Douze ans après « Zinzin » et une longue éclipse, Jeronimo est remonté sur un grand podium, celui de Ronquières, pour y déployer « La difficulté des rêves », un elpee né dans l'intimité d'une ferme réaménagée en studio.
Entre-temps, l'homme n'a jamais cessé de jouer, à l'instar de Saint André, The Engines of Love ou les Loved Drones, mais c'est bien sous ce nom-là qu'il retrouve une identité directe, presque frontale. Sur scène, entouré d'une formation élargie, il revisite ses classiques tout en convoquant ses fantômes et ses proches.
Retour donc sur cette renaissance, entre acceptation apaisée, hommages fraternels et rêves enfin assumés.
Jérôme, tu as grandi au cœur la scène liégeoise des années 80. Aujourd’hui encore, cette région est un véritable terreau artistique. Qu'est-ce que cette ville t'a transmis que tu n'aurais trouvé nulle part ailleurs ?
Je ne sais pas si c'est lié à Liège en particulier. À des moments précis de mon adolescence, je suis tombé sur des personnes clés, je dirais qu'il s'agit avant tout d'une histoire de rencontres avec d'autres mélomanes.
À nos débuts, nous ne jouions pas d'instruments. Ado, j'ai rencontré des jeunes de mon âge qui écoutaient les mêmes choses ; ils m'ont filé pas mal de conseils, toujours dans le milieu alternatif. Évidemment, la gravitation vers le milieu musical en place a été rapide : on commence à monter les premiers groupes, et on se greffe naturellement à la vie musicale liégeoise.
J'ignore si cette ville possède quelque chose de particulier, cela aurait très bien pu se dérouler à Bruxelles ou à Rennes. Liège possédait peut-être une culture urbaine un peu plus affirmée que Namur, tout en cultivant ce terreau alternatif, sans doute moins présent à Namur, mais qu'on retrouvait aussi à Bruxelles, voire à Anvers. C'est peut-être ce terreau qui a permis à Liège de favoriser ce type de scène.
Je me souviens, par exemple du passage, à la Chapelle, à Liège, de groupes comme The Cure.
Après avoir mis Jeronimo en sommeil (dernier album « Zinzin », en 2013), tu as multiplié les projets plus ou moins confidentiels : » Raid Aérien » sous ton vrai nom, Everyone Is Guilty, « Thamel ». Que représente aujourd'hui le retour à une formation plus large sur scène ?
C'était une façon de renouer avec des chansons peut-être un peu plus légères, un univers musical un peu plus « ciel bleu ».
Les projets dans lesquels j'ai évolué étaient en effet plus exigeants, plus plombés : Thamel était instrumental, très lent, sous mon nom, « Raid Aérien » était très tendu. J'ai pas mal joué au sein de Everyone is Guilty, où l'on faisait de la musique roots américaine, très sombre.
Aujourd'hui, j'y vais un peu naturellement. Revenir vers des accords majeurs, des mélodies plus ouvertes, un peu plus « up », remettre un peu de ciel bleu là-dedans, tout simplement : je pense que ce retour y trouve son origine.
Peut-être que la naissance de ma fille m'a poussé à envisager l'avenir et les choses au quotidien de manière plus ouverte et plus optimiste. Je crois que c'est un peu un mélange de tout ça.
On pourrait dire que ta carrière est faite d'un aller-retour permanent entre la lumière et la fuite de la lumière : un succès, puis une disparition, un retour, puis un nouveau silence. Est-ce un rythme que tu choisis, ou un rythme qui te choisit ?
C'est une bonne question ! En fait, c'est le genre de choses que je faisais déjà à l'époque. J'ai joué avec d'autres artistes comme Mark Gardener de Ride ou Saint André, avec Hugo Chastanet, Marc Morgan, Colline Hill ou encore Olivier Juprelle.
Entre deux albums, une période s'écoulait et j'en profitais pour jouer ailleurs, apprendre d'autres trucs, d'autres chansons, parfois d'autres styles. J'ai l'impression que c'est une espèce de démarche naturelle pour moi.
Actuellement, je joue encore dans un groupe de musique instrumentale, qui n'a donc absolument rien à voir avec le style de Jeronimo. C'est une démarche que j'ai toujours entreprise pour me nourrir et m'oxygéner. Faire du Jeronimo tout le temps serait pour moi barbant !
