Les rituels étranges de This Is The Kit

This Is The Kit sortira son septième opus studio, « Ghost Coat », ce 15 janvier 2027. En attendant, il a partagé le single et « Skim a Stone ». Enregistré au cœur des Rockfield Studios dans la vallée de la Wye, au sud-est du Pays de Galles, ce disque place…

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Gary Numan
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Carl Roosens

Un mix entre réalité, souvenirs et imaginaire…

Écrit par

Carl Roosens est un artiste multidisciplinaire. Il se consacre à l’illustration, la gravure, la vidéo, le dessin animé et la musique. Et parfois, ces différents projets sont liés. Il aime aussi raconter des histoires. Son dernier album, « La paroi de ton ventre », pourrait d’ailleurs servir de conte pour adulte. Ou plutôt de recueil de contes pour adulte. Il puise son inspiration dans son imagination, pour écrire ses lyrics. Mais comme quelqu’un qui se serait enfermé dans une boîte en carton, pour regarder le monde qui l’entoure, à travers une petite ouverture. Carl a donné un nom à son backing group : Les Hommes-Boîtes. Faut dire que l’intéressé aime s’entourer pour exercer son art. Et sait aussi choisir ses collaborateurs. A l’instar de Noémie Marsily en compagnie de laquelle il réalise des films d’animation. Ainsi « Caniche » a récolté toute une série de distinctions, et plus récemment le clip « Autour du lac » a été sélectionné au Festival International du film d’animation d’Annecy et a déjà enregistré plus de 25 000 vues sur le net (voir ici ). On se demande même si Carl a encore le temps de dormir. Il s’explique…

Oui, bien sûr. Et puis je ne suis pas seul. Mes collaborations sont multiples. Pour enregistrer l’album nous avons bossé à cinq-six ! Le clip « Autour du Lac » a été réalisé en compagnie de Noémie Marsily. J’aime beaucoup travailler en équipe. Cette méthode apporte de l’énergie. Et te pousse toujours dans différentes directions, car en solitaire, tu peux parfois tomber dans certains pièges, et notamment la répétition. Je pense que c’est ce qui me permet d’avancer et me donne l’envie de toucher à tout.

Quel est votre objectif ? Vous servir du dessin animé pour sonoriser votre musique ou utiliser votre musique pour illustrer vos dessins animés ?

Ce sont deux projets différents. Par exemple, en compagnie de Noémie Marsily, nous réalisons des courts-métrages. C’est un boulot à part entière qui n’a pas beaucoup de lien avec la musique, même si on peut utiliser ma musique pour le court métrage. C’est un travail que nous développons ensemble. Pour « Autour du Lac », nous avons clairement essayé d’illustrer cette chanson, parce que tout seul, je me serais cassé la figure. Déjà écrire la chanson, puis la mettre en image, c’est un peu difficile. Noémie m’a déclaré que si elle devait réaliser un clip, elle choisirait « Autour du Lac » ». En fait, c’est elle qui a été l’initiatrice du projet. Sinon, nous planchons sur un autre projet. Nous sommes occupés de l’élaborer. Il s’agira d’une série de court métrages qui mêleront musique et film d’animations. Il devrait s’intituler « Pauvre histoire pauvre ». Et il aura un lien direct avec l’album. Sur scène, nous le diffuserons sous forme de projection. Enfin, nous allons lui consacrer un site internet que nous allons bientôt mettre en ligne.

N’avez-vous pas l’intention de vous lancer dans le long métrage ?

Non, car le court métrage a une richesse énorme. Tout est permis. Alors que dans le long métrage, souvent les gens développent une idée qui pourrait tourner en une demi-heure. Je trouve que la forme plus petite, comprise entre une, cinq ou dix minutes, permet de réaliser plus de choses. Ce format m’excite pas mal en ce moment. Donc non, je n’ai aucune envie de m’attaquer à un long-métrage.

Quels sont vos principales influences musicales ? Le slam ? Veence Hanao ?

Je n’ai jamais voulu me lancer dans le slam, car c’est un mouvement musical que je connais assez peu. Mon but est, au départ, de raconter des histoires. Ce n’est pas nécessairement relié à un mouvement précis dans le slam. En ce qui concerne les références, tout dépend des films que je regarde, de la musique que j’écoute, des bouquins que je lis. C’est très varié. Très diversifié. Veence Hanao est un ami, donc c’est clairement quelqu’un dont j’apprécie le boulot…

Le roman de Kõbõ Abé vous a inspiré le nom de votre groupe. Il raconte l’histoire d’un homme qui a décidé de se retirer physiquement du monde dans lequel il vit, pour l’analyser, à travers une lucarne. Pour écrire votre album, avez-vous perçu notre société de cette manière ?

Il faut savoir que le concept du nom de Carl et les Hommes-Boîtes est venue postérieurement. L’album était terminé. Après avoir lu ce roman, l’idée m’a plu, même si l’histoire ne se déroule pas ainsi, au début du roman, lorsqu’il décrit ses personnages vivant dans les boîtes. La narration est tortueuse. Elle part dans tous les sens. J’aimais beaucoup cette perception : observer le monde par le prisme d’une ouverture dans une boîte, avoir un regard plus juste, en se retirant du monde. Maintenant l’album n’a pas de rapport direct avec le roman. C’est simplement l’idée qui me plait beaucoup. Et elle est devenue le titre.

A contrario, le fait de s’enfermer dans une boîte en carton pourrait également faire penser à la politique de l’autruche. Le message ne risque-t-il pas de porter à confusion ?

La politique de l’autruche, c’est plutôt mettre sa tête dans un trou et ne pas voir ce qui se passe dans ton entourage. Là, c’est le contraire. C’est vraiment regarder autour de soi ce qui se passe, sans interagir ; mais justement tu viens mettre ton grain de sel, alors que la politique de l’autruche, c’est vraiment se voiler les yeux. Il s’agit de deux attitudes opposées.

Analysez-vous tout ce qui se produit dans votre environnement, pour écrire vos histoires ?

Non. Je dirais qu’on a tous un certain vécu, une existence propre. Tout simplement, quand tu sors le matin de chez toi, tu croises un visage, tu rencontres une personne, tu reçois le coup de fil d’un ami, tu lis un bouquin. Chaque journée apporte son lot de découvertes. Je voulais raconter quelques impressions personnelles que j’ai ressenties.

Vos textes semblent issus de votre imaginaire. Mais de l’imagination à la réalité, il n’y a qu’un pas. Quelle est la part de réalité dans votre imagination ?

Comme je disais, quand je marche dans la rue, j’ai des idées, qui viennent naturellement, et elles s’entrechoquent. Dans l’écriture, c’est un peu la même chose. C'est-à-dire qu’il y a un mix entre réalité, souvenirs et imaginaire. On peut également y ajouter les fantasmes. Quand je commence à écrire, je peux partir d’un fait très concret, puis bifurquer dans l’étrange. J’aime bien quand tout se mélange.

Quand on lit pour la première fois le titre de votre album « La Paroi de ton Ventre », on pense d’abord à une femme qui attend un enfant. La confusion était-elle voulue ? Ou alors la signification est-elle valable, mais plus subtile qu’elle n’y paraît ?

Pour le titre, je ne réfléchis pas beaucoup à tous les sens qu’il pourrait avoir. Je m’intéresse beaucoup à ce que l’auditeur pense lorsqu’il découvre l’album. Pour les chansons, c’est la même chose. Il y a mon sentiment personnel, mais je ne vais jamais chercher à expliquer la signification d’une chanson. Je suis bien plus intéressé par l’interprétation qu’une personne fera de mon morceau. Comment il voit les choses, comment il ressent telle ou telle parole. Je laisse l’alternative au public de trouver sa propre explication. Idem pour les titres. J’y ai mis des choses, mais elles restent ouvertes.

« Plaine de Jeux » est une chanson qui parle de l’enfance. C’est la vôtre ? A-t-elle eu une influence primordiale sur l’écriture de vos textes ?

