Sparks dans la lune

Sparks, éternel laboratoire de la pop, poursuit son exploration de territoires inédits. Après plus de cinq décennies passées à bousculer les codes musicaux, Ron et Russell Mael ajoutent un nouveau chapitre singulier à leur parcours en publiant Live On The…

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Elena Tonra rompt le silence de son projet solo Ex:Re. La voix du combo indie-folk londonien Daughter annonce la publication de Save As, un nouvel elpee attendu pour le 30 octobre chez 4AD. Pour faire patienter l'auditoire, elle dévoile le single d'ouverture…

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Tony Joe White

Un havre de paix

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Né le 23 juillet 1943, ce Louisianais est une véritable légende vivante. Pourtant, il n'a guère rencontré de succès aux States. Mais bien en Australie et en Europe. Surtout à la fin des sixties et au début des seventies. Epoque à laquelle il a aligné quelques tubes (« Soul Francisco », « Groupie girl », « Roosevelt & Ira Lee ») et surtout vu certains artistes mythiques reprendre certaines de ses compos. Notamment Elvis Presley ("Polk Salad Annie") et Ray Charles ("Rainy Night In Georgia"). En outre, Tony Joe a également écrit pour Tina Turner, Joe Cocker, Kenny Chesney, Hank Williams Jr. Dusty Springfield, et la liste n'est pas exhaustive (NDR : Johnny Halliday et Joe Dassin figurent également sur la liste, mais est-ce une référence ?) La suite se révélera beaucoup plus confidentielle, l'artiste n'enregistrant plus que d'une manière sporadique. Jusqu'au début des années 90, lorsqu'il décide de sortir de l'anonymat et d'enregistrer des albums plus consistants, souvent inspirés par la plume de son épouse, Leann ; et puis en suivant les conseils avisés de son fils, Jody. Il y a quelques semaines, TJW a ainsi sorti un tout nouvel album, 'Uncovered', une œuvre pour laquelle il a notamment reçu le concours d'Eric Clapton, de JJ Cale et Mark Knopfler. Avant son set accordé au 'Handelbeurs' de Gand, Tony Joe White s'est plié à l'exercice de l'interview. Drôle d'ambiance, puisque l'interlocuteur est assis dans la partie la plus sombre de sa loge, la guitare sur les genoux et un verre de vin à portée de main, avec pour tout éclairage un candélabre. La voix est profonde. Le débit lent. Très lent même. De quoi impressionner ! Cependant, nous finirons quand même par trinquer ensemble…

Jody White a donc relancé la carrière de son père. Ce n'est quand même pas une histoire courante. D'où l'importance qu'il a pris dans la vie de Tony Joe White : « Tu sais, il est important pour un million de raisons. Il a réussi de brillantes études. Il possède une maîtrise universitaire en droit et en business. Il est même juriste. Ce qui explique pourquoi il s'y connaît dans le monde des affaires. En outre, c'est un excellent ingénieur du son. Mais au-delà de toutes ces considérations, c'est mon fils ; et il est fantastique de pourvoir travailler avec sa descendance. Il est même devenu mon manager. Voici dix ans. Auparavant, Roger Davies se chargeait de cette tâche. Et puis un jour, il m'a dit que je n'avais plus besoin de son concours. Parce que j'avais Jody. Ajoutant qu'il retournait chez lui auprès de siens. » C'est d'ailleurs Jody qui s'est chargé d'établir le contact entre le paternel et les invités prestigieux, pour concocter 'Uncovered'. Même si l'idée initiale relevait de White. « Elle remonte même à plus de dix-huit ans. Mon fils a remis le sujet sur le tapis. Jody m'a demandé si je voulais enregistrer un disque en partageant des duos. Parce que c'était un concept bien dans l'air du temps. Je lui ai répondu que la formule me plaisait. Nous avions déjà concrétisé un projet en compagnie d'artistes féminins (NDR : « Heroines », un elpee qui avait bénéficié de la participation de Lucinda Williams, Emmylou Harris, Jessi Colter et puis de sa fille Michelle). Pourquoi pas avec des mecs ? Des types que j'admire et surtout des amis. D'autant plus qu'il y a longtemps que j'y pensais. Et puis j'avais quelque peu oublié ce dessein. Avant que Jody ne le réactive. Il a ainsi notamment contacté Mark Knopfler, Eric Clapton et JJ Cale ; et puis tout s'est enchaîné en deux temps trois mouvements. Les premières démos ont été réalisées dans mon vieux studio 16 pistes. On a presque tout fait d'une traite le premier jour. » Mais la nouvelle chanson 'Not One Bad Thought' a été mise au point dans le studio de Mark Knopfler. Pour 'Did Somebody Make A Fool Out of You', Clapton a enregistré les vocaux et sa guitare depuis le légendaire Olympic Studio de Londres. Cale a ajouté deux nouveaux couplets à 'Louvelda' avant d'envoyer sa contribution à Tony Joe White depuis son home studio en Californie. « Puis Eric a dit qu'il allait réfléchir à la suite des événements. Parce que la nuit portait conseil. Et le lendemain, on s'est occupé de la finition… » A la même époque, Clapton et Cale ont commis un nouvel elpee 'Road to Exonsideo'. Qu'en pense donc le natif d'Oak Grove ? « Non, je n'ai pas encore eu le loisir de l'écouter. JJ m'a dit, lors des sessions d'enregistrement, qu'il allait rejoindre Eric, trois semaines plus tard. Et puis je suis parti en tournée. En fait, dès que je rentre au bercail, je m'imagine décapsuler quelques bières fraîches, m'asseoir en toute quiétude et prendre mon pied en écoutant le disque… » Les trois guitaristes d'exception sont souvent décrits comme pratiquant un style 'laidback'. Ce qui méritait une explication. « Tu peux le traduire par le mot décontracté. Avec la même guitare. En toute simplicité. Une guitare par personne. Sa propre guitare ! Au moins il y en a au mieux c'est… »

'Uncovered' recèle quand même une plage assez étrange (NDR : 'Shakin the blues'), puisqu'elle implique feu Waylon Jennings, décédé depuis quelque temps. « Cette histoire remonte à huit bonnes années. Nous étions amis depuis au moins 20 ans, et victime d'une attaque, il venait de sortir de l'hôpital. Il était passé chez moi et m'avait annoncé avoir écrit une chanson. Il était un peu gêné de me la jouer. Je lui ai donc dit que je disposais d'un petit enregistreur dans ma chambre et qu'il pouvait revenir avec sa guitare. Il l'a donc enregistrée. Et c'est sans doute la dernière compo qu'il a mise sur bande. A l'époque, j'avais également composé quelques démos. Une bonne dizaine. Et puis je les avais archivées sur le même support. Et c'est Jody qui a mis la main sur ces morceaux. Imagine un peu Indiana Jones découvrant un trésor ! On a en quelque sorte adapté la découverte. J'y joue de la guitare. On a ajouté des drums, de l'harmonica, des claviers, des drums. Franchement on a eu du bol que cet enregistrement ne se perde pas… » 

Impossible de ne pas évoquer les swamps et les bayous, quand on rencontre un personnage comme Tony Joe White. Mais quelle est la différence entre un swamp et un bayou ? Tony nous éclaire à ce sujet : « Un bayou, c'est une petite rivière. Un swamp est une zone marécageuse gigantesque au cœur de laquelle vivent des serpents, des alligators, poussent des arbres, mais qui recèle aussi de grandes zones cultivables. C'est la totale ! » Qu'est qui est donc 'swamp' dans sa musique ? La langueur, l'indolence ? « Je nuis né sur la rivière. J'ai cinq sœurs et un frère. On travaillait dans les champs avec mes parents. Tu sais, il fait très chaud là-bas. Le rythme de vie est beaucoup plus lent. Parfois on se réunissait autour d'une guitare. Et effectivement, c'est ce 'swamp' qui transpire dans mes chansons, parce qu'elles sont lentes, cool, paisibles… » Quoique né au sein de cette Louisiane, Tony s'est établi dans le Tennessee dont la capitale n'est autre que celle de la country, Nashville. Un état d'Amérique où la musique est quand même fondamentalement différente. Ce qui n'empêche pas White d'y compter des amis dont Johnny O. Anderson et Tim McGraw. Et d'ajouter : « Même si leur musique est différente de la mienne, l'essentiel est qu'ils jouent avec leurs tripes et leur cœur. Que leurs chansons ont une âme… » A propos de cœur, il y a toujours eu une histoire d'amour entre Tony et la France. C'est d'ailleurs dans l'Hexagone qu'il a décroché son premier hit, au cours des sixties, 'Soul Francisco'. Tony commente : « Oui, c'est exact. Et aussi avec la Belgique. Et c'est réciproque. A l'époque, lorsque la chanson a récolté du succès ici, je n'étais pas du tout conscient du phénomène. Je jouais encore dans des clubs au Texas… »  Mais quelle est la compo qui lui a rapporté le plus de royalties ? « Difficile à dire. Penses-tu qu'un type riche se produise encore sur scène à mon âge ? 'Rainy night in Georgia' a été repris 140 fois. Non, ce n'est pas du tout un sujet qui m'intéresse. Je préfère laisser ces questions à Jody… »

La plupart des albums de White sont enregistrés en compagnie d'un groupe, alors que sur scène, il se produit uniquement sous la forme d'un duo, le partenaire se chargeant des drums. Est-ce vraiment la bonne formule ? En 'live', le groove d'une basse ou la chaleur d'un Hammond B3 ne manquent-ils pas ? Tony se justifie : « En studio, la section rythmique colle tout naturellement à mes chansons. Sur scène, je joue de la guitare d'une manière plus sauvage en n'impliquant que la batterie. C'est aussi la façon dont je joue en Louisiane. Il faut bien se mettre dans la tête que la scène et le studio sont deux concepts fondamentalement différents pour moi. En outre, 'live', je tire partie de l'interactivité avec le public. Celui-ci me demande de jouer telle ou telle chanson. Et la souplesse de la formule duo me permet de répondre à cette alternative. Et puis, je l'ai choisie parce qu'elle me rend libre… » (NDR : il gratte quelques accords sur sa guitare) 'The whomper stomper' n'est pas le nom attribué à sa 'six cordes', mais une manière de battre le rythme : «  (il frappe du pied). J'ai inventé ce style vers 67/68. Et ma guitare n'a pas de nom. C'est la bandoulière de mon instrument qui porte un patronyme : 'Ramon the Rattle'. Elle est en peau de serpent. Je me la suis procurée en Australie. La coutume veut là bas qu'on enlève les crocs. Lorsque je suis revenu chez moi, j'ai contacté un copain mexicain - il est joailler - afin d'y incruster deux dents de 18 carats… »

