis dans le Vermont, en Amérique du Nord. "C'est un coin très esthétique. Nous ne voulions pas une appellation du style ‘The Something’, donc nous avons opté pour ce nom, car il ne sonnait comme aucun autre". Il reflète également la dualité anglais-allemand qui est le fondement tant du couple que de la formation.

Pour produire leurs disques, le couple adopte une démarche très DIY, Do It Yourself, très ‘minimale’. "Les sentiments sont plus importants que la production", souligne Larissa. "C'est pourquoi j'aime la musique des années 40, 50, 60 et 70. Elle recèle tellement de chaleur. Après 80, ce n'est plus intéressant pour moi. Il y a trop de fréquences aiguës, difficiles à supporter. Mes oreilles sont habituées à la musique ancienne."

On l'a compris, Larissa et William ne sont pas comme les autres. Ils ne recherchent en aucun cas la célébrité. Il m'a d'ailleurs fallu pas mal de temps, et une première tentative (manquée) à Amsterdam avant de les convaincre d’accorder une interview. C'est qu'ils attribuent une importance primordiale à leur authenticité. "Le plus important au sein de notre groupe, c’est d'exprimer notre point de vue par rapport au monde actuel", poursuit Larissa. "Nous sommes plongés au sein d’un monde très rapide et très dangereux. En fait, notre manière de vivre est différente de celles des autres. Nous n'avons pas de job, ce qui nous donne beaucoup de temps pour penser et écrire. C'est bien de prendre le temps de s'arrêter et de profiter de la vie."

Le couple partage son emploi du temps entre l'Allemagne (Bochum) et l'Angleterre (Newcastle). William préfère l'Allemagne à l'Angleterre, car la population est plus tolérante. "A Newcastle, les gens vous insultent parce que vous êtes vêtus de noir. Ils éloignent même les enfants de nous! (rires). Comme si on était satanistes ou quelque chose comme ça. En Allemagne, c'est différent, vous êtes juste un ‘Grufti’ comme tant d'autres..."

Organisation: Mad About Music
Première partie: Luminance (Belgique, new-wave crossover cold)

Adresse:
PENICHE FULMAR 1913
22 Quai des Péniches 1000 BRUSSELS

Tickets:
€8 en prévente (ELEKTROCUTION Record Shop, 37 Rue des Pierres - 1000 Bruxelles) ou 10€ at the doors

Lien: https://www.facebook.com/events/179654118878431/

 

Jeronimo

Sortir du cadre…

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Jeronimo, c'est une histoire Belge.
Tendre et drôle à la fois.
Plus Toto le héros que Tintin, mais aussi aventurier...
Un petit garçon dont la route prend des chemins de traverse, juste pour voir où ils mènent.
Qui s'abîme les genoux sur des chardons ardents et hume l'embrun du Nord soufflé par le vent.
Un petit garçon qui sait que ses bras sont trop courts pour toucher la lune. Mais refuse d'abandonner son dessein, et finit quand même par en caresser l'image à la surface d'un lac.
Ce lac est celui de Garde. Un endroit essentiel dans la genèse de « Zinzin », le quatrième et dernier album en date de Jérôme Mardaga.
Un lieu de ressourcement propice au plongeon, un grand plongeon, plus loin, encore plus loin, là où tout est possible.
Après avoir décidé de mettre un terme à son aventure, Jeronimo a ressuscité Jeronimo.
Mais avant de pousser plus avant ses recherches qui le mèneront sans doute en marge du cadre au sein duquel il se sent de plus en plus à l'étroit, le Liégeois sait qu'il doit encore apprendre, tel un peintre qui tend à l'abstrait ou recherche l'épure.
Petit bout de chemin en compagnie de cet attachant zozo…

« L'album est venu de lui même » confie d'emblée l'artisan liégeois en sirotant sa bière dans un des confortables fauteuils du hall du Radisson Hôtel, en marge des Francofolies, où il s'est produit plus tôt en journée. « Il est né ainsi, sans doute parce que pendant deux ou trois ans, j'avais mis de côté tout le mécanisme où on est toujours à l'affût d'une phrase, d'un texte, d'une suite d'accords, d'un groove, d'un arrangement. J’avais pris du recul en jouant pour d'autres, ne retenant que le côté fun, et puis c'est revenu en un instant. C'est comme un travail journalier accumulé dans le subconscient et puis subitement, il prend forme, puis éclot, en un rien de temps, spontanément. »

On revient alors sur ce havre de paix qui a influencé la créativité.