Non, il s’agit d’une observation. Enfin, je me contredis quand je dis ne pas aimer raconter mon histoire. La genèse de cet épisode vient de la construction d’une plaine de jeux devant laquelle je passais régulièrement. Elle était en chantier. Avant, c’était un terrain vague. Ensuite, petit à petit, des poteaux ont été plantés, puis des jeux installés. J’ai découvert au jour le jour, la transformation des lieux. Il était amusant de voir cette plaine se monter au quotidien. Et le regard des enfants chaque fois qu’un d’entre eux passait devant. Parce qu’il faut savoir que le terrain était grillagé. C’était bizarre. Les gosses n’y avaient pas accès mais ils voyaient des adultes travailler sur une surface qui allait devenir leur terrain de jeux. C’est donc parti d’une observation. Donc, ce texte n’a aucun rapport avec mon enfance.

Sur l’illustration de la pochette de l’album, on ressent comme une forme de détresse. On y distingue des arbres coupés ou sans feuilles, des personnages nus et visiblement tristes. Est-ce réellement ce que vous ressentez ou est-ce simplement le fruit de votre imagination ?

Je dirais qu’il s’agit d’un mélange de fantasme et de réalité. Je me laisse aller. Pour les dessins, je ne fais pas vraiment de croquis préparatoire. Je me lance dans l’improvisation puis ça sort comme ça. Quant à donner un sens particulier à ces dessins, une fois encore, chacun met le ressenti qu’il veut. Mais je n’ai pas vraiment voulu communiquer une impression de tristesse. Je pense qu’on y trouve plein de sentiments mélangés. On peut le percevoir de différentes manières.

Vous avez dit avoir vu ou imaginé, « L’objet qui n’a pas de nom », mais vous ne vous rappelez plus très bien. Pouvez-vous nous dire à quoi il ressemble réellement ?

Justement, si je le savais, je l’aurais écrit.

Sur votre album, on entend des sonorités plutôt originales. Vous utilisez des instruments insolites ? Vous les fabriquez vous-même ou vous les dénichez dans les brocantes ?

Nos instruments sont très classiques. Il y a une batterie, une trompette, un trombone. Des machines aussi. Le groupe compte de nombreux musiciens assez touche-à-tout. Des personnes qui apprécient expérimenter. Ils aiment bien bidouiller les synthétiseurs, les machines. Mais certains, il est vrai, font parfois les brocantes.

Comment parvenez-vous à accorder votre voix à ces sonorités inhabituelles ?

Au sein du groupe, on improvise. Puis quand on trouve une piste, je sors mes textes et je cherche à voir s’il y en a un qui pourrait coller. Généralement, je me consacre à l’écriture d’abord. C’est un travail que je fais seul. C’est notre méthode de composition.

Comment s’est faite la rencontre avec le label Humpty Dumpty ?

Notre rencontre remonte au premier album. J’avais envoyé de nombreuses démos à droite et à gauche. Et les responsables de Humpty Dumpty ont répondu à mon mail parce que j’avais remporté le Concours « Musique à la Française ». Ils m’ont donc recontacté et l’aventure a pu commencer à ce moment-là.

En concert

06.05 - Bruxelles – Nuits Botanique
15.05 - Louvain-la-Neuve – Ferme du Biéreau
25.05 - Braine l’Alleud – MJ Le Prisme
22.06 - Namur – Fête de la Musique
22.06 - Charleroi – Fête de la Musique

Photo : Caroline Lessire

 

Cocteau Twins

Luttes d’indépendance

Écrit par

Cocteau Twins est de retour, et c’est une première, son nouvel album, « Four-Calender Café », n’est pas sorti chez 4AD, mais Phonogram. Et Liz Frazer, chanteuse, frêle créature, avait beaucoup de choses à dire, ses mots se bousculant dans un désordre maladroit, comme si elle s’était tue trop longtemps, pour finalement éclater d’un rire un peu embarrassé : ‘Et dire, explique-t-elle, que j’étais celle qu’on n’arrivait jamais à faire parler !’

Pour la première fois j’étais consciente que quelque chose de nouveau se produisait. Du temps de « Blue Bell Knoll » j’étais incapable d’écrire des textes, de parler de mes sentiments. Ce qui a débouché sur un album sans aucun mot, facile à réaliser. Et que j’aime bien. Mais aujourd’hui, j’ai changé… En fait, j’avais déjà essayé, dès « Heaven or Las Vegas », mais je ne m’y étais pas bien prise. J’éprouvais toujours des difficultés à accepter que les créations ne répondent pas à mes attentes ; et je culpabilisais. Pourtant, je ne suis qu’un être humain qui commet des erreurs comme tout un chacun. Pour cet album-ci, changement de cap : certains textes ne sont pas loin d’être des concessions. Nos albums, finalement, sont des documents qui balisent notre existence, qui déterminent où nous en sommes, mentalement. Du temps de « Blue Bell Knoll », j’étais introvertie ; mes talents pour la communication étaient si… ils sont toujours assez minimaux. Le groupe lui-même était dans une mauvaise passe : il y avait tant d’événements qui s’étaient produits dans nos vies privées ; de la douleur, des personnes auxquelles on tenait qui mourraient, pas mal de relations qui s’arrêtaient… Notre humeur était assez autodestructrice ; on a consommé pas mal de drogues et entre nous trois, nous ne parlions plus ! Si on ne s’était pas ressaisis, on n’aurait pas réalisé d’autre disque. Mais les choses ont évolué : de toute façon, on était descendus si bas qu’on ne pouvait que remonter.

Pourtant, sur « Iceblink Luck » de « Heaven or Las Vegas », tu chantes ‘I’m happy again’ d’un ton enjoué…

C’est dans ma nature. Et pour continuer à avancer. On me demande toujours pourquoi je souris. J’essaie de réagir comme si je ne ressentais pas la souffrance. Ce qui ne m’a peut-être pas totalement réussi, mais j’ai essayé. Auparavant, mes textes ne me concernaient jamais. Ils étaient bien sombres et romantiques, mais je parlais de ce qui se passait autour de ma personne, sans jamais citer de noms. C’était imaginaire, rien qui se soit réellement produit.

« My Truth » y fait allusion ?

Le titre correspond à ce que je viens de dire, mais ‘ma vérité’, c’est quelque chose d’autre… qui ne cesse de changer ! Cette chanson marque de grands bouleversements dans mon comportement. Je commence à me distancer de Robin (Guthrie, le guitariste, compositeur et père de leur fille Lucy Belle). Notre relation basée sur la dépendance était assez malsaine. On ne pouvait plus rien faire l’un sans l’autre. Changer, c’est ce qui peut nous arriver de mieux.

Pourtant, vous vivez ensemble, travaillez ensemble…

On a essayé d’en sortir mais pas en utilisant la bonne méthode. Je suis honnête : j’écris des textes sur ce qui me préoccupe. Et ma relation avec Robin m’inquiète : est-ce une bonne relation ? Ai-je pris les bonnes décisions ? Il faut réévaluer tout ce qui est arrivé. Avant, je ne le faisais jamais, parce que je craignais que Robin m’en empêche ; j’avais peur de sa réaction, je craignais que ça le rende triste. Attention, je ne révèle pas de secrets sur notre vie privée, je pose simplement la question : devons-nous être ensemble ?

Et tu en as parlé à Robin ?

Depuis peu. C’est le seul moyen. Sinon, on fait du surplace, on tourne en rond. J’avais alors commencé par me réfugier dans mes rêves, une manière de me ‘soigner’. On ne parlait jamais, parce qu’on croyait ne pas en avoir besoin. On était tellement proches, parler n’était pas nécessaire, on était censés lire les pensées de l’autre. Pourtant, notre relation ne cessait de se détériorer. Heureusement, on a fini par s’en rendre compte.

L’absence de Robin (il a la coqueluche) te permet de raconter des choses que tu n’aurais pas osé dire en sa présence ?

Apparemment. Mais cette situation ne devrait pas se produire. Je dois apprendre à m’exprimer quand nous sommes ensemble. Je l’ai toujours considéré comme mon supérieur. Je ne suis pas la seule à adopter un tel comportement, mais il peut te détruire.

L’avenir de votre relation ?

Je ne sais pas. Ce qui importe vraiment, c’est qu’on reste amis. Nous sommes partenaires pour les affaires, nous vivons ensemble, nous sommes quasis mariés, nous avons une petite fille. Et c’est très difficile d’être ‘bon’ pour toutes ces valeurs à la fois.

Et Simon Raymonde, le bassiste dans cette histoire ?