Tony Joe White est un Indien. Un descendant des Cherokees. Un peuple dont la philosophie a toujours été proche de la nature. Dont la spiritualité a toujours reposé sur des règles simples, inspirées par cette nature. Comment voit-il le monde d'aujourd'hui ? Que pense-t-il des dogmes et du fanatisme ? De la dérive des religions dont les potentats encouragent le meurtre, la guerre et le terrorisme ? Il réfléchit : « Le monde est occupé de basculer dans le chaos. Je pense que les Indiens étaient plus poches de la terre et de la nature. Parce qu'ils les ont toujours traités respectueusement. Ils ne gaspillaient pas les ressources. Leur spiritualité, ils la trouvaient dans le ciel et la terre. En tout cas celle des Cherokees était basée sur cette doctrine. Ils prélevaient à la nature ce dont ils avaient besoin pour se vêtir, se nourrir... Aujourd'hui, nous vivions dans une ère du gaspillage… » Tout comme Tony, Neil Young est également un Indien. Et partage, tout naturellement, la plupart des idées de notre interlocuteur. Mais quel regard porte-t-il sur son frère de sang ? « Nous avons été amis pendant très longtemps. J'apprécie énormément la manière dont il gère sa vie. Il joue et chante ce qu'il ressent. Il possède un troupeau de bisons dans son ranch. Il est libre. Ce n'est pas un type qu'on mettrait dans une boîte de Mc Donald… »

 

 

 

Grizzly Bear

Reprendre du poil de la bête

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Entre folk et pop, chorales et orchestrations symphoniques, l'ombre de ce gros nounours new-yorkais se dévoile. En provenance du district de Brooklyn, il y a quelques mois que les quatre musiciens de Grizzly Bear traversent le monde pour propager leur bonne nouvelle. Aussi, le samedi 11 novembre, l'équipée fait-elle étape à Bruxelles. Ce soir-là, comme toujours, le concert  du quatuor est magnifique. Encore une fois, on frôle le rêve éveillé. Mais dès le lendemain, le désenchantement supplante l'émerveillement. En cause, la réception d'un communiqué officiel du label hébergeant le groupe : 'Les Américains de Grizzly Bear ont été contraints d'annuler le restant de la tournée européenne. En effet, dans la nuit de samedi à dimanche des malfaiteurs ont dérobé l'entièreté de leur matériel entreposé dans leur véhicule, garé à quelques pas de leur hôtel bruxellois.' Dans ces conditions, il y a fort à parier qu'ils se souviendront longtemps de leur passage en Belgique. Pas pour de bonnes raisons, certes. Mais ils s'en souviendront. Aujourd'hui, Grizzly Bear doit retrouver des instruments et repartir de l'avant... Récit d'une rencontre antérieure à cette étrange péripétie.

Le grand public connaît encore mal Grizzly Bear. Pouvez-vous nous retracer votre histoire, vos premiers ébats musicaux ?

Trois ans auparavant, seul dans sa chambre, Edward a réalisé quelques enregistrements sur le logiciel Pro Tools. A l'origine, il se faisait plaisir, ne défendant aucune ambition mercantile. Ses chansons étaient pour lui, tout simplement. Une petite structure indépendante a finalement décidé du publier son travail. C'est à partir de ce moment que l'idée de former un groupe a commencé à germer dans son esprit. Nous sommes donc arrivés à ses côtés pour défendre ce premier album artisanal  (« Horn of Plenty ») sur scène. Mais, en concert, la texture sonore des chansons était fort différente. Nos représentations scéniques ont largement contribué à l'évolution du projet. Cette première tournée a donc engendré les bases d'une nouvelle direction artistique pour le groupe. A partir de là, chacun a contribué aux avancées du projet. Après avoir défendu ce premier album, nous avons entrepris l'enregistrement de « Yellow House » en commençant à travailler sur nos divers apports. En écoutant les deux albums, on peut aisément percevoir les deux facettes de la formation : le Grizzly Bear solo et le groupe Grizzly Bear.     

Sur scène, jouez-vous encore les morceaux de « Horn of Plenty », votre premier cd ?

Nous jouons toujours ces chansons sur scène. Mais, musicalement, on s'éloigne considérablement des versions proposées par ce premier album. A la base, ce disque était le projet personnel d’Edward. Finalement, c'est devenu sa principale obsession. Personne ne l'a vraiment poussé à former un groupe. Mais la volonté de donner vie à sa musique était très forte. Désormais, chez Grizzly Bear, chacun apporte son savoir-faire. Toutes les chansons d'Edward traitent de sujets intimes. Mais étrangement, ses textes nous parlent également. Chaque membre du groupe ressent ainsi une implication personnelle au niveau du message véhiculé par une chanson. 

Sur ce deuxième album, Grizzly Bear s'est mué en une belle chorale expérimentale. D'où vous vient cette sensibilité ?

Quand Edward a commencé à travailler sur les bases du premier album, il expérimentait énormément. A la base, il est surtout un chanteur ou un vocaliste, c'est sans doute le terme le plus approprié... Il a grandi dans une famille au sein de laquelle la musique tenait une place essentielle. Pourtant, il n'a jamais vraiment étudié la musique. Mais il baignait dans un univers musical permanent. Alors voilà, on retrouve peut-être dans nos structures des couches sonores entendues chez les Beach Boys ou Van Dyke Parks. Nous avons toujours été fascinés par ce genre d'orchestration. Nous aimons enjoliver la pop. Grâce à la technique du 'multi-tracking', Grizzly Bear prend des allures d'orchestre. On cherche à accumuler les couches sonores : six ou sept parties de guitare, trois parties au piano, trois parties à la batterie, etc.

Chaque écoute de votre dernier album permet de déceler de nouvelles subtilités, des détails harmoniques passés inaperçus quelques minutes auparavant ? Est-ce la conséquence d'une approche musicale maniaque et méticuleuse ? 

Lors de la production de « Yellow House », nous avons accordé une importance démesurée à des questions de détail. Nous étions vraiment impliqués dans l'objet de notre création. Certaines personnes nous ont pris pour des fous, des détraqués. Nous étions réellement obsédés par le moindre détail touchant aux structures de nos chansons. Ce qui explique en grande partie le sentiment ressenti à l'écoute du disque. Cette recherche sur le son constitue certainement une des clefs de ce nouvel album.

Comment décririez-vous votre style musical ? Certains journalistes vous collent une étiquette de formation folk. Quelle est votre vision des choses ?

Pour définir notre musique, le terme 'pop orchestrale' peut convenir. Nous avons une assise tournée vers le jazz. D'ailleurs, notre batteur, Christopher Bear (NDR : aucun lien avec le Grizzly !), est un musicien talentueux dans le domaine du 'free jazz'. La musique de Gil Evans nous impressionne également. Dans ses compositions, les arrangements sont naturels. C'est une musique précise, complexe mais cela n'entache en rien son accessibilité, son côté humain. D'autres éléments viennent aussi enrichir le spectre musical de Grizzly Bear. Parlons donc de 'pop orchestrale' !

Vous êtes originaires de New York, de Brooklyn précisément. C'est une métropole cosmopolite, extrêmement vivante, toujours en mouvement. Pensez-vous que cette atmosphère particulière a des répercussions sur votre musique ?

Sans doute, oui... En même temps, c'est une influence abstraite, quelque chose de difficile à cerner. A New York, les habitants sont quotidiennement exposés à la culture, à la musique. A chaque instant, il y a une ouverture sur l'art, sur le monde, des choses à apprendre. A force de tourner à travers le monde, on commence à apprécier cette facette de New York. Cette multiculturalité est très rare, très difficile à trouver dans d'autres villes. 

Cependant, vous avez décidé d'enregistrer votre album en dehors de New York...

Le disque a été enregistré à Boston, dans la maison de la mère d'Edward. En fait, cette maison, c'est la 'Yellow House' de son enfance. Dans le livret qui accompagne le disque, on trouve des photos d'une vieille bicoque. Il s'agit d'une représentation. Ce n'est pas la maison en question. La 'Yellow House' était beaucoup plus belle ! Nous sommes restés là-bas pendant un mois. Notre budget était trop limité pour passer autant de temps en studio... Pour revenir sur la potentialité d'influences externes sur notre musique, il est certain que cette maison a généré une atmosphère particulière, jouant incontestablement sur les ambiances sonores du nouvel album.

 

Willard Grant Conspiracy

La géographie interne..

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Depuis que Paul Austin a quitté le navire, Willard Grand Conspiracy n'a plus qu'un seul maître à bord : Robert Fisher. Ce qui lui permet, au fil de son inspiration, de recruter une multitude de musiciens différents. Pourtant, depuis l'enregistrement de « Regard the end », le pénultième opus, le line up semble s'être plus ou moins stabilisé. En outre, à l'instar de ce précédent elpee, les morceaux de base de « Let it roll », le tout dernier, ont de nouveau été concoctés aux studios Metro de Ljubljana, en Slovénie. Ce qui méritait une explication de la part de Robert, le leader de ce groupe, devenu culte auprès des aficionados de folk et d'americana.