« Oui, je passais en effet des vacances chez mon frère, là bas, au lac de Garde. J'avais emporté quelques albums de Bob Dylan que j'écoute souvent, mais particulièrement là-bas. Il y avait une vielle guitare, et un jour je me suis dit, avec un truc de Dylan en tête, juste pour le fun, que ce serait sympa d’interpréter une chanson pendant l'apéro ; une chanson que je puisse faire écouter à mon frère. J'ai alors écrit ‘Princesse au regard couleur ciel de Belgique’ ; et on en a conclu que c'était pas mal. De fil en aiguille, en un peu moins d'un mois, je me suis retrouvé à la tête de treize, quatorze ébauches de compos. »

Je lui fais alors remarquer que malgré la patte imprimée et estampillée Jeronimo, la sensibilité semble accrue sur ce disque par rapport à ses trois premiers opus. Remarque sur laquelle il peine à statuer.

« Oui ? Vraisemblablement ? Je ne sais pas. Peut être est-ce la pause qui fortuitement a induit cette perception ? Personnellement, à la fin de l'enregistrement de « Zinzin », en réécoutant le résultat, j'ai ressenti de la déception. J’en ai déduit que rien n’avait vraiment changé. Que je ne m’étais pas réellement renouvelé. »

J'en conclus donc que c'est la raison pour laquelle il n'a pas modifié de nom, ne s’abrite pas derrière une nouvelle identité.

« Il m'a semblé évident, quand les chansons sont revenues, la voix et le reste aussi d’ailleurs, que je ne pouvais pas baptiser le projet autrement. A l’issue des sessions d’enregistrement, il y a eu ce moment, où je me suis dit, mince, c'est pas vraiment différent de ce que j'ai fait avant. On se refait pas, quoi. Maintenant, je suis relativement content du travail, hein ! C'est de bon augure pour la suite. Mais on voudrait toujours tout changer drastiquement ; or, c’est un challenge difficile à accomplir. Faudra renouveler catégoriquement la méthode de travail pour le cinquième. »

On envisage alors ce virage et la façon de l'aborder.

« C'est juste que j'ai réalisé quatre albums de chansons sensiblement Pop. Couplet-refrain-couplet-refrain, quatre minutes. Point. Je me suis demandé s'il n'était pas temps de décadrer. J'ai souvent ce mot en tête. Sortir du cadre, tout en continuant à chanter en français. »

Le rapport à d'autres types de production, comme des musiques de films me vient forcément à l'esprit, ce que Jérôme confirme expérimenter dans le futur.

« Et j’assure également un job de production pour d'autres artistes, mais par rapport à mon propre boulot, le maître mot sera sortir du cadre dans lequel je me suis enfermé. Pop/chanson française. J'y ai consacré une quarantaine de chansons. Voilà, j'ai fait le tour. C'est déjà ce que j'avais affirmé auparavant. Mais là, j'aimerais bien m'y tenir, me faire violence. »

J'insiste alors sur ma perception de ‘Zinzin’, lui faisant remarquer le cheminement perçu depuis ‘Mélodies démolies’.

« C'est vrai qu'il est venu plus facilement. Mais ce n'est pas encore ce à quoi je tends. J'ai pas mal écouté Léo Ferré dernièrement. Il ne fait pas de couplets, pas de refrains. C'est ce que j'ambitionne : sortir du carcan Pop. On verra si j'y arrive. »

Toute cette réserve semble être de la modestie, mais en fait, Jérôme est quelqu'un d’extrêmement lucide.

« Je connais mes limites. Le truc important quand tu sors un disque, c'est de bien les cerner. Et je les cerne bien. En ce qui me concerne, voir celles qui sont à l'intérieur de mon travail. Elles sont très nettes. Je suis réaliste. Mes disques ont les leurs. Et j'ai eu de la chance. Mes deux premiers albums, ‘Un Monde Sans Moi’ et ‘12h33’, ont été au delà, par rapport à l’accueil du public, à la chance de pouvoir partir en tournée, etc. C'était inattendu. Mais c'est ce que je garde toujours à l'esprit : les limites de mon travail. On ne travaille bien qu'à l'intérieur de limites. Si tu imagines qu’elles n’existent pas, il y a danger… »

Il aborde ici un album qu'il réécoute depuis trois jours et qui semble le hanter, comme un exemple parfait de réussite, et sur lequel il reviendra souvent, notamment lors de la conférence de presse accordée juste après notre entretien.

« J'écoute ‘Spirit Of Eden’ de Talk Talk. Et après on est calmé. Pour moi, c'est la seule façon de travailler. Je parle de musique seulement. Pas de business ou je sais pas quoi. C'est un disque que je considère majeur. Un idéal que j'aimerais atteindre. Mais je n'y suis pas encore parvenu. Loin de là. A chaque album, je progresse, mais c'est lent et compliqué. Parfois, on se plante. Mais c'est le chemin obligé. En fait, il est très difficile d’aligner dix bonnes chansons sur un album. Perso, je n'y suis pas encore arrivé, non plus. Il y en a dont je suis extrêmement fier. Mais voilà. Faudrait peut-être que je sorte des disques de cinq ou six titres ? »

Manifestement les chansons de Jeronimo ne sont pas nécessairement destinées à plaire à un public.

