Le feu, les épreuves physiques, les années : rien ne parvient à ébranler les Nits. Toujours élégants et raffinés, ces ex-jeunes Beatles hollandais reviennent auprès de nous, fidèles à leur rendez-vous depuis un demi-siècle. La salle affiche complet, le son s’avère irréprochable. Aucun band en ouverture : le set, scindé en deux parties, débute par 55 minutes, suivies d’un entracte de 20 minutes, avant que le trio ne reprenne possession des planches pour 75 minutes, unique rappel inclus.
Après avoir célébré leur cinquantième anniversaire par une tournée européenne l’an dernier, la formation se remet déjà à l’ouvrage. Cinquante ans ! Un demi-siècle que les Nits existent, composent et, surtout, interprètent leurs chansons sur l’estrade ! Car, si les elpees de nos Bataves préférés captivent toujours, et se révèlent parfois excellents (« In The Dutch Mountains », « Ting », « Giant Normal Dwarf »), leur spectacle demeure une expérience à ne pas manquer. C’est en live que l’on saisit le génie de Henk, Rob et Robert. L’intensité émotionnelle, l’énergie qui infusent ces miniatures musicales profondément originales, traversent un large spectre, de la pop aux accents beatlesques à l’expérimentation la plus audacieuse, en passant par la new wave, l’indie pop ou l’ambient. La virtuosité de ces musiciens d’exception ne sert jamais à complexifier les morceaux ou à étaler leur talent, mais bien à les rendre plus accessibles, plus lumineux, plus joueurs. Même lorsque les textes de Henk Hofstede abordent des thèmes graves – massacres de la guerre civile espagnole, occupation nazie aux Pays-Bas, enfants-soldats –, la musique des Nits demeure intensément vivante. Pour un curieux qui découvre le set, la surprise est totale ; pour les fidèles, il s’agit d’une formalité réjouissante.
En toile de fond, deux écrans projettent sans interruption des dessins primitifs, reflets de l’univers singulier du trio. Ces œuvres, principalement signées Sven Geers pour les pochettes et visuels récurrents, naissent souvent d’une collaboration étroite avec la formation elle-même, très investie dans la création, même si d’autres artistes y apportent parfois leur touche, forgeant ainsi une identité visuelle unique et onirique qui accompagne leur musique depuis des décennies. Le combo adopte une disposition triangulaire sur le podium : Rob Kloet, batteur, s’installe à droite derrière un kit enrichi de multiples percussions ; Henk Hofstede, véritable colonne vertébrale du band, occupe le centre, micro en main, entouré de ses guitares acoustique et électrique, son clavier en retrait ; à gauche, Robert Jan Stips veille sur les claviers.
Le trio fait son entrée triomphale, accueilli par une foule chaleureuse. Henk salue l’auditoire en français, néerlandais et anglais. Le set s’ouvre sur « Jardin d’hiver », extrait d’un opus charnière dans la discographie foisonnante du band, « Omsk » (1983), où leur musique s’émancipe de l’influence new wave dominante pour s’épanouir en une pop avant-gardiste. La pureté de la new wave ne subsiste que sur quelques titres. Le spectateur plonge dans un univers de rythmes chatoyants et de vibrations éblouissantes, sensations que l’on retrouve dans « Jardin d’hiver », aussi léger et scintillant qu’un flocon sous le soleil hivernal. Nits incarne une formation dont l’histoire s’écrit au fil de mutations et d’expérimentations, la musique se régénérant sans cesse, indifférente au temps et aux aléas de personnel.
« Boy in a Tree », issu du long playing « Giant Normal Dwarf » (1990), s’impose comme un classique du trio, bâti sur deux accords, à l’image de Pink Floyd ou Lou Reed. Mais ici, tout relève de l’architecture et du dosage, notamment dans ce refrain sublime où Henk module sa voix sur un tapis sonore somptueux tissé par Stips. « Long Forgotten Story », du même disque, suit et aborde la guerre, Stips et Kloet y inventent des solutions sonores originales. Les mimiques de Henk captivent ; derrière lui, les écrans déroulent des dessins enfantins, échos d’une imagination toujours empreinte d’enfance radieuse.
Le public découvre ensuite « Ultramarine », courte fantaisie mettant en scène la rencontre improbable entre Claude Monet et Bob Dylan dans l’ascenseur du Savoy à Londres. Malgré leur goût pour l’expérimentation, les Nits, à l’instar d’Hergé, recherchent toujours clarté et précision dans leurs chansons. La légèreté s’invite pour « Yellow Socks & Angst » (inspirée par la grand-mère de Hofstede, tricoteuse compulsive), Henk arbore alors un petit chapeau jaune. La soirée se poursuit sous les notes de « Sugar River » et « The Swimmer », aux accents de tango argentin, avant de culminer dans un groove tzigane grâce au jeu incisif de Henk. Vient l’entracte de vingt minutes, après une première partie décontractée, teintée d’ironie.
Après une courte pause, la seconde partie du set révèle des pépites rarement jouées en concert, telles que l’entraînant « Moved By Her » enveloppé de claviers chatoyants, le réfléchi « The Tree » (extrait du dernier EP « Tree House Fire », Henk Hofstede au piano), ou la ballade country, rêveuse et discrète, « Road Not Taken ». Henk cède exceptionnellement le chant principal à Stips sur « The Long Song ». Pour « Lits-Jumeaux », Henk saisit un dulcimer des Appalaches et lance ce titre relatant une histoire de guerre, évoquant collaboration et Résistance. L’auditoire a droit à « Sketches Of Spain », qui évoque la guerre civile espagnole, puis au morceau entraînant « JOS Days », où Henk souffle dans l’harmonica et évoque sa brève carrière de footballeur. La valse mélancolique « Adieu Sweet Bahnhof » s’élève, suivie en rappel par « The Hours », dédiée à la regrettée Yasmine.
Ces trois musiciens accomplis se révèlent, chacun à leur manière, de véritables hommes-orchestres. Ils offrent une soirée d’une finesse musicale rare et d’une émotion profonde, confirmant leur statut de pionniers de la culture musicale européenne. Tour à tour enjoués et mélancoliques, originaux et vibrants, familiers et surprenants, les Nits ne déçoivent jamais. Pour une formation qui illumine les planches depuis cinquante ans, c’est un exploit. On en redemande
Setlist :
Première partie : « Jardin d'hiver », « Boy In A Tree », « Long Forgotten Story », « Flowershop Forget-Me-Not », « Nescio », « Ultramarine », « Yellow Socks & Angst », « The Swimmer », « Sugar River ».
Seconde partie : « A Touch of Henry Moore », « Moved By Her », « Sketches Of Spain », « The Long Song », « The Attic », « The Tree », « J.O.S. Days, J.O.S. Vrees », « Lits-Jumeaux », « The Flowers », « The Night-Owl », « In the Dutch Mountains », « Road Not Taken » (première fois depuis 2016), « Adieu Sweet Bahnhof ».
Rappel : « The Hours »
(Organisation : Live Nation)

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