Et manifestement, Robert adore cette ville. Il confirme : « C'est une très belle ville sise entre l'Italie et l'Allemagne. J'y compte des amis là-bas. Et puis on y trouve un studio de classe internationale. En fait, à cette époque nous étions en tournée et nous avons voulu immortaliser les prises dans cet esprit. Nous ressentions très fort le sentiment d'appartenir à un groupe. En profitant de toute l'alchimie du 'live' ! Donc notre démarche était tout à fait justifiée. Et manifestement nous sommes contents de l'avoir effectuée, car le résultat est à la hauteur de nos espérances… » Maintenant, il faut se demander si tous les musiciens qui ont participé à cette aventure vont contribuer à la nouvelle tournée du Willard Grant Conspiracy. Surtout quand on connaît les fluctuations permanentes de personnel en son sein. La réponse de Bob fuse : « Oui, ils participeront à ce nouveau périple. En fait, on ne peut pas dire qu'il y a de nouvelles têtes sur cet album. Jason Victor est le membre le plus récent. Les personnes qui ne connaissent que la discographie de Willard Grant Conspiracy pensent souvent que le line up est chaque fois différent. Mais il est quasi identique depuis au moins 6 ans. Et je peux te confirmer que toute cette équipe sera au grand complet lors de la tournée qui se déroulera en avril et en mai. » Enfin, ceux qui ont participé à la confection de ce nouvel opus, mais probablement pas les musiciens de studio qui ont apporté la touche finale lors des arrangements ; et je pense tout particulièrement au trompettiste de Lambchop, Dennis Cronin. Robert précise : « Deux des musiciens de Lambchop jouent avec nous. Ce sont des amis. Lamchop est un groupe que j'apprécie beaucoup. Leur approche des lyrics est comparable à celle de David Thomas. C'est ce qu'on appelle le 'stream of consciousness' (NDR : James Joyce et Virginia Woolf ont abordé de manière systématique et sous la forme d'un monologue intérieur les rapports entre pensée et langage à travers cette nouvelle façon de raconter des histoires). Je trouve cette formule fort intéressante, même si elle est parfois difficile à décrypter. Il y a parfois des idées très tranchées dans un texte, puis d'autres qui s'insinuent. Mais lorsqu'on réunit touts ces éléments, le résultat s'avère, la plupart du temps, impressionnant. D'autant plus que Lambchop est un collectif énorme qui tient la route depuis très longtemps… » Parler de Lambchop sans évoquer Sophia aurait été réducteur. Mais manifestement, Robert ne connaît pas grand-chose de la bande à Robin Propper Sheppard. « Un tas de personnes m'ont déjà dit qu'on devrait un jour se produire ensemble. Et que cette rencontre serait fructueuse. Pourquoi pas ? De toutes manières, si ça arrive, c'est parce que cela devait arriver… »

'Let it roll', le titre maître du nouvel album de W.G.C. est une chanson humaniste antimilitariste inspirée par un document issu de la guerre de Sécession. Pourquoi avoir écrit une semblable chanson aujourd'hui ? Robert argumente : « Il me semble que c'était une décision judicieuse. Je ne crois pas qu'il y ait un bon ou un mauvais moment pour écrire une chanson antimilitariste qui véhicule un message humaniste. Mais je pense que les meilleures 'protest songs' sont des chansons qui ne sont pas nécessairement liées à la politique ou au conflit lui-même. Elles ont plutôt enracinées dans l'aspect humaniste des choses ; c'est-à-dire tout ce qui nous relie ensemble. Ce qui me permet d'affirmer que quelle que soit votre propre vision politique, on peut s'identifier à la chanson. Par contre, lorsqu'on aborde un point de vue politique spécifique, automatiquement on coupe en deux le potentiel auditeur. Une moitié des gens ne vont pas être attentifs au message, parce qu'il est trop ciblé. Par contre, dans le cas présent, par rapport au conflit, à son coût et aux hommes qui y participent, j'espère que cette manière de voir les choses illuminera les consciences et amènera les gens à penser aux motifs véritables du conflit. Et parfois les raisons ne sont pas aussi évidentes qu'on pourrait l'imaginer… » Mais ce ‘Let it roll’ implique également le mot 'roll' comme dans rock'n roll. Est-ce également parce que ce nouvel elpee est plus électrique, plus live ? Notre interlocuteur réplique : « Nous interprétons aussi bien des compos calmes que des titres puissants. Tu sais, j'ignore quand le phénomène s'est produit ; mais à une certaine époque, les responsables du marketing international ont pris le contrôle du monde culturel. Et leur approche réductrice s'est progressivement transformée en une vision unique. Que ce soit dans le domaine du disque, du livre ou du film. Au cours des sixties, un album du Band pouvait aussi bien alterner des chansons calmes et des fragments plus rock. Quelque part, je suis fier de pouvoir encore jouir de cette liberté. Et mon nouvel album en est la démonstration la plus éloquente. » En embrayant sur le Band, 'Let it roll' épingle une cover de Dylan, 'Ballad of a thin man'. Il ne faut pas être devin pour comprendre qu'il s'agit d'un hommage à Zimmerman. Robert confirme. « En fait l'an dernier on m'a demandé de participer à la confection d'‘Uncut’, un tribute album consacré à Dylan, à l'occasion du 40ème anniversaire de la sortie de ‘Highway 61 revisited’. Et nous avons choisi ‘Ballad of a thin man’. Cet épisode s'est produit pendant l'enregistrement de 'Let it roll'. En Slovénie. Le mag voulait l'avoir rapidement. Et lorsque nous nous sommes rendu compte que le résultat était probant, on a décidé de la jouer en concert. C'est vrai que je suis très satisfait de cette version. Je pense que c'est un bel hommage à Dylan. D'ailleurs quand il la joue, elle est toujours différente. J'ai voulu accentuer l'aspect cauchemardesque de la chanson. Enfin, j'espère qu'on ne s'est pas trompé en choisissant d'interpréter cette cover… »

Au cours des seventies, Robert a écrit de la prose et de la poésie pour de petites publications de presse. Il faut croire que cet épisode de la vie lui a donné l'envie de passer à l'écriture de chansons. Il admet : « A une certaine époque de ma vie, j'ai conclu que la poésie n'était pas quelque chose que je recherchais en termes de moyen d'expression. Parce qu'elle n'était plus un moyen de communication populaire. Dans les 70's les poètes s'écrivaient, parce qu'il n'y avait plus de public pour les lire. Mais en tant qu'écrivain, j'étais plus intéressé par l'aspect du récit que par la structure poétique. Ce sont des récits qui sont suffisamment fidèles à ma propre expérience et à mes propres observations. Mais en même temps je les conçois d'un point de vue suffisamment fictionnel pour permettre aux gens d'investir ces chansons avec leur propre expérience. De façon à leur permettre de se réapproprier la chanson. Finalement le rock permet de toucher davantage de monde et d'une manière bien plus efficace que la poésie. Le fait de passer de l'écriture de la poésie à l'écriture de la chanson est donc tout à fait cohérent dans la démarche… » Son approche de la musique est donc conduite par les lyrics. Mais dans la tradition de la musique folk, compose-t-il les textes avant la musique ? Il reprend : « Les lyrics sont écrits sous la forme d'un récit. La musique est une réponse émotionnelle et un soutien pour l'histoire. Mais le moteur interne de la musique est plutôt de type narratif. Si vous voulez examiner la partie émotionnelle de la chanson, vous pouvez, bien entendu, la trouver dans la musique ; mais vous allez y relever des indices plus explicites à l'écoute du texte. Ce qui permet à l'auditeur d'intégrer la chanson sur plusieurs niveaux. Tu peux mettre un disque dans le lecteur de ta voiture et te concentrer sur la conduite ; mais quand tu écoutes ce disque chez toi de manière intensive, tu accèdes à d'autres niveaux… »

Après avoir séjourné quelques années à Boston, Robert est retourné vivre en Californie. Dans une région caractérisée par des paysages extrêmes : la montagne, la mer, le désert n'y sont ainsi séparés que de quelques kilomètres. Cette nature a influencé et influence toujours son inspiration. Aussi bien les textes que la musique. Robert admet : « Je suis né en Californie. Vous savez, la géographie, l'endroit où vous vivez a beaucoup d'influence sur ce que vous écrivez, même si l'auditeur n'en a pas conscience. Tout cela fait partie de votre processus interne. Votre géographie externe devient votre géographie interne. » Et la honte ainsi que la culpabilité sont des aspects de la géographie interne de Robert. En quelque sorte, le monstre dort toujours au plus profond de son âme. « Ce sont des montagnes émotionnelles, si vous me permettez l'analogie. Ces émotions sont des choses difficiles à contourner. Elles ne tiennent pas compte de la raison. Difficile de l'éviter. Et à cause de cela, vous commettez pas mal d'erreurs. Personnellement, j'ignore si ce choix était conscient ou inconscient. Quoique aujourd'hui je répondrai par l'affirmative. Très jeune déjà, je me soignais en consommant de l'alcool et de la drogue. Pour affronter les sentiments qui me rongeaient. Les peurs et les angoisses font partie de nos expériences. Je ne parle pas à contrecœur de la drogue ou de l'alcool, mais je ne suis pas enthousiaste de dévoiler mon vécu. Parce que cela signifierait que j'élève mes épreuves à un degré de romantisme. Or mon témoignage n'apporterait rien à autrui. Et je ne pense pas que ma propre expérience soit plus intéressante que celle de quelqu'un d'autre qui serait passé à travers. Tout ce volet confidentiel de mon existence, je le réserve à mes proches et à ma famille… »

De confession baptiste, Robert est fasciné par la foi qui soulève les montagnes. Mais il ne parle pas ici nécessairement de religion. Il s'explique : « La religion n'a pas la même signification pour tout le monde. Malheureusement comme n'importe quelle structure de pouvoir, elle peut être pervertie. C'est la nature propre de l'être humain. Quand j'évoque la foi, il ne faut pas nécessairement comprendre Eglise et religion. Mais plutôt la foi envers votre prochain. La foi envers vous-même. La capacité d'aller d'un point à un autre. La foi dans le sens de l'humanité qui est plus grand que n'importe quel élément de cette humanité (NDR : la foi serait donc plus grande que l'ensemble des éléments qui la constitue). Ces composants de foi sont vraiment très intéressants. On parle beaucoup moins de foi aujourd'hui que dans les années 50 et 60. Par contre le Dalaï Lama n'a jamais eu autant de succès. En fait il y a une demande de spiritualité émanant de la population. Ce qui démontre que notre société a créé un vide… »

Des nouvelles quand même de Paul Austin, l'ex comparse de Robert, et de son groupe Transmissionary Six. « Il a enregistré un nouvel album qui devrait sortir en août prochain ». Et puis de Barn Burning, une formation dont il avait produit le premier album. « Ce sont des amis. Ils sont issus de Rhode Island. Anthony Loffredio est un excellent compositeur. Un type remarquable, ambitieux. Il brûle d'un feu intense. C'est un futur grand groupe et j'espère qu'il va bientôt trouver une maison de disques. Ils ont deux albums à leur actif et leur deuxième vient de sortir. Il mérite vraiment la reconnaissance… »

