Cette obscure collection nous plonge plus de cinquante ans en arrière, à l'époque où le blues s’était amplifié. Une période exaltante, véritable creuset du futur. Dr Boogie a puisé dans l'inépuisable vivier du sud des USA. Pas moins de trente artistes différents sont ici épinglés, dont certains allaient devenir célèbres ; mais d'autres ne jamais rencontrer la moindre reconnaisse ou le moindre succès. Ils n'en demeurent pas moins des témoignages authentiques.
L’opus s’ouvre par la plage la plus percutante. Celle qui donne son nom à l'album. Un morceau de l'inénarrable Champion Jack Dupree, chanteur, pianiste et boxeur de la Nouvelle Orléans. Le son est incroyablement actuel. Le guitariste (NDR : Stick McGhee?) déménage en diable.
Parmi les artistes qui se forgeront une notoriété, le recueil ne pouvait ignorer Joe Hill Louis, le ‘one man band’ de Memphis. Pourtant, il est ici impliqué au sein d’un groupe pour attaquer l’excellent "She's taking all my money". Trop tôt disparu (NDR : à l’âge de 36 ans), il avait enregistré au sein des studios Sun.
Autre homme-orchestre, Doctor Ross a également recueilli un certain succès. Il avait aussi enregistré à Memphis, pour Sun. Ses interventions à l’harmonica étaient très offensives. Et il le démontre tout au long de son "Texas hop".
Texan, Albert Collins est sans doute celui qui a acquis la plus grande popularité chez nous. Un tout grand ! Surnommé ‘The Ice Man’, il appréciait les références au froid. Pas étonnant, que ce soit son tout premier enregistrement, l'instrumental "Freeze", qui ait été choisi.
Larry Dale jouit également d’une fameuse réputation. Il est toujours vivant ! Inspiré par BB King, ce chanteur nous propose "You better need my warning", un morceau datant de 1954. Il est interprété en compagnie d’un Big Band, au sein duquel figurent Mickey Baker aux cordes et Jack Dupree aux ivoires.
Sam Myers nous a quittés en 2006. Un musicien remarquable et un personnage attachant. Heureusement, il a pu goûter au succès de son vivant. On le retrouve en 1957 ; il avait alors 21 ans, en compagnie d’Anson Funderburgh et des Rockets pour le stupéfiant "Rhythm with me", un instrumental au cours duquel il démontre qu’il avait du souffle et de la classe.
Papa George Lightfoot est un autre harmoniciste magique. Issu de Nachez, dans le Mississippi, son jeu était fascinant. Il est malheureusement décédé à 47 ans, alors qu'il avait opéré un retour à l’avant-plan.
On en vient maintenant aux illustres inconnus. Dont certains méritent franchement tout notre intérêt. Et je pense tout d’abord à Ramblin' Hi Harris responsable d’un swamp blues indolent, reproduit sur "I haven't got a home" ou encore Bobo Jenkins dont le séduisant "Nothing but love" évolue dans un registre proche d’un bon Jimmy Reed. Les échanges vifs, vibrants, opérés entre les cordes et le piano sur le "Good woman blues" de B Brown & MC Vouts emportent aussi nos suffrages. Chanteur/pianiste, Cecil Gant est considéré comme le grand-père du rock. Enregistré peu avant sa mort, son "We're gonna rock" date de 1950 " ; et il est bien saignant. Claviériste originaire de Memphis, Eddie Snow a côtoyé BB et Albert King. Son "I'm off that stuff" est fort intéressant. Tout comme le "I'm gonna kill that hen" de Blue Charlie Morris. Charles Sheffield chante d’un timbre puissant, mordant, âpre, "Isabella", soutenu par d'excellentes parties de piano et de guitare. Issu de Detroit, Baby Boy Warren a reçu le concours de Sonny Boy Williamson II sur "Santa Fe". Le souffle de la légende est aussi puissant que prodigieux. Louisianais, Morris Pejos avait émigré à Chicago. Il était marié à la chanteuse Mary Lane. Il est responsable d’une multitude d’enregistrements. Sa guitare alerte et primaire déménage tout au long de "Screamin' n'cryin", un morceau au cours duquel le pianiste Henry Gray lui apporte son concours. Epinglons encore la présence de Willie Egan, un illustre chanteur/pianiste de R&B ainsi que deux guitaristes novateurs pour leur époque. Tout d’abord Pat Hare. Pas seulement pour avoir côtoyé les plus grands, mais parce qu’il était parvenu à maîtriser la distorsion. Ce qui ne l’a pas empêché de finir ses jours derrière les barreaux. Et enfin et surtout Lonnie Johnson. Un personnage vénéré par ses pairs, auquel le "Can't sleep anymore" lui est réservé. Une merveilleuse collection!