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Parade Ground

Certains fans nous attendent depuis 1987 pour nous voir en concert !

Parade Ground a été formé en 1981 par les frères Jean-Marc et Pierre Pauly. Pionniers de la cold wave et de l'EBM, ils ont gravé leur premier single, « Moan On The Sly », en 1983 et sont restés actifs jusqu'à aujourd'hui. Notons qu'entre 1988 et 2007, le duo a disparu des radars pour se consacrer à d'autres projets artistiques comme l'écriture et les arts plastiques, ainsi qu'à la composition pour deux opus de Front 242 (“Evil” et “Off”). Leur style combine une cold-wave glaciale et radicale à une synth-pop dansante, caractérisée par des rythmes incisifs et des mélodies synthétiques, le tout soutenu par une esthétique visuelle dadaïste teintée d’industrial. Outre Front 242, ils ont régulièrement fréquenté Colin Newman (de Wire). A trois reprises, leur compo “Moans” a servi de B.O. pour des films hollywoodiens, et notamment “Little Sister” (2016). Musiczine a pu rencontrer Pierre et Jean-Marc à l'occasion des 45 ans de carrière que le duo fête cette année.  

Merci d'avoir accepté cette interview ! Parlons de “Moans”, votre plus grand hit. Il date de quelle année, encore ?

Jean-Marc Pauly (JM) : “Moans”, c'était en 1987.
Pierre Pauly (P) : Le morceau a connu un regain de popularité spectaculaire ces dernières années. Il y a cinq ans, il a été intégré dans la B.O. du film américain “Little Sister”, ce qui nous a valu des retours incroyables. Sans oublier un beau chèque de la SABAM (rires) !
JM : Au total, le morceau a été repris dans trois films hollywoodiens. Et les gens viennent souvent me voir pour me dire : ‘Tu sais, moi, je vis avec cette chanson : elle m'a même aidé à consolider mon couple’.
P :
Nous nous sommes produits à Stockholm récemment et les gens nous disaient : ‘J'attends depuis 1987 de vous voir en concert’ ! Et à chaque fois, c'est de ce morceau que l'on nous parle.

Et ce qui est fascinant, c’est que, sur ce titre, il y a une profusion d'invités de marque, dont, je crois, Colin Newman, de Wire.

P : Oui, il a participé aux chœurs.

Et Daniel Bressanutti, de Front 242, y a également collaboré.

P : Oui, bien sûr.

Je suppose que l'enregistrement a été réalisé à Aarschot, dans le studio de Daniel ?

P : Oui, oui.

Et il y a aussi Patrick Codenys, également de Front 242.

JM : C'est ça.
P : Daniel et Patrick étaient impliqués dans chacun de nos disques. Et Colin Newman a tenu à assurer les backings et à jouer de la guitare ! Le solo de guitare, à la fin, c'est lui...
JM : C'est amusant d'ailleurs parce qu'à l'époque, j'avais un accord de guitare qui était particulier, en 'open tuning' et j'ai dû montrer à Colin comment le jouer.
P : Et Colin a gentiment adapté sa manière de jouer. Il avait emporté sa guitare blanche mythique (NDR : une Airline Map). Et aussi deux grandes valises, remplies d'anciennes pédales d'effets. Il a réalisé des tests pendant une heure et il a trouvé ce qui lui convenait.

Je propose qu'on évoque les débuts. Si je me souviens bien, vous avez commencé à écouter de la musique très tôt.

JM : En 1972.

A l'époque du glam ?

P : C'était surtout Slade ! 

Alors, on a ça en commun ! Je me souviens encore de “Coz I Luv you” au moment où il est sorti. Et que je suis allé acheter le 45 tours.

JM : Pierre adore encore ce morceau à ce jour.
P : Oui, surtout la partie au violon !

Donc Slade, on est d'accord, un groupe fondamental. Quoi d'autre ? T. Rex, Bowie ?

P : Bowie, en effet. Et Kraftwerk, c'était la première étape électronique pour nous.

Et puis le punk et le post-punk ?

JM : La période punk a ouvert toutes les portes. Des albums comme celui de Wire, “154”, n'auraient jamais pu trouver leur place à l'époque où les dinosaures occupaient le terrain.

P : C'était une période incroyable. J'étais encore à l'athénée. On échangeait les premiers 45 tours des Buzzcocks. Il y avait “Metal Box“, de PIL. Je séchais les cours pour aller acheter des disques chez Caroline, près de la Grand Place. 

Je vous ai demandé de sélectionner des coups de cœur de cette époque-là et, chronologiquement, je crois que le premier, c'était sans doute “Hong Kong Garden”, de Siouxsie & The Banshees, en '78, non ?

JM : Oui, on l'a vue sur scène à l'époque.
P : Mais notre tout premier concert à l'étranger, c'était à Londres.

C'était Wire ?

P : C'était Wire, lors d'un festival Et quelques années plus tard, on a pu côtoyer Colin Newman. Incroyable !

Ce qui est marrant, c'est que le papa de Siouxsie était Belge.

P : Ah bon ? Je ne savais pas.

Elle s'appelle Susan Ballion. Son père était Wallon. Et alors, “Hong Kong Garden”, c'était un restaurant chinois à Londres, souvent attaqué par des skinheads. Elle a écrit la chanson en réaction à cette situation.

P : Elle aimait beaucoup choquer. Récemment, sur Facebook, les gens se plaignaient du fait que, sur une photo de l'époque, elle portait un brassard représentant une croix gammée. C'était uniquement pour choquer. Colin Newman nous disait toujours qu'il faisait de la musique pour choquer et pour combattre les vieux dinosaures. Mais, dans les commentaires, sur Facebook, les gens postaient : ‘C'est la dernière fois que j'écoute Siouxsie’, ce qui est débile.

A côté de Siouxsie, vous avez choisi Public Image Limited et le titre “Public Image”, extrait de leur premier album. D'après ce que j'ai compris, la chanson était en fait une diatribe contre Malcolm McLaren.

JM : Pourtant, il les a bien aidés.

Oui, mais ils se sont quittés en mauvais termes, on va dire.

JM : Lydon a été fort influencé par Malcolm McLaren.

Pour ne pas dire façonné par...

P : Oui, c'était sa ‘chose’.

Et le riff de basse emblématique de Jah Wobble.

P : On avait vu PIL, en concert, à cette époque. Ils avaient joué derrière un rideau. Et personne n'avait osé aller arracher la tenture ou prendre une initiative.
JM : Autre anecdote : Pierre a défait le lacet de John McGeogh.

Donc, cet épisode s’est produit lorsque John jouait dans Magazine. Mais ça, il ne faut jamais faire. Mais John est resté très calme, je crois ?

P : Oui, très calme. Il a juste reposé son pied devant quelqu'un d'autre, qui lui a relacé la chaussure. Plus tard, nous avons retrouvé John, qui était dans...

The Armory Show ?

P : Oui. C'était lors d'un festival. On a discuté dans les coulisses et je lui ai dit : ‘C'est moi qui avais défait tes lacets’. Il m'a répondu : ’J'aurais dû te foutre ma guitare dans la gueule’ !

Tu aurais alors une cicatrice en plus sur le front (rires) !

P : Voilà, exactement. J'en ai déjà pas mal.

Je le dis pour les gens qui ne connaissent bien Pierre. En concert, il a l'habitude de se brutaliser le front.

P : On m'a d'ailleurs conseillé de ne plus le reproduire, parce que je risque d'attraper un cancer de la peau.
JM : Si on ne peut même plus se marteler le crâne... (rires)
P : On ne peut rien faire dans ce monde, c'est terrible.

Votre carrière a commencé en 1981, dans le magasin d'instruments de musique Hill's Music, à Bruxelles, il me semble…

P : Mais oui, parce que Daniel (NDR : Bressanutti) y régnait comme un monarque. Beaucoup de gens venaient le consulter parce qu'il était très au courant des nouveaux appareils électroniques. Nous, on était un peu les enfants de la maison. On pouvait s'asseoir sur l'escalier et y rester pendant des heures. Il nous montrait le fonctionnement des premiers synthétiseurs. Donc, on a appris sur le tas grâce à lui, chez Hill's.

C'est marrant parce que c'est aussi chez Hill's Music que Patrick Codenys et Jean-Luc De Meyer ont rencontré Daniel B. Rappelons que Front 242, c'était d'abord Daniel et Dirk Bergen. Et Jean-Luc et Patrick ont rejoint le projet un peu plus tard.

P : Oui, et par la suite, ils ont eu un succès inouï. Ils le méritaient vraiment, car ils ont beaucoup travaillé.

C'est à ce moment-là que vous avez commencé à composer et que vous avez sorti “Moan on the Sly” ?

JM : En fait, l'histoire, c'est que Patrick Codenys nous a repérés lors d'un concert au Cool Gate, chez Serge Nicolas. Il a eu un coup de foudre parce que nous étions un peu atypiques, et très en colère. Il cherchait des groupes impressionnants sur scène.

P : Il nous a dit par après que ce qui lui avait plu chez nous, c'est qu'on tapait du pied, mais on tapait vraiment très fort.

“Stomp your feet”, comme demandait le chanteur de Slade (rires) ?

P : Noddy Holder ! Oui, c'est la même chose : ‘Clap your hands, stomp your feet’ !

Et alors, il vous a proposé de sortir un disque ?

P : Oui. Ils étaient sur New Dance Records à l'époque et il nous a proposé : ‘Venez, on va enregistrer à Aarschot et vous allez sortir un disque sur notre label’. Et le label a accepté. Mais huit jours avant la sortie du premier 45 tours, Philippe Sion nous a déclaré : ‘Non, je ne le sens pas, je n'ai pas envie’.
JM :
C'est surtout qu'il était tombé en faillite. Il rencontrait des problèmes d'argent, comme d'habitude.
P : Donc, on a dû racheter le pressage du disque et payer tous les autres frais. On a réglé le montant en plusieurs fois.

C'était “Moan on the Sly” ?

P : Oui. On a pu l'enregistrer dans un bon studio. La manager des Names nous aimait bien. Elle nous avait conseillé d'aller dans le studio où les Names enregistraient.

Ce n'était pas à Aarschot ?

P : Pour ce morceau-là, non. Ce sont les vinyles suivants qu'on a enregistrés à Aarschot.

Mais alors, où a été enregistré “Moan On The Sly” ?

P : Au Studio Livingstone, à Bruxelles. Mais souvent, on enregistrait dans différents studios. On avait aussi gagné un prix lors d'un festival ; et ce prix, c'était un enregistrement gratuit.
JM : C'était lors du ‘National Rock Meeting’ à Saint-Nicolas.

Il existe toute une flopée d'anecdotes de ce type dans le livre que vous venez de sortir, qui s'intitule “Words, Swords, Words”.

P : Oui, on peut le commander auprès de votre label : VUZ Records.

Je recommande ce bouquin pour son contenu, mais aussi pour les anecdotes complètement dingues. Spontanément, je pense à la Jaguar rouge. Racontez-nous l'histoire de cette voiture.

JM : Ma mère avait commencé à travailler comme dame de compagnie chez un baron, ici à Bruxelles et ce dernier est devenu un peu notre mécène. Nous recevions chaque mois 2 500 €. Et il nous a permis de rouler dans sa Jaguar.
P : Il était propriétaire de plusieurs voitures, et il nous a cédé sa vieille Jaguar rouge décapotable.

Comment faisiez-vous pour mettre le matos là-dedans ?

JM : Ce n'était pas pour le matos, c'était pour reconduire Daniel, le plus souvent, jusqu'à Aarschot.
P : On conduisait aussi les amis de Front 242, pour aller acheter des vêtements à l'étranger.

Des vêtements militaires ?

P : Exactement ! Des vêtements militaires. Et ils ont été critiqués pour ce choix...

On va quand même rappeler l'histoire parce certains ne sont pas au courant et pourraient mal comprendre. Comme tu expliquais tout à l'heure, ils avaient surtout envie de provoquer et de faire du second degré, voire du troisième. Ils voulaient dénoncer justement les idées qu'ils ne soutenaient pas en les projetant au visage des gens, d'une certaine manière.

P : C'était pour choquer. Ils portaient des habits militaires et des brassards, sur lesquels était inscrit ‘Front 242’. Il n'y avait pas de croix gammée ou de trucs de ce genre. C'était vraiment plus visuel qu'autre chose. Pourtant, ils ont été mal perçus, surtout au Pukklepop. Une bagarre a éclaté entre la direction du festival et le groupe, parce que Richard avait harangué le public en criant ‘move your body !’ Des spectateurs ont essayé de monter sur scène et la sécurité n'a pas apprécié. Donc, ils ont traité Richard de ‘pea brain’ (Trad : idiot). 
JM : Nous, nous avons choisi le nom ‘Parade Ground’ justement en réaction contre le service militaire. Pierre a été obligé de l’accomplir. Je me suis fait réformer.

Et puis, on arrive tout doucement à la période Play It Again Sam (PiaS). Vous avez été signé par ce label belge dans la foulée de Front 242 ?

JM : C'est plus compliqué que ça. On a d'abord suivi Front chez Himalaya. Ensuite, Himalaya est devenu Another Side. Et puis seulement Played Again Sam. Il y a une anecdote à ce propos :  à l'origine, ils nous avaient refusés.

En première écoute ?

P : On avait filé une démo à Kenny Gates et Michel Lambot, les fondateurs du label, et ils avaient refusé de nous signer.
JM : Ensuite Richard, de Front 242, monte dans la voiture de Kenny Gates, il insère une cassette et déclare: ‘Écoute, j'ai quelque chose de bien à te faire découvrir’.

Et c'était ça ?

JM : Oui. Et il a trouvé ça très bien. Et il a demandé : ‘Qu'est-ce que c'est ?’

Eh bien, c'est ce que tu viens juste de refuser (rires) !

P : C'est le groupe que tu as refusé il y a une heure.

Kenny, si tu nous lis.

JM : Merci à Richard.

Merci à Richard, en effet !

P : Richard nous aimait beaucoup. Il venait voir tous nos concerts à nos débuts. Il voulait absolument devenir notre manager.

Avant même de rejoindre Front ?

P : Absolument ! Il venait régulièrement nous voir. Il connaissait les paroles des chansons par cœur. Il s’était proposé : ‘Je veux être votre manager, il faut absolument que vous explosiez!’.
JM :
Mais, une semaine après, il intégrait Front 242.

Tu vois à quoi ça tient ! Ne s’est-il pas produit sur scène une fois en votre compagnie ?

P : Oui, mais c'est plus tard. C'était encore une histoire impliquant la Jaguar rouge. On était allés été chercher Daniel à Bruxelles. Le concert de Front était programmé dans le Limbourg. Il y avait des embouteillages. Quand on est arrivés là-bas, Richard a déclaré : ‘Non, tu es en retard. Moi, je ne veux pas jouer.’ Pour emmerder Daniel, il a ajouté : ‘Je vais me joindre à Parade Ground sur scène’. Et il l'a fait. Ensuite, Daniel a trouvé les bons arguments afin que Richard rejoigne quand même Front pour le concert suivant.
JM : Nous étions des futuristes. Il faut rouler très vite en voiture pour s'envoler jusqu'à la lune.

Et donc, on arrive au disque “Dual Perspective”, qui contient vos deux plus grands hits. On a déjà parlé de “Moans”. Il y a aussi “Gold Rush”, sur ce 12 pouces. C'est bien un 12 pouces ?

P : Oui, tout à fait. Il est paru sur Play It Again Sam.

Maintenant, parlons des autres sélections. Vous avez aussi choisi Joy Division, ce qui est parfaitement logique. Le morceau “A Means to an End”, extrait de l'album “Closer”, paru en 1980.’

JM : C'est un ami journaliste, Philippe Carlot, qui nous l’avait conseillé, en ces termes : ‘Il faut absolument que vous voyiez ce groupe, il est formidable.’ Nous sommes allés les découvrir au Plan K, à Bruxelles, et le concert était très froid. Et puis, le son n'était pas au point. Pourtant, en rentrant chez moi, j’ai revu mon jugement et j'en ai conclu : ‘C'est le concert le plus génial que j'ai jamais vu’.

C'était le concert où Cabaret Voltaire était également à l’affiche ?

JM : Non, c'était l'autre concert au Plan K, aux côtés de Digital Dance.
P : Digital Dance, et l'excellent Stephan Barbery ! Très important pour nous. Il a réalisé toutes nos pochettes par la suite.

Et donc, le concert était génial ?

JM : C'est toujours le meilleur concert que j'ai jamais vu.
P : Nous avons pu écouter Joy Division au moment où ils amorçaient un virage électro.

Il y avait de plus en plus de synthés. Sur “Closer”, la moitié est post-punk et l'autre, c'est déjà de la wave synthétique.

P : C’est exact !
JM : On sentait bien qu'ils voulaient évoluer.

Et Jean-Marc, quels sont tes souvenirs de ce concert ? Tu te remémores encore de l’attitude de Ian Curtis ?

JM : Il était extraordinaire, effervescent. Je dis toujours, c'était une aspirine effervescente dans de l'eau. Il était vivant, émouvant, il sortait de lui-même. C'était extraordinaire.
P : On se souvient aussi que c'est là que nous avons rencontré Annick.

On parle ici d'Annick Honoré, la compagne ‘extra-conjugale’, du chanteur de Joy Division, Ian Curtis. Elle travaillait à l'ambassade ? Ou déjà au sein du label à ce moment-là ?

JM : Oui, elle bossait chez Another Side.
P : Je la vois encore, il y avait des grandes tables et elle se chargeait des entrées.
JM : Il y avait une ambiance incroyable dans cette salle. Par la suite, nous avons été très proches d'Annick, qui était pour nous comme un ange.

On la regrette encore aujourd'hui.

P : Oui, vraiment.

Je l'ai connue plus tard. Un jour, je l'ai rencontrée au Botanique et je lui ai dit : ‘Il n'y a pas à dire, mais elle me botte, Annick’ (rires).

P : Bravo, ha ha ha !

Et après Joy Division, vous avez choisi Section 25 et le morceau “Haunted”.

P : C'est mon groupe préféré. Les frères Cassidy, c'était quelque chose !

“Haunted” est extrait de leur premier album, paru sur Factory Records et produit par Martin Hannett.

JM : Le même producteur que Joy Division.

Passons maintenant à votre période “Rosary”. Ainsi, on respecte la chronologie. Car après Play It Again Sam et l'album “Cut Up”, il y a eu, je crois, un hiatus dans la carrière de Parade Ground. Et ce, jusqu'en 2007. Est-ce bien exact ?

P : Oui, mais concernant cette période, on doit évoquer des albums de Front 242, “Up Evil” (NDR : “06 :21 :03 :11 Up Evil”) et “Off” (NDR : “05 :22 :09 :12 Off”), auxquels nous avons participé, en 1993.
JM : En fait, nous étions un peu fâchés contre PiaS, parce que nos ‘grands frères’, Front 242, nous avaient laissés tomber. Nous n'avions plus de label.

En outre, le problème de PiaS, c'est qu'ils ne distribuent pas assez de Pias-tres... (rires)

P : Oui, Phil (rires). Quelques années plus tard, Daniel nous a appelés pour nous demander de concevoir les paroles et les mélodies vocales des albums “Up Evil” et “Off”, de Front. C'était un travail considérable parce que Jean-Marc, quand il commence quelque chose, il y va à fond !
JM : Oui, et puis surtout, Daniel, de Front, était derrière moi pour me dire : ‘Plus dur, encore plus dur !’.
P : Daniel taillait dans les paroles. Je me souviens d'un mot, c'était : ‘I confess’. Il justifiait : ‘Non, ça fait trop penser à 'fesses' ! Tu enlèves’ (rires).
JM : Donc, on a travaillé énormément.

Il est dur, Daniel.

JM : Il est exigeant avec les autres comme il l'est avec lui-même.

P : Ils étaient aussi en bisbille au sein de Front. Richard et Jean-Luc étaient fâchés à mort parce qu'on nous avait demandé d’effectuer leur travail. C'est vrai qu'ils n'y parvenaient pas. Mais, si on leur avait donné un peu plus de temps, à mon avis, ils y seraient parvenus. A la fin du processus, il y eu une scène incroyable. Il fallait entériner officiellement les paroles que Jean-Marc avait écrites. On les a donc reçus chez nous, autour d'une grande table, et Patrick Codenys était assis au bout de cette table. Il tenait un marteau. Et, à chaque fois, il prononçait le titre d'une chanson et, ensuite, criait : ‘sold !’. Et il tapait du marteau sur la table (rires).

Si je comprends bien, dans les titres dont vous avez partagé la composition, il y a ‘Religion’ ?

P : Bien sûr.

Ça, c'est énorme ! C'est quand même un titre très connu.

P : Oui, c'est le plus connu de cette époque-là.

Qui a fait quoi dans la composition de “Religion” ?

JM : ‘Let me burn you, let me burn you, let me burn you down’.
P : Jean-Marc a composé les mélodies vocales et a écrit le texte. Et le reste, la musique, c'est Daniel.

Uniquement Daniel ?

P : Oui, en général, c'était exclusivement Daniel et Patrick ajoutait des sons.

Il intervenait un peu comme un architecte sonore ?

P : Oui, principalement.

Mais le musicien, c'était Daniel. Les autres ne connaissaient pas vraiment la musique, les harmonies.

P : Non, et puis, je te dis, pour cet album, les autres n'étaient pas très impliqués.
JM : On a prétendu que nous étions riches, car nous avions travaillé sur deux albums de Front.

Les paroles et les mélodies du chant, représentent au moins 50% des droits, non ?

P : Normalement, on avait droit à 50%, mais finalement, on n'a obtenu que 3% ! Ils avaient des accords et comme les patrons du label étaient leurs amis, ils se sont arrangés entre eux.

Et en parlant de “Religion”, puis-je vous questionner sur votre séjour au monastère ?

JM : Bien sûr. Après tous ces événements, nous étions dégoûtés du milieu de la musique; on ne voulait plus rien entendre. Et j'ai ressenti un appel. Donc, nous avons intégré une communauté religieuse en France, en Haute-Marne, où nous sommes restés pendant deux ans. On y a passé des moments formidables. On devait suivre le mode de vie des moines.

Le régime devait être spartiate.

P : Effectivement ! On assistait à la messe, aux aurores. Mais le plus chouette pour nous, c'est que mon neveu connaissait une dame qui possédait les clés d'une petite église de village. On a donc eu la possibilité d'y enregistrer.
JM : Le père abbé était très, très gentil et très ouvert. Il nous laissait vraiment faire ce qu'on voulait. On composait de la musique gothique dans ce lieu magique, qui date du XIVᵉ siècle.
P : Je jouais de la guitare et du synthé, en bénéficiant d'une acoustique inouïe. On y a enregistré les prémices de l'album “Rosary”. Pour moi, c'était la perfection. Vraiment, il n'y a pas un défaut dans cet album. Peut-être le son, qui aurait pu être meilleur, mais c'est tellement riche. Il y a des trouvailles partout, des préludes, des intros, des outros. Voilà. C'est pour notre retour. On aura pris une pause d'environ 10 ans.
JM : Et là, nous sommes très loin de “Gold Rush”.

C’est ce que j'allais dire.

JM : C'est carrément de la musique industrielle.

Le changement de style musical est, en effet, assez significatif. Il part d'une cold wave EBM, même synth-pop pour se diriger vers quelque chose d'industriel. On vous compare souvent à Front, mais perso, j’estime que votre première période est plutôt proche du style de Trisomie 21, voire de Joy Division. C'est un patchwork. Il y a même du Tears for Fears dans la voix.

P : Oui, tout à fait.

On y décèle également des traces d’Eyeless In Gaza.

P : Wow ! C'est un compliment !

La voix affiche ce côté 'high pitch voice', très synth-pop quelque part, combiné à une cold-wave très profonde et des éléments EBM, c'est unique. Il n'y a personne d'autre qui offre ce spectre-là.

P : On nous a souvent comparé à The Cure mais...

Non, ça n'a rien à voir avec The Cure.

P : Et donc, nous étions encore au monastère lorsque nous avons reçu un coup de téléphone de Dirk Ivens, qui nous a proposé de revenir et de jouer au BIM Festival.

Organisé par son acolyte, Peter Mastboom.

JM : Des Juggernauts.

Dès lors, vous avez aussi enregistré pour son label, Minimal Maximal.

P : Pour l'album “The 15th Floor”.
JM : Dirk a toujours été un grand fan du groupe. Et au début, il avait assisté au premier festival où nous avions gagné un prix et il nous avait transmis du courrier de fans. Des véritables lettres enflammées. Nous les avons conservées et quand il est venu manger à la maison, de nombreuses années plus tard, on lui a donné les lettres.

Il a dû être content. On a une pensée pour lui parce que sa santé n'est pas au top pour l'instant, mais apparemment, ça va.

P : Croisons les doigts !

On en vient aux prochains concerts, qui se dérouleront en Belgique pour l’anniversaire de la formation, car vous fêtez, cette année, les 45 ans d'existence de Parade Ground !

JM : Ben oui !

Vous serez tête d'affiche du Festival ‘TwoFourThree : the next generation’, à Bruxelles.

P : Oui, l'affiche programme aussi Krieg-B, Extra Bleu Ciel...

Extra Bleu Ciel qui est un projet soutenu par Fernando Wax, de Red Maze Records ! Ils sont présents sur la dernière compilation du label de notre émission WAVES. 

P : Extra Bleu Ciel, c'est de la minimal synth ; c'est vraiment superbe. Très mélodique, très beau.

Les voix sont superbes.

Fernando Wax (WAVES) : C'est un duo : Sadie et Nora.
P : Il y aura aussi Camy Huot, Bad Time et Mi6. Il se déroulera au Drink Drink le 11 avril.

Là où se produisent les soirées So New Wave.

P : Effectivement. On va écouter et regarder ces concerts ! Krieg-B, c'est vraiment de l'EBM pur.

Mi6, c'est le groupe d'un des membres de Factheory ? Dominique Nuydt ?

P : Absolument ! Dominique. C'est le bassiste de Factheory. La musique est davantage orientée Kraftwerk.

Et il y a l'autre concert du côté de Mons, à Hautrage, organisé par Olivier, d'Alterprod. Au Canal 10.

P : De nouveau en compagnie de Krieg-B.
JM : The boys are back in town...

Un morceau de Thin Lizzy ! Datant de 1976 ! Chanté par Phil Lynott, la tête de linotte (rires) !

P : Oui, la tête de Linotte.

Et donc, si on respecte la chronologie, après 2007, après Dirk Ivens ?

P : Vu que nous avions énormément composé lors de notre séjour dans le monastère, la suite de “Rosary” était prête à être publiée. C'est notre nouveau label, VUZ Records, qui a sorti “Sanctuary”.

JM : Et ensuite « Ora et Labora ».

Et là, on arrive à 2025, où vous avez sorti deux releases.

P : Exactement. D'abord, “The Hidden Side”, paru chez Dark Entries.

Et “Heaven With Care” !

P : Dark Entries est très important pour nous. On aime tellement Josh Cheon (NDR : le fondateur du label).
JM : Malheureusement, nous avons été refusés aux États-Unis, à cause des problèmes mentaux dont j’ai souffert dans le passé.
P : Oui, c'est une histoire de dingue. Nous devions accomplir une tournée, il y a 3 ans. Les Américains étaient prêts à payer les avions, les hôtels, tout. Il s'agissait de 10 dates, tu imagines, des têtes d'affiche de festivals et tout ça. Mais on a été bloqués à l'entrée.
JM : Ils se sont renseignés. Je ne sais pas comment ils sont parvenus à savoir.

Les fédéraux ont accès à tout, via la NSA et le FBI. Tu es vraiment screené dans tous les détails. C'est la procédure depuis 2001, depuis le Terrorist Act.

P : On avait dû remplir des documents. Parmi les questions, il y avait : ‘Venez-vous aux États-Unis pour tuer le président (rires) ?’
JM :
Bien sûr, on ne vient rien que pour ça.
P : L'Ambassade des États-Unis à Bruxelles a contacté le psychiatre de Jean Marc.

Big Brother is watching you ! Mais vous avez quand même réussi à sortir quelque chose chez Dark Entries finalement...

P : Oui, deux albums. D'abord “The Golden Years” est paru il y a quelques années.

Une compilation !

P : Oui, une compilation comprenant tous les morceaux les plus connus. La spécificité de ce label-là, c'est vraiment d'aller chercher des vieilles démos, des bandes en mauvais état et de les ressortir. Et pour les 20 ans du label, il nous avait aussi demandé un morceau pour sa ‘compile’. L’an dernier, il a sorti “The Hidden Side”.

Et ensuite, “Heaven With Care”, paru chez VUZ.

P : Qui réunit les premières démos de tous nos morceaux les plus connus.

Ainsi que des inédits.

P : Notamment “A message to Europe (for the dreamers)”.

De quand date cette démo ?

P : De 1982.

45 ans plus tard, cet inédit de Parade Ground est disponible sur Bandcamp. C’est fou, non ?

P : Oui, tout à fait.

Concernant Wire, vous avez sélectionné “I Should've Known Better”. Pourquoi avoir choisi un titre composé et chanté par Graham Lewis ? Et pas par Colin Newman ?

P : Parce qu’i s’agit de notre morceau préféré de Wire.

On cite souvent “The 15th”.

P : Il passe trop souvent à la radio. En fait, tout le catalogue de Wire pourrait y être diffusé (rires) !
JM : Il existe une interview de Robert Smith, dans laquelle il déclarait que, le jour où The Cure serait plus grand que Wire, ils arrêteraient. Et quelques années après, les gars de Wire sont allés à la rencontre des musiciens de The Cure pour leur demander quand ils arrêteraient (rires) ?
P : C'était lors d'un concert de The Cure - je pense - accordé à Forest National, qu’on était allé conduire les membres de Wire, dans la Jaguar rouge. Et, sur place, on est allé dans les loges et c'était impressionnant de voir les gars de The Cure et Wire parler et rigoler ensemble. Un moment fou !

Si on s’attarde sur la remarque de Robert Smith : je crois qu'il a souvent tendance à livrer de telles déclarations.

P : Ah bon ?

Oui. Il avait aussi eu ce type de discours pour And Also The Trees. Vous savez sans doute que c'est grâce à The Cure qu’AATT a pu sortir son premier disque ?

P : Non, je l’ignorais.

Eh bien, à ce moment-là, Robert s’était fendu de propos du style : ‘Vous êtes nettement meilleurs que nous!’ Je crois qu'il pratique très bien l'understatement, en toute modestie.

Fernando Wax : Nous qui vivons la wave aussi depuis plus de 40 ans, on a constaté que Bruxelles était, à une certaine époque, carrément une sorte d'épicentre de la scène. Et, pour les jeunes générations, il est important de rappeler que des groupes comme Front 242 et Parade Ground ont transformé la musique. L'EBM et la musique bruxelloise ont permis l'éclosion d'autres types de musique électronique dans le monde, qui ont toujours un impact aujourd'hui. Alors, comment vivez-vous cet impact que vous avez exercé sr autant de générations ?

JM : Nous donnons tout comme si c'était la dernière fois, que ce soit sur scène ou en studio.

Mais êtes-vous conscients de cet impact ?

P : Oui, bien sûr. Mais il nous surprend et nous émeut toujours énormément. A Stockholm, récemment, des gens témoignaient : ‘“Moans”, a une réelle importance pour nous’. On comprend difficilement, car ce morceau est très abstrait. Et, à Stockholm, on a vraiment apprécié, car le public était jeune.
JM : A Paris, aussi, il y a énormément de jeunes de 15 ou 16 ans qui assistent à nos concerts. Ils se comportent comme de nouveaux convertis, très enthousiastes. Ils connaissent toutes les paroles.

P : Pour nous, les deux meilleurs publics, on les rencontre à Paris et Barcelone.

FW : À l’Ombra Festival ?

P : Oui. Nous étions en tête d'affiche le premier jour. Et le public était incroyable. Vraiment, j'avais presque la chair de poule. J'amène le matériel sur scène, je branche le tout et les gens viennent me toucher.

Il faut quand même informer les gens qui ne vous connaissent pas bien que vos concerts sont extraordinaires. Je me souviens du festival Summer Darkness, en 2012. Je ne vais pas tout déflorer parce que c'est bien de découvrir et d'avoir la surprise, mais ce sont des shows uniques et complètement... dada (rires) !

P : Merci.

Dada, comme le Dadaïsme ! C'est un chaos organisé. Mais je n'en dis pas plus. Allez les voir en concert !

P : On essaie de surprendre le public à chaque fois. J’imagine d'autres chorégraphies. On essaye de faire évoluer les morceaux, d’amener des 'backings' différents et de dénicher des nouvelles idées. C'est ce qui nous permet de continuer dans la durée, je crois. Nous essayons de faire évoluer le groupe malgré tout.

Merci à vous pour cette interview ! C’était vraiment un honneur de vous recevoir. Et on encourage les gens à acheter vos albums, où que ce soit, et à aller assister à vos concerts. Et acheter le livre. Oui, n'oublions pas le bouquin. On peut le commander chez VUZ Records. Thank you, guys.

P : Split up.

JM : Cut up.

Pour célébrer ses 45 ans, Parade Ground se produira :

- le 11 avril au festival 243 au Drink Drink à BXL - organisé par Inclassablevents & So New-Wave

- le 2 mai au Canal 10 à Hautrage - organisé par Alterprod

Pour écouter l'interview de Parade Ground diffusée dans l'émission de radio WAVES, c'est  (part 1) et (part 2).

 

Julien Fillion

Pour moi, le jazz, c’est la liberté.

Après avoir gravé un elpee éponyme, en 2021, Julien Fillion a sorti, en 2024, le single « Sahara », une pièce colorée aux multiples inspirations musicales, et « Ego », un EP de 5 titres sur le label Costume Records, Sur ce dernier, il plonge dans sa psyché et explore ses doutes et ses angoisses. Il compose de façon intuitive et arrive à créer des arrangements riches qui naissent d'une profonde introspection. Chaque instrument est une couleur, chaque note une réponse aux questions pour lesquelles les mots ne suffisent pas. Nous avons assisté au set ‘live’ de Fifty Lab Festival à Bruxelles et avons été très impressionnés par sa performance. Nous avions écrit à ce sujet : ‘Une improvisation multicolore. Tout le monde est encouragé, le son est ludique et les limites sont repoussées. Il s'ensuit un chaos instrumental, mais qui ne dégénère pas en bouillie. Les accroches musicales embellissent le tout. Distribuer des stimuli, monter en puissance vers un climax surnaturel et repousser les limites, voilà ce que fait Julien Fillion en permanence. Quelle montagne russe jazzy !’ (À lire ou relire ici)

Dans la foulée, nous avons eu une agréable conversation avec Julien...