Robert s'est rasé la barbe tout récemment. Il justifie sa décision : « Il y a 15 jours, j'étais en Australie. Il faisait 48° et l'air comptait 90% d'humidité. Il était impossible de continuer à porter la barbe dans ces conditions. Mais elle va repousser ; car la barbe repousse constamment. Et puis je suis un peu fainéant. Après m'être rasé pendant une semaine, je commence à en avoir marre. Et n'ayez crainte, elle va repousser… » On connaît Robert comme chanteur, guitariste, producteur et compositeur. Mais aussi comme manager et comptable. Cependant, peu de peu de monde sait qu'il est également agent immobilier. Il concède : « Oui, je sais que ce job intrigue les gens. Pour jouer la musique que j'aime, j'ai besoin d'argent. Et la musique ne m'en rapporte pas suffisamment. Je dois aussi gagner ma vie pour disposer d'un logement. Je ne pense pas que ce soit un mauvais choix. Parce que les groupes qui vivent de leur production sont souvent coupés de la réalité du monde. Et ce n'est pas nécessairement l'idéal. Je ne me plains pas, je donne simplement mon avis sur la question. Vous savez, le fait d'accorder une interview est une preuve de reconnaissance ; mais cela n'enlève rien au fait que je suis content de rentrer à la maison après ma journée de travail. Quand je serai chez moi mercredi prochain, j'irai au bureau. C'est une bonne nouvelle… »

Merci à Vincent Devos

 

 

 

Scritti Politti

Le Robin des Bois de la pop...

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On ne peut pas dire que Green Gartside soit un artiste prolifique. En près de trente ans de carrière, il n'a commis qu'un petite vingtaine de singles, quelques Eps et 5 albums  Soit un elpee tous les cinq ou six ans. Son précédent opus, "Anomie & Bonhomie", remonte d'ailleurs à 1999. Il y a bien  eu la sortie d'"Early" l'an dernier, mais il s'agissait d'un compile consacrée aux premiers singles de Scritti Politti. Faut dire que Green connaît des petits problèmes de santé depuis 1980. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il ne se produisait plus sur scène. Mais apparemment, il a retrouvé la forme, puisqu'il a enregistré un nouvel album (« White bread Black beer), vient de jouer six concerts en Angleterre et a pratiquement bouclé toutes les dates de sa prochaine tournée. En outre, après 24 ans d'infidélité, il a décidé de retourner chez Rough Trade. Une multitude de sujets qui alimenteront cette longue conversation…

Tout d'abord le come-back chez Rough Trade, qu'on pourrait assimiler à un retour aux sources. Green confirme : « Oui, c'est comme rentrer à la maison. J'ai quitté le Pays de Galles. Je suis parti aux States en 1983. Et j'ai signé pour une major qui m'a demandé de faire des talk shows. Le label payait pour passer mes disques à la radio. Mais dans mon contrat, il m'était interdit de jouer en 'live'. C'était une situation bizarre, mais surtout frustrante. Et elle finit par détruire ton âme. Tu comprends mieux pourquoi aujourd'hui je hais toute cette industrie du disque. C'est de la merde… surtout aux Etats-Unis. Et je suis donc revenu chez Rough Trade, un label dont j'ai retrouvé le même esprit qu'en 1978. Ils ont un tout petit bureau et comptent une quarantaine d'artistes dans leur catalogue. C'est fabuleux de travailler pour une telle équipe ! » Pour partir en tournée, Green a décidé d'engager des musiciens qui n'avaient jamais joué de manière professionnelle dans le passé. Ce qui méritait une explication. « C'est un choix. Je ne souhaitais pas me produire en compagnie de musiciens professionnels. J'ai enregistré mon disque seul. Je suis la seule personne à jouer dessus. Je ne suis pas un bon musicien. Pourtant, il aurait été plus facile pour moi de faire appel à des virtuoses issus de Los Angeles. Mais si j'avais embrassé cette optique, je n'aurais pas été en phase avec le choix de vie pour lequel j'ai opté aujourd'hui. Je vis à l'Est de Londres. Dans une communauté. En fait tous les gens que j'ai recrutés pour mon groupe sont issus du même pub que je fréquente. Le drummer vient d'avoir 21 ans. La bassiste est la tenancière du bar. Dans le passé elle avait un peu joué sur la guitare de son frère, mais elle n'avait jamais sévi au sein d'un véritable groupe. J'ai un jour invité toute cette équipe chez moi, et je leur ai proposé le challenge. Ils ont accepté. Le musicien le plus expérimenté est le claviériste. Il a 30 ans. Et il se débrouille plutôt bien. Il est aussi le plus efficace. C'est en quelque sorte un retour à cette mentalité entretenue par Rough Trade où les musiciens sont copains. Et s'ils ne sont pas des instrumentistes extraordinaires, leur esprit est fantastique. C'est ce que je voulais… » Mais est-il possible de prôner le DIY, lorsqu'on est perfectionniste comme Gartside ? « Tu touches là aux deux aspects de ma personnalité. D'un côté le perfectionniste et de l'autre l'autocritique. En fait, je n'ai pas beaucoup d'estime de moi-même. Je ne suis pas à l'aise dans ce que j'entreprends. J'essaie toujours d'améliorer ce que je réalise. Et je ne suis jamais totalement satisfait. Lorsque j'étais aux States, je voulais en imposer parce que j'avais un complexe d'infériorité par rapport à ces musiciens que je côtoyais. Et je n'ai pas du tout envie de mettre la pression sur les gens, aujourd'hui. Tu peux avoir l'impression que le son de mon disque soit rudimentaire, DIY. Et ce n'est pas étonnant que ces traces soient encore présentes. Il n'existe pas de problème interne pour décider de faire telle ou telle chose. Donc oui, c'est très DIY… »

'White bread Brown beer' est donc le titre du nouvel album de Scritti Politti. Traduisez du pain blanc et de la bière brune. Le message est-il symbolique ? Green confesse : « En fait, ce titre est inspiré de mon régime. Je suis devenu accro au pain blanc et à la bière brune. Là où j'habite, dans l'East End de Londres, je me rends tous les jours à la même boulangerie pour acheter mon pain blanc. Et tous les jours je me dis que je vais manger des fruits au petit déjeuner et me mettre à boire de l'eau. Mais au bout du compte, je commence toujours par manger du pain blanc le matin et finit ma journée au pub à boire de la Guinness. Et entre le pain blanc et la bière brune, j'ai enregistré ce disque. D'un autre côté, le pain blanc est également une réflexion péjorative utilisée par les musiciens noirs. Aux States, quand je proposais une idée, ils la repoussaient ; parce qu'ils ne voulaient pas de ce pain blanc qui les ramenaient à la culture anglo-saxonne. A la white pop music ! » Les chansons du dernier album sont plus lentes, plus climatiques que dans le passé. Pourquoi une telle approche atmosphérique de sa musique? "En fait, j'ai enregistré deux fois plus de chansons qu'il n'y a sur l'album. Et dans le lot, il y avait également des compos uptempo. Jeff, le boss de Rough Trade est une des rares personnes dont je respecte les conseils. J'adore les soli de guitare. Il y en avait. Mais Jeff a orienté les choix du tracklisting. Chaque fois qu'il entendait la guitare, il faisait la moue. Et les compos les plus dynamiques impliquaient de la guitare. Par conséquent… Mais cette sélection ne m'a pas dérangé… »

Green Gartside possède des goûts très éclectiques, depuis la prog au punk, en passant par le hip, hop, le trip hop, le r&b, le jazz, le reggae, l'électronique, la soul, le folk, le disco, la pop, le funk  et j'en passe. Et il apprécie aussi bien Robert Wyatt, Gang Of Four, Public Enemy, Simon & Gardfunkel, Sly Stone, Miles Davies, Kraftwerk, Michael Jackson, The Beatles, Quincy Jones ou encore Elvis Costello. Il a d'ailleurs un jour déclaré que les frontières entre les différents types de musiques étaient totalement artificielles. Explications : « Oui, je confirme mon point de vue. Toutes ces catégories sont conventionnelles. Elles ne m'intéressent pas. La création est bien plus importante que la forme. Je ne nie pas les différences stylistiques ou mélodiques, mais tous ces genres évoluent dans un même espace pop/rock. J'adore le hip hop, même si on ne le ressent pas tellement dans ma musique. J'ai chanté sur toutes les chansons du premier album de RUN-D.M.C. N'est-ce pas la plus belle preuve, non ? Le jour où je mettrais un terme à mes activités musicales, j'irais m'installer dans mon cottage au Pays de Galles. Et il ne serait pas étonnant que je m'y fasse livrer des disques en import. Dont certains de hip hop… » Gartside apprécie l'improvisation dans la musique. Il faut croire qu'il s'agit d'un héritage issu d'une période au cours de laquelle il était encore fasciné par des artistes comme Wyatt, Hatfield & The North ou encore Henry Cow. « A une certaine époque, l'improvisation avait beaucoup d'importance dans mes prestations 'live'. C'était avant que je ne rencontre des problèmes de santé. Je tournais alors en compagnie de Gang of Four, Joy Division, Echo & The Bunnymen. J'ai eu une attaque sur scène et j'ai été hospitalisé. Depuis, c'est un exercice que j'ai quelque peu délaissé. En ce qui concerne la prog, c'est une veine que je dois encore explorer. J'espère y parvenir un jour. Même à l'âge de 80 ans. En pleine déferlante punk, j'étais aux études. Et je faisais de la promo pour Henry Cow. J'avais même hébergé le groupe. Le drummer m'avait alors déclaré que le punk, c'était de la merde. Et puis, j'ai enregistré mes premiers disques. Qui étaient plutôt punk. C'était une période fantastique. On lisait énormément. On prenait des trucs… On a alors investi une centaine de £ pour sortir notre premier album. Et on avait mentionné nos coordonnées sur la pochette afin que le public puisse nous communiquer ses impressions. Il y a des gens qui sont venus jusque chez nous. Certains venaient même de France ! » Green est également très sensible au jazz. Et son approche de cette musique est tout à fait déconcertante. « Pour ma part le jazz vient d'un autre monde. Je l'ai toujours ressenti comme une musique pleine d'âme et de profondeur. A contrario la musique pop est plus futile. Ce qui ne m'empêche pas de mettre les deux styles sur le même pied. Il n'existe aucune raison valable de dire que l'un ou l'autre soit meilleur que l'autre... »