Je me sens très vulnérable. Simon, lui a toujours été fort. Peut-être ne subissait-il pas la même pression ? Enfin, je ne veux pas le sous-estimer. Simon est merveilleux, c’est vraiment le 3ème Cocteau Twins. Je suis triste quand on le décrit comme la 5ème roue de la charrette, comme le membre qui est venu s’ajouter par la suite. C’est injuste.

Pourquoi avez-vous quitté 4AD ?

On n’a pas quitté 4AD, Ivo (le patron de 4AD) a eu l’intelligence de nous laisser partir. Et ce départ s’est passé sans blessures graves. On a vécu des problèmes relationnels avec Ivo. Les affaires et l’amitié, tout était mélangé dans un grand foutoir. Quand on s’est rencontrés, Ivo était très jeune. Même si à l’époque, il nous paraissait vieux (il approchait la trentaine et on avait à peine vingt ans). Notre relation professionnelle s’est dégradée et notre amitié en a souffert. Tout le monde était à cran.

Une conclusion ?

Positive ! Maintenant qu’on a arrêté cet horrible cycle de destruction, d’isolation… (je n’exagère pas). J’ai toujours des difficultés à demander de l’aide. Aujourd’hui, j’arrive enfin à me sentir au même niveau que les deux autres. C’était dans la tête puisqu’eux, ils m’ont toujours considérée comme leur égale.

(Article paru dans le n° 16 du magazine Mofo d’Octobre 1993)

 

Jean-Louis Murat

Le public est un gros fainéant

Écrit par

Jean-Louis Murat, la langue de bois du discours de promo, c'est quelque chose qu'il ne connaît manifestement pas. Pour preuve, cette longue rencontre où une sacrée dose d'humour ne l'empêche pas de cogner sur sa maison de disques, sur les médias et, surtout, ultime sacrilège, sur son public.

J'aimerais sortir beaucoup plus de disques. Mais chaque fois, il faut attendre au moins 18 mois. Le débit est conditionné par les médias et pas par la créativité de chacun. C'est la merde des maisons de disques ! Je ne sais pas comment les artistes en sont arrivés à se laisser manipuler par ces enfoirés. En laissant de tels délais entre les sorties, les mauvais ont le temps de se préparer. S'ils devaient enregistrer un nouveau disque chaque année, les 3/4 de ceux qui nous cassent les couilles n'arriveraient pas à suivre la cadence. Et puis, si tu réalises un album par an, tu peux te permettre d'expérimenter, mais au rythme qu'on nous impose, il faut que ce soit réussi à tous les coups. Quant on voir le prix des disques, en plus... ils devraient coûter 180/240 fb (NDLR : 4,5 à 6 €), pas plus, le CD ne serait plus l'objet culturel aussi lourd et chiant qu'il peut être actuellement.

On a pourtant parlé de crise d'inspiration à ton sujet. Qu’en penses-tu?

Aucune crise d'inspiration. Si on écrit beaucoup de chansons comme moi, c'est difficile d'en sortir aussi peu. A mon sujet, on en a sans doute parlé, parce que je suis resté longtemps en studio. C'est la technologie qui a pris du temps. Quand on se retrouve à la tête de plus de 100 pistes par chanson, on finit par s'y perdre... De toute façon, je m'étais fixé pour but de rester un an sur ce nouvel album. J’estime qu’enregistrer un disque en une semaine et un autre en une année est une bonne méthode.

Un album réaliste

Qualifierais-tu ce nouvel album de ‘plus léger’ ?

Il n'y a rien d'aussi lourd que « La Fin du parcours » ou « La Momie mentalement ». L’album est plus ‘chanson’, sans doute. Les médias français, les FM, c'est tellement de la merde que tu es obligé. Moi ce que j'aime faire, c'est « Vénus » : enregistrer un album en une semaine, attaquer, en compagnie de 2, 3 musiciens, dans des conditions quasi live. Le problème c'est qu'après, personne ne suit le mouvement! Ou alors, en France, tu en vends 5 000 et tu vas pointer au chômage. Partant de là, « Dolorès » est un album... réaliste.

Pragmatique?

Le pragmatisme du mec qui n'a pas envie de redevenir chômeur. Il se dit : ces espèces de trous du cul de la FM, toute cette daube, il va s'aligner légèrement dessus, sans trop perdre son âme. En France, le public est un peu con et le marché est petit, alors on est obligé de taper un peu ‘variète’. Pourtant, j'ai quand même vendu 100 000 exemplaires de « Vénus », pas vraiment un fiasco. Surtout si on considère la manière dont je l'ai réalisé. Evidemment, « Le Manteau de pluie » s'était écoulé à 170 000... Le label regarde les ventes comme une courbe exponentielle où, à la fin, tu exploses ! (rires) De toute façon, quand on a un peu de culture rock, ce qui, j'espère, est mon cas, on sait qu'une discographie se travaille finement. Il faut être capable d’enchaîner les disques, sentir la dynamique. Neil Young, par exemple, maîtrise parfaitement ce mécanisme. Beck, j'espère qu'il parviendra à le contrôler. Son double contrat (il a signé chez Geffen mais est libre de sortir des disques sur d'autres labels) c'est extra, c'est ce qu'il me faudrait. Le rêve!

Tu sembles rencontrer beaucoup de difficultés avec ta maison de disques...

J’en ai surtout marre que les maisons de disques ou les médias pensent que la prod’ ou le producteur, c'est le plus important. Chez Virgin, ils pensaient que la prod' n'était pas mon truc. C'est vrai que je pense que quand on est mauvais, on a besoin de production. Alors je me suis dit: on va voir ce qu'on va voir. C'est quand même pas sorcier d'essayer de faire sonner un truc. Il faut simplement aimer se branler la tête pendant des jours et des jours... Donc je l'ai fait pour que la maison de disques me lâche.

Tu parlais de ‘variétés': « Vénus », c'était pour t'en éloigner?

Je ne sais pas, je ne me rends pas bien compte. Disons qu'après cet album et le duo avec Farmer, je n'étais pas très à l'aise: il fallait absolument que je reprenne les choses en mains. Virgin ne m’a jamais pardonné « Vénus ». Dingue, hein? Ils vivent cette histoire comme une trahison, comme si on était en guerre. Donc, pour « Dolorès », j'ai essayé que ça aille mieux. Je leur dois encore deux albums, je n'ai pas envie de rester en guerre tout le temps. Mais je compte beaucoup sur le prochain pour faire exploser l’affaire en plein vol. Tu devrais entendre les médias français qui me disent : ‘Enfin tu es revenu. Mais qu’est-ce que t’as foutu avec « Vénus » ? Je crois qu’en France, les gens n’aiment pas le travail brut, ils veulent qu’il soit remâché 100 000 fois. Jusqu’à obtenir une espèce de ‘Qualité France’ comme on peut voir dans les films.

L’ombre de Julien Clerc

Tu as dit que Nellee Hooper (le maître d’œuvre de « Début » de Björk) et Tim Simenon (Bomb the Bass) avaient écouté tes démos. En quelles circonstances ?

Je leur ai envoyé une cassette, ils ont écouté, elle leur a plu et ils m’ont rappelé. Ils en reçoivent des tonnes, quand même, alors j’étais super fier. Hooper m’a raconté par la suite, qu’il était en studio avec Björk et qu’ils avaient écouté toutes les chansons ensemble, à donf.

Virgin voulait absolument que tu utilises un producteur ?

Déjà, pour « Vénus », ils m’avaient fait chier pour que j’en prenne un, ce que je ne voulais absolument pas. Ils m’ont demandé avec qui je voulais bosser. Je suggère : le Crazy Horse. La cassette est envoyée et 15 jours plus tard, les Crazy Horse répondent que mon projet leur plaît beaucoup et qu’ils acceptent. Tout l’entourage de Neil Young. Ils m’invitaient même dans leur studio à L.A. Moi super emmerdé, je réponds à Virgin que ça craint, que je ne veux pas aller là-bas et que je ne parle pas anglais. Ce qui est faux ! Le lendemain, les Crazy Horse répondent : ‘Aucun problème, on vient en France. On enregistre où il veut’. J’étais pas dans la merde, quoi… Alors j’ai laissé pourrir le truc. Pour « Dolorès », Virgin réattaque, même question : avec qui je veux bosser ? Je réponds : Nellee Hooper. Il venait de finir le Björk, il allait entrer en studio pour Madonna, moi tranquille, je pensais qu’il n’allait pas être intéressé. Manque de bol, ça l’a branché. Mais il prenait 90 000 balles (NDR : 13 500€) par titre. Alors, Virgin a demandé à Hooper quelqu’un de moins cher mais qui travaille comme lui. Il a refilé la DAT à Bill Simenon, à qui ça a plu. Il voulait faire tout l’album.

