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Dans l'engrenage du succès

Écrit par - Bernard Roisin -

Groupe post-punk de Galway, les Irlandais de The Clockworks remettent les pendules à l'heure après un premier elpee, intitulé "Exit Strategy" remarqué, en donnant une approche plus cinématographique et plus sophistiquée à leur musique à travers des titres comme "La Dolce Vita", "The Magnificent Seven" ou "True Romance". Moins tapageur que Fontaines D.C. ou The Murder Capital, le quatuor appartient pourtant à cette vague qui a atteint les côtes britanniques puis continentales depuis quelques temps. Rencontre avec le chanteur/guitariste James McGregor et le batteur Damian Greaney qui évoquent leurs influences, Londres, l'Irlande., le cinéma... et l'acteur qui vit dans chaque musicien, sans jouer la montre.

En projection, pardon, en concert, ce 7 novembre à l'AB de Bruxelles

Votre musique évoque un mélange entre les Pixies et Daft Punk...

James McGregor : Je le prends comme un compliment.

On décèle un côté post-grunge, une atmosphère cinématographique et, par-dessus, une sorte de disco rétro.

Le premier opus penchait plutôt vers le post-punk ; celui-ci paraît plus fluide, plus mature, d’une certaine manière. Partagez-vous ce constat ?

Damian Greaney : C’est tout à fait juste.

Pourquoi ce disque coule-t-il plus naturellement ? Les années qui passent l’expliquent-elles ou souhaitiez-vous aborder un autre registre, franchir une étape entre le premier et le deuxième long playing, vers un style plus articulé, plus raffiné ?

Damian Greaney :  L’approche était plus intuitive – je vais beaucoup employer ce mot, il faudra que je m’en souvienne. Nous nourrissions dès le départ une vision plus forte du disque : l’idée de l’album, de son déroulement, de l’évolution de ses rythmes dans son ensemble existait d’emblée. Nous avons ensuite consacré beaucoup de temps à peaufiner la manière de l’articuler, jusqu’à notre entière satisfaction. Le premier opus, lui, réunissait des chansons écrites au fil du temps.

Londres a-t-elle fortement influencé cet opus ?

Damian Greaney : Probablement, puisque l’album est né là. Mais nous en avons aussi écrit une bonne partie dans le Suffolk, et ce séjour a sans doute pesé également.

L’idée centrale du disque, c’est l’isolement : nous l’avons composé par rafales, mais à l’écart, comme si nous occupions seuls une maison cernée de champs. Ensuite, comme l’ont relaté des articles de presse, nous avons enregistré la majeure partie de nos parties individuellement, avant de les assembler. D’où un va-et-vient permanent entre solitude, isolement et connexion.
Donc oui, pour répondre à votre question. Mais c’est différent du premier opus, qui parlait assez explicitement de la ville de Londres. Celui-ci va plus loin : la capitale y demeure présente, de façon intrinsèque.

Quelle influence Galway exerce-t-elle sur votre musique en général ?

James McGregor : Grandir à Galway façonne la personne que l’on devient, d’une façon spécifique. Les Irlandais ont un tempérament particulier et, même si le pays est petit, le nord, le sud, l’est et l’ouest diffèrent beaucoup. À l’ouest, on reste calme, zen, très décontracté : presque l’antithèse de la vie londonienne. Lorsque l'on transplante des gars de l’ouest de l’Irlande à Londres, des Irlandais avides de plus, d’excitation, de vie, et qu’on les lâche dans une ville pareille, le choc produit une étincelle. Voilà ce qui a jailli chez nous sur le premier opus.

Galway passe aussi pour une cité musicale...

James McGregor : Oui, comme l’Irlande entière : la musique coule dans les veines des gens, qu’ils jouent ou non. Ils chantent en tout cas au pub, et la culture des pubs reste très forte là-bas.

En regardant la pochette, j’ai pensé aux Residents, formation punk américaine, mais expérimentale, plus ou moins dans la veine des premiers Talking Heads.

James McGregor : Oh, cool. Oui, très actifs.

Certaines références visuelles se rapprochent étrangement de celles que nous avions imaginées pour cet opus. Intéressant : j’ai l’impression d’y entendre New York.

Du punk new-yorkais, comme tu le dis. Non, pardon : ils viennent de Louisiane.

Bernard Butler a produit le premier opus et Johnny Marr est intervenu sur le suivant. Peut-on affirmer que votre musique plonge ses racines dans les années 80, d’autant que le titre « 3D Cinema » renvoie à ce passé ?

Damian Greaney : Précision : Johnny n’a pas produit le deuxième album, nous avons simplement tourné à ses côtés.