Julien, pour briser la glace, une question classique : parlez-nous un peu plus de vous.

Je suis musicien et compositeur basé à Montréal, au Québec. Plus je vieillis, plus je me considère comme un multi-instrumentiste, car je jongle entre plusieurs instruments depuis quelques années, même si le principal reste le saxophone. Je collabore autant sur la scène pop que dans le milieu du jazz.

Qui vous a le plus influencé ?

Impossible de répondre à cette question (rires) ! J’ai l’impression de changer d’avis tous les six mois. Je dirais que mes influences viennent autant de mes professeur·e·s, de mes collègues, que d’artistes reconnus.

Votre premier album est sorti en 2021. Quelles ont été les réactions et vous ont-elles ouvert certaines portes ?

Toujours difficile à dire… mais oui, je crois que ça m’a ouvert des portes. C’était comme mettre un pied dans le monde de la création artistique, pas seulement dans celui de musicien accompagnateur. Au-delà des réactions du public, la vraie différence s’est opérée à l’intérieur : réaliser un premier album m’a donné confiance dans ma créativité et, rien que ça a changé ma vie.

Dans votre biographie, on parle de profonde introspection et de doutes au sujet de votre deuxième long playing. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Lorsque l’idée d’un second album m’a traversé l’esprit, pour la première fois, je me posais vraiment des questions sur ce que je voulais raconter. Le premier est souvent plus naïf, spontané, un mélange d’envies. Pour le deuxième, le processus a été beaucoup plus complexe : introspection, remise en question, recherche d’une vraie ‘voix’. Le timing n’aidait pas non plus, car je vivais beaucoup de choses sur le plan personnel. Me retrouver face à moi-même dans cette période a parfois été ardu.

A l’issue de votre prestation Fifty Lab Festival à Bruxelles, j’ai écrit, dans la review : ‘Ce que vous proposez relève du jazz ou est-ce tiré par les cheveux ?"

Pour certains, c’est du jazz sans hésiter. Personnellement, je considère ma musique comme de la musique instrumentale avant tout. Ensuite, c’est le public qui choisit l’étiquette — c’est lui qui a le contrôle (rires) !

Que signifie ‘ jazz’ pour vous en tant que musicien ?

Pour moi, le jazz, c’est la liberté. Freedom.

Les deux batteurs ont marqué les esprits, durant le show. Comment les avez-vous dénichés et quelle importance ont-ils ?

Ce sont des amis de longue date. C’est un privilège énorme de faire de la musique avec eux.

‘Un chaos instrumental qui ne dégénère jamais en bouillie’. Est-ce délibéré ?

Totalement réfléchi. On a travaillé chaque détail pour que, même dans les moments de gros ‘build-ups’, on ne tombe jamais dans le chaos sonore. L’objectif : garder le public embarqué du début à la fin.

Sur disque, tout semble plus ordonné. Est-ce aussi une volonté ?

Oui. Sur album, tout est forcément plus travaillé : la performance est captée, mixée, contrôlée. En live, j’adore aller ailleurs, pousser l’énergie beaucoup plus loin.

Comment avez-vous vécu votre passage à Bruxelles et les réactions ?

J’ai adoré jouer à Bruxelles et j’espère vraiment pouvoir revenir bientôt. Les réactions ont été très positives. Je ne suis pas resté longtemps, mais les gens que j’ai croisés semblaient avoir apprécié le projet.

Tu n’as pas chômé pour concocter « Ego.alt ». Quelle est la grande différence ?

« Ego.alt » constitue la version ‘live session’ filmée de « Ego » C’est un second souffle : plus brut, plus organique. Et le film réalisé par Marc-André Dupaul est sublime.

Et il y a aussi un nouveau single, « Soda ». Il recèle une histoire ?

C’est mon ami Daoud, un super trompettiste français, qui m’a invité sur sa compo. Tout le mérite lui revient ! J’ai eu l’immense privilège de pouvoir jouer sur ce morceau.

On sent une soif de progression dans ta musique. Quelle est la prochaine étape ?

Je suis encore au début du chemin. L’objectif est clair : tourner le plus possible à l’international. Avec mon équipe, on travaille d’arrache-pied pour multiplier les opportunités et faire rayonner le projet.

2025, une année décisive ?

2025 a été vraiment une belle année. J’aurais aimé un peu plus de dates de concerts, mais je suis satisfait du chemin parcouru.

Quels sont vos projets pour la suite ?

En 2026, je recommence à composer pour sortir un nouvel album en 2027 — et probablement en lui consacrant un nouveau film pour l’accompagner.

Avez-vous un objectif précis à long terme ?

D’ici cinq ans, j’aimerais pouvoir me focaliser uniquement sur la musique. J’adore accompagner des artistes au Québec, mais mon rêve d’enfant est de travailler à temps plein sur mon propre projet. Et j’ai la conviction que c’est possible… ?

(Photo : Jonathan Arseneau)

Wolvennest

Notre nouvel album est pour nous comme un renouveau…

Le supergroupe belge Wolvennest frappe fort en cette fin d'année 2025 ! La meute infernale est de retour pour un double album intitulé “Procession”. Une bombe de psyché/doom, sortie sur Consouling Sounds. Au programme : guitares massives, thérémines hypnotiques, atmosphères oppressantes, riffs hyper-mélodiques, le tout enveloppé par la voix envoûtante de Shazzula. Le 3 décembre dernier, WLVNNST a célébré ce nouveau release au cours d'un concert hallucinant, accordé au Botanique, à Bruxelles. Une cérémonie d'une puissance ahurissante, qui a emmené les fans dans un sombre voyage alchimique à la recherche de la lumière.

En octobre dernier, Musiczine a eu le privilège de rencontrer Shazzula, la grande prêtresse préposée au chant et au thérémine, flanquée de Corvus von Burtle, guitariste et compositeur. Les autres membres du collectif étaient présents en esprit : Marc De Backer à la guitare solo, Michel Kirby à la guitare, Estéban Lebron-Ruiz, alias VaathV, à la basse et Bram Moerenhout à la batterie.

Le nouvel opus, “Procession”, est double. Ça veut dire que vous avez eu plus de liberté pour construire des longs morceaux ?

Corvus von Burtle : Oui, mais je crois de toute façon que c'est la nature du groupe de sortir des doubles albums. La plupart de nos LP sont des doubles. “The Dark Path to the Light”, paru il y a 2 ans, était unique, car nous étions particulièrement éreintés, avant même de l'enregistrer. Pour une question de survie, on s'est, entre guillemets, contentés d'un simple. On a dû faire des choix assez difficiles, comme raccourcir certaines chansons. On s'est rendu compte que le format double était plus naturel, pour nous. On a besoin de place pour enregistrer de longues compos, car ça offre plus de liberté à tout le monde.

Peut-on affirmer que, sur les disques, figurent deux morceaux un peu plus accessibles ?

Corvus : Oui, clairement. La première chanson, “Another Nail”, est très accessible. Elle dure quatre minutes, ce qui, pour nous, est très court. Et puis “The Shadow On Your Side”, une compo que nous avons qualifiée d'’occult pop’ (rires).

C'est vrai qu'elle est plus rapide, et le rythme est un 4/4 'four to the floor'.

Corvus : Oui, c'est clairement volontaire. Les guitares ne sont pas pop, mais la structure de la chanson lorgne vraiment vers la pop.

Idem pour “Décharné” ?

Corvus : Oui ! En plus, dans “Décharné”, il y a quelque chose d'assez accrocheur dans le chant, surtout dans le refrain.

(fredonnant) ‘Loin de Toi, j'ai le Coeur Décharné’...

Corvus : Le refrain, c'était une idée de Kirby (NDR : Michel Kirby). J'avais écrit la chanson, mais sans refrain. Et c'est Kirby qui a eu l'idée de l’inclure. Il a déclaré : ‘Ça créera un lien avec les autres chansons’. Et, avec le recul, il avait totalement raison. Dans “Damnation”, il y a aussi un petit côté pop. D'une façon générale, ce qui est bien chez Wolvennest, c'est qu'il y a trois guitaristes-compositeurs; Quand l'un de nous propose une compo, les autres ont la possibilité d'apporter une idée destinée à modifier ou à enrichir le morceau, voire, parfois, à le transformer complètement.

Parce qu'au départ, c’est toi qui composais ?

Corvus : Au début, pour le premier album, réalisé avec Der Blutarsch, c'était principalement Kirby qui s’en chargeait. Puis on a évolué vers un système à 3 compositeurs. Mais, pour le dernier disque, Marc a indiqué :  ‘Je vous laisse les clés’. Il s'est concentré sur ses riffs et ses solos. Mais, de toute façon, même lorsque j’apporte une compo, je veille toujours à laisser de la place pour les autres. Je suis ouvert à des changements qui peuvent être radicaux.

As-tu un exemple où le changement est radical par rapport à la démo ?

Corvus : Parfois, c'est tout le rythme de la batterie qui change. Il y a des parties qui sont coupées ou des éléments qui sont rajoutés. Par exemple, “The Shadow On Your Side” a pas mal évolué. Kirby osé des choses que je n'aurais pas tentées. A nouveau, en prenant du recul, il a fait grandir la chanson. Ma version était encore plus accrocheuse. Lui, il a ajouté une partie mélodique qui est beaucoup plus dans l'esprit du Wolvennest 'classique'. Contrairement à l'album précédent, où on était tous sur la défensive, là, on a accepté de prendre le meilleur de chacun. Au niveau humain, c’est vraiment un album de retrouvailles.

Des retrouvailles 'post-Covid' ?

Corvus : Oui, parce le précédent avait été difficile, au niveau émotionnel. Cette fois-ci, on a fait table rase. Il est comme une renaissance. On y ressent l'énergie d'un premier album.

Vous auriez pu l'appeler “Rebirth” (rires) !

Corvus : On aurait pu, en effet !

Mais il s'intitule “Procession”. Pourquoi ? Parce que c'est la procession de la fin du monde ?

Corvus : Exactement.

En tout cas, la fin de l'humanité ?

Corvus : Ou de la démocratie, on verra.

Penchons-nous, maintenant, sur des morceaux que j'appelle les deux 'magnum opus' de l'elpee ou plutôt 'magna opera', au pluriel...

Corvus : Respectons les langues mortes (rires) !

D'abord, le morceau sur lequel figure, en 'special guest', la chanteuse polonaise Hekte Zaren.

Corvus : C'est “Tarantism” !

Un titre complètement dingue. Et pas uniquement grâce à Hekte Zaren. L'ambiance générale est fascinante. Et ‘tarantism’ est un mot qui évoque une espèce de danse folle: c'est bien ça ?

Corvus : Oui ! Au Moyen-Âge, il s’est produit un événement assez étrange : des gens se sont mis à danser de façon frénétique, sans discontinuer. Ce sont des faits qui sont documentés. Ils étaient pris dans un délire collectif.

Ou dans un abus de substances, parce la cause pourrait être la consommation de champignons.

Corvus : Certains sont morts d'épuisement dans cette histoire. J'espère qu'ils sont partis à la fin d'un beau 'trip' offert par Dame Nature ! En fait, la chanson est partie d'une idée de Kirby. Il s'était filmé chez lui, torse nu, en plein été, en train de marteler quelques notes répétitives à la guitare acoustique.

On l'imagine bien en train de faire ça (rires) !

Corvus : A fond ! En fait, j'interviens très peu, voire pas du tout, sur ce morceau. Et c'est un de mes préférés. J'aime aussi, parfois, être extérieur à une chanson. Ça fait du bien. Déhà, notre producteur, s’est immiscé pour salir un peu le son. Il a ajouté une guitare avec un gros effet 'Fuzz', agressif, pour durcir l'ambiance. Ensuite, on a envoyé la compo à notre amie Hekte Zaren, en lui disant : ‘Tu fais ce que tu veux’. Parce que c'est quelqu'un qui a un caractère très affirmé. Elle n'aime pas qu'on lui donne des ordres. Elle nous a envoyé ses pistes de chant assez rapidement. Et elle y prouve qu'elle est vraiment une très bonne chanteuse, voire la meilleure chanteuse de black metal.

A-t-elle une formation lyrique ?

Corvus : Bonne question. Je suppose ou alors elle est vraiment très douée naturellement.

Quel est le nom de son groupe ?

Corvus : Adaestuo. Ils sont responsables du meilleur concert de black metal auquel j’ai pu assister. C'était en 2019, aux Ateliers Claus, à Bruxelles. Un spectacle organisé par ‘A Thousand Lost Civilizations’. C'est le seul pour lequel il y a unanimité au sein de Wolvennest. On a tous adoré. Il s'était véritablement passé quelque chose de spécial dans cette salle quand ils ont joué. L'ambiance était glaciale et sulfureuse. C'était vraiment un moment magique.

Et le deuxième magnum opus, c'est “Famadihana”. Également un des morceaux les plus remarquables de l'album. Le thème est lié aux rituels funéraires, si j'ai bien compris. En Inde ? Ou à Madagascar ?

Corvus : A Madagascar. Mais pas mal de cultures déterrent les morts.

Ils les déterrent pour les rhabiller ?

Corvus : En Inde, ils les rhabillent. À Madagascar, ils les déterrent et ils les portent sur eux ! Aujourd’hui, c'est interdit. Mais ça ne va pas les empêcher de le faire. Si c'est leur culture, ils ont bien raison. Le problème ou la solution, c'est selon, c'est que ça peut provoquer des épidémies. Des cas de micro-épidémies de peste se sont déclarés, à cause de cette tradition. Le cas s’est produit en Mongolie, également. Dans cette chanson, on est parti du principe que ça causerait une purification de la race humaine...

Et la chanson a été composés en grande partie par qui ?

Corvus : J’ai amené la démo. Kirby a ensuite modifié la structure. Il a un peu raccourci la chanson, me semble-t-il, parce qu'on passe directement du couplet au refrain. Et Marc aussi a ajouté un très beau solo.

On peut souligner le travail de Marc sur l'ensemble de l'album. Ses mélodies à la guitare sont superbes. Et le son de son instrument tranche pas mal avec le côté black metal, vu que c'est plutôt un son pur, un son 'rock'. Il parvient à se créer une place au niveau des fréquences pour dessiner des arabesques qui nous emmènent très loin...

Shazzula : J'aimerais bien intervenir au sujet de Hekte Zaren. Quand elle envoie des messages vocaux sur les réseaux, elle chante. C'est assez dingue. Elle part à chaque fois dans un délire complet, mais heureuse. Heureuse et dark en même temps. Franchement, je la kiffe. Elle est terrible, cette fille.

Abordons maintenant le rayonnement international de la formation. On constate qu’il se développe bien. Vous avez joué au Roadburn, au Hellfest et dans pas mal de festivals. Comment envisagez-vous l'évolution du groupe?

Corvus : On s'est toujours exportés, depuis le début. Dans le style de musique qu'on pratique, si tu te limites à la Belgique, tu es mort.

D'abord, vous avez été signés par Ván Records, en Allemagne.

Corvus : Oui. C'était un bon choix, à l'époque, parce que les sorties de ce label correspondaient à ce qu'on proposait. Ils ont eu du flair pour trouver le bon groupe au bon moment. Ce qui nous a permis de jouer en Autriche, Allemagne, Lituanie, Islande, Angleterre, France, Pologne, Roumanie, République tchèque. En Wallonie, ça ne sert pas à grand-chose parce que, culturellement, ce n'est pas une région axée sur le métal. La Flandre comprend mieux ce style.

Et maintenant, vous êtes justement sur un label flamand : Consouling Sounds... Et vous ne passez plus par une agence de booking?

Corvus : Non, on n'a plus d'agence de booking. C'est plus simple, on n'a pas besoin d'intermédiaire. On dispose des adresses e-mail, tout simplement. En plus, on ne cherche pas à décrocher cent dates par an. Ça dévaluerait la musique.

Et, en plus, vous avez tous un boulot.

Corvus : Et on milite dans d'autres groupes aussi.

Votre but n'est pas de devenir un supergroupe qui se produit dans tous les festivals black metal du monde.

Corvus : C'est une question de choix. Certains cherchent à en faire leur métier. Dès lors, ils acceptent des compromis. En gros, ils deviennent des petites putes. Ils ne travaillent plus pour eux, mais pour un label ou une agence de booking. Leur musique devient automatiquement dénaturée. Et ils le savent. C'est un sacrifice qu'ils acceptent de faire.

Ils vendent leur âme.

Corvus : J'essaie de ne pas trop juger, même si j'ai prononcé le mot ‘pute’. À la limite, j'ai plus de respect pour une pute que pour des musiciens qui vendent complètement leur âme. Nous, notre objectif, c'est de réaliser des albums de qualité, qu'on pourra encore écouter avec fierté dans 10 ou 20 ans.

Avoir des occupations et un métier stable vous donne plus de liberté pour créer la musique que vous voulez vraiment faire.

Corvus : Il n'y a pas de secret. On enregistre quand on veut. On dispose de notre ‘Home Studio’. Ce qui explique pourquoi on n'a pas besoin de budget, non plus, pour enregistrer. Et on n’est pas obligés de se taper des centaines de concerts pour rembourser les frais liés à la production des disques.

On rappelle en passant le nom des autres membres du groupe. A côté de vous, on a déjà parlé de Marc, alias Mongolito, mais qui maintenant signe sous son véritable nom, Marc De Backer.

Shazzula : On n'oublie pas la basse et la batterie, qui constituent, quand même, des éléments capitaux. A la batterie, c'est Bram.

Corvus : Bram Moerenhout.

Et à la basse, un petit nouveau. Esteban ?

Corvus : Oui. Parce que, notre ancien bassiste, qui était présent depuis le début de notre histoire, John, était au bout du rouleau, tant physiquement que mentalement. Et Esteban, c'est un gars que l'on connaissait sans vraiment le connaître. Il assistait à nos concerts.

C'était un fan ?

Oui, un fan, mais un fan critique aussi. Ça, c'est chouette. S'il n'aime pas quelque chose, il le dit. Il a du caractère. En plus, il est jeune. Il a 33 ans et il y a des années qu'il milite au sein de formations et qu'il organise des concerts. Et c'est un bassiste très doué. Il se sert uniquement de ses doigts. Il refuse d'utiliser un onglet. Il joue même de la guitare. Et c'est aussi un bon chanteur.

Shazzula : Il développe également d'autres projets musicaux.

Corvus : Il a aussi beaucoup enregistré en compagnie de Déhà. Ce qui explique pourquoi c’est le premier nom qui nous est venu à l’esprit lorsqu’on a dû dégoter un remplaçant, en urgence. On savait aussi qu'au niveau humain, ça allait 'matcher'. Il s'y connaît en doom, en stoner, en ambient, en black metal. Et quand on lui a proposé de nous rejoindre, il a dit 'oui' directement, et avec enthousiasme.

Quelque part, il redonne du sang neuf à votre collectif ?

Corvus : Oui, il nous a réveillés, clairement, parce que pour lui, tout est important. Ce n'est pas qu'on était blasé après 10 ans, mais on avait pris des habitudes, c'est normal. Et il y a une lassitude qui s'était installée.

Shazzula : Et comme il connaissait déjà bien le groupe et les morceaux, il s'est intégré très facilement. Dès la première répétition, il était déjà parfaitement en place. C'est un truc que je n'avais jamais vu auparavant.

Et donc toi, Sharon, qu'est-ce que tu as pensé du nouvel elpee ? Est-ce que ta contribution a évolué par rapport aux précédents ?

Shazzula : Il y a toujours une évolution. Cet album-là, pour moi, a été comme un renouveau parce que j'en avais un peu marre... Je le dis franchement, j'en avais un peu assez de jouer toujours les mêmes compos. Donc, je suis très contente de ce nouvel album, qui regorge de titres qui 'pètent'. Et même le morceau en français (NDR : “Décharné”) me plaît beaucoup, même si normalement, je ne suis pas trop branchée musique française.

En outre, c'est un morceau qui est le plus en vue. C'est carrément un 'hit'.

Shazzula : Oui, c'est une introduction à l'album. Le message principal est carrément 'antireligion', avec les croix renversées.

Et où en sont tes activités de réalisatrice de documentaires ?

Shazzula : Je n'ai pas pu terminer la trilogie “The Spirits Trilogy”, à cause d’un problème de budget. Mais ce n'est pas grave ; je suis encore jeune. J'ai encore toute la vie pour la terminer.

Tu avais achevé le thème consacré à la Mongolie, si je me souviens bien ?

Shazzula : La Mongolie et l'Islande. Il me reste le Mexique et l'Ecosse à faire. Mais bon, ce n'est pas le sujet... (rires)

C'est aussi un sujet qui m'intéresse...

Shazzula : Tu avais même participé à un de mes tournages (rires).

Oui, c'est exact ! Tu sais, je vois un lien entre tout ça. Dans tes documentaires, tu parles de chamanisme et perso, j’estime que Wolvennest est très chamanique.

Shazzula : Oui, je vois ce que tu veux dire.

Tu mets la musique à fond dans ton casque. Tu prends n'importe quoi avant. Et tu pars dans un 'trip', carrément... un trip chamanique. Pas uniquement psychédélique. C'est un trip qui va dans tes tripes...

Shazzula : Ah oui, c'est pas mal, ça.

Dans le sens où tu en ressors différent. Ce n'est pas uniquement de la musique, c'est aussi du 'healing', comme une purification, une guérison.

Shazzula : Oui, il y a des gens qui me donnent leur ressenti et ça va souvent dans ce sens-là. D'une façon générale, je pense que tous nos albums sont des trips. Dans celui-ci, il y a même des parties qui sont dansantes, figure-toi. J'adore cette nouvelle énergie.

Corvus : J'ai remarqué que Sharon s'est beaucoup amusée pendant les sessions d’enregistrements.

Shazzula : Ces nouveaux morceaux m'ont communiqué de la joie. Et je pense que ce sont vraiment des hits. Perso, c'est ainsi que je le ressens et je m'amuse beaucoup à les interpréter sur scène. Et je vois bien que les gens s'amusent aussi. Ce que j'aime bien dans le dernier album, c'est Hekte Zaren. Elle a vraiment une aura particulière.

Corvus : On l'avait invitée à venir jouer au Botanique pour le 'release' mais cela n'a pas pu se réaliser.

C'est dommage, j'aurais adoré la voir chanter. Merci à vous deux pour cette interview !

Corvus : Elle sera présente lors de notre concert en Pologne mais on espère bien pouvoir l'inviter bientôt dans nos régions...


Pour écouter la version audio de cette conversation, rendez-vous sur les pages de l'émission de radio WAVES :

-             mixcloud ici

-             radio panik

Pour écouter “Décharné”, c'est ici.

Pour acheter l'album “Procession”, c’est

Pour plus d’infos, voir la page ‘Artistes’ en cliquant sur Wolvennest, en vert, dans le cadre ‘Informations complémentaires, ci-dessous.

(Crédit photo : Void Revelations)

Zinno

Quel est ton nom ? Zinno, avec deux ‘n’ comme dans Jannin et Zinneke…

Nous vous l'avions annoncé en avant-première il y a un mois : Zinno fête les 40 ans de “What's Your Name ?”, ce hit international qui avait squatté les ondes en 1985. Il était l'œuvre du duo formé par Frédéric Jannin (Snuls, Bowling Balls, Germain et Nous) et le regretté Jean-Pierre Hautier (RTBF). Pour célébrer cet événement, Fred Jannin s'associe à son collègue des Snuls, Kris Debusscher, un des membres historiques d'Allez Allez, autre groupe culte de la scène belge des années '80. Souvenez-vous des hits “She's Stirring Up”, “Allez Allez” et “African Queen”. Olivier Gosseries, le DJ et producteur bruxellois bien connu (Mirano, Who's Who's, TomorrowLand, ...), est aussi de la partie en tant que coproducteur et directeur artistique.

Les compères annoncent la sortie d'un vinyle 'collector' en tirage ultra-limité, “Allez Zinno”, qui proposera :

-          les titres originaux “What's Your Name” (Zinno) et “African Queen” (Allez Allez) en versions originales et en versions remastérisées ;

-          des remix / reworks inédits des 2 titres par Fred et Kris, ainsi que par Serge Raemackers, un des producteurs les plus en vue de la période 'new-beat' ;

-          en bonus, une version ‘club mix’ de “Get Up and Boogie” par Olivier Gosseries.

Musiczine a eu le privilège de rencontrer les initiateurs du projet. Le lieu de rendez-vous : le studio Streambox, où Fred et Kris travaillent. Étaient également présents, Pascal Wyns, directeur du studio et Jules Jannin, alias G Zul, DJ et producteur, le rejeton de Fred. 

Fred, peux-tu nous raconter l'histoire de “What's Your Name” ? Technologiquement, le morceau était quand même très novateur, entre autres, à cause de l'utilisation d'un nouvel instrument révolutionnaire, le Fairlight ?

Fred Jannin : En effet ! Il faut savoir que j'ai toujours été amoureux des gadgets. Et, en 85, Dan Lacksman, de Telex, m'a appris qu'il avait fait l'acquisition d'un Fairlight. Je me rappelle ce moment, dans son studio, à la rue de Moorslede. Il était appuyé contre la cheminée et essayait de m'expliquer comment fonctionne cet appareil. Il prétendait que la musique électronique allait être balayée par le 'sampling'. C'était un peu comme un Mellotron, mais ce n'étaient pas des bandes magnétiques, c'était numérique. Le sampler permettait de capturer des sons extérieurs et de les jouer sur le clavier. Une perspective qui a évidemment éveillé ma curiosité.

C'était un des premiers Fairlight en Belgique, si je me souviens bien ?

Fred Jannin : C'était le premier, je crois.

Et alors, vous avez samplé des extraits d'un film de James Bond ?

Fred Jannin : En fait, on était en train de manger une glace chez Zizi en '85, Jean-Pierre Hautier et moi, et on s'est dit ‘Tiens, ce serait marrant d'aller faire un morceau de musique chez Dan puisqu'il a cette nouvelle machine’. Et il se fait que notre ami Marc Moulin, également de Telex, était occupé à lancer un nouveau label de musique de danse appelé Magic Records. On s'est dit ‘On va faire un maxi chez Dan pour Magic’. Et comme Jean-Pierre est fan de James Bond, on a imaginé un morceau qui évoquerait l'univers des agents secrets. On a donc samplé des répliques de Sean Connery.

Des extraits de ‘Dr. No’ ?

Fred Jannin : Oui, principalement, mais je ne suis pas sûr.

Et pourquoi ce nom : ‘Zinno’ ?

Fred Jannin : Nous étions fumeurs de cigares. Et le prénom de Davidoff, le créateur de la marque iconique, c'est Zino. On a mis deux ‘n’, comme dans ‘Jannin’.

Il y a aussi une allusion à Zinneke ?

Fred Jannin : Oui, sans doute, inconsciemment. Il y a aussi les 'Zinnottes'. Quand on a dû engager des danseuses pour faire les prestations à la télé et on les a appelées les 'Zinnottes'.
Kris Debusscher : (il chante ‘Who are you What’s your name ?’) Il y a six notes. Ça fait Zinnottes (rires) !

Autre question : Quid des droits d'auteur de James Bond ?

Fred Jannin : C'est une très, très bonne question. Par exemple, rien que pour l'intro, on cède une partie des droits à un certain Monty Norman, celui qui a composé ce thème pour le film.

Et pas à John Barry ?

Fred Jannin : Pas à John Barry, parce que les harmonies de John Barry sont un peu plus discutables. Comme le disait Gainsbourg dans “Le Poinçonneur des Lilas”, on trouve déjà la montée chromatique emblématique de la musique de James Bond. Et ce qui est marrant, c'est qu'on a eu des réunions à la SABAM, la société qui gère les droits d'auteur, où Jacques Mercier nous défendait par rapport à toutes ces questions de droits. Et un gars de la SABAM nous a dit ‘Si jamais il y a vraiment des problèmes par rapport au sampling de la voix de Sean Connery, vous n'avez qu'à dire que vous avez appelé André Lamy et qu'il l'a imité...’ (rires)
Kris Debusscher : C'est pour ça qu'il a l'accent belge !

C'est vrai que, quand c'est une parodie, bizarrement, il n'y a plus de droits d'auteur.

Fred Jannin : On aurait pu aussi dire ‘Ça existait déjà James Bond ? On ne savait pas du tout...’

Et alors, autre aveu, tu as fait ton 'coming out' par rapport à “19”.

Fred Jannin : Oui, évidemment, il y avait Paul Hardcastle et son hit “19”. Ce serait mentir de dire qu'on n'avait pas entendu ce tube-là.
Olivier Gosseries : La différence, il faut le souligner, c'est que le hit de Zinno a été un tube dans les boîtes. On n'a jamais dansé sur “19”. Cependant, dans toutes les discothèques, les gens dansaient sur Zinno. En plus, “What's Your Name ?” est un morceau marqueur, puisqu'il préfigure la new-beat, qui émergera deux ans plus tard. On y trouve les codes ; le sampling, la musique électronique et le second degré, l'humour.

Et comment est née l'idée de sortir ce vinyle pour les 40 ans ?

Fred Jannin : C'est un projet musical qui est né ici, d'ailleurs, au studio Streambox. C'est Olivier qui a eu l'idée de départ.
Olivier Gosseries : Et c'est Pascal qui a eu l'idée du crossover impliquant Allez Allez. Si on fait un vinyle, autant célébrer un autre groupe culte de chez nous.
Fred Jannin : On s'est rendu compte, par le plus grand des hasards, qu'Allez Allez commence par A, alors que Zinno commence par Z, et que de A à Z, ça marchait bien. Et Kris a proposé que je lui passe les pistes de “What's Your Name ?” pour qu'il puisse élaborer sa propre version. Je lui ai dit ‘OK, fieu, mais alors, tu me passes les pistes de, par exemple, “African Queen”’.
Kris Debusscher :
Pendant tout un temps, on s'est échangé des mix en se faisant du 'teasing'. Genre ‘Ecoute ma version, elle est meilleure que l'originale !’
Fred Jannin :
Pour les oreilles pointues qui nous lisent, il y a un truc un peu anecdotique, mais un peu marrant, c'est que la version de Zinno de “African Queen” est, d'une certaine manière, un hommage aux Bowling Balls, vu que la ligne de basse, c'est… (il chante). Et c'est un riff qui vient de “You don't know”, des Bowling Balls.

Vous vous êtes amusés à puiser dans des références communes...

Kris Debusscher : Oui, on s’est vraiment éclatés à mélanger nos univers.
Fred Jannin : Pendant 48 heures, j’ai vraiment cru que l’inspiration divine m’avait frappé, tellement ça coulait de source !

Et c'est une version très dansante ! Car la danse est un plaisir...

Fred Jannin : Et doit le rester (rires) !

Notons aussi que, sur le nouvel album, il y a aussi une version de Zinno fournie par un maître de la new beat.

Fred Jannin : Notre ami Serge.

Serge Ramaekers, qui, pour rappel...

Olivier Gosseries : Est le maître incontesté du mouvement New Beat, celui qui a produit les plus gros tubes. Il a fait les Confetti's, The Maxx. Il a remixé “Marina”, le tube italien. Et, en 1989, Zinno a eu la bonne idée de demander à Ramaekers de réaliser un remix.

On va maintenant passer au deuxième volet de cette nouvelle production, la partie Allez Allez. Kris, tu es membre fondateur du groupe. Peux-tu nous en rappeler l'historique ?

Kris Debusscher : Au début, il y a eu les Mad Virgins, qui étaient un des premiers groupes punk. Qui sont devenus les Mad V. et ensuite, le groupe Marine, plus orienté funk, au sein duquel on trouvait Marc Desmare et Nico Fransolet. On était sur le label Les Disques du Crépuscule. On a fait deux singles, dont le premier s'appelait “Life in Reverse”. Il a été numéro un dans les 'Indie charts' en Angleterre. C'est quand même pas mal. Et puis, comme ça marchait, on est partis à Londres et on a enregistré pour l'émission de John Peel.

Le légendaire John Peel !

Kris Debusscher : La légende disait que ceux qui passaient par les John Peel Sessions exploseraient et seraient des stars pendant des décennies. Tu imagines ! Tu as 20 ans et tu prends ça dans la gueule. Mais on était jeunes et cons, malheureusement ou heureusement. Je me suis disputé avec Marc Desmare, qui, lui, a continué Marine, et le reste de l'équipe a changé de nom et s'est appelé Allez Allez.

Il y avait la chanteuse Sarah Osborne ?

Kris Debusscher : Il y avait Sarah, oui.

Sarah était d'origine anglaise ?

Kris Debusscher : Oui. Elle était londonienne. On l'avait rencontrée lors d'un concert de Marine, à l'Alka-Selzer, je m'en souviens maintenant. Elle avait un groupe dont le nom m'échappe, et on est devenu amis. Elle nous a rejoints dans Allez Allez. Puis, on est partis en Angleterre. Et, à nouveau, on a fait les John Peel Sessions. Puis, on est revenu à Bruxelles et c'est là que ça a explosé très vite et très fort.

Et dans le nouvel album, il y a une version plus moderne de “African Queen” ?

Kris Debusscher : C'est la version de 2019, à laquelle Marka a également participé.

Rappelons que Marka, pour ceux qui ne connaissent pas...

Fred Jannin : C'est par le papa de... (rires)
Kris Debusscher : Franchement, moi, j'adore ce remix de 2019. Il est très solaire. Pour moi, qui travaille dans la pub, c'est la bande-son parfaite, par exemple, pour une campagne estivale de Gini.

Le côté funk d'Allez Allez a-t-il été inspiré par des groupes comme Gang of Four ou A Certain Ratio ?

Kris Debusscher : Non, je n'aime pas du tout ces groupes-là. Ils étaient trop sombres. Et comme j'étais passé du punk au funk, tout ce qui était sombre, il ne m'en fallait pas.