Ce qui ne s'est pas concrétisé finalement…

On a bossé sur deux titres, pendant un mois à Londres. C'était pas terrible... Par contre, je me suis fait tout expliquer. Il travaillait sur les remixes de Bowie, puis les week-ends, il allait à Dublin travailler avec U2. Je le bombardais de questions et il m’expliquait tous les trucs. Le soir on allait traîner chez Goldie. Brian Eno passait, je voyais Johnny Dollar qui me parlait des prises du Nenneh Cherry. Dans le studio à coté, il y avait Bertrand Burgalat (arrangeur d’Hugo, mari de Valérie Lemercier et idole de Benjamin Lu) avec qui je suis très pote. Lui, aussi, j'allais lui poser des questions. On voulait réaliser un truc ensemble mais ça ne s'est pas arrangé. Il y avait aussi Sonya la chanteuse d'Echobelly qui a acheté tous mes disques. Elle voulait qu'on fasse quelque chose ensemble ce qui arrivera un jour. J'étais vraiment bien, à Londres, comme un poisson dans l'eau, super bien intégré. Mais quand je suis revenu, le nouveau directeur artistique de Virgin m'a envoyé une cassette ‘pour m'ouvrir les oreilles’ (sic). Il y avait Portishead, Massive Attack… Ce type, il me voit comme l’ombre de Julien Clerc!

D'où vient cette chanson déglinguée que tu as refilée pour la compile « 5 heures » ?

Au départ, c'est un morceau qui figure dans une version ‘normale’ sur la B.O. du film « Mlle Personne ». Elle accompagnait l'édition limitée du live. Il y avait un piano punaise, dans le studio. Elodie Bouchez qui participait aux sessions avait amené une copine. Pour déconner, j'ai dit à la copine : toi, on va bien te faire faire quelque chose. Elle était un peu cassée, en plus. Alors, j'ai proposé à Denis (Clavaizolle, le collaborateur de toujours) d'en réaliser une version juste piano/voix. Et dès la deuxième prise, ça roule. D'ailleurs, il y a le métro qui passe. Je l'ai mise derrière le micro et je lui ai proposé de faire vaguement la mélodie. Elle était cuite fracassée et elle a accompli ce truc incroyable. La B.O., d'ailleurs, c'est celui de mes albums que je préfère. C'était vraiment du boulot : 6 jours de prises pour un coût de 120 000 FF (NDR : 18 000€) ! Et encore, ils m'avaient filé 100 000 balles (NDR : 15 000€) et les 20 restants (NDR : 3 000€), c'est moi qui les ai mis de ma poche. C'est la moitié d'un budget de Sylvain Vanot. Chez Virgin, ils ont estimé ça tellement effrayant qu'ils ne l'ont même pas sorti, si ce n'est sur ce tirage limité à 4 ou 5 000 exemplaires.

Qu’est devenu ce film?

Bloqué dans un tiroir, pour des problèmes de contrat à la con qui me dépassent. Ca ne se débloquera sans doute jamais, mais ça ne me regarde pas : c'est un problème avec le producteur et Pascale Bailly, la réalisatrice. C'est une caractérielle. Je ne crois pas qu'elle veuille que le film sorte. Moi je voulais qu'au moins le disque soit publié normalement. Il y a quelques mois, lors d'une discussion avec le PDG de Virgin, je me suis rendu compte qu'il ne l'avait même pas écouté. Il croyait que les morceaux étaient uniquement instrumentaux.

Et ta tournée, comment a-t-elle été perçue ?

Ca n'a pas plus à Virgin. Aux médias, pas tellement. Le public, c'est un gros fainéant, super-décevant. Moi, quand j’assiste à un concert, je déteste qu'on me refasse le disque. J'adore aller voir des nouveaux groupes que je ne connais pas. Le public, il paie 150 balles (NDR : 22€50) et il veut entendre l'album. J'ai jamais compris pourquoi il me faisait la tronche parce que je chantais des inédits ou des versions différentes de chansons qu'il connaissait déjà! Le public a fait la gueule, les gens n'ont pas acheté et les critiques m'ont ‘destroyé’... J'avais pris des risques : les musiciens avaient été recrutés par petites annonces. J'en ai auditionné plus de 100. On a répété pendant 7 semaines comme un groupe, sans qu'ils entendent les versions originales des chansons. Que personne n'ait suivi, c'est une grosse déception, je ne suis pas près de remonter sur scène.

(Article paru dans le n° 47 du magazine Mofo d’octobre 1996)

 

Moloko

Un homme, une femme et un sampleur

Écrit par

Quand ils répondent ensemble aux interviews, Mark Brydon (le garçon) et Roisin Murphy (la fille) donnent l'impression de deux gosses occupés de se chamailler. Le premier semble peser ses mots et développe ses idées avec pondération, tandis que la seconde le reprend constamment, comme si elle craignait qu'on prête moins d'attention à sa version des événements. La différence d'âge, peut-être... Quoi qu'il en soit, le deuxième album du duo reflète cette même envie d'aller plus loin dans les directions (musicales) choisies.

Mark : Il est vrai que notre premier album était très léger. Disons: ‘insouciant’. Quand nous avons commencé à travailler sur « I Am Not A Doctor », nous n'étions déjà plus dans le même état d'esprit.
Roisin :
J'avais vingt ans quand « Do You Like My Tight T-Shirt » est sorti. On peut y retrouver tout ce que nous avions en tête depuis des années. C'est un peu comme si tu avais laissé entrer un gosse dans un magasin de jouets pour qu'il se serve. Depuis, nous avons beaucoup tourné, rencontré du monde et nous nous connaissons forcément mieux. Nous nous sommes rendu compte que si la musique était notre obsession, nous étions d'accord sur beaucoup de points. Mark est revenu à cette avant-garde, à cette fusion qu'il écoutait dans les années 80. Moi, j'étais moins dans ce trip, mais j'ai beaucoup appris, sur la musique, la musicalité, je suis devenue plus critique. Ce qui explique pourquoi nous avons pu travailler sur ce second disque, sans que des divergences ne nous bloquent en cours de route.

Ne restez pas coincés!

Considérez-vous ce second elpee comme un disque plus sérieux?

M. : Nous l'avons en tout cas travaillé plus sérieusement, de manière réfléchie pour qu’il puisse mieux atteindre sa maturité. Mais l'humour est toujours présent ; peut-être un rien plus noir, néanmoins. Ce disque est peut-être aussi plus parano, dans le sens où il nous a cette fois confrontés à nous-mêmes.
R. :
Au fur et à mesure, nous nous sommes d'ailleurs pris au jeu en nous disant: ‘Mais oui, pourquoi ne pas être un peu parano?’.

Ce qui frappe aussi sur cet opus, c'est son éclectisme musical...

R. : Nous ne sommes pas obsédés par la house, ni particulièrement fans de techno... C'est difficile de nous coller une étiquette. De toute façon, ceux qui prétendent faire un truc pur racontent des conneries. A la limite pourrions-nous nous rapprocher d'un peu plus de pureté, tant sur le plan de la musique que sur celui des mots. Mais il reste que les gens ont parfois du mal à comprendre notre musique.
M. :
Comme nous, d'ailleurs...

A propos d'étiquette, la presse en avait vite collée une sur votre premier long playing, non?

M. : Au départ, c'est vrai, les gens ont parlé de trip hop, c'est le terme qui avait été utilisé. Alors, forcément, c'était les deux ou trois mêmes références qui revenaient sans cesse : Portishead, Massive Attack... A part le fait que nous étions un type, une fille et que les samplers nous avaient permis de réaliser pas mal de choses, la comparaison, à mon avis, s'arrêtait là. S'il faut parler de références, j'irais plutôt les chercher dans les années 80, du côté des B-52's, des Talking Heads ou même de Grace Jones. Et encore, ce serait bien plus sur le plan de la mentalité que de la musique
R. :
Le public a parfois du mal à voir d'autres influences que celles qui sont strictement musicales. Sans parler de toutes celles que tu subis inconsciemment, quand tu sors en boîte par exemple, et que tu entends des tas de disques dont tu ne connais ni le titre ni l'auteur...