Sur le nouvel opus de Scritti Politti, quelques titres demandent quelques éclaircissements. Tout d'abord 'Snow in the sun', dont les chœurs rappellent manifestement Queen. Serait-ce un clin d'œil à l'histoire de ce groupe britannique ? « A première vue j'ai pas trop remarqué… Ah oui, effectivement ! En fait j'adore construire des harmonies vocales à partir d'un multi-pistes. Tout gosse j'adorais les Beach Boys. Et quand tu disposes d'un studio à la maison, c'est un jeu d'enfant… » Ben oui, les Beach Boys constituent une référence majeure pour Green. Suffit d'écouter les harmonies a cappella de 'Mrs. Hugues' pour s'en convaincre. « La BBC m'a consacré un reportage et m'a demandé de me rendre où je voulais. On est donc parti à New York. Je leur ai montré les clubs hip hop de 78. On a rencontré les rappers en compagnie desquels j'avais travaillé. As-tu lu 'Heroes and Vilains' ? La véritable histoire des Beach Boys. Je te conseille vivement de le lire… Dans le premier chapitre, l'auteur nous parle de la mort de Dennis Wilson. La fin de sa vie fut pour lui un véritable calvaire. Il était rongé par l'alcool et la drogue. Il habitait dans un bar à Malibu. Le type qui l'hébergeait – un certain Jay – lui offrait à boire et à manger… J'ai donc amené l'équipe qui réalisait ce film dans ce bar… Maintenant, on a beau être fan des Beach Boys, ce n'est pas une raison pour tomber dans le pastiche… » La sonorité de la guitare rencontrée tout au long de la composition 'Dr Abernathy' évoque le 'Sgt Peppers' des Beatles. Un disque considéré par Green comme un album culte ! Pas difficile d'imaginer que cette chanson adresse délibérément un clin d'œil aux Fab Four. « De toute évidence. A 7 ou 8 ans, j'étais déjà abonné au magazine 'The Enemy'. J'ai grandi au sein d'un environnement pop. Et j'étais âgé de 16 ans lorsque j'ai entendu 'Sgt Pepper's' pour la première fois. A cette époque, je vivais dans une banlieue ouvrière. De ma fenêtre, le paysage se résumait aux charbonnages et aux usines. Et j'avais apposé la pochette de cet album à la fenêtre de ma chambre pour qu'on la remarque. Dans l'espoir que quelqu'un frappe à ma porte pour me dire que lui aussi était tombé sous le charme des quatre de Liverpool ; et en particulier de ce disque… » La dernière chanson qui figure sur l'album 'White bread black beer' est également la plus contagieuse. Une compo qui pourrait être traduite en single. Mais qu'en pense notre interlocuteur ? « C'est une bonne petite chanson ; mais je ne pense pas qu'elle pourrait sortir en single. En fait, cette compo recèle des lyrics assez utopiques. Je m'explique. J'ai grandi au sein d'un environnement de gauche. Et si la maxime est passée de mode, cette chanson fait allusion à Robin des Bois. Un personnage légendaire qui pourrait un jour remplacer le Roi dans un royaume où tout serait partagé. La compo évoque la recherche de la vérité et de la justice pour tous ; même si d'un point de vue intellectuel, les idées sont passées de mode. En fait je parle ici de relativisme. Ce qui est vrai ici ne l'est pas nécessairement ailleurs. La vérité est donc contextuelle. Et s'il n'existe pas de vérité, il n'y a pas de justice. C'est quelque chose qui m'interpelle. La société d'aujourd'hui ne prône plus que l'hyper individualisme. Le concept de Robin des Bois consiste à prendre les richesses à les redistribuer. Partager les richesses du monde. Il y a un concept héroïque, derrière cette vision utopique… » Green s'inspire beaucoup des bouquins qu'il lit et des idées philosophiques qu'il défend. Il a lu Marx et Gramsci. Pas pour rien que Robert Wyatt figure parmi ses amis. Maintenant, il faut imaginer que chaque fois qu'ils se rencontrent, leurs discussions vont au bout de la nuit. « Oh oui ; et même au-delà. C'est encore un pur. Sa vision du communisme n'a jamais été altérée. Dernièrement je lui ai encore prêté deux bouquins qui traitent des ambitions du marxisme. Et lors de notre prochaine rencontre, il y aura matière à discussion… »

Paradoxal, mais Green Gartside n'écoute jamais sa propre musique. Ou très rarement. « C'est exact. Dernièrement, j'ai accordé une interview à Amsterdam. J'ai joué quatre titres de mon album en studio. Et c'est la première fois que je les entendais. Et c'est aussi une première de devoir les réécouter, car je suis forcé de les enseigner aux musiciens du nouveau groupe que je viens de monter. Mais en général, je n'écoute pas mes propres chansons… » Green possède un falsetto très particulier, qui ne correspond pas à sa personnalité. Un peu comme s'il était hanté par un autre personnage. « Ma voix est éthérée, aérienne, un peu irréelle. On me répète souvent que je ne chante pas comme je parle. Qu'on dirait que ce n'est pas ma voix. C'est peut-être aussi parce que je n'aime pas qui je suis. J'ai une perception imaginaire de mon moi… »

Merci à Vincent Devos

Nerina Pallot

Le feu sacré

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On est forcément suspect quand on est branché 'pop rock' et qu'on cartonne en radio et dans les charts ? Sans doute, oui. Et pourtant, il existe parfois de vraies qualités derrière les frais minois jetés en pâture sur MTV. Tiens, prenez Nerina Pallot, dont le « Everybody's Gone To War » a fait un carton magistral il y a peu : il semble évident que la fille a autre chose en tête que la prochaine plage sur laquelle elle ira se vautrer en compagnie de son nouveau boy-friend, après avoir pris le soin de faire passer le message aux paparazzis du coin… De père franco-anglais et de mère indienne, la (très) jolie Nerina manie même l'humour avec beaucoup d'à propos, comme pour le clip de son hit planétaire, vraiment bien taillé ! Cela ne marche pas toujours, notez…

J'ai sorti un premier CD, « Dear Frustrated Superstar », en 2001. Mais aujourd'hui, quand je repense au titre de cet album, j'ai honte ! J'ai voulu faire de l'humour mais je crois que personne n'a compris, à part moi !

Tu as donc pris un départ un peu loupé et les choses se sont compliquées…

Je me suis plantée sur différents points pour ce disque. Ce qui m'a permis d'acquérir une certaine expérience de manière à ne plus reproduire les mêmes travers par la suite, mais bon... Au niveau business, les événements ne se sont pas trop bien déroulés non plus puisque ma firme de disques de l'époque (Polydor) et moi avons rompu le contrat signé. Je suis donc repartie à zéro, ou presque, et j'ai donc repris des études, tout en continuant à écrire des chansons.

Pour un second album qui est sorti quatre ans après. C'est long…

Peut être, oui, mais j'avais envie de faire quelque chose de franchement bien. « Fires » est sorti sur mon propre label et on ne disposait que d'un budget modeste octroyé par la société d'édition qui a toujours travaillé avec moi (NDR : Nerina a même du hypothéquer sa maison pour payer une partie des frais). On a fait le tour des potes pour enregistrer l'album. Il est sorti, initialement, début 2005. Trois singles en ont été extraits et ils ont, au moins, attiré l'attention. Mais quand il est re-sorti l'album, début de cette année, le label 14Th Floor Records (qui est aussi celui de Damien Rice) a décidé de le remasteriser et de changer quelques arrangements.

Formule gagnante puisque l'album a cartonné !

Oui. « Everybody's Gone To War » a été relancé par le clip, et l'opération a marché. Les télés et les radios ont accroché et, à partir de là, tout s'est précipité (NDR : le single a été Top 14 en Angleterre et l'album est devenu disque d'or).

« Fires » affiche de belles qualités mélodiques. Tu voulais vraiment les mettre en évidence ?

Pour moi, il n'y a pas de bonne chanson, même bardée de guitares, sans une bonne mélodie à la base. Je suis, effectivement, très pointilleuse à ce propos.

« Fires » a été produit par des gens qui ont bossé avec Prince, Tori Amos ou les Smashing Pumpkins. Est-ce pour favoriser la diversité ?

J'estime important de bosser en compagnie de gens qui ont du métier et qui savent te faire progresser tout en prenant le soin de ne rien dénaturer. C'est ce qui s'est produit. Lorsque les événements de déroulent de cette manière, c'est forcément profitable.

Apparemment, tu joues de différents instruments depuis un bout de temps ?

J'ai suivi des cours de violon et de piano quand j'étais gosse. Je me suis achetée une guitare quand à l'âge de onze ans. Lorsque j'ai vraiment commencé à pouvoir en jouer, j'écoutais Bon Jovi et j'admirais ce qu'il faisait alors. Il a enregistré des trucs incroyables ! « Livin' On A Prayer », j'adore ! 

Ton sujet de prédilection pour les textes ?

Il n'y en a pas un qui soit inévitable mais je suis très concernée par les relations entre les êtres humains. Elles m'interpellent !

 

 

 

Sophia

Les doutes étranges de Robin Proper-Sheppard...