Je ne suis probablement pas d’accord. Certaines influences des années 80sont évidentes, comme la musique de Johnny Marr et celle de formations de cette décennie. Mais j’en dirais autant de tout ce qui s’est produit des années 50 à aujourd’hui. Nous ne sommes pas plus coincés à la fin des années 80 que dans n’importe quelle autre décennie.

James McGregor : Que les gens rencontrés en personne, comme Bernard et Johnny, viennent de la fin des années 80 ou 90, relève plutôt de la coïncidence ; ce qui ne signifie pas que nous ayons été influencés par eux. L’influence court depuis les années 50, bien sûr, mais aussi des années 70, 80, 90, 2000. Avec le streaming, comme tout le monde, on écoute tout, et personne ne nous juge parce que nous sautons d’un genre ou d’une décennie à l’autre. C’est un vrai melting-pot.

J’y songeais parce que « Work in Progress » m’évoque ce punk, Kraftwerk et aussi une formation belge, Hooverphonic et son rétro funk futuriste.

Damian Greaney : Impossible de prétendre que les années 80 sont absentes : elles existent, le punk aussi, les Pixies également, issus de ces décennies. Ce sont des formations que nous avons citées en référence pendant l’élaboration de l’album, probablement pour ce morceau dont le titre m’échappe. Mais nous ne nous cantonnons pas à la période 1985-1989 ou à quelque chose d’approchant.

Vous avez conçu et produit ce disque vous-mêmes. Quel changement majeur en a-t-il résulté ?

Damian Greaney : Tout ce que nous avons appris durant les dix années écoulées, vécues ensemble, chaque expérience d’enregistrement et de mixage se sont lentement empilés. Nous avons recommencé à former équipe. Je crois – tu es d’accord, James ? – que nous avons disséqué un à un tous les éléments que nous n’aimions pas dans nos expériences précédentes, ne fût-ce un détail aussi minime que l’égalisation d’une caisse claire à une certaine fréquence. En somme, nous avons pu choisir exactement la sonorité souhaitée, sans limites ou en les corrigeant au mixage. De l’écriture de la chanson à sa livraison au label, nous contrôlions chaque aspect : c’était incroyablement libérateur, la meilleure sensation de ma vie d’artiste.

L’opus recèle des titres comme « La Dolce Vita », « The Magnificent Seven », « True Romance », « You See the Sleeve », « 3D Cinema ». Peut-on affirmer dire qu’il ressemble à la partition d’un film imaginaire ?

Damian Greaney : Nous avons essayé d’aller dans ce sens. Il s’agit surtout de musique et de voix, mais parfois musique et paroles se construisaient séparément, pour créer une musique qui conviendrait à certaines scènes de films. Un jour, alors que nous travaillions sur l’un des morceaux sans trop savoir où le caser, j’ai songé à la musique qui clôt un épisode de série. Sean a alors ouvert sur YouTube, sur le moniteur, une scène de « The Bear » et y a calé notre chanson : elle épousait parfaitement l’émotion recherchée, et nous avons pu terminer le morceau en regardant cette scène. Elle influençait le sentiment, puis la scène influençait la chanson. La réponse courte est donc oui. Le cinéma, les films, nous les consultons et les regardons beaucoup. La plupart des références de cet album étaient musicales, évidemment, puisque nous composons de la musique, mais il y avait aussi énormément de références cinématographiques et télévisuelles dès le départ : ce film-ci, ce film-là, comme vous dites, « La Dolce Vita », « True Romance », peu importe. C’est le langage qui nous accompagne depuis le début.

Vous évoquez aussi le double, la doublure qui remplace l’acteur pour les scènes périlleuses. Tom Freeman, le bassiste, est un acteur, d’une certaine manière, non ?

James McGregor : Peut-être l’est-il, peut-être le sommes-nous tous : chacun présente une facette au monde et en cache une autre. En ce sens, tout le monde joue la comédie.

Pensez-vous jouer un rôle lorsque vous montez sur scène ?

Damian Greaney : Un peu, sûrement. Il y a un élément de performance, parce que la situation est intrinsèquement irréelle : 200 personnes regardent quatre personnes accomplir quelque chose. On brise d’emblée quelque chose. Même chez ceux qui ne jouent pas de rôle sur scène, cet aspect subsiste. Chez des artistes comme les Talking Heads ou David Bowie, cela devient une véritable représentation théâtrale. Nous sommes un peu intrigués par l’idée d’en jouer ; nous l’avons un peu tenté lors de la tournée du premier album. Qu’en penses-tu ?

Vous y êtes contraints : devant tant de regards, il est difficile d’agir naturellement.