Quelle est alors, votre mentalité ?

M. : Jouer avec le feu! Expérimenter l’univers de la pop, par exemple. C'est dangereux. Beaucoup pensent en effet que la pop est sans contenu. Vas donc leur expliquer que tu expérimentes avec du vide, ils ne te prendront jamais au sérieux. Or, la pop peut être le champ d'investigation le plus intéressant qui soit. Et les choses y sont encore plus belles quand elles y naissent par accident.
R. :
Et en même temps, nous ne voulons pas en rester à ce stade. Il faut à la fois continuer à expérimenter, mais aussi t’engager intelligemment dans une certaine direction. Rester à expérimenter constamment est trop simple à nos yeux.

(Article paru dans le n° 66 de septembre 1998 du magazine Mofo)

 

Cradle Of Filth

Moins satanique, mais plus horrifique…

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Même si le soufflé est un peu retombé, le black metal demeure un registre musical fort prisé par un bon nombre de metal freaks. Les hurlements sataniques, les looks démoniaques, ça marche toujours. Et là, Cradle of Filth est bien le leader de la meute...

Depuis leurs débuts en 91, ces Britanniques n'ont cessé de faire monter la sauce et de s'attirer haine et sympathie, jouant avec les mots, thèmes, apparences, images et propos chocs.

Leur slogan ‘Jesus is a cunt’, notamment, ne leur a pas rapporté que des amitiés. Certains organismes de censure et des associations catholiques (NDR : la Catholic League de New York, par exemple), s'en sont donné à cœur joie pour leur rentrer dans le lard. Le groupe leur répond à sa façon : cette année, il entamera sa tournée mondiale en... Israël!

« Il y a aussi là-bas des gens qui ne rentrent pas dans les moules théologiques conventionnels », nous a expliqué le vocaliste Dani Filth, de passage à Bruxelles. « C'est bien sûr ceux-là qui nous tiendront compagnie. On est vraiment impatients de s’y produire, même si la situation politique y est assez inquiétante... »

Toujours un brin provoc’ donc, même si l'on perçoit une certaine ‘évolution’ dans leur attitude. Ainsi, leur nouvel album ‘Midian’ semble moins porté vers le malsain religieux mais plus vers l'atmosphère quasi ‘gore’ qui les a logiquement accompagnés depuis leurs débuts. La formation sortira d'ailleurs d'ici peu un film, ‘Cradle of Fear’, franchement sanguinolent, et dont ils accorderont la primeur à leurs fans, via leur site web officiel.

En fait, il semble assez clair que le groupe a traversé récemment une sorte de période de remise en question. Il a connu quelques changements de line-up et a peut-être réorienté quelque peu son identité, sachant fort bien que dans le registre satanique, un Marilyn Manson a plus d'une longueur d'avance et de plus gros moyens.

A propos de moyens, on peut d'ailleurs se poser la question de savoir si le groupe n'est pas, là aussi, occupé à tenter de ‘faire le break’. ‘Midian’ est produit par John Fryer (Nine Inch Nails, Him...) et le groupe s'est entouré de spécialistes des films d'horreur (‘Nightbreed’, ‘Hellraiser’) pour la partie visuelle de son projet. Il s'est donné les moyens de frapper fort, donc. Evidemment, Dani Filth défend l'approche purement créative. « Pas question pour nous de tourner en rond. Et tant qu'à faire, si c'est pour se lancer dans le bon plan basé sur le roman ‘Nightbreed’ de Clive Barker, autant le faire à l’aide de spécialistes, non ? Bien, c'est sûr, on veut avancer, mais on est aussi conscients de qui on est et de ce qu'on fait. On n’aura jamais les possibilités financières de l'autre nulle qu'on voit derrière moi... »

Quelle nulle? Dani Filth bavarde dans un bureau de Zomba Records, devant un poster grandeur nature de Britney Spears. Et d’ajouter : « Mais on s’en tape évidemment. Par contre, on veut donner le meilleur avec nos moyens et répandre notre bonne parole. »

(Article paru dans le n° 88 du magazine Mofo de novembre/décembre 2000)

 

Brendan Croker

Payé en liquide…

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Brendan Croker est un joyeux quadragénaire (il est né en 1953) qui poursuit une carrière en dehors de toute mode et de toute pression (plutôt genre country-blues dépouillé). Son dernier album (« Red neck tate of the art ») est aussi son meilleur à ce jour et aussi le plus électrique de sa carrière.

Ton premier groupe s’appelait les Five O'Clock Shadows?

En effet… oh non! Le premier, c'était Dynamite Twins. Nous étions trois. Il avait déjà été fondé, à Leeds, dans les 70s. Puis, au début des 80s, j’ai monté les 5 O'Clock Shadows.

Enfant des 60's

Que signifie ‘Ombres de 5 heures’?

Quand tu travailles et que 5 heures sonnent, ça y est, il est temps! La journée commence seulement. Alors tu pars en virée et tu bois beaucoup. Comme tu n'as pas eu le temps de te raser, il y a comme une ombre sur ton visage. C'est juste une expression. Et le 1er album du groupe était intitulé "A close shave" (rasé de près!)

Les premiers long playings que tu sors baignent dans des racines country-blues. Pourquoi?

J'étais un enfant des 60s. Ce que j'écoutais, c'étaient les Kinks, les Rolling Stones, les Beatles, des gens du style. A partir de là, spécialement les Rolling Stones, tu prends d'autres directions, c'était la grande période anglaise des pop-songs toutes simples et c'était très bon.

Sur le dernier album des 5 O’Clock Shadows, tu avais reçu le concours de Mark Knopfler, mais aussi d’Eric Clapton. Pourquoi Clapton chantait mais ne jouait pas de la guitare?

J'ai discuté avec le producteur de l'album John Porter. Nous avions besoin d'un 2ème chanteur pour "This kind of life". Il a déclaré que Clapton serait très bien. Et comme je l'ai rencontré la semaine suivante, je lui en ai parlé et il a chanté. Il n'avait pas besoin de sa guitare, il a une bonne voix, Clapton! Les gens ne se rendent pas toujours compte qu'il est un chanteur merveilleux. Hendrix aussi, était un de mes chanteurs favoris.

Ton groupe suivant, pourquoi l'as-tu appelé, Serious Offenders?

Une blague! J'avais joué en solo au festival de Gand et quelqu'un de complètement bourré m'a demandé d'aller jouer derrière les barreaux. J'ai répondu : ‘Pourquoi pas si tu l'organises?’ J'ai oublié cet épisode ; et puis, 2 ou 3 semaines plus tard, le gars me téléphone et me dit: ‘J'ai organisé une tournée des prisons’. Ma réaction? ‘Merde alors!’ J'ai recruté des musiciens, tous des Belges, des amis. Le nom de Serious Offenders (Serieux délinquants) était un choix évident.

La Belgique a de bons musiciens et de bonnes bières...

Et du bon chocolat, de la bonne mayonnaise et de la viande de cheval. Miam!

Ton petit dernier, c’est un album solo ou celui d'un groupe?

Au départ, c’était un projet solo. C'est devenu un album de groupe.

Les 5 O'Clock Shadows pratiquaient plutôt de la world music; les Serious Offenders, une musique plus européenne ; aujourd'hui tu parais assez américanisé.

Oui mais mon album "Great Indoors" l’était tout à fait. Il a été enregistré à Nashville en compagnie de musiciens locaux la production est américaine.

Où est-ce que tu joues le plus?

Dans ma tête. J’ai des tas d’idées qui y trottent. Nous n'avons pas joué depuis pas mal de temps. On a enregistré ce disque, on est allé à Nashville pour une série TV… Je joue encore parfois dans un petit club comme à mes débuts à Leeds : les gens se connaissent, aiment être ensemble et s'amusent. Quand j'ai commencé, j'avais une résidence dans un club, un bar, j'étais pas payé mais j'avais droit à mes bières. Oui, c'était bien à l'époque, on était bourré mais on jouait encore très bien. Aucune pression (il avait pourtant ses bières - MPSU), merveilleux!

On répondait folk

Quel est le public type de Brendan Croker?

Je ne peux pas le dire, de 9 à 90 ans? Je ne sais pas, aucune idée. Il existe un club à Manchester, le ‘Band on the Wall’, plutôt jazz & blues, on ne sait jamais qui va débarquer, si les gars vont venir de loin ou pas, quelles seront les tranches d'âge. Je n’ai pas de public type.