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Robin Proper-Sheppard est un type hyper sympa, fort intéressant, mais particulièrement torturé. Pas toujours très sûr de lui, non plus. Ce qui peut paraître paradoxal, lorsqu'on connaît l'œuvre de feu God Machine, de Sophia et puis la qualité des prestations 'live' que son groupe est capable d'accorder. Après avoir terminé l'enregistrement de son nouvel album, 'Technology won't save us', il craignait la réaction du public et même de la presse. A un tel point que trois semaines avant la sortie officielle du disque, il n'avait toujours rien organisé : ni promo, ni planning de tournée. En fait, c'est à travers les interviews que Robin parvient à dissiper ses doutes et ses incertitudes. Et pourtant, son nouvel opus est tout à fait remarquable. Robin confirme le profil inattendu de sa personnalité…

« Oui, c'est exact. Après avoir sorti cet album, j'étais dans l'incertitude la plus totale. Encore plus que pour les autres. J'étais envahi par le stress et l'anxiété. Et le fait d'en parler avec la presse me rassure. Un ami journaliste m'a un jour confié que dans mes lyrics je m'exprimais beaucoup en noir ou en blanc. Pourtant, rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Je n'avais jamais pensé à ça. En acquérant de la maturité, j'accepte que les choses soient bien plus nuancées… » Encore que dans la chanson 'Pace', il déclare 'Nous ne pouvons changer le monde'. Robin s'explique : « J'ignore si c'est une bonne ou une mauvaise chose. Si on ne peut le changer, il faut l'accepter. A partir du moment où tu acceptes les choses telles qu'elles sont, tu dois t'y faire. Ou alors, il y a moyen d'améliorer les choses. Pourquoi accepter ce qui est perfectible ? Tu vois ce que je veux dire ? En général, je ne suis pas quelqu'un de très positif, mais cette chanson l'est… » Alors, finalement, ce 'Technology won't save us' est un vivier de messages ? Rien que le titre de l'opus y fait penser. Robin réagit : « Je n'en sais trop rien. Beaucoup de gens me le disent. Fondamentalement non. Je ne pense pas que ce que je fais aujourd'hui soit tellement différent. Même si c'est à la fois différent et pas différent (NDR :?!?!?) D'abord, je n'étais pas convaincu encore être capable d'enregistrer un nouvel album. » Oui mais pourquoi la technologie ne peut pas nous sauver ? Robin répond : « Tu connais le récit de cette chanson ? C'est un faits-divers authentique. Un père et un fils travaillaient sur la plage. Puis soudain, le temps a changé. Le vent s'est levé, le brouillard est tombé et la marée est montée. Résultat, ils ne retrouvaient plus leur chemin. Le père disposait d'un portable et a contacté les services de secours qui se trouvaient à une centaine de mètres. Ces derniers entendaient le bruit de la mer dans le récepteur, ils étaient tout proches, mais ils ne parvenaient pas à les localiser. Le gamin était même grimpé sur les épaules de son père. Mais malheureusement, ils se sont noyés. Donc la technologie n'a pas permis de les sauver. Maintenant, il faut comprendre cet événement au sens spirituel. On sait que la technologie épargne, prolonge des vies. Simplifie les procédures. Enfin on l'imagine, car cette forme de simplification les rend aussi plus compliquées. Je veux dire que l'excès de technologie rend les gens plus dépendants, moins intelligents, incapables de réfléchir voire de réagir… »

Cette compo est instrumentale, construite sous la forme d'un crescendo. Comme lors d'une symphonie moderne au cours de laquelle Robin se muerait, en quelque sorte, en chef d'orchestre. En 2001, il avait d'ailleurs réalisé ce type de projet lors des 'Nachten'. Robin précise : « Avec un quatuor à cordes. En fait, il aurait fallu beaucoup plus de musiciens : au moins huit pour les cordes et quatre aux cuivres. Et une tournée plus conséquente. Mais cette expérience était formidable. Je me souviens même que le public avait souhaité un 'happy birthday' à ma fille. Le fait de réaliser un projet et d'être surpris du résultat suscite un sentiment très fort au fond de toi-même. De très positif. Mais je ne sais pas si je serai encore capable d'accomplir un projet pareil dans le futur. Je me vois d'ailleurs difficilement le reproduire. C'est unique en son genre. Un mélange entre l'œuvre, l'auditeur et le compositeur. Trois éléments en même temps. En symbiose… Je rêve vraiment d'incarner un personnage créé de toutes pièces. J'apprécie tout particulièrement m'asseoir et contempler mon œuvre, plutôt que de communiquer en empoignant une guitare et en commençant à chanter. Sortir de moi-même et me regarder. C'est une forme d'autosatisfaction qui me permet d'atteindre l'extase. C'est la musique qui m'aide à transcender mes émotions. Et à cet instant, j'en suis le témoin… Je ne connais pas assez la musique pour jouer au chef d'orchestre ; et d'ailleurs je ne m'habille pas en queue de pie et ne porte pas de nœud papillon. Et pour moi, la baguette, ce serait plutôt le drumkit. Mais cette chanson m'a tellement pris de temps. Et en particulier pour les arrangements de cordes et de cuivres. C'est un processus d'écriture par essai et erreur au cours duquel je me dis, ça c'est trop joyeux, ça c'est trop triste. Il est très long. Mais je voudrais le voir exécuter sur scène. Certaines personnes me demandent si je ne vais pas concocter un disque symphonique ou exclusivement instrumental. Mais mon écriture vient de manière naturelle. Sans forcer. Enfin, je veux dire les mots. Le gros boulot est venu de la phase instrumentale. Or, les mots viennent de la musique et pas l'inverse. C'est la musique qui engendre le texte. Une chanson comme 'Lost' est née tout naturellement. Je n'ai même pas dû me forcer pour l'écrire. Idem pour 'Big city rot'. Mais c'est parfois tellement difficile d'expliquer d'où la muse vient. Et je dois accepter cette situation… »

'Birds' est probablement la chanson la plus sophistiquée du nouvel album. Les arrangements me font même parfois penser à ceux utilisés par Neil Hannon chez Divine Comedy. Robin réagit : « Je ne connais pas The Divine Comedy. Je me souviens du travail nécessité pour les cuivres, lors des sessions d'enregistrements de l'album. Il y avait un type d'harmonie que je souhaitais développer en leur compagnie. Et on s'est parfaitement compris pour le réaliser. Maintenant, j'estime que mon style de songwriting est très simple. Et je ne cherche jamais à en remettre une couche. Cela ne sert à rien. Par rapport aux albums précédents, j'ai eu un mal fou à me remettre à bosser. Je traversais une crise de confiance. Je ne savais pas du tout où j'allais. Mais dès que je suis passé à travers, c'est un peu comme si la nature avait repris ses droits. J'ai fait appel au même type d'instrumentation que lors de l'album précédent. Mais, il est vrai que la genèse de ce disque est assez étrange. Et dans cette étrangeté, je n'étais pas sûr que le public allait s'y retrouver. Je sais que ma réaction peut paraître étonnante lorsqu'on sait que je suis dans le métier depuis une quinzaine d'années. De nombreuses personnes m'ont déclaré que c'était le meilleur album de Sophia, à ce jour. Je le pense. Enfin, je l'espère. C'est vraiment étrange… »

Deux autres plage, 'P1/P2' et 'Lost (she believed in angels)' réverbèrent des sonorités de guitare rappelant les Chameleons et House of Love. Serait-ce une coïncidence ? Robin admet : « Tout à fait d'accord. Mais ce qui est amusant à ce propos, c'est qu'à l'écoute de ces chansons j'étais anxieux parce que je pensais qu'elles semblaient un peu trop destinées au 'stadiums rock'. A cause des grosses guitares. Et j'ai posé la question à mes amis. Ils m'ont rassuré en m'expliquant que ce type de chanson relevait de ma créativité et puis collait bien au groupe. Mais franchement, j'ai beaucoup hésité avant de les inclure sur le disque. » Le dernier de l'opus, 'Theme for the Mary Queen' est encore plus noisy. Depuis God Machine, Robin ne s'était plus autant lâché. Enfin chez Sophia. Car, il a également monté un groupe parallèle : The Ma(r)y Queens (NDR : cherchez l'erreur !) Une formation qui ne lésine pas sur l'électricité. Robin confesse : « A début de cette année, j'ai accompli une tournée acoustique. Et le groupe Vito m'accompagnait pour assurer le supporting act. A la fin du set, on interprétait quelques chansons ensemble. Simplement pour prendre notre pied. Ce type de musique fait partie de mon univers. Elle me sert en quelque sorte de soupape. Quand il y a trop de pression. Et finalement, je me suis dit pourquoi je ne reproduirai pas cela avec Sophia ? Je n'allais quand même pas me renier. Et puis merde après tout, j'ai aussi le droit de prendre mon pied. De faire ce que j'ai envie de faire…» D'ailleurs, Robin écoute toujours du punk issu des sixties. Et en particulier les Electric Prunes ou encore les 13th Floor Elevators. Celui des eighties aussi. Ajoutant : « Il est incroyable que cette musique se régénère tous les 20 ans et refait surface… »

Puisqu'il nous parle de Vito, formation qui a rejoint son label The Flower Shop Recordings, il était intéressant de savoir quels sont les artistes qui figurent aujourd'hui dans son écurie : « Vito, un groupe de Cardiff. Copenhagen. Ils vont faire un break maintenant. En fait, ils doivent récupérer, car il y a deux jours on s'est réuni et ils ont un peu trop carburé (rires). Gamine. Il y a aussi des artistes qui travaillent encore avec moi, mais il n'est pas sûr qu'ils continuent. Mais il y en a d'autres. Dont je tairai les noms. Des trucs épatants. Tu comprends mieux pourquoi, la confection d'un nouvel album de Sophia nécessite autant de temps, maintenant… »

'Twilight at the hotel Moskow' est un autre instrumental. Une assez jolie compo qui n'évoque pas le souvenir d'un voyage en Russie, mais en Serbie. A Belgrade, très exactement. Au cours duquel il avait logé à l'hôtel Moskow. « J'y ai accompli une croisière sur le Danube. C'est une chanson étrange traversée de différents courants : bohème, country, jazz, etc. Mais aussi un mélange d'émotions. Une chanson vraiment représentative d'une manière étrangement abstraite du concept Sophia. »

Merci à Vincent Devos.