Je trouve que Sarah évoquait à la fois Grace Jones et Anne Clark.

Kris Debusscher : Oui, tout à fait. D'autant plus que la chanson “African Queen” est dédiée à Grace Jones. On adorait cette chanteuse. Visuellement et graphiquement, c'était terrible, grâce à Jean-Paul Goude. Et elle avait une voix incroyable. Avant de percer, en 1977, elle avait même sorti, de manière tout à fait inattendue, “La Vie En Rose” en mode disco, qui a été un tube mondial.

Qu'as-tu fait après Allez Allez ?

Kris Debusscher : Je suis devenu réalisateur de films publicitaires. J'ai mis la musique un petit peu de côté.

C'est marrant, tu es donc devenu membre de Jodisque et Jodisque (rires) ?

Kris Debusscher : Eh oui !

Mon épisode préféré des Snuls, c'était celui de Jodisque & Jodisque à propos de la campagne pour Monsieur Fourtenaer.

Kris Debusscher : Oui, il était bien celui-là. Et en flamand, comment on fait (rires) ?
Olivier Gosseries : Fourt, alors !
Kris Debusscher : Ce n'était pas de la fiction, c'était un documentaire. Je le sais, je suis dedans depuis 30 ans !

Et le troisième artisan de ce nouveau disque, c'est toi, Olivier. Comment as-tu eu l'idée de célébrer cet anniversaire ?

Olivier Gosseries : Depuis 1985, année de sortie de “What's Your Name ?”, je suis un fan absolu de Zinno. D'ailleurs, le single est le premier disque que j'ai joué en soirée.

Ah bon ? C'est un scoop !

Olivier Gosseries : Oui, c'était pour les 20 ans de ma sœur, devant une centaine de jeunes.

Et aujourd'hui, sur l'album, tu as produit une reprise d'un autre titre de Zinno, sorti en 1987...

Olivier Gosseries : Oui, j'ai retravaillé “Get Up And Boogie”, un titre qui est à l'origine de Silver Convention, un groupe disco allemand des années 70.
Fred Jannin : Jean-Pierre Hautier adorait “Get Up And Boogie”. C'est lui qui avait proposé de faire cette reprise.
Olivier Gosseries : Et, sur la pochette, il y avait une photo de Jean-Pierre et de Fred qui était très...
Fred Jannin : Très pixelisée, parce que je venais de faire l'acquisition d'un petit ordinateur Philips MSX. Il y avait moyen de  triturer des images. Ça prenait des heures. Et donc, j'ai fait une photo de l'écran pour la pochette de “Get Up And Boogie”.
Olivier Gosseries : Pour réaliser mon remix, je suis parti dans un délire complètement différent du Zinno original. J'ai fait un club-mix électro.

Il y a un côté carrément 'house'.

Olivier Gosseries : Oui ! Je l'ai déjà joué en DJ-set et ça passe crème, comme disent les jeunes ! J’éprouve beaucoup de plaisir à faire ça.

Et donc, le disque est une co-production de vous quatre ?

Olivier Gosseries : Oui, c'est un vrai travail d'équipe, dans lequel Pascal (NDR : Pascal Wyns) joue également un rôle important.

Et la 'release party' du disque aura lieu aux Jeux d'Hiver, la boîte bien connue, au Bois de la Cambre.

Olivier Gosseries : Oui ! Ce sera le samedi 25 octobre, à partir de 19h30.

Olivier, tu seras évidemment aux platines...

Olivier Gosseries : Je ne serai pas seul, puisque G Zul m'accompagnera. Mais il y aura aussi So’Lex et ALXS. Dans mon DJ-set, je remonterai le temps, en commençant par 1980, l'année des débuts d'Allez-Allez, jusqu'à aujourd'hui. Évidemment, il y aura plusieurs morceaux d'Allez-Allez et de Zinno. On pourra découvrir les nouvelles versions en 'live', sur le dance floor. On verra donc comment les gens réagissent. Ça va être assez excitant. Et puis, si vous achetez le vinyle, qui sera normalement disponible ce jour-là, vous pourrez le faire dédicacer par les artistes. C'est quand même pas mal.

Et toi, Jules, tu as aussi réalisé une version propre de “What's Your Name ?”

Jules Jannin (G Zul) : Oui, mais elle est plus, je dirais, ‘à ma sauce’.

Dans quel style ?

Jules Jannin (G Zul) : Moi, je m'inspire surtout de groupes électro dans le genre de Daft Punk, Chemical Brothers, ... Donc dans un style peut-être un peu plus commercial, plus années 90, techno, un peu plus rentre-dedans, on va dire.

Et ce track sera disponible comme bonus sur les plateformes, c'est ça ?

Fred Jannin : Tout à fait.

Olivier Gosseries : J'ai une question pour le jeune Jules. Quel regard portes-tu, justement, sur Zinno, sur l'œuvre de ton père ? Tu trouves que ça a bien vieilli, que ça sonne quand même moderne ?
Jules Jannin (G Zul) : Evidemment, je n'ai pas une vision très objective. C'est quand même mon père et il est doué dans énormément de domaines. Il y a la musique, mais il y a aussi la BD, la comédie, etc.
Fred Jannin : Et je fais aussi un très bon pain de viande (rires).
Jules Jannin (G Zul) : Perso, j'avais une vision de Zinno comme d'un morceau qui avait eu un succès mondial assez dingue, même au Japon ! Mon père m'a vite remis les pieds sur terre par rapport à ça.
Olivier Gosseries : Ça, c'est parce que Fred est très modeste. En fait, je me souviens, il n'y avait pas un endroit où on n'entendait pas Zinno. C'était incontournable...
Fred Jannin : Oui, en 85, c'était spectaculaire. Un exemple : Franquin et Delporte étaient à Cannes. Delporte m'appelle en disant... ‘On entre dans un magasin, on entend Zinno, on écoute la radio, on entend Zinno’.

Le titre a aussi marché en Allemagne et en Suède ?

Fred Jannin : L'Allemagne, la Scandinavie, l'Italie, un peu l'Angleterre.
Olivier Gosseries : Ça s'appelle un tube international.
Fred Jannin : Pas les États-Unis, malheureusement.

Et l'enregistrement a été réalisé au studio de Dan Lacksman ?

Fred Jannin : Chez Dan Lacksman, avec son Fairlight et son ‘multipistes’. Et puis on s'est dit ‘On va faire les chœurs nous-mêmes’. Mais Marc Moulin a suggéré de louer des voix professionnelles. Et c'est comme ça que Maurane et B.J. Scott sont devenues les choristes officielles de Zinno.

Et d'un point de vue financier, si ce n'est pas indiscret, ça a rapporté gros ?

Fred Jannin : En fait, on a perdu beaucoup d'argent. Parce qu'on s'est fait arnaquer par un monsieur qui s'est avéré être un escroc. Mais ça, c'est une autre histoire. Ce n'était évidemment pas Marc Moulin.

Parlons un peu des Bowling Balls, un autre projet légendaire auquel tu as participé...

Fred Jannin : Et là, on rebobine encore de quelques années... On est en 1980.

C'était, à l'origine, une blague, dans une BD ?

Fred Jannin : Oui ! Thierry Culliford et moi, on faisait “Germain et Nous”. Et comme ça parlait d'une bande d'adolescents, on s'est dit ‘Ce serait drôle d'inventer un groupe, dont un des ados serait fan’. Le premier nom, le plus ridicule, qu'on a trouvé, c'était ‘les Bowling Balls’. Un an après, le rédac' chef de Spirou, Alain De Kuyssche, nous a dit ‘Ce serait drôle de faire comme si ce groupe existait vraiment, de faire des fausses pochettes, des fausses interviews’. Donc, on a fait comme si les Bowling Balls existaient. Et puis, on a été plus loin dans le canular et on a sorti un premier 45 tours chez EMI.

Et dans le groupe, il y avait Bert Bertrand.

Fred Jannin : Bert Bertrand et Thierry Culliford.

Bert Bertrand, qui était aussi un enfant de...

Fred Jannin : Le fils d'Yvan Delporte. Absolument.

Si on ajoute Thierry, le fils de Peyo, le monde de la BD est donc présent à tous les niveaux !

Fred Jannin : En l'occurrence, oui, certainement. Et le quatrième Bowling Ball, c'était Fernand (NDR : de son vrai nom Christian Lanckvrind), qui était un peu comme le Ringo des Beatles...

Ringo, qui fait d'ailleurs une très bonne langue de bœuf (rires).

Fred Jannin : Excellente, et une très bonne sauce madère ! Lui, il était sympathique, mais les autres, c'était... des cons (rires) !
Et donc, en 79, on sort “God Save the Night Fever”, qui est un mélange de disco et de punk, comme son titre l'indique. A l'époque, c'était totalement impensable de mélanger le disco et le punk. Mais nous, ça nous faisait marrer.

Et après, il y a eu “You Don't Know What It's Like To Be Alone In The House” ?

Fred Jannin : En fait, on s'est pris au jeu et on a fait “Visco Video”. On voulait appeler ça “Disco Video”, mais il y avait déjà le hit de Telex, “Moskow Diskow”. Donc, c'est devenu “Visco Video”. Et les gars de Telex ont trouvé que c'était vraiment bien. On était fiers parce qu'on était adoubés par notre groupe fétiche. Ensuite, on a fait “You Don't Know What It's Like To Be Alone In The House”, qui a eu un succès local quand même assez important. Et cette fois, ce n'était plus pour rigoler, ce n'était plus de la parodie.
Kris Debusscher : Tu ne parles pas de mon titre préféré, “The Boys” ?
Fred Jannin : “The Boys”, oui ! Ça, c'était après. L'idée, c'était de faire “The Boys” d'un côté et puis “The Girls” de l'autre, la même chanson, mais mixée différemment. Et c'est Marc Moulin qui a réalisé la production de la face B.

Le groupe s'est arrêté au moment où Bert nous a quittés ?

Fred Jannin : Bert nous a quittés en plein milieu de la production de l'album. J'avais sur les bars une douzaine de chansons en studio et j'attendais que Bert revienne. En fait, il s'était cassé à Bora-Bora. Après Bert Bertrand et les Bowling Balls, Bora-Bora ! Et ensuite, il s'est retrouvé à New York.

Et il a mis fin à ses jours.

Fred Jannin : Et encore aujourd'hui, je trouve que ce n'était pas une bonne idée.

Non, ce n'est jamais une bonne idée, je crois. Avant de clôturer, j'insiste pour évoquer brièvement ton projet ‘Timeless Mess’.

Fred Jannin : Ça, c'est gentil !

Je suis fan de cet album, que j'ai découvert il y a peu. Il m'a complètement scotché car j'adore tout ce qui est jazz-rock et prog-rock. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Fred Jannin : J'avais une série de morceaux, que j'avais accumulés au fil des ans. Certains dataient de 40 ans. Un 'mish-mash' de trucs qui trainaient dans mes tiroirs depuis longtemps. Finalement, j'ai décidé de les finaliser, grâce à l'aide de Nicolas Vandooren et Nicolas Fiszman. Et pour le titre de l'album, j'ai demandé à une IA et elle a trouvé le mot “palimpseste”, qui est devenu le titre d'un des morceaux et, ensuite “Timeless Mess”, le titre de l'album.

J'aime beaucoup le titre dédié à Pink Floyd, “Flamand Rose”, un joli clin d'œil vu que Pink Floyd ne signifie bien sûr pas ‘flamand rose’, mais bien...

Fred Jannin : Euh. Je ne sais plus.

Ce sont deux noms de bluesmen. Pink et Floyd. (NDLR : Pink Anderson et Floyd Council).

Fred Jannin : Roger Pink et Albert Floyd sont sur un bateau... (rires)

Merci beaucoup pour cette interview !

Fred Jannin : C'était un grand plaisir.

 

Pour plus d'infos sur la soirée aux Jeux d'Hiver le 25 octobre, c'est ici.

Pour précommander l'album “Allez Zinno”, envoyez un email à Olivier Gosseries : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

Pour commander l'album “Timess Mess” de Fred Jannin, c'est .

La version audio de cette interview a été diffusée par l'émission de radio “WAVES” sur Radio Vibration et Radio Panik. Pour réécouter le podcast, c'est ici

 

epona

Dénoncer les violences faites aux femmes n’est plus un tabou, c’est un combat permanent…

Écrit par

Epona possède déjà une longue carrière artistique et protéiforme. Elle excelle aussi bien au théâtre, au cinéma que dans la musique.

Jeune, belle et féministe jusqu’au bout des ongles, sa tessiture vocale n’est pas sans rappeler une certaine… Charles, épousant au passage de belles envolées sauvages et graves.

A travers un premier Ep intitulé « Help I’m Fine », cette femme/enfant au visage de poupon se met à nu, de manière touchante, maladroite parfois, mais toujours avec détermination, sur un lit d’histoires personnelles qui parleront au plus grand nombre.

Mademoiselle Guillaume à l’état-civil accorde quelques minutes de son temps précieux à Musiczine afin de se livrer sans fard, mais avec la justesse des grand(e)s Sages juste après une prestation remarquée dans le cadre du festival ‘Aout en Eclats’.

Epona, le féminisme et les thématiques liées à l'égalité femmes-hommes appartiennent depuis longtemps à ton identité. Ce combat a-t-il aujourd’hui toujours une raison d’exister, et tout particulièrement en Europe occidentale ?

Oui, je le crois ! A cette différence près que nous sommes davantage privilégiés en Europe par rapport au reste du monde. De nos jours, il existe encore des combats à mener. Il faut continuer à en parler, c’est très important ! Ces thématiques me tiennent beaucoup à cœur, d’autant que je suis issue d’une grande famille, dont huit sœurs. Depuis toutes ces années, j'ai entendu énormément de témoignages choquants qui ne devraient pas se produire dans une société qui se dit contemporaine. Alors, si on peut les éviter, tant mieux !

Ton témoignage suit le mouvement ‘#MeToo’ né en 2006 et fondé par l’Afro-américaine Tarana Burke pour aider les femmes victimes de violences sexuelles et appartenant à des minorités. Initialement destiné aux habitantes d’Harlem, à New York, #metoo va être retrouver relayé auprès d’Américaines de toutes origines, grâce aux méandres d’Internet. Il faudra néanmoins attendre 2017 et le procès Weinstein, producteur américain accusé de multiples viols, pour que l’hashtag connaisse un développement international. J’imagine que cette mouvance #MeToo t’a impacté, non seulement en tant que femme, mais aussi comme féministe ?

J’ignore pourquoi, mais je me suis souvent retrouvée dans beaucoup de projets au sein desquels le viol était très présent, au théâtre avec des récits ou au cinéma lors d’interprétations de textes relatifs à ce type d’agression sexuelle. D’une manière générale, nous nous sommes beaucoup renseignées sur cette thématique par la lecture ou encore par le biais de documentaires. Je dirais qu’il y a plusieurs années que le mouvement ‘MeToo’ affecte ma vie.

On a la nette impression que les langues se délient davantage dans le milieu artistique pour faire cesser ces abus d’atteintes sexuelles d’hommes sur les femmes. Je viens de citer Weinstein. J’aurais pu parler de Depardieu, Jan Fabre ou encore R. Kelly, tous condamnés, alors qu’il y a encore quelques années, ces faits auraient été passés sous silence…

Tu as raison, mais il y a encore énormément de sujets tabous dans le milieu ! J’ai écrit une chanson dans laquelle j'aborde une histoire personnelle vécue dans l’univers du cinéma. Alors oui, évidemment, l’hashtag #MeToo dénonce de grandes célébrités, mais il subsiste encore énormément de petites personnes qui se font passer pour des réalisateurs dans le but d’arriver à leurs fins. Je suis contente de pouvoir défendre cette cause par le biais de la musique, même si le sujet reste difficile.

Savais-tu qu’il existait de grandes disparités en Belgique, selon les régions ? En Flandre, 5% ne connaissent pas le mouvement #MeToo, à Bruxelles 11% et en Wallonie 20%...

Je l’ignorais totalement.

Ce sont des chiffres officiels pourtant !

Je suis étonnée de cette différence culturelle, c’est surprenant !

De nos jours, les femmes restent également encore sous-représentée en Wallonie-Bruxelles dans une multitude de domaines, et notamment celui de la musique. Y consacres-tu une idéologie particulière en tant que jeune chanteuse dont le succès est croissant ?

On dénombre de plus en plus de mouvements ou de collectifs qui tentent   de valoriser les femmes. Tant mieux, mais cette proportion n’est pas encore assez élevée à mon sens. Il est nécessaire de continuer à en parler, d’organiser des événements spécialisés qui ne promeuvent que les femmes, de manière à leur donner plus de visibilité.

Un premier EP 4 titres intitulé « Help I’m Fine » est paru en 2023. Les thématiques développées tournent autour d’histoires personnelles ou de ton entourage. Se mettre à nu demande du courage et une bonne dose d’introspection. Au-delà de l’hommage rendu à toutes ces victimes, j’ai la nette impression que tes chansons exorcisent quelque chose de plus profond qui sommeille en toi.

Un peu des deux, je pense ! Rendre hommage à mon entourage ainsi qu’à toutes ces femmes, est une démarche qui me touche évidemment. C’est très important pour moi ! Le prochain EP, qui sera bientôt disponible (NDLR : « Traumas » est paru le 7 novembre 2025 et la release party s’est déroulée au Botanique, en janvier 2026) aborde ces sujets, mais sous un angle un peu plus personnel. Je me suis plongé un peu plus profondément encore dans mes histoires. Longtemps, chanter en anglais me permettait de me cacher. Mais, j’ai très vite remarqué, lors des interviews que les thématiques étaient scrutées. La difficulté du français est qu’il demande plus d’investissement sur le plan psychologique. Est-ce que cela me permet d’exorciser quelque chose de plus profond ? Oui, je le pense. Il y a des sujets que j'aborde et dont je ne parle pas nécessairement dans mon entourage. Coucher des textes sur le papier et en faire des chansons, permet au sujet de prendre vie et de susciter le débat avec mes proches. Pas plus tard qu’hier, j’ai publié sur les réseaux sociaux un contenu sur les violences. Beaucoup d’internautes souhaitaient que j’en fasse un podcast. La parole libère autant qu’elle peut engendrer de la difficulté. Certains artistes craignent de parler de leurs expériences vécues, de peur de devoir se justifier lors d’interviews. Pour ma part, je suis parvenue à m’en détacher. La violence n’est pas un tabou, mais un combat permanent.

« Naked man (in the forest) » relate la rencontre de l’une de tes sœurs avec un exhibitionniste dans une forêt alors qu’elle y faisait des besoins pressants. Alors que cette scène pourrait prêter à sourire, tu as réussi à la transformer en chanson satirique à la musicalité légère …

Tu es fort bien renseigné ! Effectivement, l’une de mes sœurs a eu la désagréable surprise de rencontrer un exhibitionniste en allant faire ses besoins dans une forêt. Dans la musicalité de cette compo, il y a quelque chose de très léger, c’est vrai. Pour le nouvel EP, ce côté satirique s’effacera pour laisser la place à davantage d’intimisme. Je craignais les préjugés tout simplement. En réalité, la simple idée que les auditeurs puissent me coller l’étiquette de celle qui reparle de sujets embarrassants, trop lourds à entendre, m’effrayait. Le premier opus abordait les événements suivant une perspective pas ‘trop dure’, pas ‘trop meurtrie’ ; ce qui est sans doute plus intéressant et captivant pour le public. Pareil pour « Don't Care », une chanson évoquant le harcèlement de rue et dans laquelle j’interprète le ‘mindset’ d'un agresseur, en exagérant constamment. Il s’agit d’un point de vue personnel. La musicalité légère parle sans doute au plus grand nombre. Et si les auditeurs sont réceptifs aux messages véhiculés, tant mieux.

Je me permets de faire le parallèle avec « Siner you » qui aborde l’agression d’un proche sur d’autres proches. Encore un sujet d’une gravité extrême, mais traité sous une forme rock très colorée…

Oui, c’est un peu une chanson de vengeance. Il s’agit de l’histoire d'un proche qui a agressé sexuellement plusieurs personnes que je connais également. Lorsque j’en ai parlé, mes propos n’ont pas été prise en compte. J’étais rouge de colère. Alors, j’ai ressenti le besoin de coucher cette histoire sur papier. Cette chanson est une réaction à ce déni. Je n’avais qu’une envie : que le nom de cet agresseur et ses agissements soient dévoilés.

En abordant des sujets aussi personnels, ne crains-tu pas des dérives ? De te voir reprocher une forme d’égotisme ? De de devenir, en quelque sorte, le porte-parole d’une cause, si juste soit-elle ?

Un peu, si. Mais, en l’état, le projet musical n’a pas encore suffisamment décollé. Donc, on ne pose pas encore énormément de questions à ce sujet. Mais, s’il le faut, je deviendrai la porte-parole de cette cause, oui !

Finalement, Epona dénonce tout ce qui n’est plus possible d’accepter ?

J'aime beaucoup cette phrase ! J’essaie d'aborder les petites choses au quotidien. Nous avons discuté de la chanson « Naked Man in the Forest », qui traite de l'exhibitionnisme. Si l’histoire peut effectivement prêter à sourire, en réalité, la situation est bien plus interpellante. Il y a toutes ces micro-agressions que les femmes éprouvent en rue ou dans les transports en commun. Combien ne subissent-elles pas l’insistance des hommes ? Ces agressions quotidiennes finissent pas être banalisées pour tomber ensuite dans l’oubli. Il est donc normal de penser que les femmes puissent être rapidement tétanisées par un simple toucher, un mot déplacé.

« Peine pour toi » surprend. Un titre exclusivement chanté en français dans lequel on apprend qu’un type a subtilisé des photos que l’on devine intimes. Tu y dévoiles une facette plus vulnérable, alors que, jusqu’ici, les chansons étaient plus engagées.

Un jour la police m’a contactée pour me signifier qu’on avait retrouvé des images me concernant. Je ne savais évidemment pas que ce type possédait ce genre de photos. Plus tard, j’ai reçu, dans ma boîte aux lettres, une série de documents concernant des plaintes à ce sujet. Je me suis dit qu’il fallait convertir cette affaire en chanson. J’étais seule face à ma haine car c’était une histoire que je n’avais pas dévoilée. Il fallait donc que je puisse l’extérioriser. Les mots sont ainsi venus naturellement comme glissant de mes mains. Côté musique, Dimitri venait de composer et il était satisfait du résultat. Voilà comment cette chanson est née.

Tu possèdes le statut d’artiste, ce qui te permet d’être rémunérée grâce au théâtre et au cinéma. La rémunération des artistes belges est une question qui se pose depuis la nuit des temps. Est-il encore utopique de penser que l’on peut vivre de sa musique en 2025 vu l’émergence des plates-formes de streaming ?

J'ai publié récemment un post sur Instagram à ce sujet. Avoir ce statut permet de rémunérer à sa juste valeur toutes ces semaines de répétition et de création de visuel. Ce message a récolté beaucoup de vues et suscité de nombreuses réactions. D’une manière générale, il est devenu relativement difficile de vivre de sa passion. Très honnêtement, j’ai pris énormément de plaisir à jouer ici aujourd’hui, mais le cachet est amplement insuffisant pour combler tout l’investissement derrière le projet. Quant au visuel, il est essentiel dans ce métier si on veut se faire connaître car aujourd’hui, les programmations de festival et de musiques sont réalisées, la plupart du temps, par le biais des réseaux sociaux. Et pourtant, le visuel n’est pas rémunéré. Les artistes n’ont alors d’autres choix que d’avoir une profession en parallèle. Je possède effectivement ce statut grâce au théâtre, mais malheureusement, pas par la musique. Pour être tout à fait transparente, si je n’avais pas perçu ces cachets, j’aurais été dans l’obligation de prendre un travail alimentaire. Et par conséquent, consacrer moins de temps pour l’écriture et devoir éventuellement m’absenter pour monter sur scène ; ce qui dans la pratique serait tout simplement impossible. Il est donc important de soutenir les artistes, d’où l’existence de cette démarche personnelle.

Tu es issue d’une famille très nombres, 10 enfants, dont 8 filles, nés de deux pères différents. L’une de tes demi-sœurs est relativement connue dans le milieu puisqu’il s’agit de la moitié du binôme Colt, anciennement Coline et Toitoine. Je crois savoir qu’elle t’a aidée pour l’écriture d’un prochain morceau qui devrait sortir prochainement. Est-ce exact ?

Mais, où as-tu donc trouvé cette information ? Je n’ai dû la communiquer qu’à deux ou trois reprises en concert. Elle a effectivement une très belle plume. Elle devrait prochainement entamer une formation aux Beaux-Arts. Elle aimerait beaucoup écrire un livre sur notre famille, sur ses affres et son côté ténébreux. Coline va également m’épauler dans l’écriture de chansons d’autant qu’il est plus difficile d’écrire en français. J’aime beaucoup sa manière d’appréhender les textes.

Si je peux me permettre, ta voix est sublime dans les chansons douces, comme sur ces guitare/voix. Cependant, en formule groupe, on la perçoit plus difficilement. J’ignore s’il s’agit d’un problème de balance, mais c’est dommage car on ne parvient pas toujours à percevoir la subtilité du propos…

Tu as parfaitement raison ! J’en suis consciente ! Ces défauts techniques m’ennuient d’autant plus que je n’arrive pas à les expliquer. Lors des premiers concerts, les gens entendaient parfois difficilement ce que je chantais. Nous avons même dû changer d’ingénieur du son. C’est quelque chose de très frustrant. On devrait peut-être envisager d’autres moyens de mettre en évidence la voix, comme diminuer les frappes sur les peaux lorsque je pose ma voix et les augmenter à nouveau sur les parties instrumentales par exemple. D’une manière générale, les gens apprécient la combinaison guitare/voix. Mais, j’aime aussi énormément les chansons qui envoient du lourd lorsque le batteur nous accompagne. En concert, j’aime alterner chansons douces et fortes.

Tu as récemment prouvé sur la RTBF que tu étais une artiste complète, capable de porter des mots sous cette formule guitare/voix. Comptes-tu l’exploiter dans le futur ?

A vrai dire, on a déjà pas mal tiré parti du format guitare-voix, y compris dans le cadre de concerts privés. A mes débuts, je manquais de confiance. J’avais pourtant des retours positifs lorsque j’adoptais cette formule intimiste. Je ressens l’envie d’en faire davantage. Mais, toutes les chansons ne s’y prêtent pas. Je pense, par exemple, à « Sinner, you », plus difficile à jouer en guitare-voix.

Les artworks des singles et des EP montrent soit des visages brouillés que l’on parvient difficilement à distinguer, des ombres ou une partie du personnage. Est-ce un manifeste pour l’anonymat ?

Je me suis toujours inspirée du rock, tant pour le son que l’image. Lorsque j’ai lancé le projet, je ne ressentais pas nécessairement l’envie d'être représentée physiquement. J’ai accepté un jour de clipper avec quelqu’un tout à fait librement. Pour le second, je souhaitais avoir moins de visibilité. Finalement, on m’y voit beaucoup (rires). Dans le milieu, pas mal de personnes m’ont conseillé de montrer mon visage, quitte à le supprimer plus tard. Pour le second EP, je souhaitais me montrer davantage et m’assumer pleinement. Une manière déguisée d’aimer mon corps sans doute. Je serais même prête à être nue sur scène et de le revendiquer (rires).

Tu as collaboré avec Dimitri Eggermont pour ton premier EP. Comment envisagez-vous la suite des aventures ?

Nous continuons d’écrire en vue d’un potentiel troisième EP qui se focalisera sur la chanson française. Je travaillerai toujours avec Dimitri. Mais, en vue d’améliorer les compositions, nous cherchons de petites collaborations. La première a été assurée par Charles de Schutter, ingénieur du son établi à Bruxelles. Nous avons également travaillé en compagnie d’un autre ingé-son basé à Gand qui a bossé pour pas mal d'artistes connus en Flandre comme Kids With Buns, Isée, etc. Nous n’avons donc aucune idée précise du prochain qui se chargera du troisième EP.

Tu as surpris ton public en interprétant une reprise d’un groupe de rock américain, originaire de New York, The Strokes, qui a acquis sa renommée dès le début des années 2000. Etonnant pour une jeune femme de 24 ans, dont ta génération est plus encline à écouter de la techno ou du rap.

A une certaine époque, j’étais entourée de jeunes baignant dans le rap. Mais très vite, j’ai découvert le rock. De plus en plus, autour de moi, les gens écoutent du rock. A vrai dire, j’ai accroché il y a 4 ou 5 ans. Les Strokes sont venus s’ajouter très vite à cet algorithme. Dimitri et moi, nous nous sommes vite rendu compte que nous partagions les mêmes goûts musicaux. Il était assez surpris d’apprendre que ce que j’aimais, lui, l’écoutait il y a 20 ans (rires).

Hollywood Porn Stars

Je n’aimerais pas avoir 20 ans aujourd’hui, ce serait trop lourd à porter…

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Méfiez-vous de l’eau qui dort ! Une expression singulière pleine de sens pour l’un des groupes belges les plus prolifiques de sa génération, Hollywood Porn Stars !

Le combo s’est reformé quasi de manière inattendue dans le cadre du vingtième anniversaire de son premier opus et ce pour quelques dates.

A travers un concert à l’énergie brute dans le cadre du festival Les Solidarités, Anthony Sinatra et Michael Larivière (alias Redboy) ont une nouvelle fois prouvé à toute une génération de fans qu’ils avaient gardé l’insouciance de leurs débuts par le biais d’une salve de titres parfaitement dans l’air du temps, malgré le poids des années.

Alors qu’ils viennent de quitter leur public, les deux chevilles ouvrières sont à pied d’œuvre pour une série d’interviews, preuve que leur popularité n’a pas changé d’un iota.

Anthony Sinitra s’entretient auprès d’un confrère ; donc, seul Michael Larivière – alias Redboy, se chargera de répondre aux questions de Musiczine.

Michael, vous revenez en force grâce à de nouveaux singles (« 6th of October » en 2024 et « Peach Bomb » en 2025). Comment définirais-tu le groupe artistiquement par rapport aux débuts de Hollywood Porn Stars ?

Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes ! Nous sommes ici pour fêter les vingt ans de notre premier album (NDR : « Year Of The Tiger »). Nous ne souhaitions pas revenir sur le devant de la scène les mains vides. Accomplir une tournée best-of et ne proposer que des titres anciens, n’est pas une démarche dans laquelle nous souhaitons nous inscrire. Nous avons donc effectivement composé deux nouveaux titres. Pour ta parfaite information, nous travaillons en ce moment sur quelques nouvelles compos. Au niveau du style, je ne sais pas. Tout ce que je peux te dire, c’est que les retours du public sont très positifs, ce qui procure évidemment un plaisir immense. Artistiquement, je crois que nous sommes restés assez contemporains. A vrai dire, à aucun moment, nous ne nous sommes jamais posé la question de savoir sous quel angle nous allions aborder ces chansons. Nous avons fait ce que nous sentions !

J’imagine que le succès, la sortie de disques, les tournées et vos expériences passées modifient la manière de concevoir les évènements ? Dirais-tu que vous baignez l’un et l’autre dans une forme d’insouciance comme à vos débuts ?

Durant 15 ans, nous n’avons fait qu'enchaîner disques et tournées. Nous abordons la quarantaine aujourd’hui ! Ce rythme effréné nous a conduit à arrêter il y a quelques années déjà. Nous n’avons jamais vraiment splitté, mais l’idée de passer de salles en salles, ne nous convenait plus. Nous ressentions le besoin de passer autre chose, tout en restant dans le domaine musical. Anthony travaille comme éditeur pour un label. Moi, je fais du coaching pour des concerts. Puis, petit à petit, l’envie de se produire s’est doucement fait sentir à nouveau. Et afin de marquer le coup du vingtième anniversaire de notre premier album, l’idée de remonter sur scène est alors apparue. Nous avions alors booké une seule date à Liège. Le public s’est déplacé en masse puisque 1 500 personnes se sont donné rendez-vous. Ensuite, naturellement, les demandes de nous produire en festival se sont enchaînées. Mais, je te confirme que nous ne sommes plus du tout dans la même optique qu’autrefois. Ce n'est plus notre vie aujourd’hui !

Les titres de vos précédents albums n’ont pas pris une ride et s’inscrivent même dans l’air du temps, entre électricité et émotion. Peut-on affirmer qu’HPS est un groupe taillé pour traverser les âges et les générations ?

Nous avons passé du temps au stand merchandising juste après le concert afin d’y rencontrer le public. Si certains découvraient notre univers, d’autres, au contraire, connaissaient parfaitement le groupe. Pas mal de Français ont effectué le déplacement car nous y avions joué en son temps. Nous avons été surpris de voir les enfants accompagner des parents qui, jadis, constituaient notre public. A titre anecdotique, nous avons joué cet été au Ronquières Festival. L'éclairagiste de Zaho de Sagazan est fan de notre musique depuis qu’il est adolescent. Il nous a avoué qu’il avait réalisé un rêve de gosse en regardant notre concert. Les gens qui assistent à l’une de nos prestations passent un bon moment, c’est l’essentiel. On mouille notre chemise ! Il faut pouvoir profiter de l’instant présent. Nous sommes et avons toujours été un groupe de scène.

Si je peux me permettre, je dirais que le pont commun entre les nouveaux et anciens titres, réside dans la spontanéité, l’énergie et l’instant. Est-ce que je me trompe ?

Oui, c’est exact ! Nous avons toujours baigné dans cette dynamique, entre rock puissant, sans être très dur, et indie, tout en ajoutant cette pointe mélodique qui fédère auprès des puristes.

J’ai constaté peu de changement dans le line-up, si ce n’est le remplacement du drummer originel Benoît Damoiseau…

Oui, c’est exact ! Notre premier batteur est impliqué dans un autre projet. Nous pensions tourner avec lui, mais c'était trop compliqué. Le drummer actuel appartenait à notre entourage.

Qu’apporte-t-il de plus ou de différent par rapport à Damoiseau ?

Il est à nos côtés depuis la naissance d’Hollywood Porn Stars. Je ne le comparerais pas au batteur originel, mais on se comprend très vite, il y a un vrai feeling. Il suffit de jeter un regard pour être synchro sur les intensités ou les dynamiques. Si on vrille dans un truc totalement improvisé, il parvient à nous suivre sans aucun problème. On est sur la même longueur d’onde. On se connaît par cœur.