Appartiens-tu à la culture rock?

Oui bien sûr, mais aussi folk. Le rock est une extension du folk. Chez les Notting Hillbillies, on demandait souvent à Mark Knopfler, à Steve et à moi: ‘Quelle sorte de musiciens êtes-vous?’. On répondait ‘folk’ et on rigolait.

(Article paru dans le n°35 du magazine Mofo de juillet/août 1995)

 

The Ramones

Pourquoi voudrais-tu qu’on change?

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Il y a vingt ans que les Ramones nous la ramènent courte, fun, joviale et bruyante. Vingt ans que ces faux frères nous donnent une leçon de punk-rock à la fois minimaliste et absolu. Vingt ans qu'ils nous font comprendre qu'avec peu on peut faire beaucoup, qu'avec juste de l'énergie à revendre on peut bâtir un rock monumental. C'est vrai, le statut des Ramones, aujourd'hui, n'est plus, paradoxalement, celui de l'époque "End Of The Century". Mais il est clair que ce groupe restera ‘quelque part’, une formation essentielle. Johnny Ramone, en tout cas, n’imagine pas le rock sans eux…

On est vraiment un prototype de groupe rock. Tu nous mets sur une scène avec nos guitares, une batterie et Joey, et on te donne une définition du vrai rock. Sniff. Cela, le public le comprendra toujours. Merde, si ce groupe est là depuis deux décennies, c'est pas pour nos beaux yeux uniquement! Je regrette mais toute cette musique ‘fusion’, c'est pas du rock’n'roll. Le rock c'est de l'excitation, pas des trucs tellement tortueux que tu es même incapable de suivre la mélodie.

En vingt ans d'existence, vous n'avez que fort peu modifié vos batteries et...

Pour quoi faire? Que veux-tu changer quand tu fais vraiment ce que tu aimes? Pourquoi tout remettre en question quand tu joues la musique que tu ressens et que le plaisir pris est partagé par le public? Faut pas se compliquer la vie, mec, nous on est vachement heureux ainsi. Sniff.

Pourquoi Dee Dee a-t-il quitté le groupe et joue-t-il désormais en solo?

Je n’ai pas encore compris. Les autres non plus d'ailleurs. Dee De a complètement bouleversé sa vie. Il a quitté sa femme et on peut dire que dans la foulée il a quitté le groupe. Il avait des tas de problèmes ; note, Dee Dee, s'il se met à boire ou à fumer, il devient vraiment dur à suivre. Normalement, il est clean maintenant.

Son apport au niveau du travail d'écriture des morceaux était important. Comment comptez-vous vous y prendre, sans lui?

Dee Dee va toujours écrire des chansons pour les Ramones. Sniff. Qu'est-ce que tu veux? Il sait bien qu'il gagnera toujours plus d'argent en écrivant pour nous que pour lui tout seul.

Tu es un type riche, toi?

Je pourrais en tout cas sans problème terminer aujourd'hui ma carrière au sein du groupe et vivre de mes rentes, sur le même ton, jusqu'à la fin de ma vie, auprès de ma famille. Mais bon, je n'ai pas des goûts de luxe, non plus. J'ai juste une âme de collectionneur. Je collectionne des tas de trucs, notamment des trucs Disney, j'adore ça!

Il y a quelques mois, vous avez publié "Acid Eaters", un CD sur lequel vous avez commis des reprises de classiques de groupes comme les Who, les Troggs, les Beach Boys, les Stones... Pourquoi ce projet?

C'est parti un peu par hasard. Sniff. Durant l’été de l’année dernière, on a enregistré trois de ces reprises destinées uniquement à un Ep. Le résultat était tellement bon qu'on nous a demandé d'en faire d'autres pour sortir un CD complet. L’expérience nous a amusés et on l'a réalisée.

Comment avez-vous choisi les chansons que vous alliez adapter? Selon quels critères?

Au départ, on imaginait qu'on allait surtout reprendre des titres sortis originellement entre 66 et 68 parce qu'on estimait que c'était une époque formidable pour la musique. Puis, c'est vrai, on a un peu débordé mais on a juste choisi au feeling. Si on avait envie, on prenait et on a retenu le meilleur de ce qu'on a interprété. Sniff. Il fallait aussi que les chansons se prêtent à notre manière de les jouer, bien évidemment.

Kiss a lui-même organisé une série de reprises de ses chansons par d'autres et un CD basé sur ce schéma vient de sortir ("Kiss My Ass"). Tu imaginerais faire la même chose avec des compositions des Ramones?

Un album est sorti aux States. Il s'intitule "The Gabba Gabba Hey" et réunit une vingtaine de formations qui ont joué nos compos ; mais nous n'avions pas organisé ça nous-mêmes. Il s'agissait d'un truc un peu ‘low budget’ impliquant des groupes pas trop connus, tu vois? Le projet de Kiss est différent. Mais tu imagines, toi, une version funk-pop de "Sheena is A Punk Rocker"?

Pas vraiment, non. J'ai entendu dire que vous aviez demandé à Ted Nugent d'enregistrer avec vous?

Ouais, mais son label n'a pas arrêté de tout faire pour que ça ne marche pas! C'est nul. On aimerait bien aussi recevoir le concours d’un mec comme Pete Townsend sur un de nos albums. C'est gens-là sont aussi vrais que nous. Sniff.

Si demain les Ramones se séparent, que fais-tu ?

Rien

Comment ça ‘rien’?

Oui. Je reste chez moi, je vis dans ma famille et auprès de mes potes, mais je ne monte pas un autre groupe et je ne rentre pas au sein d’une autre formation. Je serais incapable de faire ça. J'ai pris un trop grand pied au sein de cette aventure –et ça continue– pour pouvoir assumer autre chose. Je jouerais des trucs pour moi.

(Article paru dans le n°25 du magazine Mofo de juillet 1994)

 

Scorpion Violente

Déséquilibre orthographique…

Scorpion Violente, c'est un groupe issu de Metz, qui pratique une musique trance-disco-psyché-indus complètement hypnotique et hallucinante. La formation a littéralement explosé le Café Central à Bruxelles lors de la release party de son dernier Ep, ‘The Rapist’, le 15 février dernier. Nous avons profité de l'occasion pour discuter avec la bête à deux têtes....

Il y a d'abord ce nom, 'Scorpion Violente', très intriguant: "Il s’inspire des films policiers de série B italiens", raconte Thomas Violente. "Particulièrement d'un long métrage qui s'intitule 'Rome Violente'. On a donc pensé à 'Scorpion Violent', mais c'était plus marrant en y commettant une faute d'orthographe. Elle crée une tension, un déséquilibre." Et cette tension et ce déséquilibre, on les retrouve dans le son, à cause du clash permanent entre une rythmique minimale obsédante, des synthés indus lancinants et des rares voix délayées dans des réverbs et delays ; le tout baignant dans une atmosphère glauque, crade, très sexuelle. Les références mises en avant sont bien sûr Suicide, D.A.F. mais aussi Throbbing Gristle. "Oui, Throbbing Gristle, je suis tombé dedans à pieds joints", précise Thomas. "Je n'ai écouté qu’eux pendant deux ou trois ans. Dans l'ensemble, on aime surtout les musiques des années 60, 70, jusque 80. Après, on ne connaît pas trop. On ne s’intéresse pas aux productions actuelles." Pour Scott Scorpion, "c'est surtout Suicide : je suis un grand fan. Et puis les groupes krautrock comme Can ou Neu!"

Sur scène, le projet est minimal sous tous ses aspects. Il y a très peu de matériel. Juste un vieux Korg Poly61 pour les basses, un Caravan R6, un vieil orgue italien des années 70, pour les nappes et les lignes mélodiques façon scie sauteuse ; et, enfin, une boîte à rythmes Yamaha RX11. Sans oublier les effets vintage comme les réverbs à ressorts ou les sound stretchers paramétriques. "Au niveau du jeu, l'idée était de n'utiliser que 4 doigts au total (2 x 2) pour jouer. Et le côté minimal, on l'applique aussi aux moyens : pas de voiture, les déplacements sont effectués en train, on aime le côté 'à l'arrache' de ce genre d'organisations", rappelle Scott, en affichant un sourire carnassier.