Tu reviens sous le patronyme Jeronimo après douze ans de silence. Qu'est-ce que ce nom porte, ou autorise, aujourd'hui, que les autres alias ne permettaient pas ?
Là maintenant, avec Jeronimo, je peux faire un peu ce que je veux, vu qu'il n'y a plus vraiment d'enjeux. Je vois mal comment le projet pourrait aller commercialement plus haut que ce qu'il a été. Franchement, ce n'est absolument pas mon but.
J'aime bien que Jeronimo puisse livrer des produits de 3 minutes 30 bien fichus, ça s'appelle un single. À ce titre, je trouve que « Comme un Fakir » est un chouette morceau.
Mais bon, il faut savoir raison garder : il faut pouvoir se dire qu'à ce moment-ci de mon parcours, ce n'est pas la priorité. Si quelques singles peuvent m'aider à venir jouer ici, c'est super. Mais le plaisir avant toute chose.
Y a-t-il un moment précis où tu as cru que Jeronimo ne reviendrait jamais ?
Oui, évidemment ! Par moments, j'en avais même un peu marre, soit par fatigue, soit par impuissance.
Juste après le troisième album, « Mélodies démolies », je me suis vraiment senti impuissant. La roue a tourné et des plus jeunes ont fait leur entrée. Je pense notamment à Saint André, qui avait le vent en poupe avec des mélodies plus légères, plus consensuelles, ou encore à Suarez. J'étais traversé par des sentiments désagréables.
Et puis, par moments, le caractère répétitif m'ennuyait également, et je voulais passer à autre chose. Tu sais, quand tu fais la même chose pendant 10-12 ans, non-stop, ça finit par se ressembler d'une année à l'autre. La Wallonie n'est pas un territoire sans fin, alors on voyage et on se pose la question d'un projet aux Pays-Bas ou en Angleterre.
Maintenant, tout ça, c'est derrière. La notion de plaisir est au centre des débats.
Tu as également enchaîné les projets collectifs : Saint André, The Engines of Love, les Loved Drones de Miam Monster Miam. Est-ce une manière de rester musicien sans avoir à porter, seul, le poids d'un nom et d'une identité publique ?
C'est tout à fait ça : remettre au centre sa vocation de musicien, pas de leader de groupe, pas d'image.
Me trouver aux côtés du chanteur est un vrai bonheur : je n'ai pas le poids du projet à porter, je suis là pour jouer de la guitare. C'est ma formation première !
Je crois aussi que c'est pour cette raison que je vais m'oxygéner entre deux albums. Quand on est en train de composer et d'enregistrer l'album, on sait qu'on a toute l'élaboration sur ses seules épaules, et ensuite, il faut le porter sur scène. On sait que ça va durer un an, parfois davantage.
Pour ce nouvel opus, « La Difficulté des Rêves », tu es parti d'une abondance de morceaux pour n'en garder qu'une poignée. Y a-t-il un titre resté sur le carreau que tu regrettes particulièrement d'avoir laissé de côté, et pourquoi ?
Le choix s'opère rapidement, on le sait dès le départ. Sur les 30-40 chansons, on repère vite les 4 ou 5 qui vont apparaître sur la face A.
Le choix de la face B est plus complexe : comment poursuit-on ? Y a-t-il des cartouches à garder pour sortir un EP six mois plus tard, dont un nouveau single inédit pour relancer ? Ce sont des questions à se poser.
J'ai déjà une série de titres qui ne figurent pas sur le disque, mais qui ont du potentiel et qui verront le jour début d'année prochaine, dans un format plus court. Le temps qui passe, c'est un bon directeur artistique.
Que signifie pour toi la difficulté des rêves, au sens le plus littéral du terme ? Quels sont les rêves que le Jeronimo d’hier n’a pu voir aboutir ?
Le choix des titres des disques est en général instinctif et un peu irréfléchi. J'aime bien quand je le dis ou quand je l'écris, je ne réfléchis pas vraiment au sens à donner.
On m'a d'ailleurs souvent posé la question pour « 12h33 » : qu'est-ce que ça veut bien pouvoir dire ? Franchement, j'ai inventé des trucs.
Ici, je dirais que c'est un peu la même chose : c'est un titre compliqué, je dois essayer de rassembler des morceaux pour donner une explication.