Si le retour d’HPS coïncide avec le vingtième anniversaire de votre premier long playing, le public est-il le même aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque ?

Ceux qui assistent à nos concerts peuvent être d’anciens fans. D’autres, sont nouveaux. Certains viennent en compagnie de leurs enfants. Quel bonheur de voir tous ces gens accrocher de nouveau à l’univers musical de Hollywood Porn Stars. Nous injectons beaucoup d'énergie et le public nous la renvoie. C’était encore le cas cet après-midi lorsque nous avons joué sur la scène P&V.

Craigniez-vous la réaction du public face au retour de HPS ?

Lorsque nous avons rejoué à Liège pour la première fois, l’interrogation était légitime. Depuis, quelques dates se sont enchaînées et tout se passe bien. Nous pouvons donc être rassurés à ce niveau.

Les attentes des mélomanes ont évolué depuis vos premiers essais. Vu l’émergence des plates-formes de streaming et des diktats de l’industrie musicale, comment HPS se positionne-t-il aujourd’hui par rapport à ces nouvelles contraintes ? 

Nous avons baigné dans le milieu musical durant de nombreuses années. C’était notre métier. Nous avions le statut d'artiste et nous ne faisions qu'enchaîner les concerts. En ce qui me concerne, je jouais u sein de deux groupes et j’étais constamment sur les routes. Ce n’est plus notre moyen de gagner notre vie maintenant. Nous nous produisons davantage pour le plaisir. Les contraintes sont donc moins nombreuses qu’auparavant. Pareil pour les frustrations. Développer notre carrière et continuer à remplir des salles ne sont plus des objectifs prioritaires. Notre ambition première est de prendre du plaisir.

Etrangement, vous n'apparaissez pas ou très peu, sur les réseaux sociaux alors que les médias, au sens le plus large du terme, constituent un moyen privilégié pour réseauter efficacement et partager avec son public…

A l’époque, ce genre de réseaux n’existait pas. On n’a pas envie d’adopter ce type de démarche, comme ouvrir un compte Instagram ou TikTok. Lorsqu’il s’agit de communiquer, on utilise la page Facebook du groupe, voire nos pages personnelles si besoin. Loin de nous l’idée de dénigrer ces nouvelles formes de communication, mais nous préférons les utiliser avec parcimonie.

Je me suis amusé à taper ‘Hollywood Porn Stars’ dans différents moteurs de recherche et je suis tombé, dans une majorité de cas, sur des sites à caractère pornographiques. Si je peux comprendre qu’à l’époque, vous cherchiez à vous singulariser en adoptant un patronyme qui dénote, n’est-il pas plus difficile à porter aujourd’hui, soit à une époque du politiquement correct ?

Au départ, ce choix était né d’une blague. Alors que nous n’avions que 20 ans, nous nous sommes inscrits sur un coup de tête au concours Circuit. En une après-midi, nous avons composé trois morceaux. Restait alors à choisir un nom. On venait de voir un reportage sur le côté sombre de l'industrie porno d'Hollywood. L’idée de s’appeler ‘Hollywood Porn Stars’ nous est alors venue à l’esprit. Nous y avions vu une bonne idée pour nous démarquer du reste, puisque très second degré. Nous avons finalement remporté ce concours quelques mois plus tard et nous avons immédiatement signé pour une maison de disques. Ensuite, les concerts se sont enchaînés durant des années. Hollywood Porn Stars était né. En réalité, le nom correspondait davantage à l'état d'esprit dans lequel nous étions, d’une part, et sur les clichés du rock'n'roll et du hard rock avec lesquels nous jouions, un monde très éloigné du nôtre. C’est un choix que nous assumons totalement. On ne va pas le changer 20 ans plus tard, uniquement parce que le band s’est reformé. Mais, il est clair que sur le net, c'est loin d’être facile. A titre d’exemple, quand on a voulu sortir un nouveau titre sur Spotify, la tâche n’a pas été facile pour le rendre accessible. En prenant du recul, toute cette histoire nous fait rire.

« Peach Bomb » est un nouveau titre plein de fraicheur. Il décrit avec beaucoup de légèreté la métaphore de la dangerosité des décisions prises par les dirigeants de ce monde et de leurs conséquences, à l’instar de querelles entre gosses dans une cour d’école. A l’échelle nationale, comment percevez-vous la politique, en général, et par rapport au monde culturel, en particulier ?

Très franchement, nous ne sommes pas très à l’aise avec tout ce qui se passe pour le moment. Faire le parallèle de la case politique avec celle d’une cour d’école était une manière d’avertir du danger que nous courons. Une bombe atomique se trouve sous nos pieds et elle peut exploser à tout moment. Nous vivons une époque étrange et difficile. A nos débuts, nos morceaux n’étaient pas toujours empreints de messages politiques. L’âge et la maturité aidant, on ne peut plus rester insensible face à ce genre de situations, tout en essayant de garder cette légèreté qui nous caractérise. On aborde donc les événements différemment. Nous avons également enregistré « 6th of october » il y a quelque temps. Ironie du sort, il est paru la veille des ignominies qui se sont produites à Gaza ; et ce morceau résume très justement la manière dont nous percevons une époque où nous ne nous sentons pas toujours très à l’aise. Aujourd’hui, les libertés sont nettement plus restreintes que lorsque nous étions jeunes. Je n’aimerais pas avoir 20 ans aujourd’hui, ce serait trop lourd à porter…

Ce morceau a été enregistré en live. Ces conditions nécessitent-elle davantage de préparation ?

Le live est l’ADN du groupe ! Pour le concours Circuit, nous n’avions rien prémédité. Le premier concert est arrivé. Instinctivement, l’énergie s’est emparée de nous. Il y avait quelque chose de fusionnel. Je crois que c’est la raison pour laquelle nous existons encore aujourd’hui. Et lorsque nous enregistrons en live, le naturel revient au galop. Pour l’enregistrement de ce titre, peu de prises ont été réalisées, car la majeure partie du temps a été consacrée à régler les sons. Si ma mémoire est bonne, je crois même que nous avons conservé la toute première prise. Le dernier album de Hollywood Porn Stars « Satellites » a été enregistré dans ces mêmes conditions.

Vous avez collaboré une nouvelle fois avec John Goodmanson qui a mixé et produit plusieurs opus culte, dont ceux de Nada Surf et Sun Garden, notamment. Quelle est la plus-value apportée par cet ingénieur du son en particulier ?

Oui, c’est exact ! John Goodmanson est un producteur américain dont on est très fan. Il a collaboré notamment pour Nada Surf ou encore Blondie. Quand on a bossé avec lui pour le deuxième album, il mixait la moitié des disques qu'on écoutait à l'époque, des trucs plus indés comme Blonde Redhead, Blood Brothers, etc. C'était vraiment le son idéal. On l’a recontacté pour lui dire que HPS se reformait. Il était ravi. Il écoutait toujours le disque que nous avons enregistré à ses côtés. Et ironie du sort, il fait aujourd’hui écouter cet opus à des groupes avec lesquels il bosse désormais. Notre collaboration s’est donc déroulée rapidement et naturellement.

Vous avez été tous deux dans diverses formations qui ont connu un succès d’estime et de critique. Je pense à My Little Cheap Dictaphone ou encore Piano Club. Au même titre qu’HPS, pourrait-on imaginer la résurrection de ces deux monstres sacrés du rock belge ?

Il n’a jamais été question de tourner la page définitivement. Ce sont des épisodes que nous avons mis entre parenthèse depuis environ 4-5 ans. Anthony n’est pas présent, je ne vais donc pas parler pour lui et Piano Club. Mais, en ce qui me concerne, les gens viennent souvent vers moi dans le cadre d’une reformation éventuelle. Disons que nous sommes au stade de la réflexion. Il n’y a rien de très concret pour l’heure.

Anthony a fondé, il y a quelques années déjà, l’ASBL Young Rock. Il a lancé le Liège Rock Festival, un événement organisé pendant cinq ans à la Soundstation et qui a mis en lumière des talents confirmés (Dionysos, Das Pop, ...), mais aussi des formations émergentes telles que Girls In Hawaii. Le modèle économique des festivals peine à perdurer, à cause, notamment, des cachets excessifs réclamés par des artistes confirmés alors que les évènements pourraient être de très bonne qualité en proposant davantage d’artistes émergents. Vous possédez tous deux une longue carrière dans ce domaine, mais comment perçois-tu ce modèle dans vingt ans ?

Je n’en sais trop rien ! J’en ai discuté avec différents organisateurs de festival qui m’ont tous confirmé que le modèle économique actuel était en passe de changer. Il y a clairement des choses à réinventer. Certains festivals connaissent des difficultés pour vendre la totalité des places disponibles. Quant à ceux qui parviennent à faire ‘sold out’, on n’y voit pas toujours les artistes les plus indépendants et les plus locaux. Les contraintes économiques sont telles qu’il va falloir faire cohabiter les grosses têtes d'affiches avec des artistes issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles ou belges, en général. Aujourd’hui, les programmateurs de festivals souhaitent aller en ce sens. Mais, il est vrai, que ce n’est pas facile à concilier.

Pour terminer quels sont vos projets ? Avez-vous l’intention d’enregistrer un nouvel elpee ?

Pas vraiment ! Nous n’avons aucun plan, nous vivons plutôt au jour le jour, comme à nos débuts. Mais, nous sommes sollicités, je dois l’avouer. Nous avons sorti deux nouveaux titres et un troisième est en préparation. L’idée était de pouvoir se produire dans quelques festivals cet été. Comme nous l’avions signalé un peu plus tôt, nous avons pas mal tourné en France dans le passé, le public français serait désireux de nous revoir. Très honnêtement, aussi longtemps que l’envie et le plaisir y sont, on continue. Mais plus question de bourlinguer durant des centaines de kilomètres dans un van. On pourrait imaginer y consacrer quelques dates, afin de revoir quelques amis, par exemple, mais rien de concret pour l’instant. Après la saison d’été, nous avons encore quelques concerts sur le feu. Mais dans un an, je suis incapable de te dire si nous serons toujours là.

Les artistes français déclarent souvent que le public belge est le meilleur. Je me demande si le public français est aussi réceptif à votre égard que nous pouvons l’être…

Nous n’y sommes pas encore retournés ! Ce sont essentiellement les programmateurs de l'époque qui aimeraient nous y faire jouer. Nous devons y avoir accompli quelques 200 à 300 concerts et nous y comptons donc quelques fans. Justement, notre label est français (NDR : Naïve). Lorsque nous y serons, on verra si le public est toujours aussi réceptif.

Tropical Fuck Storm

Le chaos organisé…

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Quatuor australien majoritairement féminin, très potes avec leurs prolixes compatriotes de King Gizzard and the Lizard Wizard, Tropical Fuck Storm est moins fécond. Et pour cause, « Fairyland Codex » constitue ‘seulement son cinquième opus en neuf ans d'existence.

Un disque au sein duquel figurent les ingrédients typiques de son maelstrom musical - indie rock, punk, reggae, jazz et blues - qui semble, pour la circonstance, naviguer dans l’œil plus calme du cyclone. Un elpee ‘presque’ apaisé donc, au chaos apparemment plus structuré, dont nous parle le seul membre masculin : le guitariste et chanteur Gareth Liddiard.

Qu’évoque la chanson « Joe Meek Will Inherit The Earth » dont le refrain est ‘Charity Begins At Home’ ?

Ce titre possède des références bibliques, à l’Apocalypse, au Livre de la Révélation, à l’agneau aux sept yeux et sept cornes…

Tout le monde manifeste aujourd’hui, que ce soit le 6 janvier en Amérique dans le cas de la droite extrême, voire des ‘black blocs’, pour la gauche radicale, toujours dans une atmosphère apocalyptique. Tous se comportent comme des moines-guerriers, prêts à combattre. 

Cette chanson proclame que le chemin vers l’enfer est pavé de bonnes intentions, chacun défendant une vision utopique de la société, à partir d’un point de vue particulier…

Mais, finalement, nous avons juste tenté d’écrire une chanson qui ressemble au « Smooth Operator » de Sade. Y a-t-il un meilleur sujet pour se référer à l’apocalypse (rires… jaunes) ?

Quelle est la signification de « Dunning Kruger’s Loser Cruiser », single qui figure sur cet elpee ?

‘A loser cruiser’, c'est un mot d'argot australien pour désigner un bus... C'est une supplique pour se procurer un peu de solitude, dans une société où désormais tout est public dans l'existence.

Votre portefeuille est sur votre téléphone, tout comme votre identité. Le monde vous scrute. Cette chanson exprime le souhait d'être oublié, ce qui est désormais un luxe. Juste être un ‘non-existant’ et ne pas être jugé.

Être ‘down under’ vous permet-il d’accomplir des acte renversés et renversants, lorsqu’on a la tête en bas (head over heels) ?

(Il rit) Oui, jusqu'à un certain point. Il existe une excellente citation de Tom Waits relative à la création musicale. Il recommande à peu près ceci : ‘Ce que tu fais doit être unique et, pour y parvenir, apprends d'abord à voler. Ensuite, apprends à voler à l'envers !’

Notre musique sonne un peu comme celle de Tom Waits ou Captain Beefheart, voire, dans un autre style comme celle des B-52's.

Par ailleurs, vu que nous vivons en Australie, nous sommes éloignés de tout. A Bruxelles ou Paris, vous êtes dans le monde, contrairement à nous. Nous n'allions pas assister aux concerts der Stan Getz, des Rolling Stones, des Beatles ou du Led Zeppelin...

Nous ne nous nourrissons de rien et sommes forcés de nous alimenter nous-mêmes. On peut se sentir frustrés d'être ainsi éloigné de tout ; puis, dépasser son désespoir en réalisant que l'on peut tout se permettre, y compris les approches musicales les plus extravagantes...

Ce que vous proposez est une sorte de chaos organisé ?

Le meilleur des chaos, parce que nous le plaçons dans une structure, comme on insère une photo dans un cadre. Nous mettons ce chaos au milieu du rythme de la charpente d'une chanson pop. Elle se transforme en quelque chose d’intéressant, intégrant de la folie et du... chaos. De la même manière que Sade peut adopter des airs suaves comme « Smooth Operator » ... (rires)

Vous paraissez obsédé par Sade.

Nous l'étions en enregistrant ce dernier album, ce qui était assez amusant. Sade est tellement attirante... Il est difficile de l'être à ce point.

Vous pouvez interviewer un large éventail de groupes ou d'artistes, ils seront tous d'accord sur ce point. Si vous interrogez Slash ou d'autres musiciens du style, ils vous répondront à quel point il est difficile d'être extrêmement heavy. Mais ils seront unanimes pour affirmer qu'il est pratiquement impossible d'être aussi attirante que Sade, de l'être à un point qui conduit à un art raffiné.

Plus sérieusement, le cancer du sein de Fiona Kitschin, bassiste et cofondatrice du groupe, a-t-il eu un impact sur votre musique ?

Oui. Si nous avions été plus jeunes, nous l'aurions évoqué dans nos chansons. Mais nous nous sommes retrouvés dans l'urgence ; nous avons pris beaucoup de temps pour nous occuper de Fiona, de son traitement. Et le temps est l'essence même, puisqu'il n'est pas infini.

C'était vraiment chiant, parce que nous sortions à peine de la pandémie. Nous avions ce nouveau projet Tropical Fuck Storm dans lequel nous voulions totalement nous impliquer, tourner après la COVID, profiter du bon temps... Bref, être actifs !

Le cancer de Fiona se déclenche et soudain, nous sommes de retour à la case départ. Et bien entendu, cette tumeur se révèle d'un autre calibre que cette grippe, même si elle était sévère.

Cette maladie a affecté notre production, depuis que nous avions vraiment goûté le moment de jouer en groupe.

Ce nouvel album est d'ailleurs moins foutraque et complexe, plus direct, parce que nous voulions juste prendre nos instruments et profiter d'être tous ensemble. Nous souhaitions donner l'impression d'être en live... prouver que nous étions en vie.

Tropical Fuck Storm est composé de trois filles et un garçon. Qu’est-ce que ça change ?

C'est différent. Les filles sont différentes des garçons dans la manière dont elles communiquent leurs émotions. Elles les affrontent et les expriment plus franchement ; ils les abordent indirectement. Ce qui ne signifie pas que la communication directe et émotionnelle féminine pacifie tout.

D'autre part, les femmes sentent différemment et meilleur que les hommes... mais se droguent autant qu'eux (rires).

Les filles sont de même tout aussi amusantes que les garçons. Leur humour est un peu différent. L’humour des hommes se pratique aux dépens des autres. Pas forcément celui des femmes. Ce qui ne les empêche pas d'être drôles.

Par ailleurs, les filles sortent autant que les mecs...

Finalement, elles sont tout aussi épuisantes et ont autant de mauvaises habitudes... Par exemple, lorsqu'il est préférable d’aller se coucher parce qu'il y a un concert le lendemain, les filles restent debout jusque 4h du mat' à boire et fumer.

Bref, elles sont différentes, mais, au bout du compte... c'est la même chose (rires) !

Tropical Fuck Storm : album « Fairyland Codex » (Fire Records), paru ce 20/06/2025

En concert

Reflektor (Liège) - 4 septembre

Wintercircus (Gand) – 6 septembre

 

Ykons

Il faut instaurer des quotas…

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Alors que la Ville de Soignies met traditionnellement à l’honneur le dernier samedi du mois d’août en organisant son festival gratuit et pluridisciplinaire ‘Août en Eclat ‘, le centre historique de la cité millénaire fondée au VIIème siècle par Vincent Madelgaire (Saint Vincent) accueillait ce 7juin, veille de la Pentecôte, une salve d’artistes de renom, tels que Mentissa, Ykons, DJ Daddy K et l'Orchestre Zénith.

Côté pile, une festivité bon enfant, mais côté face, une météo capricieuse et des trombes d’eau à décourager les plus téméraires, alors que le soleil a laissé apparaître ses plus beaux rayons durant quelques semaines consécutives. Quel dommage !

Avant qu'Ykons ne grimpe sur scène, son leader emblématique Renaud Godart a accordé, pour Musiczine, une interview passionnante, humaniste et jouissive. Des superlatifs qui s’accordent bien au dernier né, « Cloud Nine », un disque qui regorge d’accords pop, qui ne sont pas sans rappeler les heures de gloire de Coldplay et Imagine Dragons.

Un entretien serein où l’on alterne le chaud et le froid en traitant de sujets d’actualité. Il sera question de musique et de quête de dépassement de soi. Sans oublier la médiocrité et la dangerosité des réseaux sociaux, Tribunal du Peuple contemporain, où les bien-pensants et pseudo-philosophes, s’épanchent courageusement de manière totalement anonyme derrière un clavier, portant ici et là, des accusations et jugements éhontés sur ce jeune malheureux garçon de 11 ans, prénommé Fabian, percuté par un véhicule de police dans le parc Elisabeth alors que la vie commençait juste à lui tendre les bras. Il n’avait que 11 ans…

Après avoir connu un succès presque inattendu en gravant « Sequoia Tree » et un premier album en 2019, baptisé « Reflectied », vous avez sorti un nouvel elpee, « Cloud Nine », qui fait la part belle à une production nettement plus aboutie. Le produit est digne des plus grands professionnels. Pourtant, vous avez tous un travail alimentaire. Pourquoi, en Belgique, l’artiste éprouve toutes les difficultés du monde à vivre de sa passion ?

C’est une vaste question ! Il y a 2 axes de réponse. En ce qui me concerne, je n'éprouverais aucune difficulté à vivre de ma passion. Nous avons fait le choix de ne pas prendre de statut d'artiste. Nous étions pourtant dans les critères pour l’adopter. Nous n’avons pas voulu lâcher notre métier. J’insiste sur le fait que ce choix ne se résume pas purement au côté financier. Il est aussi physique, inscrit dans nos tripes. Je souhaitais rester dans le monde de l’enseignement. Cette manière de procéder nous permet d’avoir davantage de liberté. La pression de devoir rentrer de l’argent dans un projet musical se fait moins sentir. Cela nous permet également de nous investir, non seulement dans la production des chansons, mais aussi dans le show. Nous nous sommes entourés d’une ASBL professionnelle et d’une maison d’édition. Les quatre musiciens autour du projet et originaires du plateau de Herve ne sont pas des professionnels en tant que tels. Le seul à revêtir ce qualificatif est Louis, le préposé à la batterie, notre musicien additionnel. Très franchement, nous n’avons aucune amertume par rapport à cette situation. Je pourrais un jour arrêter mon métier de professeur, mais je ne suis pas convaincu que je franchirai le pas. La musique est un milieu où il faut prendre les souvenirs et le bon temps tant qu’il est possible de le faire. Nous avons de la chance et nous en sommes tous conscients.

Le second axe sur lequel j’insisterais est plutôt géographique. La Belgique est un pays excessivement compliqué en termes de défense des artistes, vu son petit territoire, d’une part, mais aussi parce qu’il est partagé entre deux cultures différentes. Les Francophones défendent énormément la francophonie, surtout de la France d’ailleurs. Ykons a pris le parti de chanter dans la langue de Shakespeare et les radios Wallonie-Bruxelles sont moins enclines à passer des artistes anglophones. Pour y parvenir, la solution serait d’imposer des quotas comme au Québec, par exemple. Nous y avons des amis qui restent convaincus que si nous devions nous exporter, nous serions considérés comme professionnels de la chanson. Là-bas, les quotas sont fixés à 30% d’artistes québécois sur les radios locales.

Le nouveau long playing est construit autour de Julien Joris et Benoît Leclercq, le duo pop Delta. Un choix plutôt iconoclaste sachant que la signature Ykons est assez éloignée de la chanson française qui a propulsé Delta sur le devant de la scène. Quelles sont les raisons de ce choix ?

A chaque nouvelle sortie, nous travaillons jusqu’à atteindre la perfection. Depuis maintenant trois albums, nous avons des producteurs spécifiques afin d’obtenir la couleur que nous recherchons. Pour cet opus, nous avons réalisé un test avec Delta, comme auprès d’autres producteurs d’ailleurs, et cela s’est très rapidement avéré d’une fluidité exceptionnelle.

Le groupe s’est dissout aujourd’hui, chacun menant sa barque de manière individuelle. Le binôme a eu cette faculté de se mettre au service de la formation et de sa direction. Je pense que tous deux possèdent encore cette capacité. Les influences d'Ykons et de Delta convergent. Ils sont très anglophones dans ce qu’ils écoutent. Ce qui nous a donc beaucoup aidé. Il faut savoir que lorsque nous arrivons en studio, on amène toujours ce que l’on appelle dans le jargon, un titre de direction. Ce qui permet de se fixer une ligne artistique. Cette collaboration a été formidable, nous parlions le même langage musical. L’album a été bouclé en moins de 10 mois, ce qui est assez rapide, sachant que nous ne nous voyions qu’une seule fois semaine, voire deux fois par mois lorsque nous le pouvions. Un bonheur absolu que de travailler en compagnie de Ben et Jul.

Souvent les artistes construisent leurs chansons à partir d’une colonne vertébrale, d’une thématique centrale. Ici, les sujets touchent au quotidien…

Nous voulions que cet album soit construit autour des sentiments et ce qui fait que nous sommes des êtres humains.

A t’entendre, on sent le travail d’introspection du gars qui traverse la quarantaine…

Exactement, c'est parfaitement ça ! A quarante ans, tu te rends compte qu'il y a des choses à côté desquelles tu es passé et si tu le pouvais, tu agirais différemment. Et à contrario, il y a des choses sur lesquelles tu as bien fait de mordre dedans, de pleurer à chaudes larmes ou encore, de dire aux gens un ‘je t’aime’, au bon moment. Ce sont des phases que nous avons tous explorées. Nous avons connu des séparations, pire encore des deuils dans nos familles. Mais aussi, de très beaux événements. Nos émotions ont donc été à la fois très diverses et antinomiques. Il fallait que nous puissions les exorciser à travers des chansons. Je pense notamment à « The Last Call », une compo dans laquelle on dit au revoir aux personnes que l’on a aimées et que l’on a perdues, que ce soit sur le plan amical ou amoureux. C’est un disque porteur d’espoir aussi, à l’instar de titres comme « New State of Mine » ou encore « Open Eyes » qui plébiscitent l’amitié sur ce qu’elle a de plus beau.

« The Last Call » justement est un plaidoyer pour ‘faire tomber les masques’ et (re)devenir soi-même. Avoir une opinion ou un talent expose énormément aujourd’hui. Il en faut du courage pour cesser de se fondre dans la vindicte bien-pensante et (re)devenir singulier ?

Cette chanson incite à se regarder tel que l’on est, peu importe comment les autres vous perçoivent. Il faut y voir une notion plus large, de l’humiliation des enfants au sein des établissements scolaires au danger des réseaux sociaux. Ce sont des thématiques qui résonnent en nous différemment, une fois devenu parents.

« New State of Mind » évoque le regard que l’on porte autour de soi. Quel est ton sentiment personnel sur le sujet ? Comment perçois-tu le monde qui t’entoure ?

Très franchement, je suis anxieux, inquiet et désabusé à la fois, de la déshumanisation du monde actuel. Et la direction prise par la société mondiale me fait excessivement peur. On finit par ne plus être humain et on pense uniquement en termes de sécurité et de bien-être individuel. On réfléchit à court terme, on consomme de manière frénétique et on crache son venin à tire-larigot. Il y a à peine quelques jours encore, un gamin de 11 ans est mort pour avoir circulé sur une trottinette. Et une frange de la population se demande encore aujourd’hui si le geste de ce garçon était ou non fondé. Non, je suis désolé, un gamin ne doit pas mourir pas à 11 ans, peu importe la raison, peu importe le pourquoi.

Les réseaux sociaux et médias finissent par nous faire porter des œillères. Ça me fait vraiment flipper. J’ai moi-même des enfants et je crains de perdre ce côté humain. Très honnêtement, je ne crois pas qu’on l’on aurait eu ce genre de considération, il y a encore seulement quinze ans d’ici. On se serait probablement offusqué. Aujourd’hui, on finit par faire croire que ce garçon est fautif parce qu’il ne s’est pas arrêté en voyant arriver la voiture de la police. Mais, c’est juste un gamin, putain. Il a pris peur à la vue des uniformes. Qui n’a pas fait de conneries étant plus jeunes ? Je trafiquais ma mobylette, sans que mes parents ne le sachent. Ce n’était pas leur faute, uniquement la mienne. Je suis désolé, mais on ne meurt pas pour ça ! Je le redis haut et fort on ne meurt pas pour ça ! Et je n'arrive pas à comprendre comment certains peuvent encore essayer de placer cet événement dans un contexte. Il n’y a pas de contexte ! Un gosse est mort, point barre !

Je suis d’accord avec toi, les réseaux sociaux sont maintenant devenus le Tribunal du Peuple. Tu abordes cette thématique dans « Dirty Lies ». Pourtant, si un groupe souhaite devenir médiatiquement plus présent, il doit notamment utiliser ces canaux. Comment abordes-tu cette nouvelle politique face au danger qu’elle représente ?

La critique ne nous effraie pas. Nous ne sommes pas des vedettes, juste des mecs qui aiment faire de la musique. Si certains nous suivent et aiment notre production, pour d’autres, nous sommes d’illustres inconnus. Notre statut actuel nous convient donc parfaitement. Pour ce qui concerne les réseaux sociaux en particulier, nous avons décidé de n’être que ce que nous sommes en vrai. Si des gens s’amusent à critiquer nos choix, je n’en ai rien à secouer. Libre à chacun de faire ce qu’il veut. Les gens n’apprécient pas ma casquette où mon corps parce que je réfute la culture du ‘body summer’, je m’en fous. Et si la critique ne touche pas un choix précis, ça me touche encore moins. Si tu ne nous aimes pas, crache ton venin, on ne te prendra pas en considération. On ne s’intéressera qu’aux personnes qui nous veulent du bien. Enfin, pour ceux qui portent des critiques sur notre travail tout en nous souhaitant du bien, nous les écouterons. Il faut être attentif aux messages qu’ils nous transmettent.

On sent chez vous une certaine filiation avec le meilleur des hymnes pop rock anglo-saxons. De qui Ykons pourrait être est le digne successeur ?

Je ne pense pas que l’on puisse se targuer d’être le digne successeur de qui que ce soit. Nous n’avons pas le feu sacré pour, de toute façon. On ne réinvente pas la musique et nous n’avons d’ailleurs pas cette prétention. Cependant, nous avons toujours mis un point d’honneur à donner le meilleur de nous-mêmes. Tu sais, je ne suis pas anglophone. Mais j’ai fait tout ce qui était possible pour m’améliorer. Nous voulions que les gens aient la sensation que nous ne sommes pas un groupe belge. Parmi les groupes qui nous fascinent, je citerais Coldplay, Imagine Dragons ou encore The Boxer Rebellion. On cherche à aller aussi loin que possible dans le travail du son, des textes et des valeurs véhiculées. C’est la culture du groupe.

Demain 8 juin, vous vous produirez au sein de l’hémicycle du Cirque Royal de Bruxelles, une sacrée consécration. On est loin de vos premières répétitions. Quel regard portes-tu sur ton parcours et celui d'Ykons ?

Nous avons toujours rêvé de jouer en acoustique au milieu du public. Nous attendions juste le moment idéal pour nous faire plaisir. Et demain, ce sera chose faite ! Confidence pour confidence, je vais préparer une surprise, y compris pour les membres du groupe. Gratte en main, je vais retracer, au travers d’une chanson, toutes les étapes importantes depuis la formation en 2009, date clé où l’envie de faire de la musique s’est fait sentir. Les moments magiques, mais aussi compliqués, seront passés en revue. Au Cirque Royal, point d’orgue de cette belle histoire.

La botte secrète d'Ykons reste la scène. Les concerts sont toujours énergiques, théâtralisés, stylisés.  Est-ce que cet opus a-t-il été taillé spécifiquement pour le live ?

Avant de s’intituler Ykons, nous avions enregistré un album où nous utilisions nos chansons live et les enregistrions telles quelles. Nous avons été très déçus du résultat. Que pouvions-nous apporter de plus en live, compte tenu du fait qu’il s’agissait déjà de version ‘concert’ ?

Nous devions apprendre de nos erreurs. Aujourd’hui, les morceaux sont écrits de manière à pouvoir les adapter au mieux pour le live. L’idée est que l’auditeur puisse trouver cette sensation de plénitude lorsqu’il est seul chez lui dans son canapé à écouter Spotify. Et lorsque nous nous produisons en concert, l’auditeur doit pouvoir venir écouter autre chose qu’un disque. Il faut du spectacle. Les groupes qui nous ont marqué ont travaillé de cette manière. Personnellement, je ne vais pas assister à un concert pour entendre à l’identique ce qui sur trouve sur le disque et dans des conditions d’écoute plus difficiles. J’aime lorsque l’artiste prend des risques. Il s’agit de la culture que nous nous efforçons de suivre depuis « Reflected », notre premier album studio.

Je me souviens spécifiquement du set lors du festival ‘Les Gens d’Ere’ en 2024, contrarié par des problèmes techniques auxquels artistes, techniciens et public ont dû faire face. Pourtant, ce concert d’Ykons restera, à mon sens, l’un des meilleurs, la fluidité s’avérant, de plus en plus, une des forces vives du groupe. Quels souvenirs en gardes-tu ?

C’est un peu technique. Il y a des liaisons entre les tables de retour et les tables de façade. On utilise une RJ45. Les tables utilisées sur le site supportaient une RJ45 de 90 mètres. Et là, on a utilisé une RJ45 de 100 mètres avec un raccord de 20 mètres. Il y avait donc au total 120 mètres, soit 30 mètres de trop. Conséquence, il y avait des pertes de sons dans la façade. Personnellement, j’aime ce genre de défi.

Confidence pour confidence, je ne vous ai pas trouvé particulièrement stressé par la situation…

Il m’en faut beaucoup pour m’ébranler. Ce comportement doit venir de mon passé de DJ que j’ai exercé durant des années. Je devais aller au contact du public. Lors de ce concert, il était de mon devoir de faire vivre au public un aussi bon moment que celui que je vivais. C'était une expérience sympa en tout cas.

La Ville de Soignies a la particularité d’offrir un festival gratuit fin août baptisé ‘Août en Eclat’ qui dépend essentiellement des subsides alloués au Centre culturel notamment. Qu’on le veuille ou non, la culture est politique. Pourtant, les artistes dénoncent depuis toujours les injustices, les abus de pouvoir et les dérives d’un système dont il profite. Comment réconcilier les attentes du monde culturel au sens large et celles du politique ?

Le politique doit comprendre que les artistes ont besoin d'exister, notamment par la défense dans les médias en général et en radio en particulier. Il faudrait davantage de visibilité sur les médias de grande envergure comme la RTBF, là où on devient forcément bankable (qui rapporte de l'argent). Les organisateurs éprouvent aujourd’hui toutes les difficultés du monde à mettre sur pied quoi que ce soit. Certains festivals font faillite parce qu’ils proposent notamment des artistes français aux cachets mirobolants, les artistes belges sont pourtant moins onéreux. Nous avons réalisé un record aux Francofolies de Spa l’année dernière. Nous avons joué devant un parterre de plus de 20 000 festivaliers. Pascal Obispo et Patrick Bruel, qui ont suivi, en ont drainé près de la moitié seulement. Notre cachet était pourtant 10 fois moindre que ces deux artistes, ce qui est tout à fait normal. Nous n’avons pas la même carrière que ces monstres sacrés de la chanson française. Mais peu importe, nous étions dans l’arène d’un festival qui nous a vu grandir. On a fait un ‘game’ de fou et les gens en ont pris plein la tronche, c’est ce qui compte le plus. On a prouvé ce jour-là que les petits Belges pouvaient sortir du lot. Dire que le pays regorge de talents qui restent souvent dans l’ombre, la politique se résumant à programmer uniquement les artistes issus des majors. Je reste convaincu que pour contrer ce phénomène, il faut instaurer des quotas.

Si « Sequoia Tree » vous a propulsé dans les charts, cette chanson a aussi servi d’emblème au personnel hospitalier lors de la pandémie, dans une nouvelle version acoustique, accompagné d'un clip tourné au sein du CHR de Verviers. Alors que la situation du secteur hospitalier n’a pas évolué d’un iota depuis, voire s’est dégradée, l’engouement à leur encontre a cessé tant au niveau de la population que vis-à-vis des artistes engagés. Comment expliquer cette défection ?