Mais si les moyens sont 'minimaux', le résultat est, lui, sans limite. Ces sonorités obsédantes s'insinuent de façon très insidieuse dans votre esprit et provoquent une sorte de transe. "On aime bien le côté psyché, voire psychobilly. On reprend d'ailleurs ‘Strychnine’ des Sonics. Tout est mélangé à une musique plus froide. Principalement instrumentale... sur des morceaux de 5 à 6 minutes..." Leur tout dernier titre-phare, ‘The Rapist’, s'étale, lui, sur plus de 10 minutes, et son adaptation ‘live’ a clairement été un des tout grands moments du concert, au Café Central.

Au niveau des ambiances, vu la région d'origine du duo, on identifie bien sûr un côté postindustriel. Mais aussi une dimension sensuelle très marquée. On se croirait dans une boîte SM... "C'est vrai, il y a un côté sexe dans notre musique, mais c'est plus du désir que du sexe consommé", corrige Scott. "Comme si tu avais quelqu'un qui transpire un peu, son odeur t'attire mais il n’est pas sûr que tu rentres avec elle (ou lui) le soir. Et en plus, on vient de Metz, une ancienne région minière. C'est un peu comme à Bruxelles : le temps est gris 200 jours par an ; donc l’ambiance est particulière".

Leur musique affiche une forme très trance, très dansante. Au concert, nous avons été très étonnés par la moyenne d'âge des fans, qui oscille autour des 20 ans. Ce sont des jeunes qui viennent d'un univers techno, electro, absolument pas goth ni dark. "En fait, on est vraiment le cul entre plusieurs chaises, placé entre différents styles musicaux... Au début, c'était en effet orienté 'dark', mais maintenant on a un pied dans plusieurs zones. Pour moi, en montant Sorpion Violente, je voulais couper avec une scène expérimentale où je commençais vraiment à m'emmerder. Je voulais créer une musique que j'ai envie d'écouter, qui m'éclate la gueule... Donc forcément, il y a cet aspect dansant, viscéral, body : c'est délibéré. C'est pour se faire plaisir. C'est la musique que je souhaitais entendre dans un club."

Les albums de la formation sont publiés exclusivement en format vinyle: "On aime les vinyles pour le son, mais surtout pour l'esthétique des pochettes, qui claquent quand même beaucoup plus en format 33 tours qu'en Cd." Comme le nom du groupe, les graphismes se réfèrent également aux films vintage de série B. "Sur le premier maxi, la photo est de Maurizio Merli, le comédien qui joue dans 'Rome Violente'...", précise Thomas. "C'est un flic à la Dirty Harry, un 'Justicier Dans La Ville', mais sans le côté moralisateur... On a trippé grave sur ce film et on a déniché cette image, où Merli a un putain de look... Pour ‘The Rapist’, on a repéré le cliché par hasard. On cherchait des illustrations sur internet en utilisant des mots-clés comme viol, etc. et je suis tombé sur un film japonais très sérieux et cette photo d'un japonais très malsain et ses fleurs… On en a conclu qu’elle collait bien avec le titre."

Le dernier Ep est d'ailleurs déjà complètement épuisé, quelques semaines à peine après son lancement. Le label, Teenage Menopause, se démène pour faire connaître la formation en Europe et même sur les autres continents. Jusqu’à présent, leurs tournées ont couvert la France, la Belgique, l'Allemagne, l'Espagne et bien sûr l'Italie... 'Rome Violente', joué en Italie, c'était en somme logique! Au chapitre des projets, Scorpion Violente participe à l'album d'hommage à Snowy Red que prépare le nouveau label Weyrd Son. Une compilation où une quinzaine de formations alternatives européennes et américaines reprennent des titres de ce génie belge de la new-wave et de la new beat, malheureusement disparu trop tôt, en 2009. "On reprend ‘Euroshima (War Dance)’, se réjouit Scott. "C’est une copine qui m’a permis de découvrir ce titre, il y a deux ou trois ans. Il est excellent. Puis j'ai approfondi le reste. Quand on nous a proposé de réaliser une reprise pour le 'Tribute', on a tout de suite accepté et on a vite imaginé une manière d'adapter le morceau à notre son, sans le dénaturer… Il y a des points communs clairs entre Snowy Red et nous, notamment ce côté répétitif et hypnotique. On est resté assez fidèle à l'original. Le son est un peu crade. On a utilisé un 4 pistes pour obtenir ce résultat... Ca va le faire, je pense..."

Ensuite, Scorpion Violente a l'intention de graver des nouveaux titres sur un maxi via le label Bruit Direct et dans un avenir proche, d'enregistrer de nouveaux morceaux plus ambient en studio, à l’aide d’un matériel plus important. "Jusqu'à présent, on a toujours accompli nos projets de façon brute, dans l'urgence. Là, on va prendre le temps. Ce sera une musique pour voyager, pour faire des trips... On va se servir d’un matos qu'on ne pourra pas emmener en tournée, etc..  On va tenter ce challenge, mais ça donnera peut-être de la merde..." (rires)

Page de Scorpion Violente sur Facebook : https://www.facebook.com/pages/Scorpion-Violente/203358213043181?ref=ts&fref=ts

 

The Third Eye Foundation

Parano des bois…

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Matt Elliot est un de ces adeptes des collages musicaux sans cesse aux aguets d'ingrédients à enfourner dans la moulinette de son sampler. Ce qui en ressort a habituellement un fort arrière-goût d'électronique, mais piétine joyeusement les plates-bandes du post rock comme celles de la drum'n'bass, du trip hop et de l'avant-garde. Pour un peu, on aurait l'impression qu'il ne se sent bien, comme son compatriote Jonny L., que devant ses machines...

Avec des titres comme « There'sA Fight At The End Of The Tunnel », « Fear Of A Wade Planet » ou « An Even Harder Shade Of Dark » ce serait presque un jeu de retrouver les originaux auxquels tu sembles faire référence...

Je suppose, oui. Malgré leur ironie, ils donnent déjà une petite indication du morceau. Pour moi, c’est comme un mécanisme de défense contre le ridicule dans lequel je tomberais si j'étais trop explicite. J’essaie qu’ils soient marrants ; mais en général, je choisis le titre quand le morceau est terminé. Je n'y pense pas en composant. Après coup, je me dis: ‘Il faut encore que je ponde quelque chose’. Je tourne un peu en rond, et n'importe quoi peut m'aiguiller. En fait, ces titres, c'est juste moi en train de me marrer. Je suppose que je suis quelqu'un d'assez ironique. Dans la vie, tu ris ou tu pleures. Et je préfère rire de la religion, de l'homme en général, de tout quoi. Il n'y a que par rapport à la musique que je ne suis pas ironique. C'est trop important pour moi!

Et ça fait mal ?

Tout ton travail est-il basé sur l'expérimentation?

En général je démarre par un drumbeat. C'est le plus simple, et ce processus est assez neutre, émotionnellement parlant. Après, je réfléchis à la tournure que je veux donner au morceau, ce que j'ai envie d'explorer comme sentiment. Il peut emprunter n'importe quelle voie. Et j'écoute aussi beaucoup de musique. Enfin, uniquement ce qui pourrait me servir, des trucs que je peux... voler ! Cette méthode peut prendre du temps. Alors je fume, je ne dors presque pas, je ne mange plus et je deviens fou. Parfois au bout de quelques jours, je n'ai qu'un ou deux morceaux valables. Parfois je reste en rade avec ce drumbeat...

Ta musique nait aussi de cette frustration?

C’est plutôt le travail en lui-même qui est parfois frustrant. Ou terriblement déprimant. Tu sais, quand rien ne marche... Alors j'éteins tout et je vais dormir. Ou me soûle la gueule. Mais j'aime ce que je fais. J’essaie d'ailleurs de me conduire de1a manière la plus dingue possible quand je travaille, je repousse sans cesse mes limites. C'est la musique qui veut ça... Aucune sensation n'équivaudra jamais celle que tu peux ressentir quand tu entends enfin ce morceau qui t'a fait suer sang et eau...

Comment travailles-tu les samples?