Réaliser un rêve, c'est difficile, mais c'est peut-être encore plus difficile dès qu'on l'a réalisé. C'est également difficile de le maintenir, de continuer à l'alimenter et à le faire vivre. Mais faire une bonne pizza, c'est difficile aussi !
Cet opus a été façonné dans l'instinct, en se servant de prises brutes, dans une pièce convertie en studio de fortune sous les toits d'une vieille ferme. Ce cadre presque improbable a-t-il influencé le son du disque dans sa globalité, ou seulement son processus ?
Je dirais que l'endroit, les circonstances, le décor et le très peu de matériel utilisé ont conditionné le résultat. J'ai commencé à enregistrer des démos et le produit fini me plaisait, j'ai construit le disque sur cette base, sans devoir partir d'une page blanche.
Il n'y a pas beaucoup de pistes sur cet opus, peut-être 24, ce qui est minimaliste. Il n'y a pas beaucoup de touches, c'est très peu arrangé, principalement des parties de guitare. Il y a de temps en temps quelque chose d'un peu plus raffiné, mais rien de comparable à ce que j'ai pu réaliser précédemment.
Il fallait que le produit fini tienne la route avec le moins de choses possible. Donc oui, ça n'a pas été un album très compliqué à enregistrer ou à mixer, comparativement à « Raid Aérien » par exemple, qui, lui, était nettement plus complexe à entrevoir.
La structure musicale s'est imposée plus vite que les textes. Werner Moron, plasticien et non musicien, a été un déclencheur. Le fait qu'il ne soit pas musicien a-t-il constitué une plus-value par rapport à une écriture en solo, où tu maîtrises tout du début à la fin ?
Nous avions déjà réalisé des performances dans le milieu de l'art contemporain. C'est un personnage captivant, extrêmement exigeant également.
Sans rien lui dire, j'ai commencé à lui piquer des phrases parce qu'elles constituent de belles paroles de chanson. Werner baigne plutôt dans le format long ; ses textes peuvent durer six heures. Et moi, je voulais garder celui du trois minutes. J'ai décidé de lui envoyer le résultat, afin de voir comment il allait réagir.
Par exemple, la chanson « Comme Un Fakir » a été construite sur cette base. Lorsque je cite « Assis sur le présent », ce n'est pas moi, c'est bien lui qui l'a écrit. Il était quasiment en larmes. Il m'a dit : « C'est génial parce que j'entends quelque part une partie de mon travail qui est compactée en trois minutes », ce que je ne suis jamais parvenu à réaliser.
Mais, tu sais, on ne s'est jamais assis au coin d'une table comme nous le faisons toi et moi aujourd'hui. Et comme l'exercice avait plu, je lui ai demandé si je pouvais continuer en ce sens. Il m'a dit : « Vas-y, vas-y. Détourne, vole. »
Cela a donc été un véritable travail de collage, mettre ici et là nos idées respectives en commun.
Un avion pour Londres, sur scène, tu l'as présenté comme un « invité spécial parmi nous » en hommage à Marc Morgan. Qu'est-ce que cette reprise te permet de dire que tu n'aurais pas pu écrire toi-même ?
J'ai bossé avec lui, passé beaucoup de temps avec lui également. C'était un orfèvre, tant dans son écriture que dans sa façon de composer.
Je suis incapable d'écrire avec cette finesse qui le caractérisait, et je m'en suis encore rendu compte lorsque j'ai fait cette reprise.
Marc m'a beaucoup appris et m'a fait voyager. Il m'a emmené aux États-Unis, au Canada, et m'a aussi fait enregistrer à Berlin. J'aurais pu faire un album entier de reprises à sa mémoire.
Les longues promenades avec ta fille Jeanne ont participé à la résurrection de Jeronimo — c'est une image que tu as beaucoup racontée déjà. Y a-t-il une ligne précise du disque que tu ne pourrais pas encore lui expliquer ?
Elle me demande souvent dans la voiture d'écouter l'album. Tu sais, quand j'imaginais les titres, je l'avais parfois sur les genoux. À la maison, il y a des instruments partout. Sa maman est la percussionniste du groupe, elle baigne depuis sa naissance dans ce milieu.
Si je devais lui dire quelque chose, ce serait dans la première chanson : « Qu'il ne doit rien. Il ne faut rien. Rien ne t'oblige. » Je lui dirais donc qu'elle n'est contrainte à rien, fais ton truc, en avant, quoi ! C'est de cette manière que j'essaie de l'accompagner, modestement.