« Tout à fait. C'est un point de vue très égoïste. L'avis des autres, tu y penses, c'est certain, mais ce n'est pas mon leitmotiv. J'ai travaillé en studio en compagnie d’artistes dont l'ambition était de plaire. Des gens qui te disent pendant l'enregistrement ‘Ouais, mais les gens, les gens, les gens...’ C'est insupportable d’entendre la même rengaine, quand tu es en plein processus de création ; car lorsqu’on bosse, il n'y a pas les gens, le manager, la maison de disque... Quand j’entreprends l’enregistrement d’un disque, il y a un facteur clé, c'est le timing. Il faut qu'il soit bon. C'est con, mais j'aime bien avoir mon matos, mes guitares. C'est un peu enfantin, mais je fonctionne ainsi. C'est une partie vitale du truc. Pour moi, un album, c'est un prétexte pour en faire un autre. Peut-être aussi pour se faire applaudir l'espace de quelques concerts. Mais perso, je suis vite saoulé par ce bazar là. C'est comme un examen de conscience. Ça c'est bien, ça c'est moins bien. Après ‘Mélodies Démolies’ je me suis remis en question. Puis j'étais blasé aussi. C'est pas un très beau mot, mais j'étais entraîné dans cette spirale album-concerts-promo ; et un jour, justement au lac de Garde, une idée m’est passée par la tête : ‘Et si je me débarrassais de l’identité de Jeronimo, ne serait-ce pas plus facile, le matin ?’ Passer à autre chose. En fait, j'aimais bien l'idée du triptyque. Trois albums et puis basta. Ben, voilà, c'est raté... Et comme je suis pas content du quatrième, il y aura un cinquième panneau. Mais d'abord finir le travail sur celui ci. »

Se pose alors la question d’évaluer l'impact que la critique de ‘Zinzin’ pourrait avoir sur la suite.

« On est de toute façon influencé par la critique. On est influencé par tout. J'ai lu ce matin le papier de Luc Lorfèvre dans le Moustique. Il a raison. Il dit, album Pop et tout ça. Et j'ai vraiment envie de sortir de ce cadre. L'écho que te renvoie la presse, les gens, est très constructif. C'est comme un miroir. Mais il peut aussi devenir destructif. Il l'a été par le passé. Maintenant je m'en sers pour avancer »

Notre entrevue prend fin précipitamment, car Jérôme est appelé en salle de conférence… De celle-ci, on en retiendra son plaisir renouvelé de jouer aux Francofolies, où il fait presque figure d'abonné, et il reviendra sur ce lieu majeur qu'est le lac de Garde ainsi que sur  l'influence que pourrait avoir ‘Spirit Of Eden’ sur sa conception d'une musique appelée à être moins formatée Pop. En attendant, ‘Zinzin’ est un voyage poétique qui, s'il regorge encore trop de clichés pour son interprète, découvre néanmoins une nouvelle facette d'un auteur qu'on est heureux de retrouver et ne veut plus lâcher cette fois.

 

Bob Mould

Sans casser de sucre sur le dos des autres…

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Il existait déjà les Sugarcubes, aujourd’hui place à Sugar ! Sugar ? C’est le nom du nouveau groupe de Bob Mould. Agé de 31 ans, c’est sans doute un des musiciens qui exercé le plus d’influence sur le rock des années 80, alors qu’il militait chez Hüsker Dü.

Ce nom n'a aucune signification particulière. C'est un mot simple, mais bizarre et très rock. On l'a choisi, parce qu'il fallait bien en dénicher un. Nous buvions du café autour d’une table. Sur laquelle il y avait du sucre. On a choisi Sugar puisqu'il existait déjà un groupe qui répondait à celui de Coffee! Mais on aurait pu en prendre un autre. Hüsker Dü, non plus. Il n'avait plus de signification. C'était stupide et ne disait plus rien à personne...

Sugar, c'est de nouveau un trio. Comme Hüsker Dü...