Chez moi, ils sont essentiels. Il n’y a que le séquencer que j'utilise autant qu'eux, mais de mon point de vue, la musique basée sur les samples est la seule qui puisse encore apporter quelque chose aujourd'hui. Je ne dis pas que tout doit être computarisé ; des types comme Elliot Smith ou les Palace Brothers ont leur place, bien sûr, mais j'aime assez l'idée selon laquelle le sample te permet d'utiliser n'importe quel son, puisé n'importe où dans... l’univers. Et de pouvoir faire ce que tu veux avec. Ces derniers temps, j'ai passé plus d'heures à jouer avec les samples qu’à réellement enregistrer de la musique. A vrai dire, je ne comprends pas très bien ces producteurs qui utilisent juste des sampleurs pour coller un ‘ooh yeah’ sur un beat. D’autant qu’aujourd'hui, ils sont à la portée de toutes les bourses et qu'ils t’ouvrent des horizons infinis...

Ne crois-tu pas que cette façon de ‘t'amuser’ devienne une recette en soi, au détriment de ta créativité par exemple?

Je ne sais pas. En tout cas, je n’ai pas le sentiment d’essayer des sons bizarres juste pour le plaisir d'avoir l'air bizarre. Si mes titres sont étranges, c'est parce que je suis moi-même un type étrange. Je le sais, on me la dit! Au départ, j'enregistrais des trucs vraiment durs, sales, agressifs. Aujourd'hui, j’ai plus envie de créer de belles choses. Enfin, quand je dis ‘belles’, ça ne veut pas dire ‘gentilles’. ‘Belles’ comme de la musique classique quoi, qui peut être sombre en même temps.

Tu réécoutes souvent tes disques?

Hum...! Il y a un truc que tu dois absolument faire avec ma musique, c'est te balader dans les bois ou dans un parc et l'écouter sur un minidisc. Là, le son est vraiment exceptionnel. Je l’ai expérimenté après avoir achevé l’enregistrement de « You Guys Kill Me ». Les bois, c'est un bon plan, parce qu’on y a plus vite peur. Il m'est arrivé à plusieurs reprises de regarder par-dessus mon épaule... Mais bon, c'est peut-être parce que je suis parano.

Ce qui ne t'empêche tout de même pas de t’intéresser à la scène électronique anglaise? A ton avis, elle évolue?

Oui, elle bouge, mais on n’y rencontre plus grand-monde de créatif. Cinq ou six artistes, d'après moi. Et des centaines qui les copient! Mais ce n’est pas un phénomène typiquement britannique. En Angleterre, la scène musicale est saturée par la house, que je trouve très, très casse-pieds. La jungle y est aussi de plus en plus stylisée et ennuyeuse. En plus, il y est très facile de faire parler de toi, même quand tu n'as absolument rien à dire. Pour l'instant, je crois que c'est le hip hop qui bouge le plus, sous une certaine influence américaine. On y retrouve beaucoup de samples classiques, des éléments plus sombres... Quant à l'électronique, le meilleur vient pour l’instant du continent, et d'Allemagne surtout. Un groupe que j'aimais beaucoup était presque belge : Tuxedomoon. A mon, avis, ils ont composé une des plus belles musiques jamais réalisées ; et quasi personne n'est arrivé à les égaler, sauf peut-être The Aphex Twin. Lui, je l'admire parce qu'il se moque de l'avis des gens et ne s'excusera jamais pour aucun de ses disques.

(Article paru dans le n°69 du magazine Mofo de décembre 1998)

 

Blonde Redhead

Amour et simulation…

Blonde Redhead est un trio new-yorkais réunissant les frères jumeaux Amadeo (guitariste/chant) et Simone (batterie/chant) Pace, ainsi que Kazu Makino (chant/guitare rythmique). Fondée en 1993, la formation a longtemps été comparée à Sonic Youth, avant d’emprunter, progressivement, un style plus personnel. Ce sont les frangins qui se sont prêtés à l’exercice de l’interview, en particulier pour nous parler de leur dernier album en date, « Fake can be just as Good », un disque épanoui et enfin affranchi.

Amadeo : Quand nous écrivons ou jouons ensemble, nous explorons énormément d’idées consciemment et inconsciemment. A nous trois, dans Blonde Redhead, nous partageons une sorte de conscience commune qui ne se développe pas seulement quand nous nous produisons, aussi quand nous sortons ensemble que ce soit chez des amis, au cinéma ou au théâtre...

Blonde Redhead appartient-t-il à une scène musicale précise ou bien vous considérez-vous plutôt comme hors de tout mouvement ?

Simone : On se considère plutôt comme des indépendants. En tout cas par rapport à la scène de New-York. Nous nous sentons bien plus proches de ce qui se passe à Chicago, point de chute de notre label Touch and Go. Et plus à Washington DC.
A :
Nous entretenons une véritable relation d’amitié avec Fugazi (Guy Picciotto a notamment travaillé pour eux, lors de l’enregistrement d’un single). Il existe une sorte de communauté, on s'invite les uns les autres soit pour un repas, pour une fête ou pour simplement boire un verre. L’esprit est très différent de celui de NY, où les gens sont frileux, ont peur d'approfondir les rapports humains, comme s'ils craignaient toujours d'y perdre quelque chose.

De la Sicile A New York

La tension constamment présente dans votre musique reflète-t-elle cette difficulté de rencontrer les New-yorkais ou l'expression du choc que vous avez dû ressentir quand à 13 ans vous avez débarqué aux USA?

A : Le moins qu'on puisse dire est que New- York et la Sicile sont vraiment deux endroits différents ou vivent deux sociétés très distinctes. Au niveau des valeurs, il n'existe aucune similitude. Les Américains ne sont pas aussi chaleureux, la famille n'existe quasi plus aux USA, les parents ‘s'en foutent’ et laissent leurs enfants seuls. La chose est inimaginable en Italie.
S :
Plus généralement, les Européens manifestent plus d'excitation à vivre, ils n'ont pas peur d'exprimer leurs sentiments, leurs émotions... Mais on ne peut contester l'énorme sentiment de liberté qu'on respire aux States, dès qu'on y débarque. C'est pourquoi, entre autres, que Kazu (elle nous le confirmera plus tard dans la journée), qui est arrivée aux States il y a 9 ans, s'y sent tellement bien. Elle aspirait à cette liberté après avoir souffert du sexisme japonais. Aux States, elle se sent l'égale à tous, acceptée par tous. Au Japon, la société est déjà très dure pour les femmes en général, alors pour celles qui tentent de jouer du punk rock, c'est presque invivable!

De qui est la phrase reprise dans le livret du CD : ‘I love exactly everyone the same amount’ ?

A : Elle est de Vern, le bassiste d’Unwound, qui a enregistré l'album avec nous. Il est très modeste et très honnête. Si on y réfléchit, on peut voir cette phrase comme très positive mais le contraire est vrai également, puisqu'il est impossible d'aimer exactement tout le monde de la même manière, à moins justement de simuler (‘fake’).
S :
Grandir, c'est un peu ça, c'est apprendre à faire semblant, à simuler. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce sont les enfants qui sont les plus honnêtes. Pour en revenir au titre « Fake can be just as Good », c’est un extrait du morceau « Bipolar », écrit par Kazu. Elle y exprime la sensation que si on aime réellement un être, on peut accepter que celui-ci puisse seulement faire semblant en retour.
A :
Dans un certain sens, nous aussi sommes occupés de simuler aux Etats-Unis, car nous n’appartenons pas réellement à la société US. Nous ne sommes pas des Américains dans l'âme. C'est comme si nous commencions à jouer du jazz. Nous aimons beaucoup ce style, mais nous ne pourrions jamais que faire semblant d'en jouer. Notre musique, ce n'est pas du jazz, c'est du punk rock.

Deux titres de l'album, « Pier Paolo » et « Futurism vs Passeism » se réfèrent à deux grands noms de la culture italienne du XXème siècle.

A : Nous avons lu les livres de Marinetti (auteur du manifeste pour une littérature futuriste en 1909). Il y a de bonnes idées. En ce qui concerne Pasolini, nous avons vu presque tous ses films. C'est quelqu'un que nous respectons. Sa démarche est honnête, très réaliste aussi ; c'est un professeur pour nous.
S :
Son génie réside dans la manière de concilier les extrêmes : l'amour et la haine, la beauté et la laideur, le silence et le son... Nous aussi, nous essayons de définir les extrêmes, en passant du bruit à la mélodie, de la mélodie au bruit.

(Article paru dans le n°57 du magazine Mofo d’octobre 1997)

 

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