Ce lundi 30 mars, le club de l’Aéronef affiche complet pour recevoir Deadletter. Drivée par le chanteur Zac Lawrence, la formation s’est imposée sur le circuit live britannique depuis 2020, après avoir gravé une poignée d’EPs puis un premier long playing baptisé « Hysterical Strength » (2024). D’abord nourri de folk — à l’époque où les musiciens se produisaient dans la rue —, le projet s’électrifie. Le combo déménage à Londres et bascule vers un post-punk nerveux, rythmique et dansant, que les médias conventionnels rapprochent alors volontiers et schématiquement de Gang of Four ou de Talking Heads. Le saxophone, d’abord joué par Poppy Richler jusqu’en 2024, a depuis été repris par Nathan Pigott, et s’intègre parfaitement dans l’expression sonore. Le second elpee, « Existence Is Bliss », attaque son post punk sous un angle différent, se frottant notamment à une new wave plus synthétique. Et si « Hysterical Strength » s’est forgé sur les planches, au fil de morceaux longuement rôdés avant le studio, ces nouvelles compos ont pris forme en local de répétition, juste avant l’enregistrement, laissant davantage d’espaceet de liberté pour l’interprétation en ‘live’…
En première partie, Blech 9:3 a livré une prestation à l’énergie brute, guidée par une esthétique punk et un son qui puise clairement dans l’alt-grunge des nineties. Le quatuor, dublinois d’origine mais aujourd’hui établi à Londres, affiche une assurance scénique étonnante pour un projet encore jeune.
Formé en 2024, le groupe réunit Barry Baz Quinlan (chant/guitare) Sam Duffy (guitare), James Quinlan (basse) et Luke O’Neill (batterie). Sur les planches, leur identité se dévoile autant dans le visuel — coiffures colorées, tenue punk, attitude — que dans la manière de jouer sur les contrastes, entre couplets tendus et montées plus explosives.
Mais musicalement, c’est le duo Barry/Sam qui fait la différence. Le chanteur-guitariste impose une voix puissante, bien projetée, qui colle parfaitement à ce registre rugueux. À ses côtés, le soliste apporte des textures plus créatives, donnant du relief aux morceaux au-delà du simple mur de son.
A contrario, la section rythmique laisse une impression plus discutable. Le drummer frappe fort, au détriment des nuances, et l’assise globale peine par moments à soutenir les guitares avec la même précision. La basse, elle, marque davantage par le look et la posture de celui qui en est chargé que par des interventions réellement utiles à l’expression sonore.
Chez Bleech 9:3 on sent un potentiel réel, mais il serait bien plus efficient si la section rythmique se mettait au diapason des deux sixcordistes, notamment en matière de subtilité (Photos Ludovic Vandenweghe ici, page ‘Artistes’ là).
Les six musiciens de Deadletter débarquent alors que l’« Arena » d’Ennio Morricone, tirée du film ’Le mercenaire’ (1968), est diffusée par les haut-parleurs, comme un faux calme avant l’orage. Zac Lawrence (chant), Will King (guitare), Sam Jones (guitare/claviers), Nathan Pigott (saxophone), Alfie Husband (batterie) et George Ullyott (basse) se répartissent l’espace : King se planque à droite, légèrement en retrait, tandis que Jones s’étale à gauche, beaucoup plus expansif. Sur le podium du club, la formation semble à l’étroit.
Un brouillard épais avale les amplis, puis Lawrence, plutôt bien fringué, gagne le centre et agrippe le micro. « Credit to Treason » ouvre le bal dans une interprétation débridée : débit incantatoire, gestes nerveux, petits pas saccadés. Il descend à plusieurs reprises dans la fosse, micro en main, au plus près des premiers rangs.
Dès les premières minutes, l’auditoire se laisse happer. Lawrence, silhouette à la Mick Jagger voire Brian Jones, version vingt ans (coupe de tifs comprise), focalise l’essentiel des regards : sauts, mouvements secs, regard qui scrute la salle. On devine pourtant une retenue au départ ; à plusieurs reprises, il appelle la foule à se masser vers l’avant.
Autour de lui, chacun occupe sa place. Husband, discret derrière ses fûts, verrouille un jeu percussif infatigable qui sert de point d’ancrage. Ullyott déroule des lignes de basse entraînantes, tandis que Pigott, moustache et coupe à la Frank Zappa, épaissit l’air au saxophone puis vient frapper des percussions installées à l’avant, que Zac rejoint parfois, un stick dans une main, le miro dans l’autre. Jones, lui, profite du côté gauche pour tourner sur lui-même, passer au tambourin et relancer les motifs.
Le set déroule ensuite ses tableaux. « Purity I » est imprimé sur un tempo maîtrisé, mais laisse la tension grimper par paliers : Lawrence martèle des phrases répétitives, proches du mantra, sur une diction toujours aussi incisive. « To the Brim » bascule dans une couleur plus trouble ; Jones tire de son clavier des sonorités de mellotron, pendant que guitare et saxophone s’entraînent dans une danse macabre. « He, Himself and Him » installe un groove souple et recentre le propos : le morceau ne vise pas seulement le monde extérieur, il renvoie chacun à sa part de bascule.
Sur « More Heat ! », son écriture tranche net : il raconte un couple qui ne trompe personne, sinon lui-même ; ‘Elle y croit, mais à force d’insister, les choses peuvent changer’, confie-t-il, sous des guitares discordantes et un saxophone râpeux. « Bignones » observe les retombées d’un meurtre et lâche cette formule sèche — ‘l’existence honteuse pourrait se réduire à des condoléances sincères’ ; la basse sombre guide le morceau, le saxophone lui donne un flottement de jazz. « Sangles » aborde la liberté d’expression et la manière dont les opinions se retrouvent étouffées. « Hat the World Missed » tire enfin le concert vers une mélancolie lucide : signaux ignorés, occasions manquées, cécité collective. En fin de parcours, « It Comes Crépine » impose un post-punk spectral, presque violent ; cuivres, percussions et riff menaçant s’imbriquent dans une écriture plus raffinée, où l’inde rock flirte par instants auprès de l’avant-garde.
L’ensemble reste cohérent du début à la fin : une musique dense, parfois presque prog lors des interventions du saxophone (clin d’œil à Dave Jackson du Van der Graaf Generator ?), mais toujours ramenée au nerf post-punk. D’ailleurs, si le public commence à remuer, il semble comme hypnotisé par la musique et le lâcher-prise tarde à se manifester ; beaucoup de quadragénaires et quinquagénaires occupent l’avant de l’auditoire, tandis que les plus jeunes campent derrière. Les gestes de Lawrence finissent toutefois par resserrer les rangs au moment du rappel, où « Binge » (tube de 2022) déclenche les premières vraies tentatives de crowdsurfing. Annoncé sur trois titres, le rappel n’en lâche finalement que deux : « Binge » puis « Cheers ».
Un concert proche de l’envoûtement !
(Photos Ludovic Vandenweghe ici)
Setlist : 1. Purity I, 2. To the Brim, 3. Mere Mortal, 4. He, himself and him, 5. (Back to) the Scene of the Crime, 6. More Heat ! 7. Bygones, 8. Songless, 9. Deus Ex Machina, 10. What the World Missed, 11. It flies, 12. Among us, 13. Fit for Work, 14. It Comes Creeping, 15. Frosted Glass
Rappel : 1. Hero, 2. Binge, 3. Cheers !
(Organisation : Aéronef, Lille)