Tu es vachement bien renseigné ! Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un désintérêt. Les gens baignent dans des tracas au quotidien. Tout le monde est aujourd’hui acculé. Durant les 30 glorieuses, la plupart des travailleurs étaient pénards en assurant leur petit boulot.

Les ouvriers possédaient une maison, une voiture et partaient en vacances. La donne est très différente maintenant. Il y a aujourd’hui une sorte de repli. On oublie que les gens sont là et qu’ils exercent un travail de fou. La solidarité s’est manifestée essentiellement lors des deux premières vagues de la pandémie COVID. Quand la troisième vague est arrivée, on sentait déjà que ça partait en sucette. Et puis, lors de la quatrième, le mode open-bar était activé, personne n’en pouvait plus. Je crois que le peuple a développé cette capacité d’oubli. Je suis concerné à titre personnel, mon épouse étant infirmière. Lorsque nous étions tous chez nous, nous n’avions que cette problématique pour centre d’intérêt. Depuis, la vie a repris son petit bonhomme de chemin, chacun devant gérer des dizaines de problèmes différents. Les gens s’énervent, crient, s’engueulent, mais j’ai l’impression que cette énergie n’est pas toujours dirigée à bon escient. L’humain est ainsi fait. Si je devais faire un constat, je dirais que nous devenons de moins en moins humains et de plus en plus égoïstes. Je ne suis pas certain que l’on puisse encore se battre les uns pour les autres. Ça me désole. Vraiment.

Vous êtes originaires du pays de Herve, une ville francophone de Belgique située en Région wallonne, dans la province de Liège. La Ville de Liège s’est portée candidate au Réseau des Villes Créatives de l’UNESCO, dans le domaine de la musique. Soutenue par plusieurs acteurs culturels, cette démarche fait suite aux travaux du GRE-Liège et à la feuille de route ‘Liège, cap 2030 !’ qui identifie l'opportunité de référencer positivement la cité en obtenant des labels de reconnaissance dans des domaines d'excellence. Quel est ton propos sur la question ?

Je trouve cette démarche extraordinaire ! Enfin ! La culture est omniprésente en Belgique, mais la Ville de Liège jouit d’un vivier important. Et j’insiste sur la sémantique, la culture ne s’arrêtant pas à la musique. Nous avons cette possibilité de travailler en collaboration avec des artistes incroyables, qu'ils soient plasticiens, dans le monde du théâtre, dans le monde des marionnettes, de l'animation, de la création ou encore du graphisme. C’est hallucinant. On n’a même pas besoin de sortir de notre patelin pour dénicher des partenaires. A titre anecdotique, on a tourné nos premiers clips dans les fagnes avec des mecs qui venaient de notre village. Lorsque la chanson « Redlight », a été traduite en vidéo, certains l’ont diffusée en Suède car ils imaginaient qu’il s’agissait d’un clip suédois. Nous avons collaboré avec Noir Artist ou encore Harry Fayt, qui jouissent d’une aura internationale. La Ville de Liège n’a pas à rougir de son ouverture sur le monde. Il existe une appétence de la culture inscrite à même le sol. Je crois que le côté ramassé et industriel y est pour quelque chose. Les gens sont dans le gris et pour sortir de cette grisaille, ils sont obligés de ramener de la couleur. Tu sais que même Benoit Poelvoorde, pourtant namurois, disait à propos de Liège : ‘Tu arrives à Liège, après un quart d'heure, t’as 4 copains’.

Le peuple est connu pour être sympa. Mais évidemment, il y a quelques cons, sinon ce serait vraiment ‘the place to be’. Et nous sommes d’autant plus fiers que nous sommes originaires du plateau de Herve, un endroit qui compte plus de vaches que d'habitants. Il y a une lumière un peu différente.

Un long playing est en préparation et devrait voir le jour fin 2026. En exclusivité, pourrais-tu m’en toucher un mot ?

Incroyable, d’où détiens-tu cette information ? Tes renseignements sont exacts ! Depuis la sortie de « Cloud Nine », nous n’avons jamais cessé d’écrire. Dès qu’on le pouvait, nous nous réunissions à quatre, autour d’instruments. Et on s’est vite rendu compte, il y a environ deux mois, que nous avions suffisamment de matière que pour sortir un nouvel album. Il aura une couleur encore particulière. On va tester des styles différents. C’est la première fois que nous nous permettons ce genre d’écart par rapport à la ligne de conduite originelle d’Ykons. Nous avons déjà contacté d’autres artistes, dont Ozya. Nous avons un excellent feeling, nous sommes devenus amoureux l’un de l’autre en quelque sorte. Après l’Eurovision, elle sera connue mondialement. Nous sommes aussi en contact avec Saule pour une compo en français. J’ignore encore quelle sera la couleur finale de l’album et s’il y aura une ou plusieurs chansons en français, mais nous mettons un point d’orgue à ce qu’il garde les sonorité d’Ykons. Quoi qu’il en soit, ce ne sera que du bonheur. On va pouvoir retourner en studio calmement et prendre le temps. Nous disposons de 27 chansons. Certaines sont parfois dans un état très épuré guitare-voix. Et si à ce stade, si elle est accrocheuse, c’est qu’elle a du potentiel.

Mais, dis-moi, avec autant de matière première, vous pourriez vous permettre de sortir un double disque ?

Oui, on pourrait. Mais pour concrétiser un tel projet, il faudrait des finances et comme nous en parlions justement quelques minutes plus tôt, nous sommes en Belgique, il faut rester pragmatique.

 

 

Lemon Straw

Quel est le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles aux artistes ?

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Originaire de Frameries, près de Mons, Giani Sabia a travaillé cinq ans en usine avant de tout quitter pour s'installer en Angleterre, puis aux États-Unis. C'est là qu'il a commencé à composer et à écrire ses premières chansons. De retour en Belgique, il a fondé le groupe Lemon Straw (NDR : le patronyme se réfère à la paille (straw) qu’il servait aux clients à Londres & Lemon, petit clin d’œil à Lennon (John Lennon)). Giani travaillait pour une femme à New York juste à côté d’où il vivait etá où il a été Assassiné. A son retour, avec Boris Iori et Renaud Lhoes le groupe sort son premier Ep autoproduit, en 2007, et a préféré prendre son temps pour composer et se produire sur de petites scènes en Belgique francophone. Depuis, Lemon Straw a sorti quatre albums studio, dont le dernier, « Jump », est paru en Février 2025.

Avant son concert accordé au Zik-Zak d’Ittre, Giani a accordé une interview à Musiczine.

Quel est le line up du groupe aujourd’hui ?

Boris se charge de la lap steel et de l’harmonica, Grégory Chainis de la basse et Martin Moreau de la batterie. J’écris, compose et me consacre à la guitare et au piano.

La formation actuelle existe depuis maintenant sept ans. Il y a eu des portes qui se sont ouvertes ou fermées, des coups de gueule, des changements de musiciens, mais globalement, le line-up est stable depuis 2018 et l’énergie qui circule entre notre nous est très cool. Voilà un peu pour l'équipe.

Le quatrième opus est considéré, en général, comme celui de la maturité. C’est le cas de « Jump », paru en Février. Tu confirmes ?

Oui, c’est vrai qu’on dit souvent du quatrième album, c’est celui de la maturité… Mais perso je crois que chaque album est un peu celui de la maturité, parce que tu évolues tout le temps. Chaque année, tu prends de l’âge, tu vois les choses différemment, tu t’assagis - enfin normalement - et tu te remets en question.

Je ne dirais pas que « Jump », c’est ‘l’album de la maturité’, mais plutôt qu’il fait un pas dans cette direction. Disons qu’il est moins immature. Je ne prétends pas être super mature aujourd’hui, mais j’apprends tous les jours. 

Il symbolise ce processus : sortir de sa zone de confort, faire des choix, renoncer à certaines choses, aller vers l’inconnu… Se mettre un peu en danger, mais avec l’idée d’évoluer, de passer à une autre étape.

Chaque chanson raconte une petite histoire. Tu en avais causé lors de ton showcase, à Silly, chez Charles. Peux-tu nous en dire davantage ?

Ouais, écoute, tu veux que j'en choisisse une en particulier ? « Mystery train » évoque la fin d'une ancienne relation. Il y a toujours une victime quand l’un des deux part. Si vous n’êtes pas d’accord tous les deux, l’autre se sent toujours comme victime. Tu peux avoir l’impression que, même si tu expliques tes arguments, ce n’est pas réciproque. Et puis un jour, tu rencontres quelqu’un de totalement différent, qui t’ouvre au monde d’une autre manière.

Au début, tu ne comprends pas trop ce qu’elle te dit, parce que tu sors de ta zone de confort. Mais plus le temps passe - et c’est ça qu’on retrouve dans cette chanson - plus tu te rends compte que tu es dans un wagon où tu rencontres des gens qui changent complètement ta destination.

Le trajet que tu avais prévu au départ, le billet que tu avais acheté pour aller quelque part, et bien tu réalises que ce n’est pas du tout là que tu vas finir. Et ce qui est beau, c’est ça : c’est la richesse de ces rencontres, de ces personnes plus ouvertes que toi, qui te transforment. C’est un des thèmes abordés dans les paroles…

Une autre évoque le film ‘Dont Look up’ avec Leonardo Di Caprio au sujet d’une comète qui va détruire la terre, C’est tellement intéressant que j’ai eu envie d’écrire. 

Et qu’est-ce que je pourrais dire d’autre ? Alors, j’ai aussi écrit « Home », en hommage à la musique, pour ce qu’elle nous apporte en tant que musiciens, pour l’émotion qu’elle nous procure.

« Broken Window », c’est une chanson sur le temps, sur l’importance du temps. Elle m’a été inspirée par un pote qui possède une Rolex, mais qui n’a jamais le temps. Donc je me suis dit : à quoi bon avoir une Rolex si tu n’as jamais le temps ?

Quelle est l’influence des Beatles sur ta musique ?

Les Beatles, à la base, sont dans mon ADN. Mais pour la musique, je suis incapable d’expliquer pourquoi tel groupe ou artiste m’a influencé. Parce que tout se mélange, même inconsciemment. J’adore Led Zeppelin. Je ne suis pas un grand guitariste, mais il m’a beaucoup marqué. Les Beatles, c’est le groupe que je respecte le plus. J’aime beaucoup The Police, aussi. Les formations britanniques, en général, dont Radiohead et Oasis. J’apprécie beaucoup la touche mélodique ‘oasisienne’. La pop et le folk, en général. Et puis Fontaine DC, Mais aussi ces bands et ces artistes qui affichaient un côté kitsch, au cours des 80s, comme Rick Astley ou a-ah. C’est un peu varié.

Qu’est-ce que tu écoutes aujourd’hui ?

Pour l’instant, un peu Elton John, le Smile de Thom Yorke. L’album est super ! IDLES également. C’est Greg qui m’en a parlé. Et bien sûr, Fontaine DC. Je découvre aussi des artistes, parfois, à la télévision, parce qu’il n’y a pas forcément tout le monde (NDR : sur les plateformes) mais j’écoute en tout cas, enfin j’essaie d’écouter. J’ai mes phases : il y a des moments où je n’écoute pas de musique, et puis des moments où j’écoute plein de trucs. J’ai des amis qui me conseillent aussi.

As-tu l’intention de tourner à l’étranger ? Et notamment en Europe ?

Perso, j’aimerais bien, parce qu’on est bien écouté en Europe, même aux States, en streaming, sur Spotify. Mais après, c’est toujours le même problème : tu peux te produire en Europe, dans un club, devant une centaine de personnes, ce qui est déjà cool. Mais il faut que ce soit rentable, et que tu fasses plusieurs dates à la suite. Tu peux monter sur scène devant 100 spectateurs, mais ce n’est pas toujours très rentable pour l’organisateur aussi. 

Les subsides en Wallonie, c’est vraiment la mort. C’est zéro. Hormis la WBI, un organisme international qui fait bien son job, franchement, quel est le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles aux artistes pop ? Je cherche encore. 

À l'heure actuelle, est-ce que tu vis entièrement ta musique ?

Oui, depuis 4 ans, J’en vis, et comme je suis producteur, auteur, compositeur, j’ai des droits : le droit de producteur, mes droits d’édition… On n’est plus hébergés par un label aujourd’hui. Donc j’ai un peu toutes les casquettes, mais j’ai aussi pris les risques. En outre, j’ai un statut d’artiste.

Ouais, ce n’est pas évident. Je trouve que le statut d’artiste a été correctement établi. 

Giani le Borain de Frameries qui s’est expatrié aux États-Unis… Pas déçu de ton séjour ? Tu as tout quitté pour essayer autre chose ? 

Ouais, au départ, c’était surtout pour rencontrer un nouveau monde, apprendre la langue. En même temps, c’est l’histoire de ma vie, c’est ce qui m’inspire : essayer toujours d’avancer, de changer les choses, de découvrir de nouveaux univers, d’évoluer pour, un jour, arriver à être vraiment soi-même, à s’accomplir pleinement.

Mais c’est vrai qu’à l’époque, je m’étais fixé le défi de partir avec 1 700 euros. Trois mois. À New York, tu ne tiens pas un mois, mais je m’étais dit que je devais tenter l’expérience. Et j’ai presque réussi.

Pixies

Je n'écoute pas beaucoup les nouvelles musiques...

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Groupe incandescent et incontournable du rock alternatif de la fin des années 80, les Pixies se sont séparés en 1993, chaque membre embrassant des projets annexes plus ou moins réussis. Le quatuor se reforme dix ans après, tourne, tourne, tourne… et finit par enregistrer un nouvel album en 2013 ! Moment choisi par Kim Deal, la bassiste originelle, pour quitter le navire, remplacée rapidement par Paz Lenchantin.

Une autre décennie et trois disques dispensables plus tard, cette dernière prend, à son tour, congé du band pour laisser la place à Emma Richardson (des injustement sous-estimés Band of Skulls) qui apporte fraîcheur et inspiration. Elle parvient presque à faire oublier Kim Deal sur « The Night The Zombie Came », dernier LP du band, paru fin de l'année dernière.

Co-fondateur du groupe, le guitariste Joe Santiago, qui fait souvent merveille sur ce dernier disque dont l'inspiration et la spontanéité frôlent celles de la première période des Pixies, évoque l'arrivée de cette nouvelle bassiste, l'importance de son jeu de guitare au sein du line up, David Lynch et ses propres origines… philippines.

Avez-vous recruté Emma Richardson parce que sa voix ressemblait un peu à celle de Kim Deal ?

Emma et Kim possèdent des caractéristiques vocales distinctes. Ainsi la voix d'Emma est un peu plus basse. Mais nous avions notre petite liste d'exigences quand nous l'avons auditionnée ; et elle a parfaitement répondu à nos attentes (il sourit).

Comme elle est anglaise plutôt qu'américaine, cette situation change-t-elle la donne ?

L'éloignement n'a jamais été un problème pour nous. Charles (le vrai prénom de Frank Black, leader du groupe) vit sur la côte Est, David (Lovering le batteur) dans le Massachusetts, et pour ma part j'habite en Californie.

Le fait qu'elle soit anglaise ne pose par ailleurs aucune difficulté. D'ailleurs, notre crew et même notre manager sont britanniques.

Pourquoi avez-vous toujours été plus populaire en Europe qu'en Amérique ?

Je n'en ai aucune idée ! L'Europe a tout simplement meilleur goût (il rit).

Sur « Ernest Evans », vos sonorités de guitare réalisent la fusion entre celles des Shadows et des Ramones...

Les guitares dont je joue sur ce morceau sont influencées par le rockabilly.

Pourtant, sur « Primrose », elle résonne exactement comme celle de Hank B. Marvin, le guitariste légendaire des Shadows...

En musique, on produit des sons mais sans jamais vraiment avoir conscience de rivaliser avec qui que ce soit.

Vos interventions à la guitare paraissent essentielles, en particulier sur cet elpee...

En effet. Beaucoup de place m’est réservée sur un titre comme « Primrose », par exemple. En tout cas, j'espère me différencier. L'objectif est de le réaliser sans me mettre en avant pour autant être entendu ; et en même temps ne pas trop l'être et apparaître différent (il rit).

« Ernest Evans » est une chanson sur laquelle votre intervention se révèle également déterminante...

Le morceau évoque la figure de Chubby Checker, dont le vrai nom était Ernest Evans. J'ai tenté de jouer de la guitare comme si c'était un twist... d'où le résultat (il sourit).

« The Night The Zombies Came » me rappelle la première période du groupe, avant sa reformation...

Il y a des parallèles, mais c'est si loin ! On sent cependant une évolution, à laquelle on doit s'attendre sur tout nouvel album...

Comment fonctionne l’écriture des morceaux ? Frank Black compose-t-il seul pour ensuite proposer ses maquettes au reste de la formation ou bien composez-vous ensemble ?

C'est un mix des deux. Frank compose principalement, et nous invite à écouter un résultat pas totalement étoffé... mais presque.

Quels sont vos héritiers ?

Nirvana ou les Smashing Pumpkins, mais ils ont cuisiné cet héritage à leur propre sauce. Même Radiohead affirme avoir été influencé par les Pixies. Nous les incitions simplement à être différents.  La preuve, c’est qu'ils ne nous ressemblent quasiment pas.

Et parmi les combos plus récents ?

Je n'écoute pas beaucoup les nouvelles musiques. 

Même pas Kim Deal, une ‘nouvelle artiste’ qui vient de sortir son premier long playing solo ?

(Il rit) Non. J'écoute beaucoup d'ambient, notamment le groupe allemand Cluster, qui proposait du krautrock, à l'instar de Tangerine Dream ou Kraftwerk.

David Lynch, qui est décédé il y a quelques semaines, a exercé une grande influence sur les Pixies, notamment au niveau des paroles...

Surtout sur Frank qui est très marqué par le surréalisme.

Vous partagez cette passion ?

J'aime les films étranges de Lynch. Nous reprenons d'ailleurs régulièrement en concert l'une de ses chansons, « In Heaven (Lady in the Radiator) », tirée de son premier film ‘Eraserhead’.

Vous êtes originaire des Philippines.  Quelle est l'influence musicale de votre pays natal sur votre style et sur votre approche de la musique ?

Ce trille à la guitare qui est un peu ma signature est sans doute dû à une influence espagnole, héritée de la colonisation du pays.

La seule chose dont je me souviens vraiment à propos des Philippines, que j'ai quittées à 7 ans lors de l'instauration de la loi martiale par Marcos, c'est que la culture musicale y était très prégnante. Les Philippins chantaient constamment. On entendait les chansons des Beatles partout. Lorsqu'ils se sont séparés, les Philippines étaient quasiment en deuil...

En concert le 26 avril à la Lotto Arena d'Anvers.

Pixies : « The Night The Zombies Came » (BMG rights) – 25/10/2024

Heather Nova

Nettoyer, c'est guérir, non ?

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A l'instar de son nouvel album, la musique d'Heather Nova lui ressemble : elle parait intemporelle.

Treizième elpee en trente ans de carrière pour Heather Nova, sirène (le titre de l'un de ses albums) bermudienne sur qui le temps semble avoir aussi peu de prise que la mer sur le sable. Cette perle, titre de son disque le plus célébré, qui navigue entre rock alternatif, pop dépouillée et références folk indie, remet du souffle dans ses compositions grâce à « Breath And Air », après un long playing de reprises, paru il y a trois ans. Sa voix éthérée qui évoque Kate Bush et Joan Baez, deux de ses héroïnes de jeunesse tout comme Patti Smith, fait chalouper des compositions fluides pour ne pas dire d'une limpidité forcément... caribéenne.

De quoi traite la première plage du nouvel elpee, « Hey Poseidon », et pourquoi introduit-elle l’œuvre ?

Je vis aux Bermudes et, pour la première fois depuis très longtemps, j'ai effectué de la voile en famille durant deux semaines. Ayant grandi sur un voilier, cette croisière m'a, en quelque sorte, redonné le sentiment d'être libre. Au fil de l'âge, nous avons tendance à être coincés dans nos habitudes et nos schémas de pensée...

Observant l'horizon, cette activité m'a communiqué le sentiment que les limites sont un état d'esprit et que nous pouvons toujours nous en débarrasser.

Puis-je affirmer que votre musique est plus liquide que fluide ?

Cette idée de liquide ou fluide me plaît, car, à mes yeux, il s'agit de la même chose. Elle suggère un flux, et cette musique en est un ; un flux de mélodies, de conscience, de pensées. Quand j'écris une chanson, des choses me viennent à l'esprit et je libère en quelque sorte ces sentiments et ces réflexions.

La musique serait-elle, dès lors, une sorte de catharsis pour vous ?

Oui, elle l'a toujours été depuis que j'ai commencé à écrire et composer. J'avais 12 ans et je vivais sur un petit voilier de 12 mètres au milieu d'une famille de cinq personnes. Je traversais des bouleversements, ces nouvelles émotions qui, à l'adolescence, transforment le corps et l'esprit. J'avais des parents merveilleux, mais avec qui je ne pouvais pas vraiment parler de ces sentiments, car ils s’occupaient des deux autres enfants, plus jeunes. J'ai donc intériorisé toutes ces situations. A cette époque, je m'installais seul sur le pont du bateau avec ma guitare, et toutes mes émotions ressurgissaient sous forme de chansons. C'était ma thérapie et ma catharsis. Et c'est toujours le cas...

J'ai parfois l'impression d'être trop auto-complaisante en écrivant constamment sur ce que je ressens, alors que des événements bien plus globaux et importants mériteraient mon attention. Mais cela m'est tellement naturel !

Le spectateur ou l'auditeur peut s'identifier à un artiste qui partage sa réalité. Ce qui crée des liens et permet à chacun de se sentir moins seuls dans ses propres préoccupations.

L'eau nettoie ou guérit d'une certaine manière ?

Je pense que nettoyer, c'est guérir, non ? Lorsque vous nettoyez votre corps, lorsque vous jeûnez, vous nettoyez votre corps pour ensuite le guérir. L'eau fait les deux... métaphoriquement.

Qu’expriment les paroles de la chanson, « The Lights on Sicily » ?

Je l'ai écrite loin de chez moi. Elle évoque le sentiment d'être anonyme ailleurs. Comme si vous pouviez ressentir exactement qui vous êtes, plus encore que lorsque vous vivez dans le contexte de votre domicile. Une expérience solitaire, mais également révélatrice...

Que signifie le dernier titre du long playing, « Farewell » ?

Parfois, j'écris des chansons pour me réconforter par rapport à ce que je m'attends à perdre. J'essaie de me préparer au deuil. Il est inévitable que les personnes que nous aimons soient ‘éphémères’, mortelles, comme nous tous. Je tente donc d'y trouver un sens et de m'y préparer. Cette chanson parle de la mort, de la transition qu'elle représente et de la beauté qu'elle peut avoir.

Vous êtes croyante ?

Non, mais emplie de spiritualité.

Je crois à un mystère et à la bienveillance de ce mystère.

Vous avez participé à ‘Lilith Fair’, festival de musique itinérant qui, à la fin des années 90, défendait le rock féminin et la présence des femmes dans la musique. Que pensez-vous de l'évolution de notre société après le mouvement ‘#MeToo’ ?

L'attention importante qui y a été accordée à l'époque est bénéfique. Mais en regardant autour de moi, je ne constate pas de grands changements dans notre comportement social ou culturel. Il y a sans doute une plus grande prise de conscience et un plus grand respect pour ce genre de situation. Mais il nous reste encore un long chemin à parcourir...

Pourquoi avoir enregistré cet album de reprises, révélateur du spectre de vos goûts puisqu'il comprenait aussi bien des titres de Rick Astley, The Pixies ou de Foreigner...

En fait, je m'y suis attaqué pendant la Covid, alors que je m'ennuyais de ne plus pouvoir tourner ou enregistrer. C'était un peu comme si je me lançais des défis. Même une ritournelle qui paraît totalement artificielle comme « Never Gonna Give You Up », en la dépouillant de sa production pour l'interpréter de manière acoustique, révèle une très belle chanson.

Oui, exactement. Mais j'ai été surpris qu'il n'y ait ni Kate Bush ni John Baez que vous révérez.

Parce que je voulais m'attaquer à un répertoire éloigné de moi. Je ne voulais pas de chansons avec lesquelles j'ai grandi et que j'adore. D'ailleurs, jamais je n'oserais toucher à Kate Bush...

Heather Nova : « Breath And Air » (V2) 21/02/2025

En concert le 5 mai à De Roma, Anvers

 

 

The Veils

Finn Andrews se fait son cinéma…

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« Asphodels », le septième opus studio de The Veils, a été enregistré en cinq jours aux Roundhead Studios à Aotearoa, en Nouvelle-Zélande, là où vit aujourd'hui Finn Andrews, avec sa compagne et sa fille.

Finn, c’est le leader, le chanteur et le créateur du groupe. C’est également le fils du membre fondateur de XTC, Barry Andrews.

Le titre de l'album est emprunté à la fleur des Enfers de la Grèce antique. Introspectif, ce long playing est le résultat d’une collaboration entre Andrews et l’arrangeuse de cordes Victoria Kelly.

Finn a pris en charge la production en raison de contraintes financières.

The Veils, signé par Rough Trade Records à l'époque où Finn Andrews avait 16 ans, a collaboré avec des réalisateurs renommés comme Tim Burton et David Lynch. Et son premier elpee, « The Runaway Found », a célébré ses 20 ans, l'année dernière…

Finn est venu parler de son dernier album, mais pas seulement…

Quelle est l'importance de Neil et Tim Finn, icônes du pop rock kiwi, de Splitz Enz et Crowded House, deux de leurs groupes, dans votre musique ?

Il est amusant que vous posiez la question, parce que cet album a été réalisé dans le studio de Neil Finn. Ce qui a donc probablement eu un impact sur les sessions. Neil a construit ce studio il y a peut-être 20 ans et il constitue comme une sorte de cadeau pour la Nouvelle-Zélande. Car à l’époque, on n’y trouvait rien de tel. Il possède le plus bel équipement qui soit, notamment un piano Steinway qui se trouvait autrefois au Royal Festival Hall de Londres.

Tout ceci nous a en quelque sorte permis d'enregistrer cet album en seulement quatre jours de prises tant tout paraissait simple et fluide. Par ailleurs, je connais bien Neil et Tim Finn et surtout Liam, le fils de Neil que j'ai beaucoup côtoyé au cours de ma jeunesse. Les Finn Brothers sont de véritables légendes dans ce pays.

Sur le plan musical, nous sommes tous influencés par la musique que nous écoutions adolescents. C'est un facteur très important, dans notre éducation musicale.

Oui, c'est certain ; le label Flying Nun existait dans mon enfance. Beaucoup de musiciens de ce label sont des amis de mon père. Chaque fois que papa venait me rendre visite quand j'étais enfant, des personnes comme Chris Knox, Shayne Carter et autres passaient toujours par la maison pour enregistrer et jouer de la musique. C’est l'arrière-plan de mon enfance. Cependant, j'ai passé mon adolescence en Nouvelle-Zélande à espérer être ailleurs. J'étais impatient de m'échapper à la première opportunité et d'atterrir à Londres, où je suis resté pendant 20 ans. Nous avions donc tous, dans le groupe, l'impression d’appartenir à un band londonien ; et désormais, vivant en Nouvelle-Zélande j'ai l'impression de faire partie de ces deux endroits en même temps.

Vous évoquiez votre père qui militait chez XTC, formation de pop-rock restée trop méconnue. A-t-il exercé une influence sur votre musique ?

J'ai adoré le groupe de mon père et leurs 17 albums ; ce qui me paraît faramineux. Il a évidemment été une grande source d'inspiration et je suis extrêmement fier de ce qu'il a accompli.

Vous vous êtes réinstallé en Nouvelle-Zélande, il y a cinq ans à peine. Au niveau de l'écriture, êtes-vous sensible à celle de Katherine Mansfield, grande figure néo-zélandaise des lettres ?

Je suis un vrai fan de Ted Hughes et d'autres poètes anglais et irlandais. Je suis tombé amoureux de la poésie avant la musique. Mais c’est récemment que j'ai vraiment essayé d'écrire des poèmes. Il s'agit d’un tout autre univers dans lequel je viens seulement de plonger. Mais j'ai toujours tenté d'insuffler aux chansons de la sensibilité ; j'ai toujours été attiré par les auteurs-compositeurs qui consacrent beaucoup de temps aux paroles et tenté de leur ressembler. Je souhaitais être parolier autant que musicien.

Existe-t-il une mélancolie néo-zélandaise ?

(Il rit) Oui, sur le plan musical, il y a toujours une sorte de junkie, de drogué sur la plage ou quelque chose qui ressemble toujours à une sorte de Flying Nun, de nonette volante, en effet, des années 80.

Plus sérieusement, la mélancolie est omniprésente dans le paysage. De ce point de vue, je me sens plus néo-zélandais que britannique, parce que ce sentiment intervient fréquemment dans mes chansons ; j'imagine, en quelque sorte, que les paysages néo-zélandais y contribuent. Ils procurent une sensation très différente de celle suscitée par les paysages de l'Angleterre qui s'est certainement infiltrée dans une majorité de mes chansons.

Et il y a un côté intemporel, parce qu'une grande partie du pays semble si intacte, même s’il a succombé à une sorte d'agriculture industrielle et que ce n'est pas toujours la carte postale qu'on imagine. Mais il y existe des endroits enchanteurs où l'on a le sentiment que seuls les oiseaux y ont vécu depuis des millions d'années.

Mon père dit toujours, pour se moquer, que la Nouvelle-Zélande ressemble au Surrey dans les années cinquante.

Vous insistez sur l'importance de violon de Victoria Kelly. Mais à l'écoute de l'opus, le piano se révèle également primordial...

J'ai tenté d'en améliorer ma pratique au cours des dix dernières années. En jouant des concerts en solitaire à la suite de la parution de mon album solo, il y a huit ans. Notamment ! Je n'ai vraiment commencé à apprendre le piano qu'à la fin de mon adolescence. Je ne me suis donc jamais pris au sérieux sur cet instrument, et encore aujourd’hui ; mais je compose presque exclusivement au piano désormais. Cette évolution est assez récente.

C'est l'instrument familial par essence ; celui que joue mon père, que pratiquaient sa mère et son père. Cela m'a procuré le sentiment de me connecter à une longue tradition familiale. C'est donc un instrument lourd à plus d'un titre dans notre famille. Je le prends donc au sérieux, et je crois avoir toujours craint de donner l'impression que j'essayais d'être un véritable pianiste, tout en étant conscient de ne pas l'être vraiment ; d'autant que je n'ai jamais vraiment pris de cours. Mais j'adore le toucher et j'aime le sentiment d'avoir un lien profond avec le piano, bien plus qu'avec la guitare, dont je pouvais jouer pendant que je chantais, ce qui m'occupait les mains.

J'ai tellement forcé sur le piano que je me suis cassé le poignet en en jouant, il y a trois ans...

Vos compositions ont été utilisées par des réalisateurs comme Tim Burton, David Lynch ou Paolo Sorrentino. Pensez-vous un jour composer la B.O d'un film ?

J'adorerais m’y consacrer. En revanche, je ne peux pas vraiment m'imaginer devoir écrire quelque chose et être totalement à la merci d'un réalisateur. David Lynch et Paolo Sorrentino ont utilisé du matériel existant. Il n'y a eu aucune contrainte pour moi. Mais j'étais ravi, car je ne m'attendais pas à entendre ma musique au cœur d'un film, moi qui étais tellement cinéphile au cours de ma jeunesse, au point de vouloir devenir réalisateur. Tous ces réalisateurs ont exercé une telle influence sur moi. Et jamais, je ne me serais imaginé entendre mes chansons dans leurs productions.

Etes-vous dès lors inspiré par les images que vous avez vues dans des films lorsque vous écrivez et composez des chansons ?

Bien sûr. Tout s'y trouve dans ceux que j'ai pu voir et qui m'ont marqué.

Comme ?

‘Blue Velvet’. Je me souviens l'avoir vu quand j'étais très jeune, et il revient souvent dans nos chansons. ‘Paris, Texas’ de Wim Wenders également. Ils sont tous là. Nous sommes exactement tout ce que nous avons vu, en bien ou en mal. C'est ce qui colore nos pensées. Toutes ces choses qui se déroulent au début de l'adolescence, la première fois que tu vois quelque chose qui t'étonne vraiment. Je pense que tu ne t'en remettras jamais. Et c'est vrai pour le film. D'ailleurs, David Lynch parlait d'un évènement traumatique qu'il a vécu au cours de son enfance, et qui l'a marqué à vie, lui donnant l'envie de faire du cinéma.

Les Pixies ont également été influencés dans leurs chansons et leurs paroles par les films de David Lynch...

Ce qui me paraît logique. David Lynch, qui a été aussi musicien et producteur musical, a exercé une influence si profonde sur la musique populaire au cours des 30 à 40 dernières années. Beaucoup d'artistes s'y réfèrent.

Certains de nos albums ont d'ailleurs été enregistrés chez lui. Il possédait un studio incroyable dans sa maison, qui ressemble à un cinéma, et dont nous avons pu disposer.

Nous avons enregistré sous la houlette de Dean Hurley, qui a été son producteur musical pendant de nombreuses années, et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés impliqués dans ‘Twin Peaks : the return’, car nous croisions David Lynch chez lui. 

The Veils : « Asphodels » (V2) 24/01/2025

The Chameleons (Vox)

La musique est une forme de médecine...

Les lecteurs assidus de Musiczine connaissent bien The Chameleons. Ce groupe mancunien est essentiel dans l'histoire de la musique wave / post punk depuis le début des années '80. Fondé en 1981 par Vox (alias Mark Burgess), en compagnie de John Lever à la batterie ainsi que des guitaristes Dave Fielding et Reg Smithies, il propose un mélange inédit entre post punk, glam-rock, psyché, new-wave, classic rock et singer-songwriting. Après quelques sessions radio enregistrées par le célèbre John Peel, de la BBC, la formation sort son premier single, « In Shreds » en 1982 et ensuite son premier elpee studio, « Script of the Bridge », en 1983. Suivront les albums « What Does Anything Mean ? Basically », en 1985, et « Strange Times », en 1986. Après le décès inopiné de son agent artistique, Tony Fletcher, l’année suivante, les Chameleons se séparent.