 

Rogue Wave

L’esprit de groupe

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Rogue Wave est une formation californienne (NDR : d’Oakland, très exactement) fondée en 2002, par Zach Schwartz. A l’origine, c’était même son projet personnel. Il avait ainsi enregistré son premier elpee, intitulé « Out of the Shadow », en solo. Mais se rendant compte rapidement que son entreprise allait droit à l’échec, il s’est alors entouré de trois collaborateurs : Pat Spurgeon (drums), Gram LeBron (guitariste, claviériste, ingénieur du son) et la bassiste Sonya Westcott. Elle cèdera ensuite le relais à Evan Farrell, en 2004 ; mais suite au décès de ce dernier, survenu en 2007, il a été remplacé par l’ex-Beulah, Patrick Abernethy. Des épreuves, le groupe en d’ailleurs traversées toute une série. Ainsi, Spurgeon a subi une transplantation rénale, l’an dernier ; Gram a perdu son père, Zach, sa mère (NDR : heureusement, il fêté la naissance de sa fille) et quinze jours après le début des sessions d’enregistrement du troisième opus (‘Asleep at heaven’s gate’), les bandes ont été malencontreusement endommagées. Ce qui ne les a pas découragés. Le quatuor semble même plus soudé que jamais. C’est Gram qui se charge de l’entretien…

« Effectivement, les bandes ont été abîmées, deux semaines après le début des sessions d’enregistrement. En fait, c’est la machine qui a cramé. On a donc décidé d’affronter les problèmes au jour le jour. De faire face aux événements. Tout en continuant à travailler. Afin de jouer notre musique. C’est aussi l’avantage d’appartenir à un groupe, de se soutenir mutuellement… »

‘Asleep at heaven’s gate’ est paru en Amérique, l’an dernier ; et il n’est sorti officiellement en Belgique que ce 22 février. Un disque pour lequel la formation a reçu le concours de Roger Moutenot à la production, un personnage responsable de la mise en forme d’albums de Yo La Tengo, Sleater Kinney et Elvis Costello, notamment. Sachant que Gram est également ingénieur du son, il était intéressant de savoir comment s’était déroulée leur collaboration. « Il s’est beaucoup investi pour notre projet. Il a même joué de la guitare sur certains morceaux. Et puis, nous avons énormément bossé sur les overdubs ensemble. J’ai servi, en quelque sorte, d’ingénieur du son pour lui. Il s’était déplacé de Nashville pour nous conseiller. Et nous avons travaillé en studio pendant deux mois. Il m’a révélé des techniques que je ne connaissais pas et m’a filé de nombreux tuyaux pour être plus performant. Ce serait un grand plaisir de faire à nouveau équipe avec lui… » Mais comment se déroule le processus de composition des chansons chez Rogue Wave ? A contrario des deux premiers elpees, Zach semble s’être davantage ouvert aux idées des autres membres du groupe. Pas pour les lyrics, on suppose…  « Zach a écrit la plupart des chansons. Par contre, tout le band a contribué aux arrangements et nous avons pu donner notre avis sur la construction des différents morceaux. Mais, c’est Zach qui est le principal songwriter. En fait, c’est un oiseau de nuit. C’est une période de la journée idéale pour lui, quand il veut créer. Et le lendemain matin, il nous invite à partager ses découvertes… »

Lors des sessions d’enregistrement, une panoplie d’instruments a été utilisée. Plus de 150 ! Partagée entre une multitude de guests. Une des plages implique même 30 musiciens différents, outre le combo. Ce qui méritait une explication : « Effectivement, beaucoup de monde a coopéré à la confection de notre disque. Je suis occupé de lire un bouquin consacré à Geoff Emerick (*). Il a été ingénieur du son pour les Beatles. Il tirait parti d’un maximum d’instruments. Et notamment acoustiques. Les musiciens jammaient ensemble. Et on les filmait pour analyser le résultat obtenu. » C’est ce qui explique sans doute que certaines compos d’‘Asleep at heaven’s gate’, et en particulier ‘Lullaby’ ainsi que ‘Cheaper than therapy’, réverbèrent des sonorités fort proches de celle des Fab Four. Manifestement puisées sur ‘Abbey road’ et ‘Sgt Peppers’. Gram précise : « Les chansons que tu viens de citer, certainement. Et font référence à ‘Sgt Pepper’s’. Tu sais pour nous, les albums des Beatles sont des encyclopédies. Elles nous aident à progresser. Et on y a recours quand c’est nécessaire ; parce qu’on y trouve toujours quelque chose à apprendre… » Le combo a également utilisé des tas de claviers. Parfois vintage, dans l’esprit de Todd Rundgren ou encore des eighties. On a même parfois l’impression que le groupe s’est aventuré dans le domaine de l’électronique. Gram confirme : « Nous avons employé des tas de claviers. En fait, lorsqu’on est arrivé en studio, il y avait un mellotron. Et comme on adore toucher à tout, on l’a testé. Et même intégré. Il y avait également un enregistreur 4 pistes. Ce n’était pas l’objectif de reproduire des sonorités eighties ; mais on s’est dit que ce serait un plus. On a beaucoup expérimenté. Quand on enregistre, on fourgue le max de trucs ; et puis on enlève ce qui ne nous plaît pas. Et là, on l’a conservé. Ce qui explique ta remarque. Très pertinente, mais j’avais totalement perdu de vue cet épisode… »

Pour en revenir aux invités, Matthew Caws (NDR : le chanteur/compositeur/guitariste de Nada Surf) et John Vanderslice (NDR : ex-mk Ultra, ce musicien a fondé un groupe sous son propre patronyme) ont apporté leur concours aux vocaux. Apparemment de bons amis. Gram confirme : « A cette époque, Matthew bossait sur leur nouvel album, à New York. On lui a envoyé les bandes. C’est un type qui compte beaucoup pour nous. On tourne d’ailleurs en leur compagnie. Il a donc donné son avis sur certaines harmonies vocales. Et en a ajoutées. John était à San Francisco, près de chez nous. On l’a invité à participer aux sessions ; et il a débarqué en quatrième vitesse. » On comprend mieux ainsi pourquoi, les harmonies vocales de leur troisième opus sont aussi soignées. Parfois, elles me rappellent même Simon & Gardfunkel (‘Like I needed’) voire Crosby Stills & Nash (‘Lake Michigan’, ‘Missed’). C’est dire ! Encore que parfois le timbre de Zach semble fort proche de Robert Pollard (NDR : leader du défunt Guided By Voices). Rogue Wave serait-il ‘Guided By Voices’ ? (NDR : traduisez littéralement ‘guidé par les voix’). Gram semble surpris et ravi en même tempsde ma remarque : « (rires) Guided By voices ? On les connaît très bien. Nous avons fréquenté la même université ; et nous y avons parfois partagé la même scène… Pour le reste, on ne peut nier ces influences. Tu peux même y ajouter Neil Young. Nous en sommes des fans. Non, ces comparaisons ne me vexent pas et je les prends pour un compliment. »

Rogue Wave avait sorti ses deux premiers opus chez Sub Pop. ‘Asleep at heaven’s gate’ est paru chez Brushfire et bénéficie d’une distribution via Universal. Pourquoi ce changement de label ? Gram s’explique : « Nous avions signé un contrat pour réaliser deux albums pour Sup Pop. Nous avions d’autres offres. Or, Sub Pop n’a jamais cherché à garder le contact. En fait, des tas d’amis de Zach nous ont ouvert des portes pour gravir les échelons. Progressivement. Ce qui nous a permis de décrocher ce deal. »

Une des chansons de l’album résume bien l’esprit de groupe des musiciens : ‘Cheaper than therapy’ (NDR : ‘la musique est meilleur marché que la thérapie’). Et Gram confirme : « Cette chanson a été écrite, un peu sous la forme d’une boutade. Nous avons tous perdu des parents proches au cours des dernières années. Et le fait de jouer au sein d’un groupe, d’être ensemble, nous permet de surmonter ces épreuves. Cette chanson a été inspirée par le décès de la mère de Zach. »

Merci à Vincent Devos

 

 

(*)Né en 1946, Geoff Emerick est un ingénieur du son particulièrement connu pour son travail accompli en compagnie des Beatles sur les elpees ‘Revolver’, ‘Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band’, ‘The Beatles’ et ‘Abbey Road’.’Revolver’ a été le premier album sur lequel il a travaillé, et ‘Tomorrow Never Knows’ la première chanson. A l’instar de George Martin, le producteur des Beatles, Geoff Emerick a pris une part de risques et d'expérimentations dans sa profession. En plus de son travail de fond auprès les Beatles, il a également mis en forme des albums de Paul McCartney et les Wings (‘Band on the Run’), des Zombies (‘Odessey & Oracle’), Badfinger (‘No Dice’), Elvis Costello (‘Imperial Bedroom’, ‘All This Useless Beauty’), et Nellie McKay (‘Get Away From Me’) – source Wikipédia)

 

 

Lloyd Cole

L'âge adulte...

Écrit par

Lorsqu'on évoque Lloyd Cole, on pense immédiatement à ses Commotions. Une formation responsable en 1984, d'un remarquable album intitulé « Rattlesnakes ». Un disque qui ne recèle que des classiques ! La suite de sa carrière ne rencontrera malheureusement plus jamais le même succès, nonobstant la sortie de l'un ou l'autre single d'excellente facture tels que « Brand new friend », « Lost weekend », « No blue skies », « Downtown », « She's a girl and I'm a man » ou encore « Sentimental fool ». Une carrière qu'il va poursuivre essentiellement en solitaire, nonobstant une nouvelle aventure - mais de brève durée - vécue en compagnie des Negatives. Ce qui ne l'empêchera pas de continuer à sortir des disques. Comme cet « Antidepressant », qui vient juste de paraître… Une bonne occasion de rencontrer ce chanteur littéraire à l'humour raffiné…