James McGregor : D’une certaine manière, oui. Atteindre le point où l’on agit naturellement constitue le niveau ultime d’aisance, de professionnalisme. Quand on n’est plus gêné, on se défait de toute conscience de soi ; mais même alors, on joue encore un peu, puisqu’on se tient debout sur scène pour le public.

Damian Greaney : Pour nous comme pour beaucoup, c’est à son meilleur quand on s’investit émotionnellement dans la chanson. On essaie de la jouer passionnément, un mot que les gens emploient volontiers, mais surtout de s’y investir. Quand on regarde quelqu’un comme Adele interpréter l’un de ses grands succès tout en consultant WhatsApp sur son téléphone, quelque chose se perd : le lien émotionnel avec ce qu’on crée. Il faut y croire, car beaucoup de gens vous regardent quand vous montez sur scène.

Une dernière question sur le cinéma : pensez-vous composer un jour la musique d’un film ?

James McGregor : Sans aucun doute. À 100 %. Si quelqu’un lit ou écoute ces lignes, qu’on nous fasse entrer : c’est le rêve.

Dans l’une des chansons, vous dites que la religion est morte. Le numérique est-il devenu la nouvelle religion des gens ? D’une certaine manière, nous vénérons la technologie.

Damian Greaney : Une religion ou un symbole de religion, peut-être. Une bonne partie de l’album cherche à résoudre cette interrogation ; trouver la réponse n’était pas forcément notre but, il s’agissait plutôt d’explorer les questions. Il existe une relation quasi religieuse à la modernité : nous possédons une technologie de divertissement moderne, que nous adorons en quelque sorte. Peut-être est-ce là le point : nous entretenons une relation avec elle, de natures diverses, et parfois malsaines. Si elle liait deux personnes, nous parlerions de…

Très toxique.

Damian Greaney : Exactement. Et c’est peut-être, en fin de compte, l’espace que l’album tente de créer.

Peut-on décrire votre musique de picturale, cinématographique ?

James McGregor : Oui.

Damian Greaney : Picturale, j’aime bien.

James McGregor : Si tu veux dire qu’elle évoque des images dans l’esprit, oui.

Exactement. On voit des images en écoutant votre musique.

James McGregor : Le soir, quand tu t’allonges dans ton lit, que tu mets tes écouteurs, tu fermes les yeux et tu regardes l’histoire défiler.

« The Magnificent Seven » m’évoque Gorillaz.

Damian Greaney : Oui, ça tient de la jam, mais sur ordinateur plutôt qu’entre quatre gars dans une pièce, guitares en main. James et moi étions retournés à mon université de production musicale ; nous composions des beats et des loops plus proches du hip-hop, à la manière de Kevin Parker. Et James s’est mis à chanter en freestyle, à fond. J’ai immortalisé, sur mon téléphone, une vidéo du tout premier instant où la chanson a pris forme. Un moment magique : en la regardant, nous souriions tous les deux, parce que nous savions que c’était bon. On connaît cette sensation géniale quand un morceau réussi surgit.

Dans « The Double », vous dites être « une œuvre de friction ». N’est-ce pas le mot-clé de l’album ?

Damian Greaney : Cette phrase dit quelque chose de ce que tout l’album tente d’exprimer : tirer entre le noir et le blanc, et tout ce qui se trouve entre les deux, la lumière et l’ombre. L’album parle de connexion, d’isolement, de ces pôles : comment ils interagissent, comment ils se rapportent l’un à l’autre. Il contient beaucoup de friction, et nous en avons suscité nous-mêmes, notamment par l’enregistrement isolé. Tout produire nous-mêmes nous a imposé ces défis en permanence. Quel que soit le résultat, le processus a constitué un défi personnel : nous nous sommes mis au défi, ensemble, d’essayer des choses, confiants que nous quatre, seuls, y parviendrions. Cette phrase appartient à tous les niveaux de ce que l’album cherche à accomplir, qu’il s’agisse d’une méta-analyse de sa genèse ou de la granularité des détails, comme dans cette chanson, où le personnage est une œuvre de fiction, rien que d’en parler.

Résumez-la...

Damian Greaney : Elle ne résume peut-être pas tout, mais elle l’incarne : elle reste présente même quand on ne la remarque pas. C’est comme le sel : chaque repas en contient, parfois le plat est très salé, parfois non, mais j’ai eu le sentiment que c’était peut-être le sel de l’album.

L’épice. Vous venez en Belgique pour un concert, je suppose ?

James McGregor : Oui, c’est notre endroit préféré au monde (il sourit).

 

The Clockworks : The entertainment (V2)

En concert ce 7 novembre à l'AB de Bruxelles

 

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