Par la suite, Vox lance divers projets, en solo ou en compagnie d'autres musiciens ; et c'est en 2009 qu'il retrouve le batteur John Lever pour former Chameleons Vox. Malheureusement, Lever décède en 2017. En 2021, Vox reforme les Chameleons en compagnie d’un des guitaristes originaux du band, Reg Smithies. Aujourd'hui, le nouveau line-up implique également Stephen Rice à la deuxième guitare, Danny Ashberry aux claviers et Todd Demma à la batterie. Dans cette composition, le combo a gravé deux Eps et se prépare à publier un nouvel opus à part entière, « Arctic Moon ». Musiczine a rencontré Vox à Anvers, en février dernier, avant le concert accordé au Trix et la conversation a porté sur le groupe, bien sûr, mais également sur toute une série de sujets comme la philosophie, la spiritualité, les Beatles, les OVNI, la physique quantique, le chamanisme, etc. On vous propose la première partie de cette interview exclusive. La seconde sera dévoilée au moment de la parution du nouvel opus.

« Arctic Moon », votre nouvel album est annoncé. Quand va-t-il sortir ?

Vox : Nous sommes dans les temps pour la livraison des masters en mars. Donc, si tout se passe bien, il devrait paraître vers septembre ou octobre. Le label communiquera la date. Mais le single est déjà disponible à l'écoute.

Quel est son titre ?

Vox : Il s'intitule « Where Are You ? ».

Oui, je connais la chanson. Figurera-t-elle aussi sur l'elpee ?

Vox : Oui, mais dans une autre version. Nous l’avons réenregistrée pour l'album. Quand nous avons enregistré le single, nous étions très pressés de le sortir. Todd, notre batteur, séjournait en Amérique ; donc c'est Steve qui s’est chargé des drums. Mais nous voulions que ce soit Todd qui en joue. Aussi, nous avons entièrement réenregistré le morceau à son retour.

L'atmosphère générale du nouvel LP est-elle différente des productions précédentes ?

Vox : Oui, c'est différent. Le son général de la formation a évidemment changé, et c'est à dessein. Nous ne voulions pas reproduire le son des années 80. Nous voulions vraiment nous en éloigner.

Tu veux dire s'éloigner du son ‘cathédrale’ ?

Vox : Oui, du son de guitare des eighties. Simplement parce que l'un des architectes de ce son n'est plus au sein du groupe depuis plus de 20 ans.

Dave ?

Vox : Oui, Dave. C'est lui qui a créé cette sonorité de guitare imposante, éthérée et ambiante, qui résonne comme une cathédrale.

Je suppose que le producteur, Steve Lillywhite, a également joué un rôle dans ce sens ?

Vox : Oui. Dans une certaine mesure, Lillywhite a aussi contribué à façonner le son du band, surtout pour les drums et les guitares. Avant cette période, si tu écoutes les 'Peel sessions', Dave n'utilisait qu’un simple effet Flanger, plus discret. Ensuite, il a découvert le Roland Space Echo 301, l'écho à bande. Ce qui a transformé son son.

C'était une pédale d'effet ?

Vox : Non, c'est une boîte verte avec une véritable bande de 6,35 mm à l'intérieur, qui fait un 'loop'. C'est un appareil qui est très cher maintenant. Il coûte des milliers de dollars. Il était beaucoup plus courant à l'époque. Et puis, Dave est passé au Space Echo 501. C'est ainsi que tout a commencé, en studio, quand on a enregistré notre premier single, « In Shreds ».

Avec Reggie, au contraire, c'était plus un son post-punk pur et dur.

Vox : Non, je ne pense pas que Reggie ait un son post-punk. Il est plutôt influencé par les années 60 dans son jeu. Reggie n'utilisait pas beaucoup d'effets à l'époque.

C'est lui qui joue les staccatos à la guitare ?

Vox : Oui. Reggie a apporté une originalité unique. Personne ne jouait de la guitare de cette manière. C'est ce qui faisait toute la beauté de son jeu. C'est un excellent guitariste. Il est capable de vous faire ressentir quelque chose d'émotionnel, juste avec trois notes.

Oui, il est très mélodique, très créatif.

Vox : Oui, très créatif. Mais son style des débuts, si tu veux savoir d'où il vient, il faut revenir aux versions stéréo originales de « Revolver » des Beatles, et écouter une chanson comme « Dr. Robert ». On y entend, d'un côté le chant et de l'autre, la guitare. Si tu écoutes comment George Harrison joue sur ce disque, c'est ça, le style de Reggie. En fait, il était bassiste lorsque je l'ai rencontré. Enfin, pas quand je l'ai rencontré, vu que je le connais depuis l'enfance. Mais quand je suis venu le rejoindre dans son band, il se consacrait à la basse. Il m'a expliqué qu'il souhaitait transposer ce qu'il jouait à la basse à la guitare, et donc, il m'a proposé de prendre la basse. C'est ainsi que ça s'est passé. Mais ça ne me laissait pas beaucoup de marge de manœuvre pour la basse. J'ai vite compris que je devais me contenter de jouer la fondamentale (NDR : la ‘tonique’) à cause de ce que dispensaient les deux guitaristes. Mais je me suis adapté sans problème.

Et puisque tu parles des Beatles, tu m'avais confié qu'enfant, tu avais commencé à chanter leurs chansons avant même de pouvoir parler.

Vox : Oui, j'ai appris à parler en chantant des chansons des Beatles. Il y avait une jeune stagiaire à la maternelle que je fréquentais, et les instituteurs étaient inquiets parce que je ne parlais pas encore. Alors, elle m'a appris à chanter les chansons des Beatles, et c'est comme ça que j'ai pu maîtriser les rudiments de l'anglais.

Et quand on voit Paul McCartney aujourd'hui, toujours aussi actif, c'est fou, non ?

Vox : Oui, c'est fabuleux. J'ai failli le rencontrer une fois. J'aimerais quand même tailler une bavette avec un des Fab Four avant de mourir (rires) ! ... Le temps presse ! Alors si tu lis ça, Paul, oui, invite-moi à prendre le thé, j'adorerais te rencontrer. Je sais que Ringo (Starr) en a assez des mondanités et qu'il veut juste une vie tranquille. Je comprends. Mais bon, Paul, si tu entends ça, si tu as envie de prendre le thé avec un gars qui est fan de toi depuis 60 ans, alors fais-moi signe… (rires)

Pour en revenir au nouvel opus, retrouver Reggie, est-ce un événement qui a provoqué un déclic pour ta créativité ?

Vox : En fait, ce qui s'est passé, c'est que les deux gars avec qui je jouais n'étaient plus libres, alors Reggie a déclaré : ‘I will do the job’ (‘Je vais faire le boulot’). On a essayé d'écrire ensemble, mais le COVID a mis un frein à nos intentions. L'industrie a été à l'arrêt pendant 18 mois. D'une certaine manière, cette pandémie a été une chance, car elle nous a permis de recruter Danny, Steven, Todd. On a commencé à écrire des chansons en janvier 2024.

Donc, ce n'était pas juste toi et Reggie, c'est devenu un groupe complet.

Vox : Oui, c'est un vrai groupe. Au début, j'ai apporté quelques-unes de mes chansons. Et Reggie a amené ses idées. De là est né le single, et ensuite on a enregistré certaines de mes compos pour l'album. Mais, petit à petit, tout le monde s'est impliqué dans l'écriture. On a eu des idées plus collectives. Je trouvais ça plus intéressant. Dès lors, j'ai écarté quelques compositions personnelles, avec l'idée de les sortir en solo, peut-être, après l'album de la formation...

« David Bowie Takes My Hand » semble être le ‘magnum opus’ du nouvel elpee.

Vox : Oui. Je pense que c'est probablement le meilleur morceau sur lequel je n’ai jamais travaillé, mais il est très différent de ce que les Chameleons ont réalisé auparavant. C'est une très longue chanson, qui s'étend sur environ 8 ou 9 minutes. À l'origine, elle comptait 11 minutes de musique, et évidemment, on a dû imaginer comment l'arranger. On se grattait la tête et, finalement Danny a tranché : ‘Bon, eh bien, donnez-moi la démo, je vais la ramener chez moi. Je ferai quelques modifications et on verra ce que ça donne’. Il est revenu en disant : ‘Je crois que j'ai l'arrangement’. Il nous l'a joué et on s’est tous exclamé : ‘Oui, c'est ça !’

Donc, il y a beaucoup de claviers et de cordes ?

Vox : Il y aura de vraies cordes. Ainsi que des claviers, évidemment. Ce qui est incroyable, c'est que, quand on a enregistré la chanson, Danny s'est mis à pleurer. On écoutait l'arrangement sur les moniteurs, dans le studio et il était en larmes. C'est vraiment un arrangeur très doué. Il a fait des trucs incroyables tout seul ou pour ses groupes précédents.

Dirais-tu que c'est une chanson 'épique', dans le style de « Second Skin » ?

Vox : Cette compo n’a aucun rapport avec « Second Skin ». En fait, elle est très sombre. Elle s’inspire d’un moment que j’ai passé dans une chambre d’hôtel à essayer de savoir si je voulais continuer à vivre ou non. Les paroles résultent de cet épisode. C’est très personnel et lié à la situation que je vivais à l’époque.

Et David Bowie t’a pris la main à ce moment-là ?

Vox : Eh bien, ça m'a rappelé « Rock’n’roll Suicide », la chanson de David Bowie. C’était comme si Bowie me disait : ‘Donne-moi ta main’. Et en mon fors intérieur, j’ai répondu : ‘Oui, prends-la. Sors-moi de là.’

Était-il encore en vie à ce moment-là ?

Vox : Non, il était déjà parti.

C’est pourquoi je suggérais un lien avec « Second Skin » ; à cause de cette dimension spirituelle.

Vox : « Second Skin » a évolué sur une longue période. Au départ, c'était une chanson sur l'immortalité des vedettes de cinéma sur la pellicule. Pense à James Dean, Marilyn Monroe et d'autres artistes du même genre ; à la façon dont les films les incarnent à un tel point qu'ils atteignent l'immortalité. Et puis, au fil du temps, le thème de la chanson s'est élargi, pour englober aussi la façon de transposer ses expériences vers la prochaine étape de son existence.

Et puis il y a eu ce moment, en studio, où tu as déclaré : ‘Faites tourner la bande. Je vais chanter tout ce qui me passe par la tête’.

Vox : Oui. On était en studio. On avait enregistré les pistes de la fin de la chanson et on ne savait pas quoi en faire. Alors, j'ai juste indiqué : ‘Je me rends dans la cabine de chant afin d'essayer quelque chose’. Et c'est arrivé naturellement. Mais même depuis la mouture studio, la chanson a évolué, au fil des concerts. On ne joue plus la version de « Script of the Bridge » ainsi. Quand j'ai réalisé à quel point le public avait pris cette chanson à cœur, elle est devenue un élément incontournable de nos setlists.

C'est ma chanson préférée des Chameleons.

Vox : Au fil du temps, elle a évolué pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, une expérience live.

Je suppose donc que « David Bowie Takes My Hand » possède aussi ce côté ‘mystique’ ?

Vox : Il faudra l'écouter. Elle va toucher beaucoup de monde. Mais ça dépendra vraiment de l'auditeur, et je ne peux pas prédire quelle sera sa réaction. Je peux seulement m’écrier : ‘Waouh, c'est quelque chose de très spécial !’. Quand on a vu les larmes couler sur le visage de Danny, on en a conclu : ‘Cette chanson a du potentiel. Et tout le monde dans le groupe y a contribué’. C'est à ce moment-là que j'ai compris avoir trouvé un vrai groupe. Ce n'était pas juste Reggie et moi qui embauchions quelques musiciens. C'était un vrai groupe, un groupe avec lequel on pouvait faire progresser les Chameleons.

Un groupe dont le total est supérieur à la somme de tous ses membres ?

Vox : Oui, chacun apporte quelque chose qui propulse l'héritage du groupe plus loin, dans une nouvelle direction.

Et c'est chouette de constater que tu le projettes dans le futur.

Vox : Je parle ainsi, mais le futur n'existe pas encore vraiment. Il n'y a que le ‘maintenant’, le ‘now’, qui existe. C’est mon point de vue, mais d'ici demain, tout pourrait changer.

Mais au moins, l'intention est là.

Vox : L'intention est bien là.

Et quand on crée une intention, la réalité est déjà à moitié là.

Vox : Eh bien, cette résolution peut prendre des directions différentes. Le moment présent, seul, existe en tant que fonction d'onde, en tant que ‘collapsed wave’.

Oui, comme dans la théorie de la physique quantique.

Vox : Oui ! Et le passé n'existe pas non plus. Seulement dans la mémoire subjective des personnes avec qui vous l'avez partagé. La vie est juste une série de ‘maintenants’.

Je me souviens qu'à Louvain, à la fin de l'interview, nous avions causé pendant 40 minutes des OVNI et de la conscience.

Vox : C'est un sujet qui m'intéresse depuis l'âge de 14 ans, lorsque j'ai vu mon premier OVNI en plein jour, un dimanche après-midi.

Et as-tu évolué, au cours de ces dernières années, dans ta conception de tous ces phénomènes ?

Vox : Je n'ai toujours aucune idée de ce que c'est. Je doute que ce soient juste des vaisseaux spatiaux classiques venus d'un autre système stellaire… Je pense que ce sont plutôt des 'objets' qui viennent d'autres dimensions, des intelligences capables de traverser les dimensions. C'est ce que je pense. Mais je ne peux pas le prouver.

Et je pense que la physique quantique évolue justement dans ce sens.

Vox : Oui, absolument.

Elle montre, par exemple, que plusieurs états ou réalités peuvent coexister en même temps.

Vox : C'est même davantage ! Toute la réalité qui nous entoure est contrôlée par le cerveau. C'est le cerveau qui interprète les données entrantes. Certaines d’entre elles sont évidemment celles que nous avons en commun, mais nous imposons aussi notre propre conscience à notre réalité. Il n'y a pas deux personnes qui vivent dans le même univers, même s’ils ont des similitudes et sont connectés. C'est parce que nous voyons, vivons et retenons les choses différemment. Tout ceci débouche sur l'idée de ‘multivers’. Je suis un adepte des théories qui envisagent des réalités multidimensionnelles et des univers parallèles. Dans mes chansons, j'essaie de formuler ce que j'ai vécu et compris sur le monde qui m'entoure. J'essaie de refléter cette vision du mieux que je peux.

Oui, c'est ce que j'aime dans ta musique : elle est multidimensionnelle, parce qu'on peut la vivre comme du pur rock and roll ou alors à d'autres niveaux.

Vox : J'ai eu une petite révélation récemment quand je me suis rendu compte, et je le signale lors de mes concerts, que toute musique est une forme de médecine. Ce sont des fréquences. Que l'on s'y identifie ou non. La musique de Taylor Swift n'a peut-être aucun effet sur toi ou sur moi, mais pour des millions de personnes, si. C'est une forme de médecine, surtout pour les jeunes, dans son cas. C'était pareil pour moi quand j'étais enfant, j'étais fan de T-Rex et de David Bowie. Leur musique m'aidait à traverser les épreuves. Elle me touchait. Et celle des Chameleons est aussi un puissant remède. Je le sais grâce aux gens qui viennent me voir après les concerts et me disent : ‘Waouh, merci’, et pleurent sur mon épaule. Je sais que c'est un puissant remède. Je pense que toute musique est une forme de médecine. C'est ma définition de la musique. À l'époque des cavernes, la musique était déjà un remède. Un remède spirituel.

D'ailleurs, les guérisseurs étaient généralement des musiciens.

Vox : Oui, exactement. Ils étaient musiciens ou chamanes ou les deux. Mais oui, c'est ma philosophie. Aucune musique n'est supérieure à une autre. Toutes les musiques sont ‘médicinales’...

C'est une bonne conclusion. Merci beaucoup, Vox !

Vox : Merci à toi...

Pour écouter la version audio de cette interview dans l'émission WAVES, c'est ici

(Photo : Noel Fielding)

 

Bonnie Prince Billy

Il m'a fallu une vie dans la musique pour comprendre comment devenir meilleur acteur…

Écrit par

Will Oldham a longtemps eu le malin plaisir de changer régulièrement de pseudo (Palace, Palace Brothers, Palace Songs, Palace Music, etc.) ; mais il semble enfin s’être fixé sur celui de Bonnie ‘Prince’ Billy. D’ailleurs, c’est la même signature qu’il a posée sur ses derniers elpees. Artiste imprévisible, il s’entoure souvent de musiciens différents, quand il enregistre un disque, mais il participe aussi régulièrement aux sessions d’autres musicos.

Pour son dernier opus, « The purple bird », il a reçu le concours de ses amis, mais aussi quelques-uns de ses héros. Le long playing a été mis en forme par le producteur de Nashville, David Ferguson, avec qui il s’est lié d’amitié il y a pas mal de temps, lors d’une session consacrée à Johnny Cash. Ferguson a puisé dans son réseau d’amis artistes de Music City, en organisant des jams pour écrire des chansons et en rassemblant une équipe de musiciens de session pour réaliser ce qui allait devenir cet opus.

« The Purple Bird » est impeccablement mis en forme, mais à l’instar d’une compilation, il change constamment de ton, privilégiant le joyeux sur le mélancolique.  

Ainsi la mélodie de « Guns Are For Cowards » est paradoxalement impertinente et optimiste, alors que le thème est tragique.

Cette chanson été ajoutée, car le disque est essentiellement focalisé sur les sept co-écrites. J'y ai inclus quelques compositions personnelles dont « Guns Are For Cowards ». C’est l'une des rares de ma carrière que j'ai écrite en réaction à des événements dont j'ai été témoin ou que l'on m'a rapporté afin d'essayer de comprendre ou de participer plutôt que de me sentir impuissant.

Il y a quelques années, ma femme et moi avions rendez-vous chez le banquier dans le but d'obtenir un prêt. Le rendez-vous a été reporté car il devait se rendre aux funérailles d'un collègue abattu dans une agence du centre-ville de Louisville, dans le Kentucky, par un homme qui est entré et a tiré sur toutes les personnes présentes sur les lieux. Par ailleurs, j'étais censé partager une session avec un ensemble gospel. L’une des formations familiales, les Templeton Singers, a dû reporter la séance parce qu'un de leurs neveux, âgé de 13 ou 14 ans, avait été abattu à un arrêt de bus, alors qu'il se rendait à l'école. Enfin, j'étais censée avoir rendez-vous avec un homme politique local, lequel m'a annoncé qu'un membre de sa famille venait de se faire tirer dessus et qu'il devait le secourir. Je me suis demandé ce qui se passait et ce que je pouvais faire… c'est à dire composer cette chanson. J’ai pensé, je viens du Kentucky, je me rends dans le Tennessee et je vais présenter ce morceau qui remet en question la détention et l'utilisation d'armes à feu, à un groupe d'hommes blancs du Sud, plus âgés. La première personne à qui je l'ai soumise était David Ferguson, producteur de ce disque... le jour de l'enregistrement. Il l'a écouté, s'est tourné vers moi et a dit ‘Will, il n'y a qu'une seule manière de proposer cette chanson, c'est sous forme de polka’. ‘Peu importe ce que tu dis Fergus, pour moi, c'est bien’, ai-je répondu. Ça me convient... parce qu'au départ je ne savais pas ce qu'il allait en penser et où il allait l'emmener. 

« Is My Living in Vain ? » est d'une délicatesse et d'une vulnérabilité qui symbolise votre art.

(Il rit) Oui, je suis d'accord. Et c'est la seule reprise du disque !  Une chanson que j'interprétais seul chez moi ; et j'ai voulu l'intégrer pour équilibrer le disque face à tous les auteurs-compositeurs qui y participent.  Je suis le plus jeune musicien et compositeur de l’album, à l'exception de Brit Taylor et Adam Casey, qui se sont chargés harmonies vocales y compris de celles des choristes. Mais tous les autres sont les hommes blancs plus âgés et du Sud : « Am I Living in vain » a été écrit, à l'époque, par une jeune femme noire qui s’appelait Twinkie Clarke. Elle faisait partie des Clark Sisters de Detroit. Un succès dans le monde du gospel en 1980. Je me suis dit : ‘Eh bien, je ne peux pas faire grand-chose en tant qu’homme judéo-chrétien blanc américain, mais je peux chanter la chanson de quelqu'un d'autre pour essayer de donner un portrait plus complet de ce que j'essaie simplement d'accomplir dans le cadre de mes projets musicaux’.

Vous définissez cet opus comme un disque de ‘Nashville’...

Il s'agit d'un album de ‘Nashville’, à part entière, dans le même processus d'écriture au cours duquel ces personnes s'asseyaient intentionnellement à 10 heures, le mercredi matin, et composaient une chanson en plus de deux heures et demie. Cette façon de procéder est une institution à Nashville que je n'avais jamais expérimenté auparavant. Toute cette ville et ses infrastructures sont imaginées en fonction de ces musiciens de session qui sont comparables à des athlètes olympiques, dans la mesure où en deux jours de travail vous enregistrez en leur compagnie presque tous les éléments de 12 chansons. Comme un athlète olympique, un sprinteur qui en quelques secondes réalise le geste et la course parfaite. J'adore cela car chaque jour, j'avais l'impression d'essayer de rester en forme et de me préparer physiquement et mentalement à faire face à ce genre de défis afin d'être pleinement présent, réactif et à la hauteur de la situation.

Mais tous ces grands chanteurs country célèbres en Amérique et présents sur les albums, sont peu connus de ce côté-ci de l'Atlantique. Ce qui pose également la question de votre popularité aux Etats-Unis et en Europe...

En termes de chiffres, je pense que la taille de l'audience de Bonnie Prince Billy aux États-Unis est similaire à celle de l'Europe. Mais en Amérique, elle est vraiment beaucoup plus marginale et underground. Même si, numériquement, les concerts ont la même taille et la même notoriété, les labels auxquels je suis associé aux États-Unis ne sont pas très notoires, la promotion y est moindre et les spectacles se déroulent dans des petits clubs.

Avez-vous déjà pensé enregistrer un long playing en compagnie de Robert Plant et Alison Krauss, par exemple ?

Fergus est plutôt un bon ami d'Alison Krauss. Et à l'époque où Albini a produit le Page/Plant, il y a une vingtaine d'années, c'était la première fois que j'ai vraiment commencé à penser à Robert Plant, à la fois en tant qu'être humain et merveilleux chanteur. Il chantait très bien sur tous les disques de Zeppelin et par mal sur ceux en solo. Mais sur ce disque, je me suis dit : ‘Waouh, cette personne a vraiment une relation incroyable avec sa voix’. Et je pense que c'était un des talents propres à Steve Albini de faire ressortir l'essence de la voix d'un chanteur, d'en tirer le maximum. Si l'occasion se présentait, je ne la laisserais pas passer. Je pourrais en tant que pair, collaborer avec eux et même essayer, à l'instar d'Albini, de les pousser à réaliser des choses différentes qui conviennent à leurs énormes talents et capacités et les faire sortir leur zone de confort en se convertissant en artistes explorateurs. Mais Robert Plant est un artiste expérimental. La force de Plant et Page dans Led zeppelin était telle qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient, mais faisaient ce qu'ils pensaient devoir être fait. Et grâce à l'incroyable synergie et à l'éclat de leur énergie collective dans Led Zep, c'est devenu quelque chose qui n'existait pas auparavant.

Aux yeux et aux oreilles des d'Européens, la musique country est une sorte de nid ‘trumpiste’

C'est un peu réducteur. 

Je suis conscient que la musique country a le potentiel de résonner et de plaire à une très grande partie de l'humanité parce qu'elle est chantée en anglais. En fait, on accorde davantage d'attention aux paroles que dans toute autre forme de musique populaire.

L'amitié définit-elle votre carrière ?

Oui. La force motrice de mon engagement dans la musique est d'établir des liens plus larges avec les auditeurs, mais de me connecter plus spécifiquement et profondément avec les personnes que j'aimerais côtoyer. Appeler mon ami pour explorer l'interconnectivité et les relations humaines directes à travers… pas seulement des paroles, mais aussi une collaboration active, y compris en compagnie des artistes visuels. Comme Lori Damiano, qui a réalisé la pochette de ce disque. Et c'est une copie du dessin d'enfance de David Ferguson représentant l'Oiseau violet. Ce sont mes amis et je suis aussi leur fan. L'amitié est quelque chose qui a été mystérieuse pour moi, toute ma vie. J'ai beaucoup déménagé quand j'étais enfant, et j'ai toujours expérimenté l'amitié à distance. Et donc c'est une donnée que j'ai presque fétichisé au détriment des relations amoureuses. C'est un processus continu pour essayer de bien comprendre ce qu'est l'amitié et, le fait de savoir si j’en suis capable, parce que c'est ce que je souhaite le plus au monde.

Votre pseudo se réfère à Billy the Kid. Seriez-vous le dernier cow-boy ?

(Il rit) bien sûr. Nous comprenons progressivement et collectivement que l'idée d'un cow-boy est de la foutaise. C’est de la mythologie et une construction. Ainsi, j'ai l'impression d'adhérer à l'idée d'incarner, d'habiter ou de représenter une construction. Comme si elle appartenait à ce qu'est Bonnie Prince Billy...  Nous sommes tous d'accord pour dire que rien n'existe vraiment. C'est pourquoi nous créons des fictions sur lesquelles nous basons notre perception de la réalité juste pour essayer de donner du sens.

Le fait d'être acteur vous a-t-il aidé à devenir chanteur ?

Absolument ! Ce que j'ai finalement ressenti en poursuivant mes études d'acteur, puis ce qui m'a finalement déçu ou insatisfait, c'est qu'il y avait très peu d'acteurs qui utilisaient toute la diversité et les capacités de leur instrument principal : leur voix. Ils peuvent crier et être en colère, mais qu'en est-il de la mélodie et du rythme ? Et souvent, même les dramaturges ne se concentrent pas assez sur le rythme.

J'ai rencontré davantage d'épanouissement dans l'expérience musicale. Et pourtant, il s'agit toujours d'interpréter un texte, de communiquer une expérience humaine à autrui, puis d'utiliser l'expérience humaine de l'autre personne comme caisse de résonance.

A l'inverse, être chanteur vous aide-t-il à être acteur ?

J'aborde l'interprétation d'une chanson, à chaque fois, comme si elle était neuve. J’ai l'impression d'être un nouvel interprète, de me servir des paroles comme d'une simple feuille de route.

Par ailleurs, récemment, interprétant une scène avec Tom Hardy, phénoménal exemple d'un acteur qui explore les confins de ce qu'il accomplit, ce sont les deux heures de jeu les plus enrichissantes que j'aie jamais connue en tant qu'acteur ; comme si absolument tout pouvait arriver. Et à l’issue du tournage, Tom Hardy m'a dit : ‘Je ne sais pas qui tu es, mais j'ai vraiment aimé travailler avec toi’. L'un des plus beaux compliments que je n’ai jamais reçus. La musique me permet d'aborder quelque chose de nouveau à chaque fois avec fraicheur et spontanéité, de faire confiance à l'écriture, d’être prêt pour le travail et de vivre le moment présent. Il m'a fallu une vie dans la musique pour comprendre comment devenir meilleur acteur.

« The purple bird » : 31/01/2025 (Domino / V2)

 

Mogwai

La plupart de la musique écossaise provient de Glasgow…

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La plupart de la musique écossaise provient de Glasgow…

Onzième album pour les Ecossais de Mogwai qui démontrent que leur univers musical est toujours en pleine expansion...

Fondée en 1995, Mogwai est une formation écossaise dont la musique largement instrumentale n’est pas aussi planante que celle de Tangerine Dream, mais s’inscrit plutôt dans la veine pulsante d'un Godspeed You! Black Emperor. Paru en janvier dernier, son nouvel opus, « The Bad Fire » (qui désigne l'enfer en argot écossais) est découpé en dix morceaux, dont quatre chantés (très bien d’ailleurs) aux univers contrastés. Un onzième opus qui démontre que son univers musical est toujours en pleine expansion ; mais aussi rend hommage au shoegazing de Ride et au vocoder, justifie l'indépendance de l'Ecosse et reconnaît l’influence de… la cornemuse… 

Le chanteur/guitariste Stuart Braithwaite s’explique…

Pourquoi entend-t-on un cri à la fin de « Lion Rumpus » ?

C'est Dominic, le bassiste, qui gueule parce qu'il a commis une erreur. Finalement, John Congleton, le producteur, l'a conservé et nous estimions plutôt comique de laisser ce cri sur le disque. Néanmoins, nous n’attribuons pas de titres aux morceaux tant que l'album n'est pas terminé. Bref, il n'a rien à voir avec un rugissement malgré son titre, « Lion Rumpus ».

L'humour est-il un élément important pour vous ?

Nous aimons nous amuser et c'est peut-être la seule façon d'exprimer notre joie à travers notre musique qui est plutôt sérieuse. Mais en fait, nous sommes plutôt stupides et nous aimons bien faire les idiots (rires).

« Fanzine Made of Flesh », par exemple, est empreint de surréalisme…

Oui, c'est ridicule et la réponse l’est tout autant. En fait, ça nous plait tout simplement. Au fil des années, certaines de nos compositions, et surtout les plus émouvantes, affichent des titres les plus stupides.

Lorsque vous composez des chansons qui impliquent des voix, la méthode est-elle différente des instrumentaux ?

Je suppose que vous pensez à l’utilisation de la voix comme un instrument ? La structure du morceau est plus définie parce que certains mots sont utilisés à des endroits précis. La démarche est donc différente.

Sur la première plage, « God Gets You Back », les parties vocales évoquent le shoegazing de Ride.

C'est un compliment. Nous sommes très fans de ce groupe. C'est en fait Barry qui chante sur ce morceau. Lorsque nous nous rendons, en voiture, aux répétitions, nous chantons souvent en écoutant les albums de Ride.

« Fanzine Made of Flesh » est-il une sorte d'hommage au vocodeur ?

Oui. À l'origine, c'était censé être une voix normale, mais le résultat ne se révélait pas très convaincant. Depuis notre troisième album, nous avons toujours aimé utiliser le vocodeur, car il figurait sur certains de mes disques préférés. C'est une bonne façon d’établir le lien entre une émotion humaine et une autre synthétique ou synthétisée.

Et quelles sont vos références en matière d'utilisation du vocodeur ?

Kraftwerk, évidemment, tous les disques électro, genre Cybertron, même Neil Young sur l'album « Trans » en 1983 ; et bien entendu le « O superman » de Laurie Anderson qui reste un classique dans son utilisation du vocoder.

L'un de vos principaux traits distinctifs de vos compos est l'utilisation du crescendo....

Oui, c'est moins systématique désormais, mais c'est vraiment l'une des caractéristiques de notre musique. Nous avons toujours souhaité insuffler une dynamique. Nous avons grandi en écoutant Nirvana et les Pixies qui ont toujours été importants pour nous. Et puis d'autres artistes au fil des années dont la musique était vraiment similaire, comme Gorecki, Mahler ou Godspeed You! Black Emperor.

Lorsqu’on est musicien écossais, les cornemuses sont-elles une source d'inspiration ?

(Il rit). Probablement de manière subliminale, notamment dans le son drone (bourdon) de « Hammer Room ». Vous savez, j’imagine que la principale caractéristique de la cornemuse est d'être constituée de bourdons, d’un chalumeau mélodique et d'autres monodiques. Et lorsque je songe à la musique de bourdons, je pense plus au Velvet Underground qu'à Spacemen 3. Mais si j'aime en particulier le Velvet, c'est peut-être parce que plus jeune, j'y entendais de la cornemuse.

Quels sont, selon vous, les points communs entre tous les groupes écossais, hormis la nationalité ?

Il existe, dans la musique écossaise, un esprit d'indépendance et une attitude anticonformiste. Musicalement, c'est très diversifié. Beaucoup de musiciens écossais bâtissent des univers sonores totalement différents. On rencontre énormément de bonne musique pour un si petit pays.

Donc entre vous et, par exemple, Primal Scream et Franz Ferdinand, le point commun serait l'esprit ?

Tout à fait. Franz Ferdinand, ce sont des amis proches. Ils font certainement de la musique pour les mêmes raisons. Tout comme Primal Scream, The Jesus and Mary Chain, Cocteau Twins ou Boards of Canada... il y a beaucoup de très bonne musique écossaise.

Vous êtes originaires de Glasgow. Cette ville est-elle la capitale de la musique écossaise ?

Oui, c'est la plus grande ville d'Ecosse ! On y recense davantage de musiciens, de salles de concerts.

D’excellents musiciens vivent dans d'autres régions d'Écosse, mais la plupart de la musique écossaise provient de Glasgow.

Une ville très vivante si on la compare à Édimbourg ?

La vie est chère à Edimbourg. Il y est plus compliqué d’être musicien.

Vous militiez pour l'indépendance de l'Écosse, il y a dix ans. Pensez-vous que ce soit toujours réalisable ?

Oui, et c'est d'autant plus souhaitable que le reste du Royaume-Uni est désormais très à droite. L'indépendance de l'Écosse semble plus nécessaire que jamais.

Même si c'est un gouvernement travailliste qui est aux manettes désormais ?

Ouais. Ce n'est pas un gouvernement très socialiste... (rires)

Pensez-vous donc qu’un autre référendum sur l'indépendance de l'Ecosse sera organisé bientôt ?

Probablement pas tout de suite, mais certainement dans un futur plus ou moins proche. D’ici dix ans.

Et cette fois ce sera la bonne... (il sourit)

Mogwai : « The Bad Fire » (PiaS) – 24/01/2025

Meimuna

L’importance du calme, du silence et de l’introspection…

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Si Meimuna est un genre d'insectes hémiptères de la sous-famille des Cicadinae (famille des Cicadidae, les cigales), c’est également le patronyme de Cyrielle Formaz, un choix destiné à illustrer au mieux le courant musical dans lequel elle se distingue aujourd’hui.

Après cinq Eps très remarqués, elle nous propose « C’est demain que je meurs », un premier album découpé en 10 chansons qui inspirent et s’inspirent de la vie de la jeune femme. Mais, pas que !