Même mes albums solos, on peut considérer qu'ils sont l'œuvre d'un trio! Je suppose que si j'y retourne toujours, c'est que j'y vois le format le plus approprié pour créer la musique que j'aime. J'ai accompli une tournée avec un deuxième guitariste. J'en ai essayé deux différents, tout deux d'excellents musiciens, mais ma manière d'approcher la guitare en ‘live’ m'est très personnelle. Je suis persuadé que je sonne franchement mieux quand je suis seul à en jouer! Pour dire la vérité, je crois que Bob Mould, tout seul, sonne mieux que Bob Mould avec Jimi Hendrix ou avec Buddy Holly (rires). Dans un trio, la relation entre les trois instruments est très pure. Pour Sugar, mes acolytes sont David Barbe, le bassiste, et Malcolm Travis, le batteur.

Après la séparation d'Hüsker Dü, tu avais déclaré que tu ne monterais plus jamais d'autre groupe...

(rires) Il doit y avoir quelque chose dans la bio qui raconte cette histoire, non? Tout le monde me pose la question. OK, je l'ai dit, c'est ce que je pensais, à ce moment-là.

Mais qu'est-ce qui a vraiment motivé la formation de Sugar, surtout après deux albums en solo?

Après Hüsker Dü, qui a été mon band pendant très longtemps, après mes albums solo, je me suis rendu compte que je n'avais pas de groupe. C'est un sentiment que j'ai ressenti, surtout après avoir tourné en solo et en acoustique, pendant 10 mois. L'idée de reformer un ensemble m'était agréable.

Tu veux dire que tu n'étais pas totalement satisfait, seul à la guitare acoustique?

Donner des concerts de cette façon-là, c'était chouette. Et je pense qu’ils étaient bons, pas traditionnels. Des shows acoustiques, mais aussi très agressifs... Mais cette formule n'aurait pas pour autant permis de réaliser un disque intéressant. Composer un album acoustique, à mon sens, prend énormément de temps. Il faut vraiment être méticuleux, utiliser une grande variété de matériel, changer la façon d’écrire. Tu es seul avec seulement ta voix et un instrument acoustique... Je suis intéressé d’enregistrer un disque acoustique dans le futur, mais je devrais écrire des chansons sur une longue période, pour réaliser quelque chose de valable dans ce créneau. Je ne peux pas m'asseoir et me dire: ‘OK, j'écris un album acoustique’. Ce n'est pas si facile que tu l’imagines...

Au lieu d’y consacrer un album entier, tu pourrais seulement y réserver l'une ou l'autre chanson de cette manière, non?

Il y a deux trucs un peu acoustiques sur le disque de Sugar, mais j'ai envie de dire que ma période acoustique est finie, à présent

Tu as quitté Virgin pour Creation.

Oui, j'ai demandé à Virgin America de me laisser partir! Je disposais d’un contrat à long terme chez eux (pour six albums, en fait). Après le 2ème disque, il est devenu évident que notre collaboration ne pouvait pas fonctionner. Il était impossible de concilier ce que je voulais faire et ce qu'eux pensaient que je devais faire. C'est surtout pour l'Europe que se situait le problème. Je suis un artiste américain, signé aux States, pour une distribution mondiale. Mais ici en Europe, les compagnies se disaient : ‘A quoi bon sortir ce disque?’ Visiblement on ne savait pas qui je suis, qui est mon public. Ce qui m'a fait perdre beaucoup de fans ici, parce qu'ils ne trouvaient pas mes albums. Par contre aux Etats-Unis, tout se passait bien ; j'ai vendu plus d'albums sous mon nom que sous celui d'Hüsker Dü!

L'Europe est donc une priorité pour toi?

Disons que dans mon esprit, c'est tout aussi important. Mais bon, j'ai eu d'autres ennuis. C'est la première fois que j'avais un manager. Il voulait que je tourne des vidéos à 18.000 $. J’estimais que c'était du gaspillage. Résultat : il allait raconter chez Virgin que je ne savais pas ce que je voulais ! Donc, je suis redevenu mon propre manager! Ce n'est pas un job difficile, il est même assez fascinant. Il faut juste quelqu'un qui réponde au téléphone pour toi, mais à part ça... Tu sais les grosses firmes de disques ne rechignent pas à dépenser de l'argent. Plus elles dépensent, plus elles ont le contrôle sur toi...

Tu as donc signé chez Creation. Tu aimes les artistes du label?

Pas tous, mais je vais parler uniquement de ceux que j'apprécie : Swervedriver, les Boo Radleys... Teenage FanClub, c'est bien aussi, mais leur premier disque était bien plus fort, bien plus fou que le deuxième.

Tu as entendu parler des problèmes entre My Bloody Valentine et Creation?

Oui, mais j'aime beaucoup les gens de Creation et j'aime beaucoup My Bloody Valentine. Alors, je ne vais pas en parler! Cela arrive à tout le monde de se disputer avec sa firme de disques...

(Article paru dans le n°6 du magasine Mofo d’octobre 1992)

 

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