Elle fait de très beaux dessins et, par moments, elle me demande : « Et là, regarde, c'est pas grave si le ciel est rose ? » Je l'encourage, parce que le soir, le ciel est rose. Il faut encourager les enfants au lâcher-prise.
Je suis parfois surpris de la grande sagesse qui les habite dès l'âge de 4-5 ans. Je me sens tellement vieux…
Le disque renoue avec les vibrations indie des débuts, réverb et vibrato fin des années 80. À 53 ans, revenir consciemment à un son de jeunesse, c'est de la nostalgie assumée ou une manière de boucler une boucle ?
Je n'entretiens pas de nostalgie particulière par rapport à cette année-là. Je ne vais pas voir The Cure en concert par exemple, ça ne m'intéresse pas, je les ai vus à l'époque. Je ne vais pas voir les groupes que j'allais voir il y a 20 ans, je les ai vus. En revanche, je suis allé en revoir quelques-uns et c'était une catastrophe.
J'aime bien les sons de cette époque, ceux des claviers ou des guitares qui ne vieillissent pas. Ils ne sont pas passés de mode, ils ne se rattachent pas à une époque particulière. Le son de guitare de Peter Buck (REM, ndlr) était très beau, et il l'est toujours !
Ce sont des gens qui ont apporté une esthétique un peu différente de ce qu'il y avait dans les années 70, et qui est toujours d'actualité aujourd'hui. J'aime ces sons et me sens à l'aise avec eux. Je sais les manier plus facilement que d'autres.
Il n'y a presque aucune structure derrière ce disque — pas de major, un pressage artisanal. À cet âge et avec l’expérience que tu possèdes, sortir un album sans filet, est-ce une liberté reconquise ou une nécessité qui s'est imposée à toi ?
J'ai un peu du mal à te répondre parce que je crois que je ne vais pas aussi loin dans la réflexion. Je suis quelqu'un d'assez terre à terre. C'est pareil avec les paroles, je m'arrête au son, à ce qu'il me procure. Suis-je prêt à incarner cette chanson ou cet album sur scène ?
Je ne me suis jamais senti enfermé dans un domaine où il fallait absolument que je me libère, je n'ai jamais ressenti ça. Je n'ai pas l'impression que le son de l'album s'impose. C'est assez intéressant parce que je ne raisonne pas vraiment comme ça.
En général, on a un meilleur éclairage sur un album quand on achève celui d'après. Je comprends mieux aujourd'hui certaines choses sur « Raid Aérien ». Il faut du recul, je crois. C'est une question à laquelle je pourrais te répondre d'ici deux ans.
On se donne donc rendez-vous dans deux ans ?
D'accord ! Avec plaisir !
Tu t'entoures aujourd'hui d'un line-up neuf sur scène — Guillaume Vierset, Gaëtan Streel, Leticia Collet, Jérôme Danthinne, Charlotte Lamby — pour revisiter d'anciens morceaux entièrement repensés. Cette formation découle-t-elle d'une nécessité artistique pour faire vitre ou revivre ces morceaux ?
Je connaissais certains des musiciens, comme Gaétan à la basse et Jérôme à la batterie. Les trois autres ont un très bon niveau.
À vrai dire, on s'est rencontrés dans un festival, il y a deux ans. On était tous là, perdus dans la montagne, plusieurs jours à jouer tous les soirs. On se connaissait déjà, mais là, on a vraiment fait connaissance, c'est là que l'idée a germé. Je me suis dit que je nous verrais bien tous les six à jouer mes morceaux.
Guillaume Bierset à la guitare, Charlotte aux percussions et Laetitia au clavier venaient déjà me voir en concert lorsqu'ils avaient 14-15 ans. Je trouvais amusant d'intégrer une nouvelle génération dans le groupe pour amener de la fraîcheur et du talent.
Si le Jérôme de 2002, encensé par la critique et programmé partout, pouvait entendre « La difficulté des rêves », qu'est-ce qui le surprendrait le plus ?
Je ne sais pas, c'est bien difficile à dire. À vrai dire, je ne sais pas répondre à cette question.
Ne pas y répondre, c’est déjà y répondre …
Oui, tu as raison !

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