Alors qu’elle revient d’une tournée en Autriche et Allemagne, la jeune dame se livre à une interview d’une authenticité rare.

L’artiste y aborde son ouvrage ambitieux entre réconfort et douceur, depuis sa Suisse natale, mais tout en restant loin des diktats commerciaux de la société consumériste qui l’entoure.

Cyrielle, tu as opté délibérément pour le patronyme ‘Meimuna’, référence à cette cigale qui symbolise la renaissance ou encore la métamorphose dans de nombreuses cultures. J’imagine que cet idiome en dit long sur ton parcours de vie, de femme et d’artiste ?

Oui, effectivement, j’ai choisi ce pseudo en 2017. J’aime beaucoup cette symbolique portée par de nombreuses cultures différentes. La renaissance et la métamorphose reviennent souvent, effectivement. Cette cigale peut passer jusque 25 ans sous terre, à l’état de larve, pour ensuite sortir de terre et mourir en fin de journée.

Après 5 Eps, tu proposes un long playing étrangement intitulé « C’est demain que je meurs ». Et contrairement à ce que laisse sous-entendre ce titre, il célèbre le renouveau. Un paradoxe entre l’onirisme d’un rêve et la difficulté d’une vie qui mérite d’être vécue ?

Il s’agit d’un album qui parle clairement de la fin du monde. Ou plutôt de la fin des mondes. Cette chanson, en particulier, aborde pour thématique la fin de notre monde physique, affichant en filigrane une notion écologique. Les autres traitent d’autres types de fin, comme celle de l’enfance ou d’une relation au sens large du terme. Si le deuil est effectivement présent de manière protéiforme, cet album célèbre avant tout la renaissance, l’espoir et la réconciliation. Je souhaitais avant tout une direction lumineuse, pas du tout déprimante. Nous vivons suffisamment dans une société anxiogène et inquiétante. Moi-même, je suis très angoissée face au quotidien. En tant que musicienne, je me dois d’amener de la douceur, de l’espoir et du réconfort. Partant, je crois que l’objectif est atteint.

Un opus confectionné en compagnie d’une équipe hors du commun : Ella van der Woude, Randal Dunn au mix et Heba Kadry au mastering. Comment se sont déroulées ces rencontres ?

Randal Dunn et Heba Kadry sont deux techniciens qui n’ont pas du tout influé sur les choix artistiques. J’ai collaboré étroitement avec Ella van der Woude, une compositrice de musiques de film. Elle a habité durant quelques années à côté de mon domicile, et plus exactement à Sion, dans le canton du Valais, en Suisse. C’était une amie. On se voyait tous les jours pour faire de la musique. Je lui ai demandé de produire l’album, d’écrire les arrangements et de lui donner une couleur. L’écriture des chansons me revient. Ella m’a surtout aidée à fournir une texture aux chansons, à leur conférer une ambiance singulière. Travailler avec une personne qui bosse dans le milieu des musiques de film permet de transmettre, évidemment, une couleur cinématographique. Il était important pour moi de communiquer aux morceaux un coté sensoriel où l’imaginaire prend le dessus. C’était une coopération importante à mon sens car, comme j’ai réalisé mes Eps précédents, on rentre vite dans des automatismes. Cette grande dame m’a permis de sortir de la routine.

Un disque au cours duquel, tu te mets à nu, en proposant des textes personnels et introspectifs. L’intime est-il politique et doit-il être dévoilé ?

Je m’interroge beaucoup sur le positionnement politique. Est-ce que l’intime est politique ? Je le pense, oui ! Proposer de la musique calme, douce ou de niche et amener du silence dans notre quotidien grâce à des textes poétiques et introspectifs, est aujourd’hui une forme de posture et d’engagement qui va à contre-courant de ce dont on nous bombarde au quotidien. Il n’y a plus jamais de silence, de temps de réflexion ou de calme. Ça bouge tout le temps. Il suffit de regarder les informations, elles pullulent sans arrêt. La musique n’a de sens à mon égard que si elle est construite par des musiciens et avec des instruments organiques. En ‘live’, j’aime m’en entourer. Soit l’antithèse de ce que l’on constate le plus souvent sur les scènes musicales rivées à tous ces samples et musiques électroniques. Ce n’est ni une critique, ni un regret ; ce type de musique a une raison d’exister au même titre que n’importe quelle autre. Mais personnellement, je préfère de loin m’entourer de vraies personnes et de vrais instruments. Ce qui se traduit par plein d’aspects dans ce projet. J’aime aussi réaliser des choses à la main qui prennent du temps et exigent de l’application et du soin comme des dessins animés. C’est une forme d’engagement que j’aimerais défendre. Aujourd’hui, il faut reprendre du temps, accueillir du calme, du silence et de l’introspection au quotidien. C’est important !

Au risque de connaître cet effet pervers d’être perçue comme autocentrée…

L’album est hyper autocentré, c’est vrai. Mais ce sont des chansons qui parlent de moi et c’est ce que je sais faire de mieux ! Aborder d’autres sujet me cataloguerait comme impostrice, car je manquerais d’honnêteté. Je crois que dans l’intime, il y a quelque chose de très universel. On est toutes et tous traversés par les mêmes questions, les mêmes blessures avec différentes forces et des niveaux inégaux. A la fin des concerts, les gens viennent parfois me voir car ils se sont identifiés aux textes. Même si l’album est autocentré, il entre en résonnance avec le public.

Un album en français, à l’exception d’une petite incursion dans la langue de Shakespeare sur l’angélique « Lullaby for a satellite ». Pourquoi cette parenthèse inattendue ?

Elle est dédiée à mon chat et m’est très vite apparue, car je souhaitais qu’elle prenne une dimension universelle. Au début, je rencontrais des difficultés face à ce choix particulier. Je ne l’assumais pas. Une manière parmi tant d’autres de me cacher peut-être. C’est une berceuse, elle réconforte. C’est un animal qui sort beaucoup. Je ne compte plus les blessures qu’il s’est infligées, ni le nombre de fois où je l’ai amené chez le vétérinaire. Et quid de ses tentatives de suicides avortés ? Je lui conseille de rester à la maison, que tout va bien se passer en prenant soin de lui. Une chanson facilement exportable en réalité chez n’importe quel animal ou être humain parce que simplement écrite et facile à comprendre. Mais, je ne suis pas convaincue de réitérer l’opération, sous cette forme en tout cas, car l’anglais est une langue que je maîtrise un peu moins.

J’ai beaucoup aimé « Eve V. (battre des records) », un vibrant hommage rendu à une figure du show business des années 80 et 90, Lolo Ferrari, morte sans avoir jamais existé, malgré une vie passée sous les projecteurs. Alors que son décès date de près d’un quart de siècle, puisqu’elle est décédée en 2000, il faut admettre qu’aujourd’hui, la souffrance et les désillusions restent fort présentes. Quel est ton regard face à cette (sous)évolution sociétale ?

Lorsque Eve Vallois est décédée, j’avais 6 ans. A la maison, nous avions un livre de caricatures. Je me souviens aussi vaguement d’images diffusées à la tv de cette bimbo. Lolo Ferrari paraissait pathétique, à cause, notamment, de son énorme poitrine qui lui a d’ailleurs valu une mention dans le livre des records. On en riait beaucoup. Une situation à la fois drôle et gênante. En discutant avec des amis, nous nous interrogions un jour quant aux circonstances de son décès. L’idée de se plonger dans sa biographie m’est alors venue pour découvrir que sa vie était d’une tristesse abyssale. Une femme manipulée par son entourage, y compris par son mari qui avait endossé la casquette de manager et l’a forcée à commettre des actes horribles. Ce qui lui a causé un abandon total de sa famille. Une sombre histoire de rejet et de manipulation. Cette femme s’est donné la mort dans des circonstances très obscures alors qu’elle n’avait que 36 ans. Les soupçons se sont portés sur celui qui partageait sa vie, mais, faute de preuve, il a été relaxé. Elle repose désormais dans le cimetière de Roumiguières à Grasse, dans le sud de la France. Un journaliste du Monde a investigué. Elle est enterrée dans une tombe anonyme couverte de roses artificielles poussiéreuses. Imaginer cette femme qui, durant toute sa vie, a tenté d’être vue et aimée, sans y parvenir, m’a brisé le cœur. Alors que son seul souhait était de rencontrer un peu de gloire et d’amour dans le regard des autres. Je souhaitais lui rendre un hommage. Une chanson qui, pour une fois, n’est pas autocentrée, mais s’adresse au plus grand nombre puisqu’elle se réfère à la manière très actuelle d’objectifier les femmes, de les jeter en pâture aux médias ou d’espérer les voir tomber. A l’heure actuelle, certains se nourrissent encore d’événements atroces et s’en délectent. J’aime cette chanson par son prisme très actuel, universel et très personnel.

En défendant l’image des femmes de cette manière, ne risques-tu pas d’être taxée de féministe ?

La position des femmes dans la musique est une situation qui me préoccupe énormément. Je me produis parfois en ‘live’, soutenue uniquement de femmes. Je suis une fervente défenseur des femmes dans les musiques actuelles et sur les scènes.

Fille d'un professeur d'art et d'une musicienne, tu baignes dans l’art et la culture musicale depuis ta tendre enfance. Si j’imagine que le milieu dans lequel tu as évolué a permis cette carrière musicale, qui rêvais-tu de devenir enfant ?

A vrai dire, enfant, je n’aspirais pas spécialement à devenir musicienne. J’ai cependant toujours aimé écrire des histoires, des poèmes ou réaliser des bandes dessinées. Je rêvais de devenir globe-trotter également et plus particulièrement journaliste afin de pouvoir voyager dans le monde entier et raconter les histoires des autres. Et puis assez vite, je me suis mise à écrire mes propres chansons. L’idée d’en faire un métier est arrivée lorsque j’avais environ 18, 19 ans.

Très jeune, tu as connu un succès d’estime et critique chez Macaô, un quintet aux accents rock, qui lui permet d’assurer, notamment, les premières parties de Zaz, Patrick Bruel ou Polnareff. Le projet dont on parle aujourd’hui est très différent. Tout comme la manière dont tu fonctionnes, alternant les moments solos et le besoin de collaboration. Y a-t-il, en filigrane, une envie de sortir de ta zone de confort ?

Oui, peut-être. Mais en même temps, je me sens de plus en plus sécurisée lorsqu’en tournée, je suis accompagnée de musiciens. Honnêtement, jouer en solo est un exercice difficile, une formule que j’apprécie moins car elle est énergivore. La musique doit être partagée. Lorsque nous sommes plusieurs sur les planches, pouvoir se regarder, se sourire et porter ensemble un message me réconforte.

J’ai écrit seule pendant longtemps. Ici, je ressens le besoin d’écrire pour d’autres. Un jour, peut-être, mon album ne sera constitué que de featurings. Qui sait ?

Dans une société où pop ‘mainstream’, hyper lisse, surproduite et distribuée par les géants de l’industrie musicale est légion, comment parvient-on à imposer un style doux, ouaté et épuré ?

C’est une bonne question ! Je pense qu’aujourd’hui, non seulement les gens ont besoin de douceur. C’est un genre qui coexiste avec d’autres styles. Il y a peut-être dans cette quête, une volonté de revenir vers quelque chose de plus organique. Le folk est un style apprécié. Des artistes comme Pomme ou encore November Ultra récoltent un joli succès s’estime et critique. En ce qui me concerne, je n’imagine pas faire autre chose, même s’il s’agit d’une musique de niche. Tourner dans des stades n’a jamais été un objectif. Se produire dans de petits clubs à travers toute l’Europe me va très bien.

Finalement, si je résume le fond de ta pensée, la création est la prémisse de la liberté ?

Oui, bien sûr. Tu as parfaitement résumé les choses.

Tu as tourné en Chine au Canada, en passant par l’Allemagne et l’Europe de l’Est. Chanter en français exige le plus souvent de précision dans les textes. Comment le public étranger perçoit-il cet univers musical ?

Je rentre d’une tournée en Allemagne et en Autriche. Jouer sur des territoires non francophones permet de cerner le degré d’accueil du répertoire. Pour chaque compo, j’explique en anglais ce qu’elles signifient. Certains publics sont sensibles à la musique, aux ambiances ou à ce qu’ils devinent. Mais d’une manière plus générale, à chacun sa définition. Les choses ne nous appartiennent plus, une fois que nous les avons partagées. Si les gens s’approprient les chansons, tant mieux. La musique dépasse le langage, elle permet de se connecter les uns avec les autres et à se comprendre.

Il y a la musique, les textes évidemment, mais aussi une expression graphique très présente. Peux-tu me décrire l’artwork de cet opus ?

(Elle montre la pochette de son LP) On y devine une apocalypse. J’ai voulu une pochette très colorée, de façon qu’elle apparaisse vivante. On y voit des oiseaux voler en cercle, un loup-chien, une source, et en filigrane, cette notion de renaissance. Il y a aussi ce volcan qui, par définition, est très destructeur puisqu’il arrache tout sur son passage, mais dont le magma est extrêmement riche. Après un incendie, la nature revient plus belle et plus fertile. J’aime la puissance de cette image. Je me suis aussi dessinée dans un cercueil. Certains y verront une envie d’y rester, d’autres d’y sortir. Une métaphore pour dire ‘au revoir’, à bientôt pour de nouvelles aventures. Enfin, on y aperçoit également un florilège d’insectes et de fleurs. L’artwork évoque le deuil, mais pas seulement, puisqu’il s’agit surtout d’explosion de vie, de renouveau et de nouveau départ.

J’avais une interprétation différente pour les oiseaux. J’imaginais qu’ils allaient tout droit vers le feu pour s’immoler…

Oui, c’est possible aussi, chacun son interprétation finalement.

Je ressens chez toi cette volonté de faire les choses parfaitement. Mais à vouloir sans cesse améliorer les créations, ne risques-tu pas de perdre en spontanéité ?

Oui, complètement ! La perfection est parfois la pire des ennemies. A force de vouloir l’atteindre, le frais et l’instinctif finissent par se perdre. Pour y parvenir, j’essaie de me fixer des deadlines et d’être plus à même de maîtriser le travail. Je dirais aussi que l’imperfection donne de l’intérêt à ce que l’on fait. Comme tu le signalais, nous baignons dans des productions parfaites, surproduites, où le travail de l’humain est devenu tout à fait secondaire. L’émergence de l’intelligence artificielle accentue ce phénomène. Lorsque tu écoutes un morceau et que tu entends ces petits craquements et les cordes friser, c’est finalement ce qu’il y a de plus joli.

J’aime beaucoup la symbolique que renvoie ta première chanson, « Au temps des coquillages », une compo qui traite de la nostalgie de l’enfance lorsque, petit, on n’a pas de soucis et que tout va bien. Si tu pouvais parler à la petite fille que tu étais, que lui dirais-tu ? Et par extension, que dirait cette petite fille à la jeune femme d’aujourd’hui ?

Je crois tout simplement qu’elle n’y croirait pas du tout ! Si seulement, elle pouvait imaginer un seul instant que je lui dise que tout va bien se passer, que dans vingt ans elle fera de la musique son métier qui lui permettra de voyage dans le monde entier et d’y accorder des concerts.

Tu es suisse d’origine et tu as vécu en Belgique, comment une artiste étrangère perçoit-elle notre plat pays sous le prisme musical ?

Vivre dans un petit pays présente des avantages comme des inconvénients. Il faut composer avec les moyens du bord. Il y a moins de concurrence aussi, on sera donc peut-être propulsé plus rapidement. En Belgique, comme en Suisse, la difficulté majeure réside dans l’exportation de son talent vers l’ailleurs. A contrario, il existe une entre-aide plus importante. C’est d’ailleurs une constante depuis quelques temps. Auparavant, les gens se tiraient plus facilement dans les pattes.

Pornographie Exclusive

Trouver la lumière dans les ténèbres…

Vous le savez : dans votre webzine favori, nous traquons sans relâche les nouveaux projets prometteurs avant qu'ils n'explosent. Musiczine a été parmi les premiers à vous parler de Whispering Sons et d'Eosine, pour ne citer que ces deux exemples. Eh bien, aujourd'hui, nous vous présentons une nouvelle pépite : Pornographie Exclusive. Ce projet est un duo, un couple aussi bien sur scène que dans la vie, composé de Séverine Cayron et Jérôme Vandewattyne. Sa musique fait voler en éclats les frontières entre les genres musicaux, en concoctant un mélange alchimique d'influences cold-wave, goth-rock, psyché, darkwave, shoegaze, krautrock, techno et indus, le tout sublimé par une dimension cinématographique. Les deux artistes sont également actifs dans le septième art : Séverine en tant qu'actrice et Jérôme, comme réalisateur (notamment, du film ‘The Belgian Wave’). Et, cerise sur le gâteau, Séverine joue merveilleusement du violoncelle, instillant aux concerts un souffle décidément épique, comme nous avons pu le constater 'de visu', au Café Central, il y a quelques mois. PE est, sans nul doute, l'une des grandes révélations de ces derniers mois en Belgique ; et 2025 sera l'année de son explosion sur la scène internationale. Musiczine a rencontré les deux musiciens, accompagnés par Yannick Franck, du label Antibody, qui produit le premier elpee, éponyme, du duo. L'interview a été organisée par l'émission de radio WAVES.

Merci de nous accorder cette interview ! Ma première question sera très simple. Pourquoi ce patronyme, ‘Pornographie Exclusive’ ?

Jérôme : D'abord parce que ce sont des mots antinomiques. Ils représentent bien la dualité de notre condition humaine. En plus, ça sonne très ‘cold wave’.

Oui : un nom commun plus un adjectif, c'est directement cold wave.

Séverine : Voilà. Ce sont deux mots qui sont sortis de façon un peu aléatoire. On aime bien la langue française, la sonorité des mots, même si on ne chante pas beaucoup en français. On a un faible pour les associations comme ça. On s'est dit : ‘Tiens, ça sonne bien ; c'est très fort.’

C'est presque un oxymore.

Séverine : Exactement. Et ce qui nous amuse, c'est de voir la réaction des gens alors que ce ne sont que des mots, des sonorités.
Jérôme : Les générations plus anciennes vont considérer 'pornographie' comme choquant, alors que pour les plus jeunes, ce sera plutôt...

Le terme 'exclusif', par opposition à 'inclusif' ?

Séverine : Oui, alors qu'on n'exclut personne.

J'avais ressenti le nom comme simplement une expression de votre duo : 'exclusif' vu que vous n'êtes que deux et 'pornographie' dans le sens où vous allez au bout des choses, sans limites.

Jérôme : C'est ça ! On est vraiment nus, l'un en face de l'autre et on ose tout. On est dans notre bulle et, comme tu dis, il n'y a aucune limite.
Séverine : Et en effet, on ne se cantonne pas à un style. On est extrêmement ouverts.

Dans un morceau comme “Cracks”, il y a un côté cold wave, même carrément gothic rock, et aussi un aspect shoegaze. En outre, on identifie une dimension cinématographique. C'est un mélange de dingue, en fait !

Jérôme : Oui, mais ce n'est pas calculé. On part d'une ligne de basse, puis on ajoute une suite d'accords et une envie de texte.
Séverine : Ce qui correspond aussi à un moment particulièrement intense de notre vie, lors d'un voyage à Berlin.

J'ai cru comprendre que l'album avait été composé dans des chambres d'hôtels ?

Séverine : C'est exact. C'était pendant le confinement. On ne pouvait pas sortir ; donc, à Berlin, on est restés confinés. Et comme on se déplace toujours avec notre mini-studio portatif, on a composé et enregistré le morceau dans la chambre de l'hôtel. 

Et c’est le sujet des textes ?

Jérôme : Non, les paroles parlent de la manière dont un être peut être toxique dans une relation ou même avec lui-même. La toxicité ne va pas que dans un sens. On parle toujours des pervers narcissiques, mais, en fait, la toxicité est quelque chose qu'on construit ensemble. Les textes traitent des fissures qui peuvent contaminer l'autre.

Je comprends bien ce point de vue. En fait, suivant l’adage : 'It takes two to tango'. Il faut être deux pour danser le tango. Et la fissure est l'endroit qui laisse passer la lumière...

Jérôme : Mais c'est exactement ça ! Notre projet, c'est précisément de trouver la lumière dans les ténèbres.

C'est le principe de l'alchimie...

Jérôme : Précisément.

J'ai aussi eu un énorme coup de cœur pour le morceau 'Kosmische Liebhaber', 'cosmic lovers' ! Comment est née cette compo et pourquoi l'utilisation de la langue de Goethe ? 

Séverine : On essaye toujours de capter un moment pour écrire et composer. Donc là, je voyageais en train pour me rendre en Suisse et c'était un long trajet. Aussi, comme j'étais en Allemagne, dans cet environnement germanique, j'ai eu envie d'écrire ces paroles pour mon amoureux en allemand. Comme un poème écrit à distance.

Les paroles commencent par ‘Du bist Das Feuer, ich bin der Ozean...’ Et ensuite ?

Séverine : ‘Wir kommen auf die Erde, Um liebe zu verströmenr L'idée, c'est que nous sommes des 'aliens' venus sur terre pour jouir, pour expérimenter la jouissance... C'est un poème sur le pouvoir de l'amour. A ce moment-là, à cause de la crise sanitaire, on avait vraiment l'impression d’appartenir à un autre monde. On se voyait comme deux amants qui viennent d'une autre planète et arrivent sur terre pour apporter de belles choses.
Jérôme : Et c'est ce morceau qui a inspiré le film devant lequel on joue maintenant lors de nos ciné-concerts.

Oui, c'est le long métrage ‘One-Way Ticket to the Other Side’...

Jérôme : Tout à fait ! Et le fil rouge des séquences du film, qui ont été tournées par différents réalisateurs, est représenté par deux personnages, des êtres intemporels qui traversent un monde apocalyptique.
Séverine : Ce sont un peu nos 'alter egos', qui portent des masques de vieillards. On ne sait pas qui ils sont vraiment. Tout est un peu dans un flou artistique. 

Précisons pour les lecteurs que chaque séquence du film correspond à une chanson et que les réalisateurs ne disposaient' que de 100 € de budget par clip.

Séverine : Oui, enfin, en théorie... 

Et ce concept, très intéressant, de jouer devant un écran, en formule ciné-concert, c'est une de vos trouvailles ?

Yannick : L'idée du ciné-concert n'est pas nouvelle. Mais l’originalité de celui-ci, c'est que le film ne préexiste pas, il n’appartient pas au patrimoine. Tout a été commandité et supervisé par le groupe. C'est une démarche tout à fait singulière mais qui lui correspond bien puisqu'ils sont à la fois dans la musique et le cinéma.
Jérôme : On va présenter ce concept le 8 février prochain à l'Espace Magh, à Bruxelles. (NDR : voir le lien en fin d'article).

Ce sera un événement à ne pas manquer ! Parlons maintenant un peu de votre background. Séverine, tu as commencé par un parcours classique.

Séverine : Totalement classique. Mon père est compositeur de musique néoclassique, contemporaine et ma mère est mélomane. J'ai commencé le violoncelle à huit ans et j'ai découvert énormément d'œuvres, que ce soit en solo ou au sein d'un orchestre. Et puis, j'ai arrêté. J'ai décidé de devenir comédienne. J'ai compris que je ne voulais pas continuer le violoncelle professionnellement. J'avais besoin d'un autre moyen d'expression. Donc, j'ai pris une pause dans ma pratique de cet instrument pour le retrouver, plus tard, comme moyen d'arrangement. Et au sein du duo, j'ai vraiment redécouvert le violoncelle.

Et le chant ? 

Séverine : Dans ma carrière, j’ai toujours chanté. Chez Valkø et auparavant, Auryn. C'était plus dans un style pop-rock. Les deux projets ont reçu pas mal de couverture dans les médias. Mais j'avais envie de quelque chose de plus rock, de plus énergique, de plus dansant.

Et de plus alternatif ?

Séverine : Absolument ! Et au sein de Pornographie Exclusive, j'ai tout cela. Et en plus, je rejoue du violoncelle.

Tu peux donc réconcilier le passé et le présent.

Séverine : Oui, et c’est ce qui fait notre différence.

L'idée de ne pas choisir l'un ou l'autre. De mettre tout sur la table et de tout mélanger.

Séverine : C'est venu petit à petit. Par exemple, dans la première version de “Icon”, il n'y avait pas de violoncelle. C'est en répétant, alors que le track était déjà mixé, qu'on a fait évoluer le morceau. D'abord, grâce à un riff de basse de Jérôme et ensuite, j'ai eu l'idée du passage au violoncelle. Et on en a conclu : ‘Mais il est là, le morceau !’

C'est vrai que la compo prend carrément une tout autre dimension à partir de deux minutes.

Séverine : D'habitude, on évite de remanier les morceaux, sinon, on ne sortirait jamais d'album. Mais dans ce cas-ci, on s'est dit qu'il fallait vraiment le retravailler.

Et en live, ce morceau déchire. Au Café Central, en mai dernier, c'était énorme.

Séverine : C'était épique, on va dire... (rires)
Yannick : Ce morceau a mis le feu ! Il y a une envolée lyrique, un souffle puissant.
Jérôme : D'où l'importance d’interpréter les compositions en 'live' avant de les bétonner définitivement.

Pour leur donner l'occasion de se développer ?

Jérôme : Lors du ciné-concert, on a un titre, “From Bridges View”, qui ne figure pas sur l'album. Et il a aussi beaucoup évolué. Au départ, il s’agissait d’une improvisation pour un interlude. Et un jour, alors qu'on tournait pour le film, du côté de Doel, en pleine nuit, un gang est arrivé, et ces types ont commencé à tout péter autour de nous. Après un certain temps, on a préféré partir. Mais plus tard, en regardant les images, on s'est dit qu'on avait filmé un vrai moment de cinéma, de façon imprévue. Conséquence, on a réécrit un dialogue et cet épisode nous a inspiré d'autres idées musicales. Sur cette base, on est reparti tourner d'autres séquences. Finalement, on a obtenu un moment audio-visuel magique.

Et ces morceaux-là, qui ne sont pas sur l'elpee, vous allez les sortir ?

Séverine : Oui ! On en a quatre qui sont déjà mixés. Ce sera un Ep bonus de “One Way Ticket...”

Cool. Grâce à ce film et à ce concept de ciné-concert, vous avez été sélectionnés pour des festivals, notamment en Allemagne, et à Montréal.

Jérôme : En fait, le film est une création en partenariat avec le festival d'Oldenburg organisé par Torsten Neumann et sa femme Deborah Kara Unger, l'actrice de ‘Crash’ de Cronenberg, et de ‘The Game’, de David Fincher. Ils nous ont donné carte blanche. On a donc travaillé en compagnie des réalisateurs liés à ce festival, certains qu'on connaissait, d'autres moins voire, pas du tout. L'idée était de réaliser ce projet en commun et on l'a mené à bien en quatre mois. Notre album constituait la base et ils ont tourné leurs séquences vidéo en s'inspirant de notre musique. 

Et comment avez-vous fait pour coordonner le tout ? Vous avez fourni un cahier des charges ?

Séverine : Non. Le lien est établi par nos deux personnages, les Cosmic Lovers. Jérôme a conçu tous les interludes entre les chansons. Ils présentent deux personnages masqués, qui sont dans une sorte de 'road trip'. Chaque morceau et chaque petit film propose un monde différent. Ce sont les interludes qui constituent le ciment du film et assurent la cohérence de l'ensemble.

Jérôme : C'est vraiment une expérience à vivre en 'live'. Justement, le public aura l’opportunité de découvrir le spectacle le 9 février prochain à 19h30, à l'espace Magh, à Bruxelles. A une certaine époque, à cet endroit, il y avait une boîte de nuit : le ‘Who's Who's Land’.
Séverine : A côté du Manneken-Pis.
Jérôme : C'est dans le cadre du festival 'Court Mais Trash', dont on assure le final. On combinera donc le 'release' de notre album via Antibody avec la première belge de notre spectacle et la clôture du festival.

Maintenant, on va parler de ton background, Jérôme. Ta famille était également très branchée musique, si je ne m’abuse.

Jérôme : Oui. Mon père était DJ amateur. Il passait tous ses week-ends à animer des soirées, principalement à l'Os à Moelle, à Schaerbeek.

Tiens ! Je participe régulièrement à des quiz musicaux dans ce cabaret.

Jérôme : J'ai grandi là-bas. C'est le plus vieux cabaret de Bruxelles. Il avait été créé par Jo Dekmine, du Théâtre 140. Les week-ends, on y passait beaucoup de temps, mon frère et moi. On a créé plusieurs groupes jusqu'à ce qu'on ait le nôtre, VHS from Space. J'ai commencé le solfège à cinq ans, mais j'ai très vite arrêté, car je n'aimais pas le côté académique… rigide. Au départ, je jouais du piano. Mais à douze ans, j'ai eu envie de me consacrer à la guitare électrique, pour jouer du rock'n'roll ou du punk. Ce qui est marrant, c'est qu'aujourd'hui, Séverine me ramène un peu vers la musique classique...

Vous vous êtes fertilisés l'un l'autre...

Jérôme : Oui, on s'est contaminés. Et pour un bien !  

Dans l'autre sens, Séverine, tu as découvert la musique plus 'dark' grâce à Jérôme.

Séverine : On partageait déjà des références. Surtout la BO de 'Lost Highway' de David Lynch. On avait été touchés par la musique, plus que par l'histoire. Ce sera le début de notre intersection musicale. Mais je connaissais quand même déjà des choses plus 'hard' comme Mr Bungle, Fantômas et des groupes comme Cure, les Pixies...

L'album Pornography” de The Cure, sans doute ? Ce n'est pas un hasard, ce mot 'pornographie' ? On suppose qu’il existe une filiation...

Jérôme : Oui, c'est quelque part grâce à l'album de The Cure qu'on a osé insérer le mot 'pornographie' dans notre nom. Mais ce n'était pas un hommage à ce groupe, qu'on aime beaucoup par ailleurs.

Le son de Pornography” est juste énorme. En imaginant un son pareil pour votre musique, ce serait encore plus impressionnant.

Séverine : Oui, on peut imaginer le résultat ! Nous, évidemment, on est totalement en autoproduction. Et puis, j’ai pu concrétiser un rêve, celui de produire un album. J'adore le côté geek / ordinateur / plug-ins, etc.

C'est étonnant. On s'imagine toujours que c'est l'homme qui incarne le geek du groupe.

Jérôme : Dans PE, c'est elle, la 'geekette'... (rires)

Voilà, le néologisme est déposé...

Séverine : Oui, dans notre cas, c'est vraiment mon truc, quoi. C'est mon dada ; je peux vraiment passer des heures à bidouiller...

Donc, vous n'êtes pas allés dans un vrai studio ?

Séverine : Si, pour le mixage. 

Mais vous n'avez pas réenregistré les tracks en studio ?

Séverine : Simplement les cordes pour “Invitation to a Suicide”.
Jérôme : Tout a été entièrement enregistré dans des chambres d'hôtel. Ce qui explique pourquoi c'est de l'électro-rock. Il aurait été impossible d'enregistrer une batterie dans une chambre d'hôtel.
Séverine : Tout est réalisé à l’aide de plug-ins, y compris les amplis, les batteries, et évidemment les synthés.

Justement, au début de Invitation To A Suicide”, une reprise de John Zorn, il y a des plug-ins synthés de dingue ! Ils me font penser à Tangerine Dream, à Popol Vuh... Il y a même des sons de mellotron.

Yannick : C'est très rare, de rencontrer un groupe à l’identité très 'wave' et qui, dans le même temps, est ouvert à une forme de psychédélisme et au côté répétitif du krautrock.
Jérôme : Tu cites Popol Vuh, et bien justement, certains de leurs morceaux ont été repris par Werner Herzog dans ses films. Ce genre de musique confère un élément, une atmosphère 100% cinématographique. C'est à nouveau un signe que l'on refuse les étiquettes. On a juste envie de voyager, de créer des sensations.
Yannick : C'est comme Tangerine Dream, dont la musique figure dans le film “Sorcerer” de Friedkin.
Jérôme : Tout à fait ! L'idée, c'est de ne pas imposer de limites. Et donc, par rapport à mon parcours, à côté de la musique, je fais également du cinéma. Et Séverine est comédienne. Donc, on transite toujours de l'un à l'autre. Le cinéma inspire notre musique et la musique reflète un côté cinématographique.

Pour les lecteurs, on précise que tu as réalisé ‘The Belgian Wave’, dont Yannick a créé la musique. Un long métrage qui a fait grand bruit au cours des derniers mois.

Jérôme : Il a été programmé au cinéma ‘Aventure’, à Bruxelles et, vu le succès, il a été 'prolongé' un nombre incalculable de fois.
Séverine : Si on n’avait pas dit 'stop', il aurait été programmé à l'infini (rires) !
Jérôme : Et juste avant, j'avais réalisé ‘Spit'n'split’, un film qui suivait la tournée de The Experimental Tropic Blues Band.
Yannick : À voir absolument. J'avais invité Jérôme dans l'école où je donne des cours, à l'ESRA à Bruxelles et les étudiants m'en parlent encore aujourd'hui. L'approche de Jérôme les a inspirés. On croit toujours qu'il faut des moyens énormes pour tourner des films. En fait, tu prends un vieux caméscope et tu filmes dans la rue, tout simplement, et tu testes un peu ton rapport au monde. Tu te confrontes à l'acte cinématographique et on voit très vite ce que tu as dans le ventre. On n'a pas besoin d'une tonne de matos, de 'steady-cam', de travellings. Il suffit d’adopter la méthode de Jérôme : réaliser un film à l'aide d'un appareil photo cassé.
Séverine : Et un objectif de caméra de surveillance...

A propos, le groupe existe encore ?

Séverine : Oui ! Il va sortir un nouvel album. On travaille un peu comme eux. On a aussi cette envie de DIY (Do it yourself) ... Être mobiles et surtout libres !
Jérôme : Faire les choses passionnément, sans avoir quelqu'un au-dessus de toi pour te donner des directives. Comme l'a dit Yannick : c'est là où on voit ce que tu as dans les tripes. C’est pourquoi j'adore les premiers films des réalisateurs. Quand ils sont débutants, ces films sont plus touchants et plus profonds. Par la suite, ils deviennent plus formatés. Par exemple, je joue sur une basse à 60€. Une basse chinoise.