Lorsque la cote de popularité d'un artiste chute au fil du temps, il a le droit de se poser des questions. Le journaliste aussi. Le tout, c'est d'aborder le chapitre de la manière la plus élégante qui soit. Par exemple, pour Lloyd, en lui demandant si son tout premier album (NDR : « Rattlesnakes ») n'était pas trop parfait… « Trop parfait ? C'est comme si tu me disais que parce qu'une fille est trop belle, je n'ose l'aborder. Ni lui parler. De peur de me voir ramasser une veste. Non franchement, on a eu la chance d'enregistrer une œuvre de cette envergure. Et malgré le recul, je n'y changerai rien. Tu as déjà vu un album qui te rejette ? » En 2004, lors du vingtième anniversaire de l'enregistrement de ce fameux « Rattlesnakes », Lloyd et ses potes s'étaient réunis pour accomplir une tournée en Grande-Bretagne et en Irlande. L'idée d'une reformation ne lui trotterait pas dans la tête ? Et puis surtout celle de l'enregistrement d'un elpee, en leur compagnie ? Lloyd répond : « A cette époque, nous sommes entrés en studio pour immortaliser quelques sessions. Peut-être sortiront-elles un jour. En fait chacun d'entre eux exercent leurs propres activités. Donegan vient de remonter un groupe et il est occupé d'enregistrer. (NDR : c'est un scoop !) Neil et Blair collaborent régulièrement à l'enregistrement de mes chansons. Stephen (NDR : Irwin) n'est plus un musicien full time. Cette réunion était un événement sympa. Mais on n'avait vraiment pas envie de prolonger l'aventure. Merci. » La transition était donc belle pour demander des renseignements complémentaires relatifs à la confection de 'Anti-depressant', son nouvel opus. Ni l'advance cd, ni la bio ne fournissant la moindre indication à ce sujet. « En fait, toutes les infos figureront sur le livret de la pochette officielle. Les sessions d'enregistrement ont commencé en 2000 et se sont achevées mi 2006. La grande majorité a été accomplie dans mon studio en Angleterre. Seul. Les arrangements vocaux ont été ajoutés en fin de parcours. A Bath en Angleterre. Et dans les studios de Mick Glossop, sis au nord de Londres. A Shepherd Bush. De tous nouveaux locaux. Parmi les collaborateurs figurent Neil Clark des Commotions. Il joue de la guitare sur quelques chansons. C'est le personnage le plus notoire qui a participé à la confection de mon disque. Les arrangements de cordes ont été réalisés par un type qui habite à Londres, dans un magasin d'instruments de musique, près de chez moi. Il a fait un super boulot. C'est un certain Peter Boldon qui s'est chargé des parties de basse. Il milite au sein de son propre groupe. Je lui ai proposé de rejoindre ma formation, mais il termine pour l'instant un 3ème cycle d'études à l'université. Et il n'est pas disponible. Dave Derby et Jill Souboule, impliqués il y a encore peu de temps chez les Negatives, assurent les backing vocaux. Et la plupart de ces collaborations se sont opérées par e-mail… » L'enregistrement implique également des éléments électroniques. Une expérimentation que Lloyd avait développée sur un disque d'ambient instrumental, quelques années plus tôt, 'Plastic Wood'. Cette aventure lui aurait donc donné des idées… Lloyd clarifie : « Oui, probablement. J'ai dû m'inspirer quelque peu de ces expérimentations. Mais pas uniquement celles qui figurent sur cet album. Egalement celles qui m'ont permis d'établir une connexion entre musique acoustique et électronique. Exercices que j'avais déjà tentés auparavant… »

Lloyd a intitulé son album 'Anti-depressant'. C'est également le titre d'une des chansons de l'elpee. Se poserait-il des questions sur ce type de médication ? A la fois thérapeutique et addictive. D'autant plus que dans les lyrics, il clame 'Avec cette médecine, je me sens bien…' « En fait, dans cette chanson, je ne parle pas vraiment de dépendance. Elle raconte l'histoire d'un type qui se croit invisible parce que personne ne remarque sa présence. Et cette situation, au départ privilégiée, finit par devenir angoissante… » 'The young idealists' ouvre l'album. Cette compo aurait-elle une signification autobiographique ? D'autant plus qu'un jour, l'artiste a déclaré qu'il aimait l'idée de devenir, un jour, une pop star. Et à une autre occasion que sa motivation était, rétrospectivement, de devenir célèbre. Lloyd réagit : « Ma motivation était de devenir une pop star célèbre et pas seulement de devenir uniquement célèbre. Je voulais me produire sur scène. Enregistrer des disques. Des disques qui seraient appréciés. Pas nécessairement des disques qui récoltent du succès. Appréciés non pas pour l'attrait populaire de mes chansons. Mais je ne voulais pas composer des chansons que les gens n'entendent pas. Ma réponse vous semble étrange ? Le but était de trouver dans la célébrité la motivation d'écrire de meilleures chansons. Mais ce raisonnement n'est pas sain pour un jeune artiste. Aujourd'hui la motivation est différente. Parce que je suis passé à travers des périodes de succès et d'échecs. J'essaie simplement de réussir. Je ne fais pas de corrélation immédiate entre un bon album et un album à succès. Il y a de bons albums qui récoltent du succès et d'autres qui n'en ont pas… » Qui sont ces jeunes idéalistes alors ? « Tu sais, je n'écris pas seulement des chansons pour qu'on y trouve un sens. J'écris des chansons dont les caractéristiques principales reposent sur l'esthétisme. Je dispose parfois de beaucoup d'idées différentes à injecter dans mes chansons. Mais je dois aussi laisser une place pour l'instrumentation. Et c'est l'harmonisation entre les textes et la sonorité des instruments que je recherche. Et pas nécessairement un message. Je cherche à opérer un bon équilibre entre les mots et les sons. Entre le fond et la forme. Pour qu'ils soient agréables à l'oreille. C'est une forme de quête à l'esthétisme. Vous savez, que dans une même chanson des personnes différentes peuvent y trouver des significations différentes. Et c'est ce qui fait la beauté de la musique. J'essaie de concocter une chanson comme on fait une blague. Et il n'est pas étonnant que certaines personnes y perçoivent davantage que ce que je veux exprimer au départ… Vous me parlez d'idéalisme. Mais vous pouvez l'être à 15 ans comme à 75. Ce n'est pas spécifique à la jeunesse. Je l'espère. Je le pense. Le plus bel exemple procède des activistes. Lors des manifestations pacifiques, il y a plus de personnes adultes que de jeunes… » Dans le même ordre d'idées, Lloyd avait également déclaré, dans le passé, qu'il n'avait jamais été un rebelle. Qu'il était simplement un fan des rebelles. Partage-t-il encore la même philosophie aujourd'hui. « J'ai fait cette déclaration ? Alors, il y a bien longtemps. Dans la carrière que je mène, je réalise les albums que j'ai envie de faire. Pour un indépendant comme moi, je ne vois rien de rebelle là-dedans. Même si certains rebelles peuvent réaliser des projets intéressants. Mais la rébellion pour la rébellion, incarnée par un type comme Pete Doherty, est très juvénile. Stupide même. Finalement tu perds ton temps… »

Certaines chansons de « Anti-depressant » rappellent la période postcard d'Aztec Camera. Et je pense tout particulièrement à « Rolodex indicent » et « New York sunshine ». A cause de la sensibilité manifestée par les cordes de la guitare semi-acoustique, jouée en picking. Lloyd a l'air surpris : « Vraiment ? Non, non, pas du tout. Sincèrement je ne vois pas. A l'époque des Commotions, j'étais très branché par ce style de musique. Mais ne me dites pas que cette sensibilité resurgit. Là je suis pris par surprise. C'est une coïncidence…» Deux titres émargent à la country : 'Every song' et 'Travelling night'. Surtout la deuxième. Un peu dans le style de feu Johnny Cash. Lloyd acquiesce : « J'aurais aimé effectivement qu'il la chante. Le tempo est semblable, mais les arrangements sont différents. Et en plus il y a du synthé. Mais absolument. C'est même un compliment. » Plus délicat, 'How wrong can you be ?' me fait plutôt penser à Al Stewart, un folk singer qui avait récolté un certain succès au début des seventies. Lloyd ne semble pas surpris : « En fait, tu n'es pas la première personne qui me fait cette réflexion. Oui, c'est plausible. Non, cette réflexion ne m'embarrasse pas du tout. » Début de cette année Camera Obscura, une formation écossaise à enregistré la chanson 'Lloyd, I'm ready to be heartbroken', en réponse à son hit commis en 1984, 'Are you ready to be heartbroken'. Un hommage ? « Oui, oui, absolument. C'est une bonne chanson. Elle m'enchante. Tout à fait charmant. Il est sympa de se retrouver dans la chanson de quelqu'un d'autre. Ou même de voir l'une de tes compos reprise. L'important, c'est l'intention… » Deux mythes de la musique psychédélique sont décédés cette année : Syd Barrett et Arthur Lee. Quels sentiments éprouve-t-il face à la disparition de ces deux excentriques ? « Je possède des albums de Pink Floyd et de Syd Barrett ; mais je ne les écoute plus guère. Non, Barrett n'est pas une référence pour moi. Arthur Lee, davantage. J'ai même évoqué sa personne dans mes lyrics. Il a composé beaucoup de chansons d'amour. Je n'ai pas grand-chose à ajouter sur le sujet. » Et écoute-t-il encore T Rex et Television aujourd'hui, formations qui lui ont donné l'envie d'embrasser une carrière musicale ? « Lorsque je suis d'humeur, pourquoi pas ? Je m'étais procuré un enregistrement en public de Television, 'Live at the old Waldorf', il y a deux ans. Je viens seulement de l'écouter. Un enregistrement assez amusant. Au début le son n'est pas exceptionnel. Mais au fur et à mesure, il s'améliore et le set finit par devenir excellent. T Rex ? Occasionnellement. Pour l'instant je le fais découvrir à mon fils. » A ses débuts, Lloyd était largement influencé par la littérature, en particulier Norman Mailer et Truman Capote ; ainsi que le cinéma. Qu'en est-il aujourd'hui ? « Je demeure toujours émerveillé par ces écrivains qui rédigent des bouquins. Et je leur voue une grande admiration. Depuis que j'ai eu mes enfants, j'ai beaucoup moins de temps à consacrer au cinéma. En fait, je les accompagne voir des films de leur âge. Du style 'Les pirates des Caraïbes'. Plus de films adultes… »

Lloyd est né en Angleterre. A Buxton, très exactement. En 1961. A l'âge de 20 ans il s'est établi à Glasgow. En 1989, il s'est exilé au nord de New York. Il y a vécu quelques années avant de revenir vivre à Londres avec sa famille. L'interview se déroulant le 12 septembre, soit le lendemain du 5ème anniversaire de la destruction des tours jumelles, je n'ai pu m'empêcher de lui poser la question relative au sentiment éprouvé par les Américains depuis qu'ils ont vécu ce drame : « J'ai observé la réaction de ce peuple en tant que non Américain. Il est divisé sur la question. Il pense que l'Amérique domine le monde d'un point de vue militaire. Et chaque fois utilise son droit de veto en faveur d'Israël. Il faut savoir qu'aux States, la moitié de la population pense le contraire. C'est comme si on vivait dans deux pays différents. A cause de la fracture de la pensée. Malheureusement, je ne vois pas de développement positif là-bas, actuellement. Le problème est qu'il n'y a plus de gauche aux Etats-Unis. Il n'y a plus que la droite et l'extrême droite… »

Merci à Vincent Devos.

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