Il est de ces artistes qui sculptent des univers, des refuges où les âmes égarées se retrouvent, frémissantes, pour communier dans une transe collective. Chris Corner, l’âme tourmentée d’IAMX, est de ceux-là. Depuis 2002, cet alchimiste tisse une toile sonore singulière, mêlant dark synthpop, électro hypnotique, darkwave envoûtante, burlesque décadent et indus rageur. Enfant prodige, il n’a que quinze ans lorsqu’il intègre Sneaker Pimps, avant de s’émanciper pour donner naissance à IAMX, son projet solo, son laboratoire d’émotions brutes. En 2006, grâce à « Spit It Out », il déchaîne une ‘IAMX-mania’ qui, on s'en souvient encore, a fait trembler les murs de l’auditoire Paul-Émile Janson, à Bruxelles. Mais Corner n’est pas homme à se reposer sur les lauriers d’un succès facile. Il a choisi l’exil volontaire dans un univers autistique, un refuge d’expérimentations audacieuses où il célèbre sa singularité aux côtés d’une tribu fidèle, disséminée aux quatre coins du globe.
Ce soir, dans l’antre mythique de l’Ancienne Belgique, le prince noir de l’électro-rock opère son retour. Il y a dix ans, votre serviteur a eu l’honneur de fouler cette même scène à l’invitation de l’artiste, un souvenir gravé dans l’éternité. Ce soir, l’AB, en configuration ‘box’, vibre d’une ferveur palpable. Les premiers rangs frémissent, les cris fusent comme des éclairs avant l’orage. La salle, presque comble, retient son souffle.
Le rideau s’ouvre sur « The Ocean », joyau tiré du dernier opus, « Fault Lines² ». La voix éthérée d’Hafdís Huld, la chanteuse islandaise, absente physiquement mais présente grâce à une bande-son, flotte comme un spectre bienveillant, tandis que des images en noir et blanc, d’une beauté austère, dansent sur trois écrans dressés sur l’estrade. La scène s’anime, et Chris Corner surgit, figure chamanique drapée de noir, le visage orné d’un masque surmonté d’une couronne d’épines mystiques, tel un succube post-apocalyptique. À sa gauche, Sarah Pray, dont la voix cristalline et la présence magnétique (connue sous son excellent projet solo Carrellee) captent la lumière. À droite, Janine Gezang, fidèle bassiste et choriste, ancre le son dans une énergie sensuelle. Derrière, Jon Siren, batteur aguerri aux accents heavy metal et indus, martèle le rythme avec une précision féroce, fort de son passé auprès de formations comme FrontLine Assembly ou Psyclon Nine.
À peine le concert s’élance-t-il que l’énergie explose. Sur les planches, c’est une chorégraphie de chaos maîtrisé ; dans la fosse, une marée humaine s’agite, électrisée. Les titres prennent une ampleur nouvelle, transfigurés par une patine électro-indus. Sailor, née en 2004, se mue en un monstre rythmique. Ses pulsations implacables sont accompagnées d’une vidéo aux accents fétichistes délicieusement provocateurs. « Aphrodisiac », réverbérant des échos d’Obsession d’Animotion, révèle la complicité entre Corner et ses deux muses. « After Every Party I Die » embraie, déferlante qui embrase la foule. Corner, possédé, se jette dans un stage diving sauvage, porté par une vague humaine.
L’atmosphère s’apaise un instant, grâce aux mélodies introspectives de « Grass Before The Scythe » et « Break The Chain », mais la machine électro reprend vite ses droits. « I Come With Knives » et « Neurosymphony » électrisent, cette dernière prouvant que les nouvelles compositions d’IAMX passent bien la rampe. Puis arrive l’inévitable « Spit It Out », apogée de la soirée. La foule, emportée par un raz-de-marée électronique, chante à l’unisson : ‘And it breaks my heart…’ Corner, tel un sorcier magnétique, règne sur l’assemblée. Sa présence androgyne, son chant d’une précision tranchante et son charisme brut captivent. ‘Vous êtes magnifiques ! Et très érotiques !’ lance-t-il, malicieux, avant d’enchaîner par « The Great Shipwreck of Life ». La salle se transforme en un dancefloor tribal, où les stroboscopes tailladent l’obscurité, plongeant le public dans une transe collective.
Le rappel, hélas, prive les fidèles de « Kiss + Swallow », mais « The Alternative » et le burlesque « Bernadette » font monter la fièvre d’un cran. « Mercy » conclut la cérémonie, comme un ‘merci’ murmuré par une foule reconnaissante.
Une fois encore, IAMX a conjugué virtuosité musicale, performance scénique et intensité émotionnelle. Si Chris Corner ne soulève plus les foules avec la même frénésie qu’il y a dix ans, il demeure un alchimiste des âmes, capable de tisser une communion presque mystique avec son public. Ce soir, il a prouvé qu’il reste, indéniablement, IAMX-traordinaire.
Setlist :
The Ocean
Disciple
The X ID
Sailor
Aphrodisiac
After Every Party I Die
Grass Before the Scythe
Break the Chain
I Come With Knives
Neurosymphony
Exit
Spit It Out
The Great Shipwreck of Life
Rappel :
The Alternative
No Maker Made Me
Bernadette
Mercy
En première partie, le duo Ductape, originaire de Turquie, a enchanté le public grâce à une darkwave évoquant Siouxsie, Lene Lovitch et Sisters of Mercy. La chanteuse, Çağla Güleray, possède une voix grave et envoûtante, tandis que son acolyte, Furkan, tisse de belles arabesques mélodiques à la guitare électrique. Un projet prometteur, qui sera de retour à Bruxelles le 12 juin prochain (infos ici et page ‘Artistes’ là)
(Organisation : FKP Scorpio)
Photo : Thomas Jansson (Instagram)