Et pourtant, elle sonne super bien !

Jérôme : Le son, c'est surtout dans les doigts...
Séverine : Et dans l'intention. En ce qui concerne mon violoncelle, c'est différent. Pour qu'un violoncelle sonne, il doit être bon. Le mien, ça fait plus de 20 ans que je l'ai. On ne peut pas tricher. Il faut de la bonne qualité sinon ça sonne comme une casserole... On a également une bonne carte son. Les préamps sont bons. C'est une petite interface RME, mais elle donne de très bons résultats. On a enfin un micro-chant qui n'est pas cher, mais d'un niveau assez élevé : un Audio-Technica AT 2035. C'est un micro que Billie Eilish utilisait lors de ses premiers enregistrements, donc...
Jérôme : Il coûte environ 180 €, ce qui est très abordable. En blind test, il est comparable à un Neumann U87 à plus de 2 000 boules.
Séverine : Voilà, donc, en termes de qualité-prix, on a quand même du bon matos. Et puis, on a surtout un large spectre de ressources, car si Jérôme maîtrise la guitare, la basse, le chant et les claviers, je joue du violoncelle, du clavier et je chante. C'est une large palette !

Et ta guitare, Jérôme, a un son qui peut se révéler 'métal', un peu 'hard', mais souvent aussi très clean. Dans le genre des Shadows ou de certaines musiques de film. Elle sonne presque comme un glockenspiel.
Jérôme :
Mon éducation y est sans doute pour quelque chose. Mon père jouait dans un groupe de reprises des Shadows...

J'ai tapé dans le mille, apparemment...

Jérôme : Ce qui nous plaisait dans la soundtrack de “Lost Highway”, c'est la diversité. Lynch et Trent Reznor ont prouvé qu'il était possible de créer des BO comprenant aussi bien du Lou Reed ou du Marylin Manson, que du free jazz ou de la musique cubaine. Et je vois une cohérence dans tout cela. On adore écouter énormément de musiques, se nourrir des plus variées. Et après, on assimile le tout pour élaborer notre propre son.

Dans la palette, on a évoqué le côté classique et cold wave, mais il y a aussi la face Nine Inch Nails.

Jérôme : Oui, 'indus'. Trent Reznor est un grand monsieur. Je me réjouis de savoir qu’un gars pareil pouvait décrocher un Oscar pour la meilleure BO. Et tout en restant intègre. Il a même fait du Pixar ! Par exemple, la soundtrack du film ‘Soul’.

Oui ! Ce film est extraordinaire. Un pur chef-d'œuvre !

Yannick : Il y a aussi Lustmord, qui compose également des BO de films hollywoodiens.

J'aimerais qu'on aborde maintenant pour sujet, la reprise, que vous avez réalisée, de “Invitation To A Suicide”, de John Zorn.

Séverine : C'est un morceau tiré de la BO du film qui porte le même nom.

Ce qui m'a frappé, c'est le riff de guitare. Il me rappelle “Tubular Bells”, de Mike Oldfield, dans la BO de ‘L'Exorciste’. Il y a vraiment des dizaines de musiques de films qui sont basées sur...

Séverine : ...sur des ritournelles...
Yannick :  ...et des signatures rythmiques bizarres.
Séverine : On s'est un peu cassé la tête pour concrétiser ce projet.
Jérôme : On avait envie d'être prisonnier d'une mélodie-ritournelle comme celle-là, pour essayer de la comprendre, de la maîtriser, de la dompter. Donc, même quand la signature rythmique change, on essaie de conserver un beat...

Oui, le beat de la boîte à rythmes reste identique et il y a un décalage mais à la fin du cycle, il se récupère.

Jérôme : En effet. La ritournelle possède un côté mécanique et on voulait que les gens puissent continuer à danser dessus, à suivre le beat. C'est ainsi qu'on s'est approprié le titre. Au départ, c'était juste un exercice de style, mais à la fin, on en a conclu que le morceau méritait parfaitement sa place dans l'album. Et puis, Yannick nous a rappelé qu'il fallait qu'on ait l'autorisation pour sortir cette reprise. Et il a réussi à contacter John Zorn...
Yannick : En fait, je connaissais Martin Bisi, qui s'occupe du BC Studio, à New-York. Un studio culte où ont été enregistrés des albums célèbres de Sonic Youth, de Herbie Hancock, comme par exemple, le fameux “Rock It”. Pour la petite anecdote, un jour, je me retrouve dans ce studio, qui est situé dans le quartier Gowanus, à Brooklyn, et je vois des 'reel-to-reels', des bobines, qui trainent par terre dans des caisses. Je demande ce que c'est et on me répond que ce sont des impros de John Zorn. Plus tard, j'ai fait le lien et j'ai donc tout de suite demandé à Martin les coordonnées de John Zorn. Cinq minutes plus tard, il m'envoie l'adresse e-mail privée du réalisateur, lequel a répondu très vite à mon message, en écrivant : ‘Votre reprise est très belle, vous avez ma bénédiction. Envoyez-moi des exemplaires du disque quand il sort...’
Séverine :
C'était énorme de recevoir sa bénédiction.
Yannick : Séverine et Jérôme peuvent être fiers d'avoir été adoubés de cette manière par le Maître. Parce qu'il doit en recevoir beaucoup, des demandes de ce genre. Et c'est d'autant plus remarquable, que la composition originale a quand même été profondément retravaillée, dans un style plus alternatif.
Séverine : Si on avait juste reçu son accord, sans jugement positif sur le morceau, on aurait déjà été contents. Mais là, on ne s'attendait vraiment pas à un retour aussi chaleureux.
Yannick : C'est allé très vite et c'était très enthousiaste.
Séverine : On avait un peu peur parce qu'on avait quand même adopté un son très techno-psyché, basé sur un gros beat et des grosses montées de synthés.
Jérôme : Mais, vers la fin, les violoncelles reviennent et apportent une certaine douceur. Et puis, de toute façon, n'oublions pas que John Zorn, c'est aussi “Funny Games”. Il est aussi lié à Mike Patton, de Faith No More. Il représente une forme de liberté musicale qui nous correspond bien. Donc, nous semblait logique d’inclure la reprise sur l'album. Tout en démontrant aussi qu'on n'est pas seulement dans la cold wave...

L'opus est très varié ! On peut aussi épingler “Electric Blue” et le morceau chanté en français...

Séverine : “Pire que la Douleur”...
Yannick : C'est pour cette raison qu’il est sur Antibody. Ce n'est pas un label orthodoxe. Quand on sort de la cold wave, c'est de la cold wave produite par un Libanais ou un Marocain, des mélodies levantines et un mix de beaucoup d'influences. Ce n'est pas un label de puriste, au contraire. Donc, j'ai une certaine fierté de sortir l'album de PE. Comme on est amis, on s'est posé la question de savoir si c'était le bon choix. Et finalement, il s'avère que c'est le bon endroit, précisément parce que le projet est inclassable et dispose d'une véritable singularité. En parfaite adéquation avec leur nature en tant qu'êtres humains et qu'artistes.
Jérôme : Et c'est la même chose pour nous, dans l'autre sens. Il était judicieux de le sortir sur le label de Yannick et on est vraiment très fiers. Ça symbolise vraiment beaucoup pour nous.

D'autant plus que vous partagez aussi la passion du cinéma.

Jérôme : Tu sais, nous, on était prêts à le sortir seul, en mode indé et puis on l'a envoyé à Yannick et c'est tombé dans les oubliettes.
Séverine : Pendant un mois ou deux, pas de nouvelles... (rires)
Yannick : Je procède toujours de cette manière…
Jérôme : Vu qu'on est amis, on n'osait pas le relancer, en se disant que peut-être, il était gêné de nous avouer qu'il n'aimait pas. Et puis, mon téléphone a sonné. Il a déclaré : ‘Mais c'est incroyable ! Vous ne voulez pas le sortir sur Antibody ?’ On en a conclu que l’idée était géniale ! Et voilà, maintenant, on a ce côté 'team' et c'est hyper important aujourd'hui de se serrer les coudes. Donc, Yannick, je te renvoie la fierté que tu ressens. On est vraiment ravis d'être dans un label indépendant comme Antibody. C'est hyper important pour nous.
Séverine : C'est une forme de résistance.
Yannick : Dans un monde corrompu à ce point, il faut placer le cœur au centre de tout. La corruption des consciences est telle que si tu ne traces pas ton parcours avec des liens humains, qui ont du sens, ça ne vaut même pas la peine.
Jérôme : Le sang et le sens...

Voilà. Merci beaucoup pour l'interview ! C'était super et on vous souhaite beaucoup de chance. En tout cas, en ce qui me concerne, je connais déjà mon album préféré de 2025 dans la catégorie des productions belges.

Jérôme & Séverine : Merci beaucoup !

Pour écouter l'interview en podcast de l'émission WAVES (avec, en bonus, les sélections de PE), c'est ici.

Pour écouter et acheter l'album de PE, c'est .

Pour acheter les tickets pour le ciné-concert du 9 février à l'Espace Magh, à Bruxelles, c'est encore ici

Crédit photo : Olivier Donnet (Facebook et Instagram)

Benni

Croire en ses rêves…

Écrit par

Benni est une jeune artiste originaire de la région de Vielsalm. Influencée par le folk contemporain (Mumford & Sons, Bon Iver, Phoebe Bridgers, etc.), elle rêve d’un monde utopique et pourtant authentique, le sien. Après 10 mois passés à chanter et arpenter les rues, en Nouvelle-Zélande, elle s’est enfin réveillée…

Grâce à son grain de voix particulier qui lui confère une fragilité singulière à travers des textes qui traitent des enjeux environnementaux et sociétaux, ainsi que ses mélodies aux sonorités indie-folk, cette femme-enfant risque de faire parler d’elle prochainement en publiant un premier Ep qui s’annonce déjà remarquable. Retenez bien ce nom !

Réservée, peu prolixe, mais rêveuse, Benni s’est prêtée, en attendant, au jeu des questions/réponses lors d’une entrevue réalisée au LaSemo.

À 18 ans, alors que tu étais en Nouvelle-Zélande, tu rencontres un homme qui joue de la guitare en rue et finis par lui emboîter le pas. Cette rencontre fortuite a-t-elle scellé ton destin ?

Depuis toujours, j’ai toujours voulu faire de la musique. Je crois que mon objectif aurait été atteint quel que soit le moyen utilisé pour y parvenir. Concernant cette rencontre, je dirais qu’elle a précipité les événements.

La rue est un terrain difficile et austère. J’imagine que cette expérience a laissé des impressions, bonnes ou mauvaises d’ailleurs. La rue ne reste-t-elle pas finalement la meilleure école de la vie ?

J’ai une anecdote à ce sujet. Lorsque mes amis étaient à l’école, les uns et les autres se questionnaient quant à leur réussite. Je leur répondu que perso, j’avais aussi réussi, justement parce que j’avais fait la meilleure des écoles, celle de la vie. Cette expérience a été salutaire, oui. Même si je n’ai pas derrière moi un background scolaire classique, j’ai appris tout autant dans la rue.

Ta musique baigne dans le folk alors qu’une grosse majorité des jeunes de ton âge s’intéressent peu à ce style musical. Peut-on affirmer que Benni est une artiste à contre-courant ?

Ta question est intéressante ! Les jeunes n’écoutent pas ce genre de musique, j’en suis consciente. Ai-je choisi le folk pour son côté ouaté ou parce que peu de personnes s’y intéressent ? A vrai dire, je ne me suis jamais posé cette question. Je dirais que je pratique une musique qui me tient à cœur et me fait intensément vibrer.

Ton style est doux et chaleureux et, à mon sens, davantage compatible au sein d’un environnement feutré plutôt que lors d’un festival comme aujourd’hui. Comment abordes-tu cette mise en danger face à un auditoire qui n’est peut-être pas venu pour toi spécifiquement ?

Aujourd’hui, nous avons joué en formule groupe. Même si le public ne me connaissait pas spécialement, j’ai pris énormément de plaisir à jouer ici. Il était à l’écoute et les encouragements étaient très nombreux. C’est l’un des meilleurs festivals auquel j’ai participé sous cette configuration.

Au fait, la scène est-elle un bon moyen d’avoir une connaissance de soi ?

Faire face au public permet de mieux se connaître, effectivement. Il y a d’autres moyens pour y parvenir, mais ce biais en fait partie. Cela reste, en tout cas, une très belle expérience.

La musique te poursuit, d’abord, au sein d’une académie consacrée à la guitare classique vers l’âge de 8 ans, la chorale de ton village pendant un peu plus de dix ans et une formation musicale à la SAE de Bruxelles, en 2020. D’une passion, tu dessines aujourd’hui les traits d’une carrière musicale en devenir en recevant d’excellentes critiques. Comme quoi, il faut croire en ses rêves. Si ta vie était une histoire, cette fable en serait-elle la morale ?

Depuis petite, je caresse le rêve de devenir chanteuse. Il faut toujours croire en soi, c’est une certitude. En ce qui me concerne, le parcours a pris du temps et il a emprunté de nombreux détours. Mais je reste convaincue qu’avec de la motivation, on peut y arriver !

Tu as participé au concours ‘Concours-Circuit’, en 2020, ce qui t’as permis d’assurer des premières parties d’artistes comme Sharko, Roscoe et surtout de Cœur de Pirate. Est-ce que ce genre de vitrine est un passage obligé si on veut tirer la couverture médiatique à soi ?

Tu es vraiment bien renseigné, je suis surprise ! Oui, cette couverture permet une certaine crédibilité auprès du public. Dans mon village, personne ne croyait vraiment en mon projet. Puis, des connexions se sont établies et le public s’est ensuite intéressé à ce que je faisais, justement grâce à cette première partie de Cœur de Pirate. Elle a suscité la curiosité à mon égard, à charge ensuite au public d’apprécier ou non mon univers.

 « Mechanical Mind » est une lettre au bonheur adressée à ton cerveau, une chanson qui raconte que si on traverse de mauvaises passes, il y a également du bonheur à vivre. Je comprends le message, mais c’est un peu démago quand même, non ?

Je ne le crois pas, non ! Elle a été écrite durant le confinement. Le thème de la dépression y est clairement abordé. Cette période a été compliquée à vivre. La musique m’a beaucoup aidée. Il faut interpréter cette chanson comme une lettre d’amour à mon cerveau. Je lui dis que s’il se produit des évènements malheureux auxquels nous devons faire face, il existe aussi toutes ces choses positives qui nous entourent et grâce auxquelles nous pouvons avancer, même si, parfois, nous ne pouvons pas toujours les apercevoir.

« September 20 » clôture judicieusement le deuil d’une première histoire d’amour abandonnée par une lettre d’excuses que tu aurais aimé recevoir. En vain ! Résultat, tu l’as écrite à la place de l’autre. Cette compo a-t-elle suscité une réaction auprès de la personne à qui le message était destiné ?

Cette personne l’a effectivement entendue. Est-ce qu’elle en a saisi le sens ? Pour être tout à fait franche avec toi, ce n’est plus mon problème. De manière générale, toutes mes chansons sont de nature thérapeutique. J’ai le besoin d’exorciser et je n’attends pas nécessairement un retour.

Ce morceau a été produit par Thomas Médard de Dan San et mixé par Tommy Desmet que l’on connaît pour son travail auprès de Girls In Hawaii, entre autres. Comment se sont déroulées ces rencontres ?

Mon booker, Max, milite au sein Dan San. Il m’a vue au Concours Circuit. J’ai rencontré Tommy, via Thomas tout simplement. C’est une fine équipe.

Petite, tu adorais dessiner des baleines. Est-ce parce qu’elles symbolisent la protection et la sagesse –ces cétacés communiquant par la musique de leurs ultrasons pour prendre soin les unes des autres– ou parce que ce sont de géantes aventurières qui naviguent entre la profondeur des océans et la surface ?

Mais, où as-tu donc puisé ces informations ? Je suis surprise à nouveau ! Toute petite, j’adorais dessiner des baleines. Cet animal m’inspirait la sagesse et le calme.

J’ai appris plus tard que ces animaux communiquaient par vibrations. Je trouve leur mode de fonctionnement extraordinaire.

Je sais que ton souhait le plus cher serait de construire ton chez toi de tes petites mains et y vivre en autonomie complète en utilisant des matériaux bios et réutilisables, à l'orée des bois. Ce festival qui mise sur le durable tombe à pic. Quel est ton rapport à l’écologie et la nature au quotidien et que penses-tu des politiques successives en la matière alors que les mesures destinées à sauver la planète ne portent que (trop) très peu leur fruit.

Je n’y connais rien en politique. Je n’y suis pas et je n’ai pas envie d’y être. Je dirais que c’est comme dans tout, il y a du bon et du mauvais. Si des mesures prises par les politiciens vont dans le bon sens, tant mieux. A vrai dire, je n’ai pas envie de m’étaler sur le sujet. Tout ce qui m’intéresse est de faire en sorte de respecter au maximum la nature. Je souhaite poursuivre dans cette direction. Je constate un certain engouement auprès de la population dans ce secteur. Les gens cuisinent bio, ils s’entraident, etc. C’est davantage cet axe social qui m’intéresse, pas le contexte politique. Ma petite sœur flirte professionnellement avec ce milieu ; elle s’y plait et tant mieux pour elle. Je suis plutôt la bohème de la famille.

Benni, à quoi peut-on s’attendre dans les prochaines semaines ou les prochains mois ?

On peut s’attendre à un Ep pour la rentrée…

 

Nile Rodgers

La musique est ma vie, ce que je respire, mon oxygène…

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Légende vivante du disco, qu'il a grandement contribué à populariser, Nile Rodgers est un auteur, compositeur, arrangeur, producteur et guitariste, qui a fondé le groupe Chic en compagnie du regretté bassiste Bernard Edwards. Cet ancien Black Panther –il a notamment bossé avec David Bowie, Madonna ou Diana Ross– continue à inspirer et à collaborer auprès des jeunes générations, et notamment Daft Punk, Sam Smith et Lady Gaga. A 72 ans, et malgré deux cancers, l'inventeur du ‘Freak’ continue à se produire ‘live’ et prend toujours du ‘good time’...  Let's dance !

Bernard Edwards et vous formiez le cœur de Chic. Depuis sa disparition en 1996, ressentez-vous sa présence lorsque vous vous produisez en concert ?

Parfois... selon les chansons et l'ambiance.

Mes sentiments pour Bernard me suivent constamment, même sans musique. Je pense souvent à tout ce que nous avons vécu ; à nos hauts comme à nos bas, et à notre première rencontre... 

Mais, ayant survécu à deux cancers, désormais, lorsque je monte sur les planches et regarde la foule, la première chose que je vois, ce sont des milliers de personnes qui m'ont aidé à m'en sortir. Je les considère comme des amis, des proches qui tiennent à moi et m'ont soutenu durant la maladie. C'est une sensation bouleversante....

Vos deux cancers ont-ils déclenché chez vous une sorte d'urgence de création ?

Non, la musique est ma vie, ce que je respire, mon oxygène. Et de temps à autre, j'ai envie de la capturer et de la transformer en composition que d'autres puissent entendre. La plupart du temps, je compose juste pour moi. Je m'assois, je joue avec la musique... je m'amuse tellement et me sens en paix. Je ressens toutes sortes d'émotions. Et parfois, je me dis : ‘Tiens, je suis occupé d'écrire une chanson que d'autres pourraient écouter’.

Croyez-vous à l'effet curatif de la musique ?

Oh mon Dieu, oui ! S'il n'y avait pas eu de musique dans mon existence, honnêtement, je ne crois pas que j'aurais surmonté mes deux cancers. La première fois, j'ai eu peur. Je n'arrêtais pas de pleurer. 

Bon, je ne souhaite pas avoir l'air d'une sorte de super héros ; mais, la deuxième fois, j'ai eu l'impression d'avoir un rhume. Je ne me suis même pas inquiété (il rit) !

Est-il vrai que le patronyme Chic se réfère à Roxy Music et Brian Ferry ?

Oui, c'est une trouvaille de Bernard Edwards. Mais je n'avais jamais vu un groupe s'habiller de manière aussi classieuse sur scène !

Je suis issu d'un milieu hippie ; au départ, tout ce que nous portions le matin correspondait à ce que nous allions arborer en ‘live’, le soir même (rires).

Lorsque j'ai assisté au concert de Roxy Music, à Londres, qui était le groupe préféré de ma copine de l'époque, j'ai d'abord vu un public magnifiquement fringué, puis surgir ces musiciens tirés à quatre épingles. De plus, Brian Eno imposait un son immersif. J’ai ainsi assisté à ce que je considère comme une expérience musicale totalement artistique et en effet immersive. 

J'ai tout de suite appelé Bernard et lui ai confié : ‘Mec, il faut que nous incarnions la version noire de Roxy Music et se montrer dans des vêtements créés par de grands couturiers’.

Il faut se rendre compte qu'au cours de cette période, tout le monde s'habillait comme les Jackson Five et exécutait la même chorégraphie. Au sein de Roxy Music, chaque membre avait sa propre personnalité, même si c'était un groupe.

À l'époque, nous nous appelions Big Apple Band. Mais un type de mon école avait sorti une chanson intitulée « A Fifth of Beethoven » qui figure dans la b.o. de "Saturday Night Fever" ; il avait choisi pour nom de scène, Walter Murphy and The Big Apple Band. Le public confondait...

Bernard a alors proposé d’opter pour Chic, puisque nous étions vêtus de vêtements chics. Le batteur, Tony Thompson et moi, avons estimé cette idée, au départ, drôle et saugrenue, et puis finalement...plutôt cool !

La légende voudrait que l'enregistrement de l'album "Let's Dance" de David Bowie ne se soit pas bien déroulé…

Ah bon ? "Let's Dance" est l'album le plus facile que je n'ai jamais produit de ma vie. J'ai mis en boîte toutes les démos de "Let's Dance" en deux jours, en Suisse. Lorsque je suis revenu en Amérique, j'ai enregistré le long playing en 17 jours, et tout en une seule prise. Une pour les solos de guitare de Stevie Ray Vaughan, une pour la voix de David... tout en une seule fois !

Quel est le lien entre le disco et le mouvement des Black Panthers auquel vous adhériez ?

La première fois que je suis entré dans ce club disco éphémère situé au croisement de Soho, China Town et East Village, où vivait la grande communauté gay new-yorkaise, j'y ai croisé toutes sortes de personnes : homos, hétéros black, portoricains, blancs...

Je n'arrêtais pas de penser à nous, les Black Panthers qui défendions l'unité. Tout le monde oublie que notre slogan était ‘Black power to Black People, Brown Power to Brown People, White Power to White People’. ‘Tout le pouvoir au peuple’, c'était notre devise.

Alors, quand je suis entré dans ce club et que j'ai vu toutes ces personnes différentes danser à n’importer quelle heure sur le "Love to Love You" de Donna Summer, "San Francisco" de Village People, et "Girl, You Need A Change of Mind" d’Eddie Kendricks, j’ai vraiment été frappé. Donna Summer et sa chanson étaient sexy ! Village People incarnait la communauté gay hardcore ! Eddy Kendricks chantait ‘All men don't discriminate this man emancipates. Now I am for women's rights, I just want equal nights. Girl you need a change of mind’

Tout ce que les Panthers et moi défendions figurait dans ces trois morceaux que le DJ mixait sans pause. J’en ai conclu : ‘C'est le monde auquel je souhaite appartenir. Je veux faire partie de cet univers connecté dans lequel nous opérons ensemble, même si nos philosophies diffèrent. Il y a cette sorte d'amour qui nous unit.’ Aucun autre genre musical ne ressemblait à ce concept...

Grâce au le disco, on pouvait être gros, moche, noir, portoricain ou gay... peu importe !

Nile Rodgers et Chic se produiront le 15 juillet dans le cadre du Gent Jazz www.gentjazz.com

Casimir Liberski

Deux pros dans l’impro…

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Alliant la finesse du jazz noir-jaune-rouge à l’innovation avant-gardiste japonaise, le pianiste Casimir Liberski et le batteur Tatsuya Yoshida, connu pour son travail au sein de la formation Ruins, ont uni leurs talents afin de concocter un premier album intitulé « Troubled Water », explorant un paysage sonore mouvant constitué de free jazz, d'ambiant et de rock progressif voire d'éclaboussures punk. Et la fusion de leurs deux univers musicaux et culturels se rejoignent dans l'improvisation…

Casimir Liberski, ‘moitié’ belge de ce duo évoque pour nous les images de ce monde musical... flottant.

Comment avez-vous rencontré Tatsuya Yoshida ?

Via Facebook. Plus jeune, j'étais fan de Ruins, le duo que Yoshida formait en compagnie d’un bassiste occasionnel. J'ai découvert qu'il s’était inscrit sur le réseau social en 2012. Je l'ai ajouté comme ‘ami’, pour ensuite l'interroger sur ses prochains concerts en Belgique.

Lorsque j'ai sorti mon album « Cosmic Liberty », en 2017, avec le jeune batteur prodige Matt Garstka, Yoshida s'y est intéressé. Nous avons été directement en contact et il m'a demandé de lui organiser un concert en Belgique, un an plus tard ; c’est ce que je suis parvenu à planifier pour le duo Sax Ruins qu'il forme avec la saxophoniste Ryoko Ono.

Nous nous sommes enfin rencontrés et j'ai pu me produire en première partie de leur performance.  Depuis, nous sommes restés en contact malgré le covid, communiquant et nous échangeant des démos.

En janvier de l'année dernière, j'ai passé ma lune de miel au Japon. La veille de mon retour, Tatsuya m'a appelé pour m'annoncer qu'il nous avait dégotté un petit concert dans un bar à Tokyo le soir même. Spectacle qu'il a enregistré, et qui s'est révélé d'une intensité incroyable. Ensuite il l’a remixé et c’est devenu cet album.

C'est donc un opus d'une prise dans un bar à Tokyo ?

Oui, totalement à l'arrache. Tatsuya a placé deux ou trois micros, raccordés à son enregistreur zoom, et trouvé des astuces originales, comme placer des ventouses qu'on utile pour déboucher les toilettes sur les rosaces, les trous de la table d'harmonie du piano, tout en y insérant un petit micro.

J'ai ensuite transmis le résultat à John Zorn que je connais, lequel m'a conseillé de faire mixer le tout par James Dellatacoma, ingénieur du son qui collabore énormément avec Zorn et Bill Laswell, et a l'habitude de prendre en charge des prises ‘mal enregistrées’… ou plutôt avec les moyens du bord (il sourit).

Vous formez un duo batterie/piano, ce qui n'est pas courant, même dans le jazz ?

C'est vrai, mais Tatsuya Yoshida a précédemment formé un duo connu avec Satoko Fujii, lequel a sorti plusieurs disques sur Tzadik records, le label de John Zorn justement ; une musique mouvementée et lourde, exigeante d'un point de vue de l'écoute, dans un style très écrit et puissant.

J'avais la conviction qu'il fallait s'en distinguer et proposer autre chose. Raison pour laquelle j'intègre des synthés et des sons électroniques.

Ce n'est donc pas simplement un duo piano et batterie, mais autre chose ?

Au niveau de la composition, nous ne nous situons pas dans le registre de longues compositions très écrites à l'instar du groupe français Magma, que Yoshida adore, et de toute cette musique progressive. A l'inverse, nous sommes dans l'improvisation totale !

Les titres se réfèrent à l'écologie maritime ?

Je me suis chargé d’attribuer des noms aux compos, issues de deux improvisations d'une heure que nous avons sectionnées pour n'en conserver que des morceaux. Les titres sont sans doute liés à l'air du temps, mais parce que notre musique ressemble à une sorte d'océan, voire de tsunami par moment, à l'écoute des tumultes qui secouent notre musique.

L'image qui m'est apparue est celle du monde flottant du Japon où je séjournais en plein hiver. Nous nous étions rendus, mon épouse et moi, sur les côtes, constatant que de petits poissons morts, des fugus, avaient échoué sur le rivage, mais également de déchets dérivant de Corée et de Chine, ce dont les inscriptions sur les emballages témoignaient...

Le jazz est certes une langue universelle, mais chacun apporte-t-il sa propre culture au sein de ce projet ?

Yoshida n'est pas un jazzman, et est incapable de swinguer. Il ne pratique que le rock progressif et l'improvisation libre. Comme je suis plutôt un jazzman qui a débuté par le swing, nous nous rejoignons dans l'improvisation qui elle est véritablement universelle.

Je ne suis pas certain que le jazz soit à ce point universel ; il faut en connaître le vocabulaire, les standards... bref, détenir un passeport en jazz.

Par ailleurs, je ne possède pas une mémoire gigantesque comme la sienne en prog-rock, Yoshida se révélant capable de se souvenir de longues séquences. Personnellement, j'ai plutôt une mémoire à court terme... (il rit)

Album « Troubled Water » (Totalism Records) - 21/03/2024

Isobel Campbell

J’ai encore parfois du mal à croire que Mark Lanegan ne soit plus de ce monde…

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Ex-chanteuse de Belle and Sebastian, Isobel Campbell poursuit une carrière en solitaire et a sorti un nouvel opus. Intitulé "Bow To Love", elle y exprime des considérations autant intimes qu'universelles sur la domination masculine. Notamment !

La native de Glasgow, plus connue pour sa voix éthérée que ses talents indéniables de violoncelliste (NDR : son instrument de référence), revient quatre ans après avoir gravé "There Is No Another", paru en pleine pandémie, qui faisait suite à une décennie de silence forcé consécutif à des litiges avec son ancien label. 

Ce "Bow To Love" se révèle toujours aussi intimiste, aérien, porté par sa voix d'ange, laquelle adopte cependant une attitude de révolte face à la domination du patriarcat, les agressions sexuelles ou la phallocratie toujours bien vivante.

L’Ecossaise s'insurge d'une voix suave, sans éclats, mais pas sans éclat, s'en explique et évoque également la disparition de Mark Lanegan, en compagnie duquel elle a publié trois magnifiques long playings au cours de ce millénaire.

Touchée par la grâce et la spontanéité, Isobel Campbell l'est aussi par l'humour...

Pourquoi ne pas avoir intitulé “Everything Falls apart”, le morceau d’ouverture, "Son of a Bitch", insulte que vous proférez sans arrêt ?

Dans mon esprit, il s'est toujours appelé "Everything Falls Apart". Cette phrase s'est imposée, sans que je sache pourquoi. Un peu comme si tout s'effondrait dans mon cerveau également... (elle rit).

J'ai trouvé cette situation plutôt drôle… et qu’elle correspondait à ma vision des choses…

Cette invective n’est donc destinée à personne ?

En fait, si... mais elle pourrait s'adresser à beaucoup d'hommes et à quelques-uns en particulier (elle rit). Mais, rétrospectivement, et plus sérieusement, je me suis rendu compte à quel point dans la langue anglaise, conçue par le patriarcat, il existait énormément de mots et d'expressions afin d'exprimer des propos désobligeants à l'égard des femmes. Si vous cherchez l'équivalent en insultes concernant les hommes, une telle ‘diversité’ n'existe pas. J’estimais cette disproportion injuste, d'où cette répétition... (elle sourit)

Vous évoquiez le patriarcat. Cet elpee se veut-il féministe ?

Il y a de cela ; même si la société progresse, parfois il m'arrive encore de me retrouver face à un véritable dinosaure misogyne (rires). Je suis quelqu’un de très patiente, mais parfois je pète un câble et je me dis : ‘Waouh, on en est encore là !’ Mais pour le moment, grâce au mouvement #MeToo, la situation est très polarisante. C'est un véritable champ de mines ! Entamer une conversation à ce sujet au travers d'une chanson, me semble une bonne façon de procéder pour aborder le sujet...

Vous évoquez la perversité narcissique dans "Spider To The Fly". Correspond-t-elle également à certains types d'hommes ?

Je ne m'en suis rendu compte qu'après l'avoir enregistrée et écoutée ; mais j'ai fait l'expérience de ce genre de personnes dans ma vie.

Ma musique se veut personnelle. Il serait donc étonnant que ce qui constitue ma passion, mon travail et mon domaine de créativité, ne se révèle pas intime.

En fait, c'est comme si j'avais fait un doctorat sur le narcissisme (elle rit) ! Mais tout est un traumatisme... même si ce mot est parfois un peu galvaudé. Cependant, à ce stade, je pourrais en effet probablement donner une conférence sur le sujet (rires).

D'ailleurs, je connais pas mal de choses dans le domaine de la psychiatrie comme le DSM 5 (NDR : manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, et des troubles psychiatriques de l'Association américaine de psychiatrie).

Désormais, j'essaie de faire preuve de sagesse en étant consciente de ce qui arrive… J'aime à penser que je suis née existentialiste (elle rit).

Quelle est l'importance du violoncelle dans vos compositions au moment de l'écriture ?

Parce que je suis violoncelliste, certaines lignes mélodiques peuvent fonctionner ou attirer mon attention. Lorsque j'écrivais pour Mark Lanegan, je l’adaptais pour un baryton, en tenant compte de la fréquence de sa voix et celle de mon violoncelle. Car lorsque je joue d'un instrument à cordes, il existe certains types d'arrangements et de lignes auxquels je me réfère. Mais je suis avant tout une auteure-compositrice qui compose d'ailleurs aussi au piano. L'influence du violoncelle se limite à environ 20% au sein de ce processus.

Avez-vous pensé à Mark Lanegan, disparu l'an dernier, lorsque vous avez enregistré et composé ces chansons pour cet opus ?

J'étais occupée d'écrire “You”, le jour où Mark est disparu. Une journée très étrange. J'avais passé toute la journée à bosser sur cette compo et à écouter “Anthem” de Leonard Cohen. Les paroles racontent : ‘There is a crack in everything’ (Trad : Il y a une fissure dans tout...)

J'ai appris qu'il était décédé vers 19 h 30 ce soir-là, alors que j'avais passé ce morceau toute la journée. J’avais la chair de poule. Il était probablement à l’article de la mort au moment où je l'écoutais.

Certains jours, j'ai encore du mal à croire qu'il ne soit plus de ce monde. C'est comme si c'était un chapitre de ma vie s'était clos ce soir-là. Mais, de temps en temps, je reçois de petits signes de sa part, et je souris…

Isobel Campbell : Bow to Love (V2) 14/06/2024

 

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